Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent
Part 26
Et les femmes entonnèrent un chant:
LE CHŒUR.
Oh! écoutez! Le flot pleure sous la rame, Le chat-huant, dans les bois, veille tout seul. Appelez, appelez, à voix haute, notre dame, Dites-lui de revêtir son linceul!
PREMIÈRE VOIX.
Sur les corolles, Les oiseaux descendent du soleil... Puis ils s'envolent!
LE CHŒUR.
Vous possédiez bien des palais, bien des rentes; Votre longueur de cercueil vous suffira. C'est ici la paix pour vous, âmes souffrantes! C'est le grand port où toute barque humaine va!
DEUXIÈME VOIX.
Les fleurs des tombes, Les fleurs rayonnent, dans l'air vermeil... Puis elles tombent!
LE CHŒUR.
Ah! pauvres fous, quels vains trésors on amasse! L'enfant grandit, las! il est déjà vieillard. La Mort promène, infatigable, sa faux rapace. Nous ne vivons qu'à tâtons, dans un brouillard.
DEUX VOIX A L'UNISSON.
Voici le flot, entre le jour et les ténèbres. Sur le divin crucifix posez vos lèvres!
Les voix allaient en s'éteignant. Un nuage, dans le ciel brumeux, couvrit de nouveau le soleil. Puis, un profond silence régna.
--La Grande-Duchesse est morte! dit Manès.
Alors, une rumeur lointaine s'éleva, perçant les murailles. On entendit des voix, des clameurs, des coups de fusil qui se rapprochaient, tout un joyeux tumulte aux abords du pavillon. C'étaient les vainqueurs qui s'en revenaient, ivres de fureur et de carnage.
--Victoire! victoire! crièrent-ils... Vive la Grande-Duchesse!
Une tête, celle d'Ourosch, lancée par un bras vigoureux, passa par-dessus la colonnade, et vint rouler dans le jardin, devant le seuil même de la chapelle.
TROISIÈME PARTIE
TODO ES NADA
_Tout n'est rien._
Proverbe espagnol.
LIVRE PREMIER
La consternation et l'horreur de ces catastrophes redoublées furent profondes en Dalmatie. Elles ne laissèrent pas, quoique sourdement, de retentir jusqu'en Russie même: et la disparition de Floris, peu de jours après ces événements, porta au comble l'agitation et les rumeurs populaires. En effet, sitôt que le Grand-Duc était sorti de son anéantissement, il avait voulu, à tout prix, quitter ce funeste Sabioneira. M. Manès l'emmena au Tyrol, où le maître et le serviteur passèrent l'hiver obscurément, tantôt dans un village, tantôt dans un autre.
Vers le commencement du printemps, Floris partit seul pour la Hongrie. Puis, on le vit, tour à tour, dans la plupart des grandes villes de l'Europe: Londres, Édimbourg, Lisbonne, Madrid, Naples, Rome, Vienne, Berlin. Il paraissait ne pouvoir vivre que hors de lui-même, pour ainsi dire, dans le mouvement et le torrent des voyages, ou dans le bruit de la débauche, qui l'arrachait à son inquiétude, à force de tumulte et d'excès. Il joua, gagna, reperdit, et toujours le plus gros jeu; il eut des maîtresses, des duels, une vie effrénée d'aventures. Puis, soudain, il quitta l'Europe.
Les paris s'ouvrirent au _Carlton-Club_, où il venait de gagner cent mille livres, si «ce nouveau caprice de vagabond» passerait ou ne passerait pas le jour du _derby_: en d'autres termes, si le Grand-Duc serait, dès le mois de mai, de retour à Londres. Mais deux semaines après son départ, les journaux de New-York annoncèrent, à l'extrême surprise de tous, le mariage du grand-duc Floris avec la sœur de sa première femme, la princesse Josine de Bourbon et Bragance. La bénédiction nuptiale leur avait été donnée sans éclat, et en quelque sorte à la dérobée, dans une chapelle irlandaise de Brooklyn.
Au reste, les nouveaux époux, loin de revenir en Europe, parurent disposés, au contraire, à s'enfoncer de plus en plus dans les terres et les mers immenses qui s'ouvraient devant eux, à l'occident. On mettait en vente, à San-Francisco, avec grand tapage américain, un yacht de plaisance à vapeur destiné par le riche _farmer_ qui l'avait fait construire, pour un voyage autour du monde. Floris l'acheta, en changea les emménagements intérieurs, qu'il ajusta, boisa, dora, avec force meubles magnifiques. On y pratiqua même, pour M. Manès, qui accompagnait le Grand-Duc, un laboratoire de chimie; et le _Black-Swan_, ainsi rebaptisé, ne tarda pas à prendre la mer, emportant les trois voyageurs. Il fut signalé çà et là dans les mers de l'Océanie, aux îles Hawaï, à Taïti, à Sydney et dans d'autres ports de l'Australie, à Batavia, à Manille, puis à Hong-kong, sur la côte de Chine. Agathe de Putbus, maintenant mariée, reçut de Pékin, par la légation, une longue lettre où Josine racontait en gros son voyage: les îles tristes, couvertes au flux par la mer et plantées de cocotiers, les tempêtes, l'air puant de soufre, les parfums inconnus dans les bois, les chauves-souris monstrueuses, les sultans, les chars de triomphe, les danseuses mitrées d'or, les pros dorés à cent rameurs, les villes qui, au temps des pluies, ont l'air bâties dans de vastes lacs; puis, les Chinois avec leur visage couleur de cendre, leurs fleuves populeux comme des rues, et la saleté de Pékin. Bientôt, on sut que le Grand-Duc se trouvait à Yokohama, d'où il parcourut tout le Japon; après quoi, débarqué à Calcutta, il y fut reçu et traité à merveille par le vice-roi. Mais rien ne fut pareil aux fêtes que donnèrent en son honneur les rajahs de Djeypour, d'Oudeypour, de Baroda, de Gwalior, avec des _nautchs_ de bayadères, des bouffons, des rhinocéros, des cortèges d'éléphants peints et dorés, des lâchers de pigeons ramiers par volées de quarante mille, des combats de buffles et de sangliers, des batailles de poudre rouge dans les rues pendant les six semaines du _holi_, qui est le carnaval indien, des festins au milieu des bois, des chasses aux flambeaux, des feux d'artifice, des milliers de flotteurs de naphte qu'on lançait, la nuit, sur le fleuve. Ensuite, remontant au nord, Floris avec la Grande-Duchesse séjournèrent dans le royaume du maharana Pertap-Singh, ancien ami du grand-duc Fédor. Ils s'y préparaient, disait-on, à un voyage d'exploration dans le Ladak et le Tibet. Leurs lettres devinrent plus rares; une année encore passa. On les oubliait peu à peu; l'obscurité se fit sur eux.
Le renversement de la mousson, au printemps de 1880, fut accompagné dans la mer Rouge d'ouragans si furieux, que les plus vieux pilotes des ports n'avaient pas souvenir d'une pareille violence. Les désordres et les naufrages furent infinis sur les côtes. C'est le temps où les _hadjis_ de la Mecque débarquent à Djeddah pour leur pèlerinage: de tous les pays musulmans, il en arrive par milliers, sur des vaisseaux anglais, indiens et arabes. L'atterrage de ce port est dangereux. Le gouverneur turc, chaque nuit, faisait allumer de grands feux.
Une après-midi, vers cinq heures, M. Cadwalader A. Cripps, consul des États-Unis à Djeddah, se baignait, non loin de la ville, sur une plage déserte, quand il vit s'avancer au bord de la mer, un homme coiffé du tarbouch et vêtu de la stambouline. Le survenant, en faisant de grands gestes et interpellant l'Américain, qui se hâta vers le rivage, l'avertit que Son Excellence le caïmacan le priait de se rendre sans retard à la maison d'Ahmed Gha'lid. Il s'y trouvait des naufragés d'Europe qu'un boutre arabe avait recueillis, et le consul était mandé, comme témoin officiel, pour entendre leurs dépositions.
--Ah! tiens! c'est vous, Sidi-Nazarian, dit M. Cripps, qui reconnut le secrétaire-interprète du gouverneur. Bien! bien! je suis à vous, effendi... Des naufragés... hem! grommela-t-il, tandis que son nègre l'enveloppait dans une sorte de longue robe de coton blanc, fort sale, et ornée à l'entour des poches d'agréments en chenille rouge... De pauvres diables manquant de tout, et pour lesquels il faudra, je parie, ouvrir encore quelque souscription!... Pourquoi est-on venu me déranger, ajouta l'Américain d'un ton d'humeur, au lieu de requérir mon collègue de la «vieille chère Marâtre», ou bien l'autre, le petit Français?
Sidi-Nazarian tourna lentement vers M. Cripps son visage noyé de graisse:
--Vous savez bien, répondit-il, que les consuls d'Angleterre et de France sont partis hier pour Kondofah, en compagnie de Son Excellence Kiamil-Pacha, notre gouverneur, et des membres de la commission sanitaire internationale. C'est ce qui fait que le caïmacan est gouverneur par intérim.
M. Cripps haussa les épaules:
--Des naufrages! murmura-t-il... Ha, ha! quelle pitié! des naufrages!... Si ce pays était américain, il faudrait bien que ça changeât; il faudrait que le vent et la tempête apprissent à ronger leur frein! Je puis vous l'affirmer, monsieur. Il n'y a pas, sur la surface du globe, un tigre de ménagerie aussi fouaillé, aussi dompté, aussi muselé que le seraient les vagues de cette mer, si elle devenait américaine!... Mais que peut-on attendre de contrées qu'on voit encore s'abandonner à toutes les pratiques dégradantes de la superstition et du despotisme, et où les vêtements du peuple sont du caractère le plus excentrique!... Quelle est la nationalité de ces naufragés, effendi?
L'Arménien venait de s'asseoir sur une des roches de corail dont le sable était jonché; et, les paupières à demi closes, il avait l'air de sommeiller, à l'ombre d'un large parasol arabe, doublé de natte, et rabattu obliquement sur ses trois pieds, que l'on avait disposé là, pour le rhabillage de M. Cripps. Celui-ci répéta sa question.
--Ce sont des Russes, dit enfin Nazarian.
--Des Russes! s'écria le consul, d'une voix si retentissante que le gros Arménien en tressaillit. Des Russes!... Ha, ha, ha, ha!... des Russes!... J'étais sûr que c'étaient des Russes... Je vous le disais bien, monsieur! Il y a des institutions avec lesquelles les naufrages et tous ces accidents du vieux monde sont forcément incompatibles; mais des hommes élevés, au contraire, parmi un état social qui constitue pour eux une insulte, dès leur naissance, doivent, en effet, faire naufrage... Qu'est-ce qu'un Russe? continua M. Cripps, d'une voix sombre et solennelle... Un esclave! Rien qu'un esclave! Je ne puis le nommer autrement. Et votre Tsar, monsieur, qu'est-il, sinon une insulte perpétuelle aux sentiments et à la dignité de l'homme? Le trésor le plus précieux, le drapeau, le palladium, l'arche d'alliance du genre humain, c'est l'Égalité!... Allons, chien de teigneux, prendrez-vous garde! dit M. Cripps, se tournant furieux vers le nègre qui lui peignait ses cheveux noirs et plats... Si donc votre monarque, monsieur, se refuse à considérer comme son égal l'homme utile qui nettoie les boues et les immondices de sa capitale, il porte atteinte, par cela même, au trésor commun de l'Humanité; il insulte grossièrement à un principe rationnel!... Sont-ils nombreux? L'équipage tout entier a-t-il pu se tirer du liquide? reprit le consul, en se levant.
--Quel équipage? fit Nazarian.
--Eh bien, les naufragés, Dieu me damne!... Je vous demande s'ils sont nombreux.
--Nombreux? répéta l'Arménien. Non! presque tous ont péri dans le naufrage. Trois seulement se sont sauvés.
--De pauvres diables, naturellement! dit M. Cripps, en souriant et hochant la tête d'un air hautain, comme assuré qu'il ne pouvait se trouver que de ces gens-là parmi des Russes.
--La faim et le malheur brisent l'homme, répondit Nazarian sentencieusement. Tels qu'ils étaient quand on les a portés à la maison d'Ahmed Gha'lid, personne n'eût pu distinguer entre le sultan et l'esclave, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur... Toutefois, l'un de ces naufragés, s'il faut en croire son compagnon, serait un grand, le frère ou le cousin du tsar de Russie.
--Le frère ou le cousin du Tsar! exclama M. Cripps, qui donna les marques de la plus vive agitation. Comment pouvez-vous bien me prévenir si tard, effendi!... Mammo! Mammo! mon habit! cria-t-il. Voilà! je suis prêt dans l'instant... Le frère ou le cousin du Tsar!... C'est inconcevable, effendi! Votre conduite est inconcevable!... Pas un seul mot pour m'avertir!... En vérité, on se croirait ici tombé sur une autre planète, soumis à d'autres conditions primordiales de la vie... Au moins, lui a-t-on dit mon nom? Sait-il que dans cette contrée barbare il y a un Américain, un représentant des États-Unis, de la libre nation qui marche à la tête de toutes les autres? Et M. Cripps, dans son enthousiasme, cingla de son jonc, amicalement, les jambes noires de Mammo... Le frère ou le cousin du Tsar!... Allons, vite, en route, en route, effendi!
Tous deux rentrèrent dans Djeddah, par la porte de la Grand'Mère, et en suivant des rues bruyantes et tortueuses, ils dépassèrent le Bazar. Des cages de bois treillissé sortaient des murs; çà et là, on apercevait, sous l'arcade sombre des boutiques, un potier ou quelque brodeur, travaillant les jambes croisées; des portefaix, des âniers se heurtaient; souvent, il fallait se ranger devant une file de dromadaires, qui portaient le long de leurs flancs, en équilibre, des jarres d'eau ou des couffes de fruits. Puis, ils laissèrent à droite une mosquée, d'où s'élevait un minaret. Des pèlerins, arrivés le matin, campaient sur la place, en désordre: femmes voilées, hadjis vêtus de blanc, vendeurs agitant des sonnettes, négresses s'avançant courbées sous de grandes cornes remplies de boisson, ou sous des meules à écraser le blé. Les habitations devinrent plus rares; ensuite, le terrain s'élargit, et au fond d'une sorte d'esplanade, l'Arménien et son compagnon aperçurent un bâtiment blanc, à étroites fissures grillées. C'était le palais d'Ahmed Gha'lid.
Ils passèrent un long portail, gardé par quelques capidgis, dont le logis donnait sous la voûte. Trois ou quatre coureurs promenaient, dans une vaste cour sablonneuse, les chevaux superbement harnachés qui avaient apporté le caïmacan et sa suite; des soldats déguenillés fumaient ou dormaient, au pied des murs; et un petit esclave noir paraissait guetter les arrivants, du haut d'un escalier de bois précédant une porte basse que surmontait une inscription en gros caractères arabes, bleus et verts. Faisant un signe à l'Arménien, l'enfant se mit à marcher devant lui, le long d'un couloir obscur. Il écarta une tapisserie, et le secrétaire-interprète pénétra, suivi de son compagnon, dans la salle d'audience, voûtée et blanchie à la chaux.
--Ma révérence à la noble assemblée, dit Sidi-Nazarian. Paix à tous!
Puis, s'inclinant devant un homme maigre, en uniforme plastronné d'or, qui, assis au coin d'un sofa, donnait tout bas des ordres à un esclave:
--Monseigneur, voici M. Cripps, le consul des États-Unis.
--Qu'il soit le bienvenu! répondit le caïmacan. On n'attendait que lui... Qu'il prenne place!... Toi, réis, viens en face de nous... Veuillez prendre place, seigneur, dit-il en anglais au consul.
M. Cripps, avant de s'asseoir, promena les yeux autour de lui. Sous une coupole éclairée par une sorte d'œil-de-bœuf à vitre verdâtre et épaisse, plusieurs hommes se tenaient accroupis, roulant entre leurs doigts les grains de chapelets en corail noir. L'Américain reconnut le cadi, trois seyds et cheiks vénérables, et le capitaine du port, habillé de laine fauve. Derrière le caïmacan, un personnage immobile, debout dans une longue robe jaune, et qui était, comme Nazarian le chuchota rapidement à M. Cripps, le favori du chérif de la Mecque et le chef de ses eunuques noirs, se renversait la tête pour mieux voir, en s'adossant contre la muraille. Ses petits yeux disparaissaient sous les replis de ses paupières; de lourds anneaux tiraient ses oreilles que cachait à demi un turban à longues bandelettes d'or; et vaguement, la face en l'air, il souriait. Dans un coin, le kâteb-greffier disposait devant lui son calam et son écritoire de plomb.
--Approche, réis, approche! répéta le caïmacan. Tu sais pourquoi nous t'avons fait venir... Parle, raconte en présence de tous comment le salut est par toi arrivé à ces naufragés, car ce n'est pas la volonté de l'homme qui s'accomplit, mais celle de Dieu.
On entendit quelques chuchotements parmi les matelots arabes, dont les turbans et les haycks déchirés emplissaient le fond de la salle; et le vieux réis, à pas lents, s'avança vis-à-vis du caïmacan. Sa barbe, en plusieurs touffes blanches, lui descendait à la ceinture; les éraflures de la tempête avaient laissé sur ses jambes nues des traces livides ou saignantes; et portant la main à son cœur, après s'être courbé jusqu'à terre:
--Que je te serve de rançon, seigneur caïmacan! dit-il. Puisse toujours le bonheur t'accompagner!... Nous étions partis de Kosséir, chargés de blé pour la Cité sainte (Dieu la garde et la protège!), quand la tempête nous assaillit. La pluie tombait comme si on l'avait jetée au travers d'un crible; la rafale soufflait, à la fois, de tous les points de l'horizon, et notre barque allait et venait, désemparée, faisant sur les bancs de corail, que sa quille raclait en passant, le même bruit qu'une lime sur du fer. Comme nous n'attendions plus que la mort, nous aperçûmes, à notre gauche, une sorte de radeau de poutres, qui s'approcha, bord à bord, contre nous. La violence des vagues tantôt nous plongeait jusqu'aux abîmes, tantôt nous élevait jusqu'aux nues; mais ce radeau, comme doué d'une âme, nous suivait. Alors, je dis: Béni soit Dieu, l'admirable créateur! Quelquefois il sauve deux faiblesses, là où le seul puissant aurait péri... Et je lançai une amarre aux naufragés, en invoquant l'Intercesseur des peuples, Mohammed, l'imâm des apôtres... Ainsi nous passâmes toute la nuit, dans un brouillard épais, sur une poix liquide. Le vent ayant molli à l'aube et le ciel s'étant éclairci, nous vîmes le radeau qui nageait derrière nous, et le halant à notre bord, nous recueillîmes ceux qu'il portait. Mais il ne s'y trouvait que deux hommes et une femme, inanimés, les nerfs et les muscles rompus, tellement décharnés que leur poitrine ressemblait aux bâtons d'une échelle, enfin pareils en tout à des cadavres. Après les avoir secourus aussi bien qu'il nous était possible, nous reprîmes la route de Djeddah, dont l'aspect béni nous remplit de joie, à l'heure de la prière _el dohor_, quand le soleil plane à son zénith. L'émir-bahar, étant monté sur notre boutre, alla aussitôt te prévenir... Le reste, tu le sais comme nous.
L'un des cheiks éleva la voix:
--Bien, réis, tu as parlé sagement. Dans le _Kitâb-Sifât el a'qla_, il est écrit: _L'intelligence est pour chaque homme ce que la lumière est pour chaque étoile._ C'est par leur éclat lumineux que les astres se révèlent à nous: de même, c'est par leurs discours que les hommes intelligents manifestent leur intelligence.
--C'est bien, réis! dit le caïmacan... Non, ne t'éloigne pas encore. Le kâteb te présentera, tout à l'heure, ta déposition à signer... Qu'on aille chercher maintenant celui des naufragés qui est en état de répondre.
Deux des esclaves noirs qui se tenaient debout près de la porte, sortirent précipitamment, tandis que résonnait au loin le coup de canon annonçant la fin du jeûne des pèlerins, avec le coucher du soleil. De grandes ombres s'épaississaient sur les murailles, où pendaient, alourdis par des rouleaux de bois de cèdre, quatre de ces coloriages représentant le puits Zem-Zem, la _Makâm hàsaret Ibrahîm_, le tombeau de Mahomet et celui d'Omar, qui se vendent aux hadjis, dans les deux villes saintes.
Mais le rideau de toile peinte s'écarta, et plusieurs serviteurs entrèrent, élevant au bout de leurs bras des lampes de fer à quatre becs, qu'ils posèrent sur le tapis. Derrière eux, s'avançait un vieillard, maigre, livide, défiguré, dont un homme en caftan bleu de ciel et coiffé d'un large turban soutenait les pas appesantis. Son teint noirci, ses joues creuses, sa longue barbe hérissée, excitèrent, quand il parut, un sourd murmure de compassion. Il arriva jusqu'au fauteuil qui lui avait été préparé et, défaillant, s'y laissa tomber, tandis que le médecin, vivement, lui présentait sous les narines une petite pomme de senteur.
--Mais, hakim, pourra-t-il parler? dit en arabe le caïmacan.
--Ne craignez rien pour lui, seigneur! répondit l'homme vêtu de bleu. Que je devienne la rançon d'un juif, s'il ne recouvre incessamment ses esprits!... Voyez! la vie en lui, ainsi que de l'eau agitée, a déjà repris son niveau. Il est robuste et courageux: avant que la nouvelle lune ait terminé le mois où nous sommes, il pourra croire qu'il a enduré ces souffrances dans un autre corps, tant la vigueur lui sera revenue!
--As-tu aussi bon espoir pour les deux autres? demanda le caïmacan à demi-voix.
--A qui Dieu n'aide pas, repartit le médecin, c'est vainement que le monde lui aide... Toutefois, j'ose me promettre que le compagnon du vieillard, celui que l'on dit un grand de Russie, pourra, par la miséricorde du Seigneur, retirer son pied de la mort. Mais la jeune princesse,--à moins que le Très-Haut ne la secoure, s'il lui plaît,--a mangé sa part de ce bas monde. Son corps est en effet tellement chétif, maigre et décharné, que si tu mettais des brins de coton dans les ouvertures de ses oreilles, ils sortiraient par les ouvertures du nez... Mais voyez, seigneur, le hakim franc, car c'est un hakim comme moi, n'attend que votre bon plaisir. Vous pouvez l'interroger.
Alors, tirant de sa poitrine de massives lunettes d'argent, le vieillard s'assit sur un tapis, à côté de l'émir-bahar; puis il y eut un très long silence. Un petit esclave venait d'entrer, portant une bougie de cire, qu'il remit au caïmacan: et, en la tenant d'une main, Edhem-Aga approchait de ses yeux quelques papiers où il lisait; après quoi, les rendant au kâteb, et haussant quelque peu la voix:
--Maître, reprit le caïmacan, qui se tourna vers le naufragé, bien que je croie à tes paroles et que je n'aie de toi nulle défiance, pourtant, tu connais le dicton: _L'homme prudent lit la missive à rebours_; ou bien encore: _Comment les hommes pourront-ils savoir qui est dans la robe?_ C'est pourquoi veuille répéter, en présence de cette noble assemblée, ce que tu m'as raconté à moi seul. Dis-nous ton peuple, ton pays natal, et comment se nommait ton père. Dis-nous aussi quels sont les compagnons avec lesquels on t'a sauvé...
Le vieillard répondit, d'une voix faible:
--Je suis, Monseigneur, un sujet du Tsar; mon nom est Vassili Manès. Ceux que l'on a sauvés avec moi ne sont autres, sachez-le tous, que le grand-duc Floris de Russie, le cousin germain d'Alexandre II, et sa femme, la grande-duchesse Josine.
L'Arménien traduisit la réponse, de même qu'il avait traduit l'interrogation d'Edhem-Aga. Le caïmacan poursuivit:
--De telles vérités ne sauraient être trop confirmées. Maître, quoique, je le répète, ton récit n'éveille pas nos doutes, il est fâcheux pour vous et pour nous-mêmes que tu ne puisses nous en mieux convaincre, en produisant quelque preuve à l'appui.
--Vous le savez, répliqua Manès, la mer nous a jetés sur cette côte, nus et dépouillés. S'il était possible d'envoyer d'ici des dépêches au Caire d'Égypte, ou à quelque ville de l'Inde, ce que j'avance recevrait une prompte confirmation.
Le consul américain se leva:
--Hem! hem!... Cadwalader A. Cripps, dit-il en soulevant son chapeau, consul des grands États-Unis, dans cette partie reculée du monde...
Vassili Manès s'inclina.