Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent

Part 31

Chapter 313,658 wordsPublic domain

--Ma foi, riposta le vieillard, on en meurt comme jadis, voilà tout!... Des progrès! Allons donc, Monseigneur! Ils n'ont pas seulement trouvé, depuis Celsus et Pline qui s'en moque, une moins mauvaise défaite, quand ils sont à bout, que d'envoyer leurs malades aux eaux, ou de les faire changer d'air... Cette science si inquiète, si capricieuse, si diverse, est en même temps, Monseigneur, la plus stable et la plus routinière. Parmi tous ces noms obscurs et pompeux, iatrophysique, zoochimie, biologie morphologique, phylogenèse, ontogenèse, c'est toujours Hippocrate et Galien qui règnent; leur doctrine des tempéraments reste encore, en attendant mieux, le fondement de la pathologie. Voilà les progrès que l'on nous vante! La pituite, avec les deux biles jaune et noire, tels sont les beaux secrets de vie que l'on a arrachés au sphinx... Non, Monseigneur, qu'on l'avoue, enfin! La médecine n'est qu'un empirisme, un périlleux tâtonnement, une science imaginaire et dérisoire. Si, demain, elle réduisait ses panacées à des potions d'eau claire, à des bols, à des pilules vides, les guéris ne seraient, croyez-le, ni moins nombreux, ni moins reconnaissants... D'ailleurs, que fait-elle autre chose? Est-ce que la vieille pharmacie n'a pas mis en œuvre, durant des siècles, les substances les plus inertes: os d'animaux, membranes de poissons, pierres précieuses, momies, bézoards, thériaque?... Les patients qui prenaient ces remèdes en éprouvaient divers effets, tout inefficaces qu'ils soient; les médecins en raisonnaient; on eût passé pour fou de les nier... Ainsi, l'usage et l'expérience ne trompent pas moins que le reste!... Ajoutez que les diagnostics sont peu sûrs, que la cause et l'effet se confondent, et qu'au vrai, toute maladie est une autre maladie dans chaque homme... D'ailleurs, quand même la science posséderait des vérités certaines, l'application en dépendrait toujours des préventions, de l'étourderie, de l'imbécillité d'un homme... Je ne crois pas à la médecine!

--Pour la justice, reprit Floris, après un moment de silence, je sais trop ce qu'il faut en croire. Mamula m'informe, vous l'avez vu, que nous venons de perdre en appel notre procès de Carinthie, gagné en première instance.

--C'est qu'on aura, cette fois, dit Manès, interprété la loi d'autre sorte! Le Code, Monseigneur, peut se comparer à cette étroite peau de bœuf, où la Reine antique trouva, la découpant en minces lanières, l'emplacement de toute une ville. De même, l'office du juge est d'étirer les lois si souplement, qu'elles puissent suffire et cadrer à l'infinie diversité des contestations et des querelles... Diantre! De quoi vous plaignez-vous? Vous êtes trop exigeant, Monseigneur! Votre procès n'a duré que trois ans, et comme, Dieu merci, la justice est gratuite dans notre Europe civilisée, il ne vous coûtera de papier timbré, de procédure et d'éloquence, que les trois quarts du bien en litige.

Le Grand-Duc hocha la tête sans répondre, tandis que Manès poursuivait:

--Le vieil adage a raison, Monseigneur: _Où entre le droit, l'équité en sort._ La loi qui devrait prononcer l'arrêt au moment où l'on recourt à elle, prend un temps si long pour délibérer, et tant de ministres pour la servir, que l'injustice toute nue, quoique plus effrayante d'aspect, n'est pas plus inique en effet... La justice, l'équité, chimères! Ce que nous appelons de ce nom n'est rien autre qu'un simulacre, un vain fantôme, une Allégorie, que les hommes, pour le trompe-l'œil, font plafonner au-dessus d'eux, avec la balance et le glaive... Voyons! voilà vos premiers juges convaincus par l'arrêt des seconds, d'avoir jugé contre la justice. Va-t-on s'étonner, s'indigner, les flétrir, les chasser de leurs sièges? Non, l'accident est banal, Monseigneur, et nul n'y prendra même garde. Tant nous savons que ce fracas de droiture n'est que comédie, que nos décisions sont forcément hasardeuses et erronées, qu'il ne peut y avoir de justice!... Et, en effet, où se trouverait-elle? Est-ce dans le droit positif? Mais il varie selon les temps et les pays, chaque peuple accommodant ses lois à son humeur, à ses intérêts, à ses préjugés, à son caprice... Est-ce au fond de notre conscience, dans ce que l'on nomme le droit naturel? Soit! mais que l'on prouve d'abord si ce sentiment prétendu divin, que nous croyons avoir de la justice, n'est pas, au vrai, tout simplement la crainte égoïste de l'injustice, du dommage que nous pourrions recevoir. Or, par malheur, les hommes, jusqu'ici, n'ont conclu de pactes d'équité que les uns à l'égard des autres, et lorsqu'ils ont à peu près même force. L'idée ne leur est pas venue qu'ils pouvaient devoir de la justice à des créatures plus faibles, telles que sont les animaux.

Il ricanait, en haussant les épaules; puis, il but sa tasse de sorbet. Floris songeait, les regards perdus au loin.

--Ainsi, dit-il enfin, ce triste monde n'est donc fondé que sur des mensonges!

--Il est vrai, repartit Manès, que le perpétuel désaccord en surprendrait davantage, si ce n'étaient les opinions et les mœurs qui forment la raison et non la raison les opinions. Tout est plein de folie, Monseigneur, d'absurdités, de contradictions. On bafoue un pauvre berger qui aura marmotté quelques mots bizarres, pour désenfler sa vache malade. Mais qu'un autre sorcier, en habit doré, fasse Dieu et le mange quotidiennement, moyennant sept à huit syllabes de latin, nous nous écrions: _O altitudo!_ et voilà un sublime mystère!... Le monde entier est une farce, Monseigneur. Tous ces grands piliers de l'État, le savant, le juge, le prêtre, des baladins, des masques, des masques!... Que dire encore du soldat, stupide automate pendant la paix, assassin légal pendant la guerre, pillant, violant, tuant, torturant, et se composant de la renommée et des vertus, avec des crimes?... La foule a une haute idée des hommes d'État et des politiques. Les voyant au faîte des choses humaines, elle se courbe devant ces dieux et s'ébahit naïvement de leur puissance et de leur génie, qui lui paraissent proportionnés à la grandeur de ce qu'ils remuent. Pure illusion, Monseigneur! De même que la main d'un enfant peut mouvoir des roues colossales, ainsi le vaste et parfait équilibre où les affaires de l'État sont les unes à l'égard des autres, en rend le maniement aisé, et le succès fatal, quel qu'il soit... Les événements nous conduisent, bien plus que nous ne menons les événements. La plupart des choses du monde se font par elles-mêmes, croyez-moi.

--Mais pourtant, objecta le Grand-Duc, on peut aider la destinée. L'industrie, l'habileté, le génie ne sont pas seulement de vains mots!

--Allons donc, Monseigneur, dit Manès, quel génie suffirait à prévoir les innombrables cas fortuits qui se rencontrent dans toute entreprise?... C'est par acquit qu'on y emploie la délibération et le conseil; puis, la fortune souveraine prononce. De qui la reine Élisabeth, l'ennemie victorieuse de Philippe II, tenait-elle la vie? De Philippe lui-même, qui, redoutant l'avènement possible au trône d'Angleterre de Marie Stuart, reine de France, fit épargner politiquement la bâtarde de Henri VIII. On s'avise des dangers probables, et l'on ne voit pas les certains. D'ailleurs, par quoi le monde juge-t-il de l'habileté et du génie? Uniquement par le succès. Heureux, on acclame le grand homme; vient-il à échouer, on l'outrage... Quel prodige que Jeanne d'Arc! Quelle pureté! quelle sainteté! quel merveilleux héroïsme! Bien, mais supposez seulement qu'elle n'eût pas réussi, en effet, à pénétrer dans Orléans et à mener le roi à Reims, et voilà la médaille tournée! Quelle impudente aventurière! quelle virago éhontée!... Jusque pour les martyrs et les saints, le succès est la pierre de touche; on y éprouve leur auréole. L'Église persécute, durant leur vie, François d'Assise, Loyola, sainte Thérèse. Morts, elle fait fumer l'encens devant leurs autels, et assied à la droite du Père, ces créateurs d'ordres puissants. Le succès est tout, Monseigneur, et cependant que prouve-t-il? Rien... Il dépend des endroits, du temps, des circonstances. Le génie du triomphateur en est la plus petite pièce, moins importante, assurément, que la faiblesse ou l'imbécillité de l'adversaire qu'il a devant lui. Tous ces fléaux des nations, ces maîtres de la paix et de la guerre, ces vainqueurs qu'on dresse partout en airain, ces Alexandres, ces Césars, ces Napoléons, ces Immortels, qui sont-ils, à les regarder, une fois démaillotés de leur pourpre, sans ces lauriers qui leur enflent le front?... Alexandre? Un fou, un meurtrier, ivrogne, superstitieux, d'abominable cruauté, mignon d'Éphestion, amant d'un eunuque. César? Un pauvre épileptique, prostitué, cruel, rapace, passant du plus bas valetage à l'orgueil le plus démesuré; écrivain plat et médiocre. Pour Napoléon, Monseigneur, la chose est plus étrange à dire; mais enfin, les preuves en subsistent. Les hommes ont, cette fois encore, adoré la vieille Tête d'âne. Ce conquérant, ce législateur, cet empereur, ce maître du monde était un sot, oui! un imbécile, un des cerveaux les plus épais qui aient jamais logé sous un crâne... Ne vous récriez pas, Monseigneur. Les _Lettres sur la Corse_ ou le _Mémoire à l'Académie de Lyon pour le concours de 1790_ dépassent tout, en ridicule... Mais tant de gloire, tant de sang versé, tant de victoires! Eh bien! ne voit-on pas la rouge passer de même au jeu, huit, dix fois de suite? Le hasard des batailles est le plus grand de tous. Témoin la plupart de ces invincibles, vaincus eux-mêmes à leur tour, et dont quelques-uns gardent encore, en dépit de la catastrophe, leurs noms fastueux de prospérité: Pompée le Grand, ou Bajazet la Foudre... Non, non, c'est folie, Monseigneur, que d'attribuer à un seul le succès où travaillent tant de millions d'hommes! C'est comme si l'on réduisait ces énormes trombes des mers des Indes qui unissent l'Océan et le ciel, à l'une de leurs gouttes d'eau.

--Donc, à ce compte, dit Floris, il n'y aurait de sûr mérite que celui de l'artiste isolé, du poète, du créateur solitaire?

--Oui, répondit Manès, les artistes ont leur prix, mais leur valeur, étant fondée sur l'opinion, demeurera toujours incertaine. Ce qu'un siècle admire et porte aux nues, le siècle suivant le rabaisse. Les génies des morts, Monseigneur, sont comme ces enfants de minuit, que le Pater Seraphicus du _Second Faust_ est obligé de prendre en lui, pour leur donner l'être et la vie. C'est ainsi que chaque époque, à son tour, recrée et sent différemment les œuvres que la tradition lui a léguées. Les Français, sous Louis XIV, trouvent Homère «bourgeois et bon seulement pour la comédie». _Notre siècle_, écrit le dialecticien Bayle, _possède mieux les idées de la perfection_. Eschyle, Dante, Rabelais, Shakespeare sont ignorés ou méprisés. On lit Plutarque; on imite Sénèque; les grands peintres sont les Bolonais, si médiocres aujourd'hui. Le sieur Félibien, un Français, appelle Simone Memmi, superbement: «un certain Memmi.» On admire comme œuvres grecques et de la main de Phidias, les plus vulgaires statues de la décadence romaine; le mot «gothique» est synonyme de barbare. Que conclure de tout cela, et comment décider le litige? Le médiocre et l'excellent produisant les mêmes transports, à quelle marque les distinguer?... Allez, croyez-moi, Monseigneur. La peinture, la statuaire, la poésie, la musique, toutes les manifestations de ce que nous appelons le Beau, sont des mirages, rien de plus: de vains signes, des hiéroglyphes, où chaque homme découvre un sens différent. Ce sont des manuscrits tracés en caractères sympathiques, et que l'enthousiasme et la chaleur des âmes font plus ou moins ressortir; ce sont des luths pendus aux branches, et dont chaque souffle qui passe tire un autre son. Le Thésée de Shakespeare dit bien: _La meilleure œuvre de ce genre est pleine d'illusions, et la pire n'est pas pire, quand l'imagination y supplée._

Manès se tut, et les deux hommes immobiles laissaient errer leurs yeux sur la mer, où, comme un large fleuve d'or, la Voie lactée se réfléchissait. Les derniers murmures avaient cessé; les lumières s'étaient éteintes. Seule, à l'autre bout de la ville, sous les étoiles innombrables et tranquilles, une voix lugubre s'élevait. C'était l'appel du muezzin, qui, du haut de l'un des minarets, éveillait les croyants, pour la prière de minuit. Son chant s'épandait dans le grand silence de cette cité endormie.

--Et cependant, reprit Floris, l'homme a toujours foi en lui-même... Oui! malgré tant de déceptions et de preuves de son impuissance, il attend, il espère toujours.

--Assurément, Monseigneur, dit Manès. Il faut bien que l'Humanité ait dans son arche, pendant son pénible voyage, ou un Dieu, ou un idéal. Tantôt pieuse et résignée, elle loge au ciel, par delà la mort, dans les swargas, les empyrées, les walhallas, le Chanaan mystérieux vers lequel elle se croit en marche. Tantôt, comme au temps où nous sommes, elle renonce à ses rêves célestes, et plaçant sur la terre même les pays de félicité, jure que seule, elle va suffire à se faire son paradis. C'est ce que ce siècle, en son jargon, appelle le progrès, Monseigneur; c'est la charnelle religion que scribes et savants intronisent. La foi est devenue terrestre et, au nom du génie humain, nous promet, pour les temps à venir, un _millenium_ de bonheur... Vaine chimère! Espoirs plus enfantins que ceux que l'on fondait autrefois sur une promesse divine, sur une _parousie_ du Christ, après laquelle commencerait le règne triomphant des élus... Le progrès! Ha! ha! le progrès!... Comme si l'homme pouvait jamais faire autre chose qu'assouvir les mêmes appétits! Du jour où il a commencé de manger quand il avait faim, et de s'accoupler avec sa femelle, son destin s'est trouvé fixé. Un Hottentot, sous sa hutte de feuilles, ne remplit pas moins tout son sort, qu'un rajah, dans son palais de marbre. Deux ou trois besoins font notre limite: manger, dormir, se reproduire.

--Allons, pour cette fois, Vassili, répliqua le Grand-Duc, votre assertion est un peu forcée. La manière dont on satisfait ces appétits a bien aussi quelque importance.

--Bah! dit Manès, croyez-vous, Monseigneur?... Pure question d'habitude! Si la vie sauvage paraît âpre et rude au civilisé, le sauvage se meurt dans nos villes: et quant à ces raffinements que vous estimez si précieux, les délices imaginaires en dépendent uniquement de la prévention et du caprice. Qui donc se trouve à plaindre aujourd'hui de n'être pas couché en soupant? Toute l'antiquité cependant admire la vertu du jeune Caton, qui, pour prendre part aux malheurs de Rome, ne mangea plus qu'assis, après je ne sais quelle bataille... Progrès perdu, volupté oubliée, et dont pourtant nul ne se soucie... Tenez, écoutez, Monseigneur. Si un Timon d'Athènes, un Rousseau, quelque bilieux misanthrope, voulait pousser les choses à bout, qui l'empêcherait de prétendre que tout notre labeur inventif, ces merveilles de notre siècle dont on fait de si pompeux dithyrambes, télégraphie, chemins de fer, aérostation espérée, forment à peine l'équivalent pour le bien-être universel, de cette coutume abolie? En effet, à quoi se réduisent tous ces grands triomphes du génie de l'homme? A raccourcir un peu le temps (produit si rare, comme l'on sait), à nous faire gagner quelques heures (notre vie en sera plus longue!); bref, à nous assurer nos aises, pendant deux ou trois jours en moyenne, répartis sur chaque existence, ce qui est loin de compenser la commodité journalière, dédaignée et négligée par nous... Sérieusement, sommes-nous malheureux d'ignorer tout ce qu'inventeront les âges futurs, et de n'en pouvoir jouir? Pas plus que les anciens de n'avoir point connu nos mécaniques utilitaires... Beau miracle, d'ailleurs, et bien digne de ce fracas d'enthousiasme, que d'égaler une mouche à la course, et de rouler sur nos bandes de fer, moins vite qu'un pigeon ne vole!... Non, Monseigneur, si le progrès n'était pas une chimère, un mensonge, une utopie d'ingénieur, une déclamation d'écrivain, si l'homme, véritablement, ainsi que le prétend notre orgueil, se rapprochait d'un but idéal et se voyait tout près de l'atteindre, ce perfectionnement se marquerait d'abord dans les esprits et dans les mœurs, et non par la consommation croissante de la vapeur d'eau.

--Oui, sans doute, murmura Floris.

--Ce n'est pas le bois, Monseigneur, ce n'est pas le fer ni la pierre morte, c'est l'âme humaine qui eût fleuri sous la poussée de cette sève éternelle! Nous serions devenus en tout plus beaux, plus grands, plus forts, plus héroïques. Le moindre rimailleur moderne, par cela seul qu'il vit en ce temps-ci, n'écrirait que des _Iliades_. Tout barbouilleur surpasserait Léonard de Vinci et Rembrandt; le plus plat magister de village pourrait régenter Marc-Aurèle... En sommes-nous là? Bon! pas encore. Et, quoi qu'en pense M. Cripps, notre imperturbable consul, Léonidas et Marcus Brutus avaient peut-être aussi grand cœur que tel milicien des États-Unis... Vous pouvez m'en croire, Monseigneur. L'esprit humain n'est pas un cuir qui prête, une étoffe, un rouleau que l'on étire, à son gré. Ce qu'il a été, c'est ce qu'il sera; ce qu'il a fait, c'est ce qu'il fera, et rien de neuf sous le soleil, comme dit le vieil Ecclésiaste. Il serait aussi impossible à l'homme de se démentir, qu'à un tigre de manger de l'herbe. Toujours, nos cœurs et nos esprits inclineront aux mêmes penchants. Toujours, sur la scène du monde, grimaceront les mêmes préjugés, les mêmes travers, les mêmes folies, les mêmes manies ridicules, tant la sottise est limitée, tant l'homme recopie de l'homme jusqu'à ses plus bizarres verrues! Les Grecs n'étaient pas moins affolés de chevaux que nos sportsmen le sont à présent. Les nobles Romains descendaient de Faunus, d'Hercule, d'Agamemnon, comme la maison de Savoie a pour ancêtre Bérold de Saxe, ou comme les marquis de Lévi sont cousins de la sainte Vierge. Pyrrhus guérissait les malades en leur pressant la rate, de son pied: vous avez vu les derviches hurleurs faire de même, à Constantinople. Argenteuil et Trêves, je crois, se disputent la sainte Tunique: c'était ainsi qu'on se vantait à Rome, à Siris, à Luceria, d'avoir la vraie Minerve des Troyens. Philippe, roi de Macédoine, avait bâti Ponéropolis, pour y reléguer des criminels, longtemps avant que les Anglais ne peuplassent Sydney de _convicts_. La loi des Douze Tables, déjà, interdisait d'enterrer dans la ville... Quoi encore? Jean-Jacques Rousseau accuse les sciences et les arts de la corruption des hommes: Josèphe fait un crime à Caïn d'avoir inventé les poids et mesures. Un enfant, qui regardait dans l'eau une figure de Mercure, décrivit aux Tralliens toute la guerre de Mithridate; un autre enfant vit dans un verre d'eau la mort du roi Louis XIV, et la dépeignit au duc d'Orléans. On ferait des livres entiers de ces conformités, Monseigneur. Jusqu'aux idées, jusqu'aux doctrines passent, tour à tour, d'un parti à l'autre; on soutient des mêmes arcs-boutants les édifices les plus divers. Le dogme de Quatre-vingt-neuf, cet axiome fondamental des sociétés de notre temps, qu'au peuple seul appartient la souveraineté des États, que l'autorité des sujets l'emporte sur celle du roi, eh bien! mais, Monseigneur, c'était une opinion enseignée, reçue, mise en pratique dans toutes les communions chrétiennes, et dont les jésuites spécialement s'étaient faits les défenseurs... Le plus catholique des lieux communs! Oui, voilà ce qui est sorti de ce sublime livre à sept sceaux de la Révolution française, ouvert au milieu de tant de trompettes, de tonnerres, de tremblements de terre! La mort de Louis XVI a eu lieu, en vertu des mêmes principes qui avaient armé Jacques Clément, Balthazar Gérard, Ravaillac. La théorie et les maximes reprochées avec horreur aux jésuites sont celles mêmes qu'on applique dans la démocratie triomphante, si bien que la Révolution... ha, ha, ha! se trouve avoir pour mère le Gesù!

--Ainsi, reprit Floris, après un silence, vous n'avez donc pas foi, Manès, aux destinées de la Démocratie?

Le savant fit claquer ses doigts:

--Qu'entendez-vous par là, Monseigneur? La chute prochaine des rois? L'avènement des Républiques?... Peuh! république ou monarchie, la pièce est la même sous d'autres masques... L'accession des foules au pouvoir? Mais le suffrage universel, tel qu'il se pratique actuellement, en France et aux États-Unis, est précisément un leurre, une attrape, une duperie merveilleuse à fasciner les yeux des niais, un tour subtil de gobelet pour dépouiller la plèbe de ses droits et les lui filouter à sa barbe. La belle avance, n'est-ce pas? que la volonté qui gouverne soit celle d'un tribun et non pas d'un roi, que la caste privilégiée ne s'appelle plus la noblesse, mais la majorité de la Chambre, et que le peuple soit souverain, puisqu'il lui faut céder son pouvoir!... Souverain! Ha, ha, ha! souverain!... Un plaisant souverain, ma foi!... Un souverain de liards et de guenilles! Son trône est un siège boiteux, son palais un galetas sordide, son sceptre la navette ou l'outil qu'il manie douze heures par jour, sa couronne la marque au front, le sceau que la mort lui imprime, car la durée moyenne de la vie, pour ce troupeau des misérables, est d'un tiers ou de moitié plus courte que celle des bourgeois et des riches... Non, non, les vrais souverains, Monseigneur, les immortels tyrans de l'homme, ce sont les deux Mammons, les fantômes effrayants, les meurtrières abstractions sorties tout armées de sa cervelle, oui! le Capital et l'État. Voilà les bergers de nations, les deux monstrueux Polyphèmes, tondeurs, tueurs de leur bétail d'hommes, et qui, jusqu'à la fin des temps, les paîtront sous ces dures houlettes qu'on nomme: impôt, impôt du sang, lois, religions, nationalités. Qui pourrait, en effet, renverser ces colosses d'iniquité?... Certes, on rirait si Prométhée, torturé sur son rocher, espérait sa délivrance de Jupiter, de son tourmenteur même. Telle est pourtant l'illusion naïve dont se berce l'Humanité! C'est sous les ailes maternelles du vieux vautour qui lui ronge le foie, qu'elle dépose, pour y éclore, l'œuf précieux de son Age d'or. Pressés, foulés, meurtris de tyrannie, ce qu'appellent socialistes, communistes, collectivistes, tous les apôtres de la plèbe, tous les voyants des temps à venir, c'est un tyran, bien plus impitoyable encore, puisqu'il serait impersonnel: l'État-Roi, l'État-Providence, l'État-Argus avec ses cent yeux, l'État-grand manufacturier de la félicité publique. Tous les hommes égaux, pareils! Chaque âme exacte et poinçonnée ainsi qu'un outil social! Les têtes humaines faites au moule, ni plus ni moins que les têtes d'épingles!... Rêves riants peut-être, Monseigneur, mais chimériques, assurément, tant que l'homme sera un animal vivant, et non pas une formule, un chiffre!... Lors même que l'on faucherait notre vieille race d'égoïsme, et qu'après le total cataclysme, une moisson d'hommes nouveaux sortirait des dents du Dragon, ceux-ci, conformément au mythe, se battraient, à peine hors du sillon, jusqu'à ce qu'un d'eux commandât aux autres. L'égalité est l'idéal de l'esprit de l'homme, et l'inégalité, le penchant de son cœur. Le rêve de l'équité n'est qu'un rêve. Le monde est bâti sur la force, en ce siècle dit civilisé, juste autant qu'aux premiers jours du globe.

--Sur la force! répéta Floris.