Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent
Part 25
Sous la lune, au bord des flots, La belle chante son rêve. --Étoiles, dit-elle, oh! la joie est brève, Tout bonheur s'échappe et fuit comme l'eau, Pas un seul rêve humain ne s'achève... Iohohé! Hou, hi! matelots.
Alors, tandis qu'autour du chœur chantant tournait un petit chœur de danse de cinq ou six jeunes filles, M. Manès leva les yeux, et il vit, en face de lui, la porte s'entre-bâiller doucement. Le grattement presque imperceptible d'un ongle contre le bois se fit entendre au même moment; puis, le visage d'un aveugle apparut dans l'ouverture. Tatiana s'était levée, ainsi qu'à un signal attendu, et rejoignant le mendiant:
--C'est toi, Nanno, fit-elle à voix basse... Eh bien, as-tu appris quelque chose?
--Ton frère l'archevêque, à ce qu'on prétend, vient d'abjurer la foi chrétienne.
--Quoi! quelle fable me dis-tu là?
--Il l'a reniée à l'autel, devant le peuple entier rassemblé... Ce sont des femmes sur le chemin, qui me l'ont raconté en passant.
--Laisse-nous! C'est bien, dit la princesse... Messer Pistolese, une autre chanson!... Et vous, chers seigneurs, veuillez m'excuser d'encourager si mal mes convives.
Un faible bruit se fit à la porte. Un second aveugle venait d'y paraître. Ses yeux ternes étaient tout grands ouverts; sa tête se mouvait sur son cou avec une lenteur circonspecte. Tatiana, rapidement, vint à lui, comme avertie de sa présence par un instinct magnétique:
--Parle, Francesco, qu'y a-t-il?
--Ah! ma fille, ma fille, dit l'aveugle, le cœur me saigne de te voir en fête... Tu irriteras les morts sous la terre... Mme Isabelle, ta sœur (son âme vive au Paradis!), est trépassée; l'Ange est venu la prendre... Ils l'ont enterrée aujourd'hui.
Elle était devenue plus blanche qu'un marbre. Son bras tomba; sa tête se pencha sur sa poitrine; mais la relevant aussitôt:
--Ma sœur est morte! dit la princesse à haute voix... Morte! Eh bien, elle a terminé un pénible et douloureux voyage... Messieurs, que ceci ne rompe pas notre amicale réunion! Les morts sont morts!... A Dieu ne plaise que cette maison montre à nos hôtes pour cela un visage moins hospitalier!
La porte venait de s'ouvrir, laissant voir un troisième aveugle, immobile et debout sur le seuil. Les pieds poudreux, un bâton à la main, il portait l'écuelle de bois pendue à la ceinture; une lourde besace de poil de chèvre tombait sur son manteau déchiré.
--Janko! exclama Tatiana...
Et d'un accent impérieux:
--Tu viens encore annoncer un malheur... Ton récit, vite!
--Hélas! ma fille, repartit l'aveugle, ma voix aura pour ton oreille le tintement d'une cloche funèbre... Ton père, le Grand-Duc, est mort, et ses os reposent déjà dans la chapelle de la Jagodna. Dieu veuille l'admettre à sa droite!
On put croire, à la voir chanceler, qu'elle allait s'abattre sur le pavé. Puis, au milieu du profond silence:
--Mon père est mort! dit-elle lentement... Paix à son âme! Il était mortel! J'aurai ma vie entière pour le pleurer... Chers seigneurs, demeurez, je vous en conjure. La plus pauvre femme morlaque, quand elle revient d'enterrer son mari ou son fils, s'assied, sans pleurer, au repas funèbre... Pourquoi aurais-je moins de courage?
La porte venait de tourner une fois encore sur ses gonds, et un quatrième aveugle apparut. Ses yeux montraient des orbites saigneux; une moustache rare et blanche se hérissait sous son nez crochu; et il paraissait le plus vieux de cette troupe misérable. Un silence terrifié accueillit ce nouveau messager, tandis qu'à pas roides et sinistres, la princesse s'avançait vers lui:
--Parle, Renzo, qu'as-tu appris?
--Ma fille, répondit l'aveugle, fais ouvrir les grilles du jardin pour le double malheur que l'on t'apporte... On vient de trouver Monseigneur gisant dans le caveau funèbre de la Jagodna... Et l'autre! l'autre!... Messer Giano... un œil crevé! le fer dans la cervelle!... Mort! mort! déjà froid!
--Ce que j'entends est incroyable, murmura tout bas Tatiana, incroyable et nouveau, toujours nouveau... Faut-il donc oser te comprendre? Mon frère et Giano sont-ils tués?... Est-ce bien cela que tu veux dire?
--Messer Giano est mort, répliqua l'aveugle, et Mgr Floris est blessé grièvement.
Un bruit de pas, des voix confuses s'élevèrent; et derrière les grilles du long portique qui fermait le jardin à l'orient, on vit passer deux civières, suivies d'une foule de Morlachs. Puis, Jacinto entra précipitamment, et s'élançant en bas des arcades, où se tenait debout Tatiana:
--Au secours! au secours! cria-t-il... Maître Manès! au secours!...
--O ciel clément! fit l'abbé Lancelot.
--Mon enfant, reprit le bon archevêque, donnez un libre cours à vos larmes... Dieu vous éprouve aujourd'hui, ainsi qu'il a éprouvé plusieurs de ses élus, par des malheurs véritablement inouïs... Pleurez, ma chère fille, ne vous contraignez pas!
--Pleurer! dit-elle... Bah! quelques gouttes d'eau feront-elles revivre ceux qui sont morts?... Ne craignez rien pour moi, Monseigneur... J'ai déjà eu des rêves aussi affreux que celui-ci!
Mais un cinquième aveugle, hors d'haleine, se précipita sous les cyprès, au milieu des chanteuses effarées. Il agitait au bout de son bras un large tison qui flambait dans une coquille de fer, à la façon des coureurs qui annoncent un incendie par la campagne; ses pieds nus saignaient, sa poitrine haletait; et se frappant le sein d'une main:
--Ils viennent! ils viennent!... Ah! miséricorde!... Nous sommes perdus, perdus, perdus!... Hélas! c'est fait de nous!... Ils viennent!
Tatiana s'avança d'un pas ferme jusqu'à la balustrade, d'où elle dominait le jardin:
--Que dis-tu, Pagolo?... Et qui donc vient?
--J'étais dans un fourré, poursuivit l'aveugle... J'entendais leurs chants de réprouvés, leurs cris pareils à ceux des démons!... Ils ont surpris Zaradese et l'ont livré aux flammes... Ils ont massacré les vieillards et emmènent en captivité les jeunes filles... Et maintenant, la nuée s'approche... Elle fond sur Giunta di Doli!
Des exclamations de terreur partirent du milieu des femmes rassemblées au jardin; les convives, dans le salon, s'étaient levés en désordre.
--Quels sont ceux, reprit Tatiana, qui osent ainsi se porter en armes sur les terres du grand-duc Fédor?
--Ourosch! Ourosch!... C'est ce chien de Sgombro, uni à ces Bosniens réprouvés, à ces Turcs plus damnés que les flammes de l'enfer même!... Ils comptent surprendre Sabioneira... Prends garde à toi, prends garde à toi, ma colombe!... Ils ne sont pas un, ni trois, ni cinq: ils sont peut-être cent, peut-être mille!
Des détonations assez proches éclatèrent à ce moment. Alors, une clameur lamentable s'éleva:
--Jésus! Jésus! nous périssons!
--Voici les démons!
--Nous sommes perdues!
--Silence! commanda Tatiana... Mes chers seigneurs, ne craignez rien, ajouta-t-elle en tournant la face vers les convives qui pâlissaient. Pas un cheveu ne tombera de la tête des hôtes du grand-duc Floris... Puisque mon père est mort et mon frère blessé, je leur succède pour commander... Qu'on arbore l'aigle russe au-dessus des portes! Qui osera violer notre palais?... Mais taisez-vous, femmes! taisez-vous donc! Vos maris ne sont-ils pas là pour vous défendre?... J'entends leur foule autour du pavillon... Laissez-les entrer! Qu'on ouvre les portes!
Un flot de Morlachs, en tumulte, envahirent le jardin. Ils brandissaient des kandjars, des pistolets, élevaient en l'air de longs fusils, vociféraient des chants de guerre. La plupart étaient accourus de Zemenico, au bruit de la rapide incursion d'Ourosch, qu'avaient semé les fuyards de Zaradese; d'autres, en revenant du convoi funèbre, avaient été surpris par la nouvelle. Une vaste acclamation salua Tatiana quand elle parut à la balustrade:
--Amis, dit-elle, vous êtes impatients de combattre!
Et tous répondirent:
--Oui! oui!
--Quel chemin ont pris les gens d'Ourosch? demanda-t-elle.
Plusieurs voix crièrent:
--Celui de Stupa!
--Ils vont donc, poursuivit Tatiana, déboucher dans cette vallée et sous Giunta di Doli même, qu'ils tenteront d'emporter. Le Seigneur Dieu vous les met entre les mains!
--A mort! clamèrent-ils... A mort!
--Que vingt d'entre vous, dit Tatiana, se rendent au défilé de Zaglav; que vingt autres filent sans bruit, dans les gorges de Pasicina!... Les autres iront s'embusquer sous la chênaie de Giunta di Doli... Quand ceux d'Ourosch arriveront au fond de la vallée, alors, levez-vous tous et fondez sur eux!... Pris à revers, en tête, en flanc, vous ne pouvez manquer de les écraser!
Ils crièrent d'enthousiasme, faisant voler en l'air leurs toques rouges.
--Allez au combat, dit Tatiana, et songez pour qui vous combattez. Ce sont vos enfants que vous défendez; ce sont vos femmes qui vous accueilleront en vainqueurs à votre retour; c'est votre Grand-Duc que vous sauverez! Ces bandits traînent avec eux des malheureuses qu'ils ont enlevées; vous les arracherez de leurs mains... Et si quelques-uns d'entre vous sont marqués par le sort pour succomber, que leurs âmes ne regrettent rien; ce n'est pas un malheur de mourir... Alerte, mes amis, et en avant! Pour vous renforcer le courage, Mgr l'archevêque de Raguse va vous donner sa sainte bénédiction.
--Oui, oui! dit Mgr Colloredo qui faisait bonne contenance, bien que les mains lui tremblassent un peu. Courage, mes enfants! Tout ira bien!
Et se plaçant à la balustrade, il étendit sa droite pastorale au-dessus des Morlachs agenouillés.
--Maintenant, retirez-vous promptement!... Silence! pas de cris! dit Tatiana. Vite! vite! à vos embuscades!
Ils se dispersèrent sans bruit, tandis que deux ou trois valets refermaient les grilles derrière eux. Les femmes morlaques se taisaient; des paons piaulaient, au loin, dans les bois: une sorte de calme lugubre avait succédé au tumulte qui remplissait, tout à l'heure, le pavillon.
--Mais pourquoi n'être pas parti? s'écria le comte Popoff, comme du fond de ses réflexions; et sa grosse mine jaune exprimait l'inquiétude et la peur.
--Partir quand on combat pour nous! dit Tatiana. Abandonner nos défenseurs, sans même connaître leur sort!... Non, non, je reste!... Allons, ne craignez rien pour moi, mon cher hôte... Je me fie en nos braves Morlachs. Nous sommes en sûreté à Giunta di Doli, autant que dans une forteresse... Daria, Daria, es-tu là?... Je verrai aujourd'hui avec tes yeux, mon enfant... Postées toutes deux sur ce balcon, tu me diras, moment par moment, les vicissitudes du combat.
--Votre Grâce ne commettra pas une telle imprudence! repartit Mgr Colloredo. Il suffirait d'une balle égarée... Soyez raisonnable, ma chère fille!
Tatiana secoua la tête, lentement:
--Pourquoi? dit-elle... Qu'ai-je à craindre? Pensez-vous donc que je tienne à la vie, Monseigneur?... Daria, ouvre cette fenêtre!
Elle s'avança jusqu'au bord du large et massif balcon de pierre, bâti en saillie sur l'abîme, et qui portait à ses deux coins des lions de bronze noir, debout, tenant des écus d'armoiries. Quelques corbeaux, en croassant, partirent du fond de la vallée, comme alarmés de voir une créature humaine apparaître dans cette solitude, et, çà et là, ils se perchèrent sur les arbres.
--Maîtresse, dit Daria d'une voix basse, les nôtres ont quitté à temps... Voici les Turcs!
Sur la crête d'une des collines, plusieurs hommes à longs fusils, surgirent entre les rocs. Ils fouillaient de leurs regards inquiets la profonde vallée déserte, toute pleine d'embuscades; et d'autres, survenant derrière eux par l'âpre sentier, appelaient, avec de grands gestes, leurs compagnons qui montaient encore. Alors, le soleil, au milieu du ciel, perdit ses rayons tout à coup; d'épaisses nuées le cachèrent, laissant tomber une lumière sombre et morne. Des traînées de sable se levèrent dans la vallée, en tourbillonnant; les genévriers se tordirent; la Jagodna roula plus écumeuse, sous le pont gris et solitaire, et les rochers, les bruyères, le torrent prirent soudain un aspect si tragique, que les hommes d'Ourosch frissonnèrent, saisis d'une terreur superstitieuse. Ils se baisaient le pouce gauche, pour détourner ces présages funèbres, ou bien touchaient sur leur poitrine les amulettes qu'ils y portaient.
--Que font-ils? demanda Tatiana.
--Ils se sont arrêtés, maîtresse, reprit tout bas la sœur de Ianoula; et son œil de faucon attaché sur eux distinguait jusqu'à leurs moindres gestes... Ils se considèrent, la bouche béante, comme s'ils attendaient un mot les uns des autres, et pourtant, pas un ne parle...
--Et les nôtres? dit la princesse.
--J'en vois deux ou trois cachés sous les arbres, ou collés contre les roches... On les prendrait pour des statues... Les feuilles, maintenant, ne bougent plus; les corbeaux se tiennent immobiles... Ah! ceux d'Ourosch s'ébranlent enfin... Ils se mettent en marche, maîtresse...
La troupe, en effet, descendait lentement le long du sentier rocailleux. Elle comptait une centaine d'hommes, pillards bosniens, habillés de caftans déchirés, Monténégrins, gens de Sgombro, Krivosciens en sayons de poils, et qui faisaient sonner dans leurs mains de longs fusils tout cerclés d'argent. Le vieil Ourosch avait voulu profiter de ce jour des funérailles, pour tenter une pointe contre le palais, désert et sans défenseurs. Mais ses auxiliaires turcs, en dépit de l'espoir du pillage, l'avaient rejoint avec tant de lenteur; l'incendie de Zaradese, par surcroît, l'avait si longtemps retenu, qu'au lieu de surprendre Sabioneira vers onze heures, comme il l'avait calculé, il s'en trouvait, en plein après-midi, encore éloigné d'une lieue.
--Je vois les nôtres, chuchota Daria... Ils font le signe de la croix... Ah! les voici qui lèvent leurs fusils!
Une effroyable détonation, que les échos des rocs et des bois répercutèrent en tonnerre, passa dans l'air, comme un ouragan. Au même instant, ceux de Zemenico s'élancèrent en jetant des cris, et fondirent sur les Bosniens.
--Que vois-tu? dit Tatiana.
--Ils se battent au fond de la vallée, répondit la petite Morlaque. Ainsi que dans les forêts, maîtresse, il y a un frémissement, un tourbillon, et tout bouge. Les fumées planent sur les fusils... Ah! ah! Aôi! aôi! Courage!... Écrasez-les, massacrez-les, ces meurtriers de Ianoula!... Ah! leur vue me dévore la moelle dans les os.
Ses yeux étincelaient; ses dents blanches luisaient, entre ses lèvres à demi ouvertes; elle tremblait de tout son corps. Soudain, elle s'écria avec un rire violent:
--Entends-tu bourdonner les balles?... Ha, ha, ha! on dirait des mouches, par un jour d'été... Tout disparaît dans la poussière que soulèvent les guerriers... On n'aperçoit que bras levés, fumée, kandjars, lueurs rouges... Bien! le sang abattra la poussière... Oh! oh! Aôi! aôi! courage! Je distingue les nôtres, maintenant. Ils volent comme des faucons, dans la bataille... L'ardeur du combat redouble, maîtresse... Tu croirais voir bouillonner la flamme, quand on y verse l'eau-de-vie... Les kandjars brillent, les fusils crient, les balles s'enfoncent dans la terre, en sifflant. Oh! oh! malheur!... Aôi! aôi! malheur! Ceux de Zemenico reculent... Ah! chiens! fils de pourceaux! lâches! lâches!... Que le feu maudit vous dévore!
Mais des clameurs furieuses éclatèrent, et plus sauvages que des loups, de nouveaux combattants, débouchant du défilé de Pasicina, coururent sur les Bosniens pris en flanc, et en firent un grand carnage.
--Quels sont ces cris? dit Tatiana.
La farouche enfant battit des mains:
--Ho! ho! ho! qu'on en tue, maîtresse! Nos Morlachs brillent, tout dorés de sang... Les vaillants, la tête arrachée, se tiennent encore debout, serrant leur kandjar... Il gît sur la terre des jambes et des bras... Écoute! la mêlée redouble. Tu dirais deux serpents enlacés... Aôi! aôi! On les pousse, on les presse, aux abords de la Jagodna... Les corps tombent du haut du pont, comme, en automne, les mûres des haies... Ah! ah! Aôi!... Bien malgré eux, ils boivent de l'eau en abondance... Les Turcs reculent... Aôi! aôi!... Ils fondent, ils se racornissent, comme le cuir placé devant le feu... Entends-tu? Ils sonnent de leurs conques... Chiens mécréants, nous vous rassasierons de balles!... Ah!... Ils fuient, ils tournent le dos!... On voit les uns jeter leurs cartouches, les autres détourner la tête, en courant... On dirait un troupeau de porcs qui se sauvent... Aôi! aôi! voici encore des Morlachs! Ils se précipitent d'un défilé... Victoire, maîtresse!... Les nôtres ont vaincu!
Alors, tandis que des clameurs nouvelles annonçaient l'irruption de ceux de Zaglav parmi les Bosniens en déroute, Tatiana rentra dans la salle. Plusieurs valets s'y étaient rassemblés, au milieu du trouble de ce moment, et se tenaient au fond, par petits groupes, laissant un large espace vide, où se promenait le comte Popoff. L'activité, l'air turbulent du chambellan, ses fréquents changements de posture, quand il s'arrêtait à la vitre, les mots rares et brefs qu'il adressait à l'archevêque, formaient un contraste frappant avec la mine douce et paisible de Mgr Colloredo, assis dans un fauteuil, les mains croisées. Il se leva en apercevant l'aveugle, et le comte s'arrêta dans sa marche.
--Dieu soit loué! dit Tatiana, tout péril est écarté... Monseigneur, ne m'accusez pas de trop d'audace, si j'ai commandé à ces hommes... Mais il fallait avant tout, préserver les hôtes du grand-duc Floris.
--Ma chère fille, dit l'archevêque, nous admirons votre âme vaillante...
--Où mon frère a-t-il été porté? demanda-t-elle.
Le petit messer Jacinto s'avança, hors d'un groupe de valets:
--M. Manès a fait transporter Son Altesse dans la chapelle.
--Conduisez-moi auprès de lui... Daignerez-vous m'accompagner, Monseigneur? poursuivit Tatiana, en se tournant vers l'archevêque... J'aurai peut-être besoin de votre saint ministère.
--Certainement, ma chère fille, répondit Mgr Colloredo.
Jacinto ouvrit une porte; et conduite par Daria, la princesse descendit l'escalier, suivie de l'archevêque, du comte Popoff et de la poignée de serviteurs qui se trouvaient là. Un peu de sang était monté aux joues pâles de l'aveugle; elle s'avançait d'un pas ferme, droite, la tête renversée, et sa robe étincelante bruissait derrière elle.
--C'est étrange, dit tout bas Popoff à Mgr Colloredo... Loin d'être accablée par tant de malheurs, comme M. Manès le craignait, Sa Grâce ne paraît pas même en ressentir l'ordinaire pitié féminine.
--La princesse a un esprit viril, répliqua l'archevêque, ou plutôt, pour dire le mot, une âme véritablement chrétienne...
Ils étaient arrivés à l'entrée de la resserre des palmiers, qu'on appelait quelquefois aussi la Chapelle. Accommodée en oratoire, pendant un séjour de plusieurs semaines que Maria-Pia avait fait jadis à Giunta di Doli, elle était surmontée d'une croix; et deux ou trois pièces de damas rouge, poudreuses et mangées des vers, pendaient encore sur les murailles. Vis-à-vis de l'autel délabré, un grand Calvaire peint par Giano occupait la paroi du fond. Les dalles disjointes branlaient, des vitres manquaient aux hautes verrières; on découvrait derrière l'autel, un monceau de bûches empilées et de fagots de genévrier. C'était là que pendant le combat s'étaient réfugiées les femmes morlaques, comme sous la protection des pieux symboles qui décoraient ces murs. Elles s'écartèrent silencieusement, à l'entrée de Tatiana, en même temps que M. Manès s'avançait au-devant de la princesse.
--Il vit! il vit! s'écria le savant... Que Votre Grâce se rassure!... Le fer a glissé sur une côte.
L'aveugle avait tressailli. Son beau visage parut soudain s'amincir, devenir encore plus transparent, et, parlant comme dans un songe:
--Tout est donc vrai? murmura-t-elle. Je ne savais plus si j'avais rêvé, ou si ces choses étaient réelles... Floris... ma sœur... Quoi! mon père aussi?
Il y eut un pesant silence.
--Et je n'étais pas auprès de lui... Isabelle... Isabelle morte!... Et son enfant? Oh! je devine... Elle est morte en le mettant au monde... Quoi! tous les deux? Et mon père aussi!... Ah! un seul jour a donc suffi à dépeupler Sabioneira!
--Prenez patience, madame, dit Manès. Que la pensée de vos deux frères encore vivants vous soutienne!
--Mes deux frères, dit-elle... mes deux frères!... Giano n'était-il pas mon frère aussi, à ce qu'on prétend?... Mort! mon père mort! Isabelle morte!... L'enfant mort aussi, n'est-ce pas? Avez-vous dit qu'il était mort?... La mort, la mort, la mort, toujours la mort! Je n'entends plus que ce mot-là à mes oreilles... Floris aussi est mort peut-être, ou bien il expire en ce moment... Ah! qui donc est encore vivant dans le monde, si tous ceux-là ne sont plus?
--Que Votre Grâce ait confiance... Monseigneur vivra! répondit Manès.
Elle fit un soupir long et doux, puis, d'une voix très basse:
--Manès, ne me trompez-vous pas, comme vous m'avez déjà trompée, pour mon père et ma sœur Isabelle?
--Il vivra, répéta le savant, je vous le jure... Je compte même, dès ce soir, le faire transporter au palais...
--Si Floris vit, dit-elle, alors, tout peut encore refleurir... Monsieur Manès, menez-moi vers mon frère.
--Monseigneur n'a pas encore repris connaissance, répliqua Manès.
--N'importe! Il faut que je me hâte.
Devant l'autel, sur un matelas, Floris était étendu, immobile. Un bassin d'argent, plein d'une eau sanglante, des éponges, des couteaux, des linges, se voyaient épars autour de lui. Ses paupières étaient fermées; un souffle haletant lui secouait la poitrine; l'air frais qui se croisait par les verrières, au-dessus de son front, agitait, par moments, une boucle de ses cheveux. Tatiana, en s'agenouillant, lui prit la main et la baisa; puis, se relevant:
--Il était mon aîné, dit-elle... Et maintenant, je vous rejoins, chères ombres de mes morts aimés! Les vivants avaient pu s'y méprendre, mais vous, vous connaissiez mon âme... O Monseigneur, poursuivit la princesse, en se tournant vers l'archevêque, j'entendais murmurer autour de moi que j'avais un esprit viril... Hélas! je ne suis qu'une femme... Mon courage vous a trompés... Je continuais de parler, de marcher, de donner des ordres, mais j'étais déjà morte, frappée au cœur!
Un frisson la saisit: ses bras s'ouvrirent, sa tête s'inclina sur sa poitrine. M. Manès s'était précipité, en même temps que ser Pistolese.
--Asseyez-moi... Bien! merci! dit-elle... Mes pieds ne me soutiennent plus... Et vous, femmes, à quoi bon gémir?... Je sors sans douleur de cette vie: volontiers, je donne mon âme pour ceux que j'aime... Ainsi, ne pleurez pas, ne vous lamentez pas, à cause de moi... Mais chantez plutôt sur ma destinée, des chants glorieux, que vous apprendrez à vos filles... Et, quand un étranger, en votre présence, parlera de la grande-duchesse Tatiana, racontez qu'elle a pratiqué, durant sa vie, toutes les choses honnêtes qui appartiennent à son sexe, et qu'elle est morte sans frayeur, après avoir vaincu et repoussé vos ennemis de ses domaines!
Sa voix, de plus en plus faible, s'arrêtait presque à chaque mot. Elle reprit, avec un pâle sourire:
--On m'a crue insensible, peut-être... Pauvre Isabelle!... Mon cher père!... Vous teniez à mon cœur par des liens si forts qu'en se rompant ils l'ont brisé... Oh! j'étouffe, mon bon Vassili... Mais non! la mort n'est pas un mal... Sois la bienvenue, froide glace, que je sens entourer ma poitrine, et qu'aucune ardeur ne pourra plus fondre!... Sois la bienvenue, nuit épaisse, qui viens t'ajouter aux ténèbres sous lesquelles j'ai vécu... Cependant, attendez! Les portes du Ciel sont plus basses que les voûtes des palais princiers: c'est à genoux qu'il convient d'y entrer... Je dirai mes fautes, Monseigneur, à votre oreille paternelle, afin que vous daigniez me les remettre... Pendant ce temps, je vous en prie, monsieur Manès, commandez à ces femmes de chanter le chant funèbre qu'elles avaient composé pour la mort de la Grande-Duchesse, ma mère... Cet air mélancolique adoucira mes derniers instants... A demi-voix... à demi-voix! Il faut à l'homme, comme à l'enfant, une mélodie pour qu'il s'endorme...
--A demi-voix, répéta Manès. Doucement, femmes, doucement!