Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent
Part 27
--Je prends la parole, monsieur, pour réconforter votre cœur, continua M. Cripps avec l'accent de l'enthousiasme, pour ne pas vous laisser ignorer que vous avez à Djeddah, monsieur, un frère en civilisation... hem!... un représentant, monsieur, de la Minerve des nations, une abeille laborieuse de la grande ruche républicaine... Maintenant, vous parlez de dépêches, et vous exprimez le désir d'envoyer au Caire un télégramme. Ce mot et ce qu'il représente trouveront toujours un écho dans le cœur d'un enfant de l'Amérique. Il y a, aux États-Unis, comme le sait et nous l'envie le restant du globe civilisé, douze cent vingt-cinq mille kilomètres de fils télégraphiques, fils qui frémissent jour et nuit, sous l'action des messages sociaux et commerciaux, et dont la longueur est suffisante pour faire trente fois le tour de la terre. De pareilles ressources, ajouta l'orateur, ne sauraient, naturellement, être demandées à l'ancien monde. Pour Djeddah en particulier, bien que les géographes d'Europe s'appliquent à égarer les imaginations, en la dépeignant, ou peu s'en faut, comme une cité des _Mille et une Nuits_, un lieu d'échanges, un _emporium_ considérable, je puis vous affirmer, monsieur, que pendant neuf mois de l'année, le commerce de ce port avec la Mecque peut être comparé aux trocs enfantins de deux mousses enfermés dans la cale, et qui échangeraient leurs jaquettes... Toutefois, de Suez, monsieur, et c'est ce que j'avais à vous dire, le fil électrique va jusqu'au Caire, et de là, par Souakim et la mer Rouge, rejoint à Aden le fil de Bombay. Or, le navire à vapeur _Sulthan_, de la compagnie _Medjidié_, fait demain escale à Djeddah, regagnant Suez, son port d'attache. Une dépêche confiée au capitaine, qui est de mes amis, monsieur, serait expédiée de Suez, avec pleine certitude.
--Je vous remercie, monsieur, dit Manès. Le banquier de Son Altesse, le baron Salomon Chus de Vienne, se trouve au Caire, en ce moment, et, aussitôt qu'il sera prévenu, s'empressera de nous faire tenir toutes les sommes nécessaires. De plus, à Bombay, justement, le Grand-Duc a loué un petit trois-mâts autrichien, le _Coromandel_, pour transporter en Dalmatie les collections et les curiosités qu'il a rassemblées durant son voyage: et comme le vaisseau, à ce que je crois, n'a pas encore levé l'ancre, je prescrirai au capitaine de s'arrêter, en passant, à Djeddah. Si vous me permettez, monsieur, d'user de votre obligeante entremise, ces deux dépêches seront chez vous demain matin.
--Je m'en chargerai, monsieur, avec le plus vif empressement, répondit M. Cripps en se rasseyant.
Il y eut de nouveau une pause. Les flammes immobiles des lampes éclairaient d'en bas les visages; la nuit était complètement tombée; et le silence, pendant quelques moments, fut si profond qu'on entendait, au loin, dans le Faubourg des pêcheurs, de vagues rumeurs de musique.
--Et maintenant, reprit le caïmacan, se tournant vers Vassili Manès, parle, seigneur: dis-nous, à ton tour, les circonstances de votre naufrage. Non que je veuille, avec de si cruels souvenirs, répandre le sel sur ta blessure. Mais nos yeux et nos oreilles, tu le sais, sont les yeux et les oreilles du sublime Padischah (la bénédiction de Dieu soit sur lui!). Il voit par nos yeux tout ce qui se passe dans son empire; il entend par nos oreilles toutes les nouvelles qui intéressent ses esclaves; et le récit où tu auras apposé ta signature et ton sceau sera envoyé à Istamboul, pour être porté à sa connaissance... Un mot encore. La maison où nous sommes appartient, comme je te l'ai dit, à notre seigneur et imâm le chérif Ghaleb, Abd-el-Kader, souverain et sultan de la ville sainte de la Mecque, à qui le riche Ahmed, récemment décédé, l'a laissée par donation pieuse, toute montée et garnie d'esclaves. Connaissant donc la présence à Djeddah du plus dévoué serviteur de ce noble Prince des fidèles--et Edhem-Aga se tourna vers le grand eunuque en robe jaune qui souriait derrière lui--je l'ai convié instamment de se rendre à notre assemblée, afin qu'il puisse faire part à l'honorée Présence de son maître des détails de votre naufrage, et témoigner que toi et le Grand-Duc, vous êtes tous deux pénétrés de cette vérité assurée: _Il n'y a point d'autre Dieu que Dieu!_ et que notre illustre Prophète et son incomparable Livre sont connus et vénérés de vous.
Alors, Manès commença de parler, tandis que Sidi-Nazarian traduisait à mesure ses paroles et que le kâteb les écrivait. Les auditeurs, si maîtres qu'ils fussent d'eux-mêmes, pâlissaient à ce terrible récit, dont les horreurs, on s'en souvient, retentirent, peu de temps après, dans l'Europe entière.
Le _Black-Swan_, le yacht de Son Altesse, en quittant Bombay à la fin d'avril, avait fait route vers Suez et vers le port d'Alexandrie, dernière escale des longs voyages du Grand-Duc avant de regagner Sabioneira. Le début de la traversée avait été des plus heureux, bien que le navire fatigué n'eût pas sa marche ordinaire; mais trois jours après avoir franchi le détroit de Bab-el-Mandeb, le _Black-Swan_, chassé par la tempête et violemment jeté hors de sa route, avait touché, pendant la nuit, sur un récif. Au matin, précipitamment, on avait construit un radeau, car le canot et les embarcations avaient été brisés par les lames; le jour entier s'était écoulé en avis, en projets, en incertitudes; et, enfin, au soleil couchant, quand le yacht déjà s'engloutissait, les naufragés étaient descendus sur leur frêle machine de poutres. Outre le Grand-Duc et Josine, il s'y trouvait le capitaine, neuf mécaniciens ou chauffeurs, quinze matelots, des domestiques, une femme de la Grande-Duchesse, et Sander, le valet de Floris.
La nuit survint, obscure et brumeuse. Les naufragés avaient allumé un fanal au haut du mât, et, de leurs yeux sanglants, ils se considéraient, comme on se regarde, le soir, dans les chemins de la campagne, lorsque la lune se lève toute rouge. Le vent fraîchit; les vagues déferlaient; le lourd radeau, plongé dans la mer, frémissait et mugissait sous leurs pieds; et, entassés les uns contre les autres, ils tombaient, se heurtaient, s'entre-choquaient, au milieu des hurlements de la rafale.
L'aurore, en se levant, leur découvrit cinq ou six de leurs compagnons qui agonisaient, pris par les jambes entre les poutres et les charpentes du radeau; trois autres avaient été la proie des lames. La pesante masse allégée se releva quelque peu, bien que, sur l'avant et à l'arrière, on enfonçât encore jusqu'à la ceinture.
Tout ce jour et la nuit suivante, et la journée encore qui suivit, le radeau courut sur les flots. Alors, au coucher du soleil, de grands cris tout à coup s'élevèrent: «Un vaisseau! une voile! une voile!» et, dans leur délire de joie, ils s'embrassaient, riaient, larmoyaient, tendaient les bras vers le navire qui s'avançait majestueusement. Déjà l'on distinguait les hommes dans les hunes et sur le passavant, d'où ils considéraient les naufragés. Mais un commandement retentit: les matelots hissèrent de la toile; la cheminée cracha des tourbillons de fumée noire, et le steamer, barbarement, s'éloigna, abandonnant les misérables à leur sort.
Plusieurs s'évanouirent; d'autres parurent soudain pris de démence. En écumant, en grinçant des dents, ils blasphémaient Dieu et leur naissance, se roulaient, se mordaient les poings, ou bien éclataient d'un rire frénétique. Cette nuit-là, personne ne songea à hisser au mât le fanal, et le radeau flottait sur les vagues ténébreuses, que de larges éclairs, par moments, sillonnaient d'une lueur bleuâtre. Subitement, à l'un de ces éclairs, ainsi qu'à un signal attendu, une clameur épouvantable s'élève. Ils bondissent, frappent au hasard, brisent, tuent, précipitent à la mer, dans un vertige de destruction, le biscuit, le vin, les barils d'eau douce; quelques-uns s'y lancent eux-mêmes, tandis que d'autres, à plat ventre, tâchaient de scier avec leurs couteaux les amarrages du radeau. Floris, Manès, Sander, le capitaine et deux ou trois matelots restés fidèles, soutinrent contre ces forcenés, un combat sauvage et furieux, et qui dura la nuit entière, par reprises. Lorsque le soleil reparut, morts et vivants gisaient pêle-mêle. Ceux qui soulevaient leurs paupières croyaient sortir d'un rêve effrayant, et demandaient à leurs compagnons si ces sanglantes visions de tueries, de luttes, de massacres les avaient aussi tourmentés. Mais Floris se dressa, et, d'un coup d'œil, il aperçut les provisions disparues et le radeau, seul au milieu de la mer immense. Alors, sans prononcer une parole, fixement, il regarda Josine.
Des journées qui passèrent ensuite, Manès ne conservait qu'une impression vague et affreuse, telle qu'un cauchemar accablant. Le soleil éternel tombait sur eux à lourdes flammes, les aveuglant, leur élevant la peau en ampoules brûlantes qui crevaient; la mer dansait au loin, éblouissante: et accroupis au pied du mât, la face entre les genoux, leur torpeur était si profonde qu'ils ne souhaitaient plus même mourir. La faim leur tordait les entrailles; une soif ardente les dévorait. Ils se représentaient des cascades écumantes, d'immenses rivières au flot pur, des ruisseaux serpentant sur la neige. Plusieurs s'étaient jetés dans les flots; deux fois encore, on avait vu des voiles... Puis, des tempêtes, des combats, des scènes d'anthropophagie, jusqu'au moment où, dans le boutre arabe, Manès avait repris connaissance.
Des esclaves entrèrent à un signal que fit le caïmacan, les uns portant des lanternes allumées, et les autres des balais de palmier. Ils relevèrent les lampes placées sur le tapis, tandis que le cadi et les cheiks apposaient leur sceau, l'un après l'autre, au procès-verbal du kâteb. Les matelots, dans le fond de la salle, causaient bruyamment. M. Cadwalader A. Cripps vint à Manès, auprès de qui s'empressait le vieux hakim Abou'l Feradj, et prenant sa pose d'orateur:
--Monsieur Manès, dit-il, monsieur... Vous avez éprouvé des malheurs positivement surprenants; vous avez montré un grand courage. Bien que je porte ici, monsieur, la bannière étoilée d'un peuple libre et que mes sentiments soient aussi énergiques que ceux de n'importe qui au monde, je désire, monsieur, que vous veuilliez bien faire agréer mes respects au Grand-Duc, comme à un naufragé, monsieur, à un gentleman malheureux et éminemment aristocratique, car un ennemi généreux ne saurait lui refuser ce titre.
Le savant remercia M. Cripps, en ajoutant poliment que Son Altesse, s'étant mariée à New-York, serait particulièrement sensible à cet hommage.
--A New-York! exclama le consul, qui secoua les mains de Manès avec un redoublement d'enthousiasme. Mon cœur est embrasé, monsieur, mon esprit est confondu d'admiration pour la façon effroyablement patiente dont le Grand-Duc et cette jeune dame ont supporté leurs souffrances. A tous ceux qui exaltent encore le passé et s'appesantissent sur ses héros et héroïnes, en insinuant que notre siècle est moins héroïque que tel âge qui l'a précédé, nous pouvons répondre hardiment que, pour un seul véritable héros qui existait dans n'importe quel temps, nous en comptons cent aujourd'hui; et quant aux héroïnes, monsieur, c'est à peine si le monde en a connu jusqu'à ce jour. La femme n'était généralement pas assez développée pour pouvoir être héroïque, avant que la Démocratie l'eût formée... Ainsi, à Pittsburg, par exemple, continua l'Américain, pendant notre guerre civile, j'ai vu--le croirez-vous, monsieur?--j'ai vu nos filles de millionnaires se lever au milieu de la nuit pour servir à table, de leurs propres mains, les régiments de volontaires qui passaient. Aussi, quels cris, quels hourras de nos bleus, lorsque, le repas terminé, le colonel, debout, proposait trois salves d'applaudissements en l'honneur de ces jeunes dames! J'ai vu bien des foules enthousiastes; j'ai entendu des applaudissements répétés, mais je n'ai jamais rien entendu de pareil aux hourras sortis de la poitrine de ces vétérans bronzés... Oui, monsieur, poursuivit le consul qui s'échauffait de plus en plus au musical de ses paroles, j'étais intimement convaincu, il y a quinze ans, et je le suis encore aujourd'hui, qu'il s'est trouvé, à ce moment, plus de jeunes dames héroïques dans notre seule ville de Pittsburg, que le reste du monde entier n'en avait produit pendant des siècles... Allons, Edhem-Aga se retire... Bonsoir donc, monsieur... Courage! courage!
Au matin, avant l'ouverture du Bazar, il se présenta chez le Grand-Duc, de la part du caïmacan, des serviteurs qui portaient sur leurs têtes de vastes couffes et des jarres. Ce fut Manès qui les reçut dans la cour intérieure, entourée d'arcades à la mauresque et tout ombragée de palmiers. En déchargeant leurs corbeilles, ils étalèrent sur un petit tapis de cuir, des viandes, des pains ronds, des dattes, des coquillages, des melons d'eau, de beaux poissons roses et verts, et dans de hauts paniers de feuilles tressées, du miel blanc et du lait de chamelle. De plus, Edhem-Aga faisait tenir à Manès, pour les premiers besoins des naufragés, deux bourses de cinq cents talari chacune, dont le porteur, après avoir offert les salutations du caïmacan, dit qu'il était envoyé par M. Cripps et par Son Excellence, afin de servir d'interprète. C'était un Maltais, nommé Sapéto, de ces aventuriers bons à tout, pleins d'entregent et de ressources, qui pullulent en Orient.
Mais le hakim Abou'l Feradj parut sous l'une des galeries, et s'adressant à Manès en bon anglais, car il avait longtemps vécu dans l'Inde:
--Fils de mon oncle, lui dit-il, le grand-duc Floris est réveillé. Il se plaint et demande qu'on l'amène en plein air, pour calmer l'action brûlante de sa fièvre. J'ai commandé qu'on le portât ici.
--Bien! dit Manès... A-t-il encore le délire?
--Non, il est calme à présent. La raison lui est revenue.
--O vanité de la sagesse humaine! dit Manès. C'est moi, le plus débile et le plus vieux, qui ai le mieux résisté à ces souffrances... La mort a pris les jeunes têtes; elle a épargné un vieillard...
Le hakim répondit gravement:
--Personne ne saurait tuer celui que le Très-Haut ne tue pas. Quand Djezzar eut fait murer vifs les deux derviches du Khorassan, neuf jours après, en ôtant les pierres de la porte, on trouva le robuste mort, et le chétif respirait encore... D'ailleurs, le distique dit bien: _Au fort, un mouton entier pour conserver ses forces; au faible, un grain de riz soutient la vie._
Il se tut, en détournant les yeux; et sur un lit de camp, très bas, jonché de tapis et de toisons teintes, et que portaient six nègres à petits pas, le grand-duc Floris apparut. Au milieu d'un large oreiller, on découvrait une tête humaine, ravagée et creusée de rides, et dont un profond cercle noir entourait les paupières fermées; le bras décharné pendait au rebord de la couche; et un anneau de pierreries, s'échappant des doigts amaigris, roula dans le sable de la cour. Sur un signe d'Abou'l Feradj, les porteurs déposèrent le lit, au-dessous d'un grand pavillon de toile violette, à fleurs peintes, attaché par les quatre coins aux troncs de quatre palmiers. Un vent chaud soufflait; le ciel, sans nuages, était d'un bleu terne et comme plombé.
--A boire, à boire! dit Floris, qui entr'ouvrit lentement les yeux... Ah! c'est vous, hakim...
--Comment se trouve Votre Altesse? dit Manès.
--Le seigneur Vassili vous parle, seigneur.
--Bien faible, Manès, bien faible... Ah! j'ai un feu dévorant dans le sein!... Oui certes, la vie me revient, puisque je sens de nouveau la souffrance... Souffrir, souffrir, souffrir! toujours souffrir!... Nous ne sommes nés que pour cela!
--Que lui avez-vous donné, hakim? fît Vassili à demi-voix. A-t-il pris quelque nourriture?
--Autant, répondit Abou'l Feradj, qu'en peuvent soutenir ses organes affaiblis. Peu d'aliments le porteront, et ce qui serait de surplus, lui, au contraire, le porterait.
--Patience, Monseigneur, dit Manès. Que Votre Altesse...
--Laissez ce nom, laissez ce nom!... Je ne suis qu'un homme souffrant, une pauvre chair fiévreuse et débile... Comment va la Grande-Duchesse? Ah! quel est ce bruit?
Des hurlements retentissaient, au fond de l'appartement des femmes; et tout à coup, plusieurs esclaves noires se précipitèrent sous la galerie. Elles la parcouraient rapidement, en levant les bras et poussant des cris, tandis que d'autres, affaissées contre terre, se labouraient la face de leurs ongles, se battaient le sein, déchiraient leurs longs vêtements bleus. Au même moment, on vit paraître sur les terrasses du logis, deux vieilles négresses courbées, qui soufflèrent les petites lampes qu'elles y avaient allumées, la veille, pour avertir les passants, selon l'usage, qu'un malade se trouvait en péril de mort. Manès et le hakim échangèrent un coup d'œil, dans le temps que l'apothicaire présentait à Floris une porcelaine d'eau de saule et de cardamome mélangés. Le Grand-Duc la vida d'un trait, et retombant sur son lit:
--Pourquoi ces femmes crient-elles ainsi?
--Nous ne savons, Monseigneur, reprit Manès.
--Allons, pensez-vous me cacher que la Grande-Duchesse est morte!... Pauvre Josine!... A l'âge de sa sœur... Morte, n'est-ce pas?... Vous vous taisez... Elle aurait dû mourir plus tôt, le jour même de notre naufrage!... Quel bourreau se complaît donc là-haut à prolonger l'agonie de ses victimes, et en leur montrant le salut, à les replonger dans la nuit?... Ah! nous sommes pour le destin ce que sont les papillons pour les enfants... Ils les torturent, puis les tuent!... Qu'on l'apporte! Je veux la revoir.
--Monseigneur, dit Manès...
--Non, non, ne craignez rien!... Le temps n'est plus où mon jeune cœur cessait de battre à un récit lugubre, où mes sens se glaçaient d'effroi pour le cri d'une souris... Je suis un homme, bon Manès. Le sang de mon frère Giano fume encore, et n'est pas assoupi sur ma main; les pâles spectres d'Isabelle et de ma sœur Tatiana n'ont pas cessé de hanter mes rêves... D'ailleurs, ne viens-je pas de voir, dans ce long voyage, assez de spectacles hideux, et le mal de toute la terre?... Je suis gorgé d'horreur, Manès; oui, j'ai perdu le goût de l'épouvante... La forme de ma femme ne m'effrayera point... Qu'on apporte ici la Grande-Duchesse!
Sapéto, debout près du Grand-Duc, transmit, d'un ton impérieux, l'ordre aux esclaves: et bientôt deux femmes parurent, portant dans une chaise étroite à montants de bois et à dossier haut, la Grande-Duchesse expirée. Elles posèrent en face de Floris le fauteuil funèbre, puis disparurent. Un silence solennel régnait. Le Grand-Duc, sans parler, contemplait Josine.
Sa face écorchée et livide, qui se renversait, les yeux entre-clos, penchait un peu sur son épaule; de profonds demi-cercles, à l'entour de ses narines, faisaient saillir son nez recourbé; ses paupières n'avaient plus de cils; ses dents jaunâtres, en s'écartant, découvraient une langue noire, toute pareille à un lambeau de cuir: et paisible, effrayant à voir, ce spectre se tenait immobile, ses mains osseuses allongées sur ses genoux.
--Pauvre Josine, répéta Floris. Elle aussi, oui! perdue par moi, entraînée par moi à sa ruine... Voilà donc comme nous naissons pour la destruction les uns des autres!... Morte! morte!... On dirait qu'elle dort... Ne se pourrait-il pas, Vassili, qu'elle ne fût qu'en léthargie?... Mais non! elle a fini sa tâche. Son lit, désormais, est dans les ténèbres. Elle ne verra plus la hideur du jour, ni l'immortel ennui du soleil!
Les esclaves, sous les galeries, écoutaient, bouche béante, les discours du maître nouveau; et d'autres, au rebord des terrasses, allongeaient leur tête curieuse. Le vent tiède s'était arrêté; les palmiers, dans l'air assoupi, déployaient leurs larges éventails. Floris continua, après un silence:
--Oui, c'est ainsi, c'est bien ainsi que devait se terminer notre voyage! O pauvre fou, qui t'enfonçais joyeusement dans les vapeurs d'or de l'Occident, comme sous un arc triomphal, par où l'on allait aux contrées heureuses, qu'as-tu vu, durant tes longues courses, sinon le Mal universel? Des peuples nouveaux, grossiers et barbares, d'antiques races en train de disparaître, phthisiques et rongées d'alcool, la lèpre aux îles Hawaï, les prostitutions de l'Océanie. Partout la ruse, la violence, la fraude, le vol, les supplices!... Puis, quand la mer, de vague en vague, nous eut portés au pays des merveilles, à la terre dont le nom seul est un prestige, dans l'Inde rouge et étincelante, les chemins en étaient bordés de fantômes hideux, exténués par la famine, et le vent qui soufflait de la jungle apportait l'odeur des corps pourris.--Ce n'est rien, Altesse! disait l'Anglais: la récolte de riz a manqué cette année... Et moi, moi comme les autres, je prenais peu de souci de ces maux, jusqu'au jour où tous les fléaux que nous avions vus séparés, Folie, Peste, Famine, Massacre, ont fondu ensemble, pour tenir leur cour, sur le radeau qui nous ballottait, et nous ont soudain accablés.
--Il est vrai! le monde entier souffre, dit Manès; et pourtant il s'attache âprement à la vie. C'est quand les choses sont au pire qu'elles commencent à s'améliorer... Reprenez courage, Monseigneur!
--C'est bien! c'est bien!... Qu'on ne me parle plus d'espérance!... Laisse tes consolations, Manès; ou, si tu veux m'entretenir, causons de la vieille tyrannie, de la force, de l'esclavage, du sang amer que boit la terre, des soupirs déchirants qui, d'un pôle à l'autre, troublent la sérénité de l'air... Oh! s'agiter, peiner, lutter, souffrir, toujours souffrir!... Jusqu'à ce que la chair défaille, jusqu'à ce que crève, dans les ténèbres, le frêle globule de vie que nous nous plaisons à nommer notre âme... Souffrir!... Aussi, faire souffrir! Telle est la vengeance de l'homme. Ce qu'un Dieu inconnu lui inflige, il veut l'infliger à son tour... Les petits sont grossiers et féroces; les grands, cruels et raffinés... Assez agi! assez agi, Manès! N'es-tu pas encore las des pas inutiles où tu as promené ta vie?... Viens, assieds-toi à terre, près de moi, et disons la sombre histoire de la débile Humanité, puisque ses fils, parmi tant de mers et tant de climats, viennent de passer devant nous: les uns, aussi rampants que la brute, d'autres écrasés de misère, d'autres torturés par la souffrance, d'autres marchepieds d'un maître insolent, les plus heureux, engloutis dans l'opium; tous, sous la faux de la Mort. Car l'immense roue torturante sur laquelle la Terre roule, et qui nous emporte à travers l'espace, ainsi que ses suppliciés, est couronnée de ce Crâne aux yeux vides qui guette et ricane, et trône là-haut, se raillant de nos espérances, nous accordant une haleine, un moment, pour jouer notre petite scène, soufflant à nos cœurs la vanité, l'égoïsme, la rancune, l'orgueil; puis, après s'être ainsi amusé, en finissant d'un seul coup, et abattant sur le sillon sa moisson d'hommes... Josine est morte. Elle est heureuse!... A quoi bon vivre?... Oui! à quoi bon s'attarder entre ciel et terre?
Il y eut une longue pause. Sur un geste d'Abou'l Feradj, deux femmes emportèrent le corps de Josine, en même temps que Manès demandait:
--Quels ordres donne Votre Altesse, pour la sépulture de la Grande-Duchesse?
--Quoi? Qu'y a-t-il?
--Permettez, Monseigneur... Si Votre Altesse a l'intention de rapporter un jour, en Dalmatie, la dépouille de la Grande-Duchesse, il serait urgent de l'embaumer, tout au moins à la manière orientale. On trouvera facilement à Djeddah du camphre et d'autres aromates.
--Oui, faites, faites! répondit Floris... Ah! qu'on retire le cœur à part, et qu'on le scelle dans un vase! Le cœur de Mme Maria-Pia et celui de Tatiana sont déposés aux Barnabites de Raguse... Pourquoi ces femmes crient-elles ainsi?
--C'est la coutume et la bienséance, Monseigneur, repartit le hakim. Mais je vais leur prescrire de se taire.