Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent

Part 24

Chapter 243,759 wordsPublic domain

--Bah! à Podgor ou à Stagno, je voudrais le voir moins près d'ici!... Il n'est pas homme à laisser son fiel lui rancir longtemps au cœur; il l'a bien prouvé dans sa première affaire, avec ce pauvre Cirillo; et Monseigneur, à tort ou à raison, l'a grandement offensé... Dieu me garde de qui je me fie, disait saint Bernardin de Feltre... Rousseau, mauvais poil! c'est le proverbe... Rappelez-vous ce que je dis là!...

Une foule immense couvrait la plaine, dans la matinée du samedi, quand le cortège des funérailles se mit en marche. Jusque de Zara, du Montenegro et des bouches de Cattaro, il était venu des Morlachs. Les lourds chariots peints, dételés, encombraient la plage, au pied des murailles, et quantité de barques et de trébacs, dont plusieurs portaient à leurs voiles des bandes noires, en signe de deuil, ne cessaient encore d'aborder. Tout à coup, au travers des arbres, de grands panaches de plumes noires apparurent. C'était le premier char funèbre qui s'engageait dans l'avenue. Alors, les femmes brisèrent contre terre, par centaines, des vases d'argile, qu'elles avaient eu soin d'apporter.

Mais le cortège s'avançait avec lenteur. Il fut longtemps à sortir du parc et à déboucher dans la plaine.

En tête, marchaient les acolytes, porte-encensoirs, porte-flambeaux, porte-clochettes, qui précédaient une haute croix de vermeil. Deux files de prêtres en surplis, amenés la veille de Raguse par Mgr Colloredo, venaient en avant du premier cercueil, couvert d'une toile d'or noire, et que traînaient six chevaux noirs caparaçonnés. Le cercueil du grand-duc Fédor passa ensuite, élevé sur un chariot d'armes et seul au milieu d'un large intervalle. On se montrait les six piqueurs marchant auprès des chevaux, les roues à rayons d'or flamboyants, avec l'aigle de Russie à deux têtes qui couronnait le chariot.

Puis, défilèrent sous leurs voiles blancs, les Religieuses de Sant'Orsola. Il se fit une poussée dans la foule; des cris douloureux s'élevèrent: et, au milieu des femmes de la Grande-Duchesse, sur un chariot tout couvert de fleurs, on aperçut le cercueil d'Isabelle. Alors, s'exhala comme un grand sanglot; des allées avoisinantes, la multitude se dégorgeait; et pêle-mêle avec les carrosses de deuil et les serviteurs de Sabioneira, la masse entière des Morlachs suivit le cortège funéraire. Il s'allongeait, en serpentant et par colonnes inégales, sur la vaste lande. Le vent sifflait; de maigres brins de thym frissonnaient à ras du plateau, d'où l'on découvrait la mer. Les flots couleur d'ardoise clapotaient, et l'œil se fatiguait sur cette plaine aride, tachetée d'écume çà et là.

Mais, au pied de la haute montagne, les chars funèbres s'arrêtèrent. On en retira les cercueils, et le convoi s'engagea sur la roide corniche en zigzag taillée le long du mur de roche. La Jagodna mugissait au-dessous avec un fracas épouvantable. Sept ou huit ruisseaux, s'y précipitant par cascades du haut des rochers, emplissaient l'étroit défilé de tumulte, de fumée, d'écume. D'énormes blocs pendaient de tous côtés; des corbeaux s'envolaient en croassant. Puis, à travers les chênes rabougris, des coupoles dorées se levèrent. C'étaient les dômes à la russe de la chapelle sépulcrale, bâtie par le grand-duc Fédor, au sommet de l'escarpement le plus effroyable de ces montagnes.

Une foule de femmes et de Morlachs, dont les cierges tachaient le jour comme de milliers de larmes jaunes, se pressaient déjà sur l'esplanade. Par le porche béant, l'on voyait, au fond, l'iconostase resplendissante; et toute la cérémonie, s'engouffrant dans la petite église, s'y rangea sur les galeries, le long du chœur et dans la nef, où les deux cercueils d'Isabelle et de Maria-Pia reposaient sous un dôme ardent, composé de treize hauts clochers. La bière du grand-duc Fédor demeurait exposée à l'entrée.

Une porte s'ouvrit au fond du chœur, et de derrière l'iconostase, on vit s'avancer, à pas comptés, la longue file des acolytes, puis les ecclésiastiques en surplis, que suivaient les deux prélats, côte à côte. Mgr Colloredo, la crosse à la main, portait la chape lugubre, avec la mitre de toile d'argent, et José-Maria, le célébrant, se montrait revêtu d'une chasuble et d'ornements noirs.

L'autel était dressé devant la chapelle ardente. L'archevêque de Myre en monta les degrés lentement. Ses mains tremblaient; ses yeux, ternes et hagards, semblaient ne rien voir; la crainte, l'angoisse, le désespoir, une amertume d'âme extrême étaient peints sombrement sur son visage; et il se tenait tout debout, immobile, le front incliné. Mais Mgr Colloredo se leva, et, pâlissant un peu, il vint à l'angle de l'autel:

--Allons, commencez! fit-il à voix basse... Rappelez-vous ce que vous m'avez promis tout à l'heure.

--Ayez pitié de moi, Monseigneur!

--Vos scrupules, dit Colloredo, ne sont rien qu'un piège du démon... Accomplissez la pénitence que j'ai été contraint de vous imposer!

--Je ne puis... Non, non, non... je ne puis!

--Obéissez! reprit l'archevêque de Raguse. Dites la messe, je vous l'ordonne!

--Une profanation! dit José-Maria.

--Non, mon frère, une expiation!

--Je serai sacrilège, si j'obéis.

--Vous résisterez à Dieu même qui vous parle par ma bouche, si vous n'obéissez pas!... Commencez, allons, mon cher frère... Ne donnez pas de scandale à tout ce peuple...

--Vous me désespérez, Monseigneur.

--Non, je vous sauve de vous-même.

--Ma conscience me le défend.

--Votre conscience est soumise aux volontés de l'Église.

José-Maria frémissait. Il se mordait la lèvre en haletant. Puis, soudain, d'une voix stridente:

--L'Église, exclama-t-il, Monseigneur, n'est que l'assemblée des fidèles. C'est à eux que j'en vais appeler!

Alors, se tournant du haut des degrés vers la multitude agenouillée, et au milieu du morne silence:

--Mes frères, dit-il, priez pour moi! Les doutes m'assaillent comme des démons; je suis en état de péché mortel. Comment oserais-je, ainsi tourmenté, offrir à Dieu le saint sacrifice, qui veut, pour être célébré, une âme tranquille et un cœur pur?

Et descendant les marches d'un pas chancelant, il passa devant Mgr de Raguse stupéfait, et disparut dans l'iconostase.

Une rumeur confuse s'éleva, et le tumulte allait grandir, quand, soudain, Mgr Colloredo monta les marches de l'autel, et l'orgue, sur un signe impérieux, entonna la messe funèbre. Tous se rassirent, et la cérémonie s'acheva ensuite paisiblement.

Alors, le premier, l'archevêque fit, par trois fois, le tour du mausolée, en l'encensant et l'aspergeant d'eau bénite; puis, tandis que les porteurs plaçaient au milieu des deux autres la bière du grand-duc Fédor, la foule entière commença de défiler devant les cercueils, entrant par la porte de l'ouest et s'écoulant par celle de l'est. Tous se signaient en pénétrant dans la vaste chapelle, entièrement drapée de velours violet, à longues crépines d'argent. Un balustre de bois d'ébène entourait les trois cercueils, placés sous le dôme des lampes et recouverts de poêles de brocart d'argent, croisés de satin noir. Hommes et femmes, en défilant, se passaient, de main à main, l'aspersoir; quelques-unes jetaient des fleurs ou des poudres odorantes. Parfois, on élevait en l'air un enfant qui suffoquait au milieu de la presse.

Peu à peu, la foule s'amassa devant la bière d'Isabelle. Il partait de cette multitude des soupirs, des sanglots, des lamentations. On adjurait la morte, on l'interpellait; des femmes coupaient leur chevelure et la déposaient au pied du cercueil. Puis, elles se mirent à improviser. L'une d'entre elles s'écria: _Hélas sur nous! la mort t'a ravie, toi en qui se trouvaient, éternelles comme la clarté dans la lune, la douceur, la sagesse, la bonté._ Une autre dit: _Qui naquit pour le Paradis, ne vieillit guère en ce monde! A la couronne de la Vierge, il manquait une belle fleur, et le Seigneur a envoyé son ange pour te cueillir, ô Rose blanche!_ Une autre dit: _La pierre où je t'ai vue pour la dernière fois poser le pied, non loin de la mer, j'ai voulu la retrouver pour la baigner de mes larmes. Je planterai un buisson d'épines à cet endroit, afin que, de notre race, personne n'y passe plus._ Une autre dit: _Lorsque j'ai appris la nouvelle, mon cœur s'est gonflé de sang, mes lèvres ont poussé des cris. A ton cercueil je fais toucher cette laine, que je porterai à mon cou, quand l'envie de rire me prendra._ Une autre dit: _Hélas! hélas! je n'entendrai donc plus ta voix douce, ta voix charmante, qui vous abreuvait l'oreille de miel. Te voilà comme une guzla dont les cordes sont détendues. Faut-il que je te survive, moi si vieille!_ Une autre dit: _O chère fleur, un même coup vous a frappés, toi et l'innocent enfant que tu venais de mettre au monde. On l'a déposé dans ton cercueil, vêtu de langes précieux. Il dormira éternellement sur ton sein._ Une autre dit: _Tu ne verras plus tes jardins parés d'une fête continuelle, les fleurs suaves au toucher frais, les nuages merveilleux. Tu habites au pays immuable, le lieu resserré où l'on n'a plus que la poussière pour sa couche, où les ombres, comme des oiseaux, emplissent la voûte._ Une autre dit: _Que t'ont servi tous ceux qui t'aimaient, tant de cœurs qui portaient ta marque? Aucun des tiens n'a pris ta place! Aucun n'a pu venir à ton secours!_ Une autre dit: _La fin de toutes les fatigues, le carrefour où mènent tous les chemins, c'est un étroit cercueil qui vous renferme. A quoi bon se donner des peines? Pourquoi courir? Pourquoi chercher l'avenir?_

Alors, il y eut un moment d'attente, tandis que la foule, au dehors, commentait, avec un sourd tumulte, l'absence du pope de Sgombro. Mille rumeurs couraient parmi les groupes. Les uns disaient qu'Ourosch, le matin même, avait enlevé le vieux pappas; d'autres parlaient d'une incursion des Bosniens et des gens de Sgombro sur le territoire de Zemenico. Mais, à un signe de Manès, huit Morlachs de Sabioneira, ayant chacun autour de l'épaule une bandoulière de cuir, accrochèrent les coins de la bière de Maria-Pia. D'autres enlevèrent de même les cercueils d'Isabelle et du grand-duc Fédor, et tout le cortège marcha processionnellement vers le chœur, l'orgue chantant à grand bruit.

Un roide escalier de vingt-huit marches descendait au caveau mortuaire. Les trois cercueils s'y engagèrent, à la lueur des flammes vertes qui brûlaient au fond de la crypte, dans des lampadaires de bronze noir. Puis, on posa les bières, toutes trois, le plomb nu et à découvert, sur la terre humide.

Mgr Colloredo, debout au haut des degrés, récitait les dernières prières. Le peuple se pressait autour de lui, avide de considérer la hideuse ouverture béante, ces clartés vertes, les tombeaux de marbre que l'on apercevait vaguement. On posa devant l'archevêque un mannequin d'osier rempli de terre, avec une pelle de bois, et, toujours priant, il jeta trois fois de la terre sur les cercueils. A chaque fois, le chambellan, comte Popoff, disait, d'un ton assez haut, mais triste et lent:

--Très haut, très puissant et excellent prince Fédor Paulovitch, fils de très haut, très puissant et excellent prince Paul, premier du nom, empereur de toutes les Russies, est mort...

C'était fini. Les porteurs déposèrent les bières au fond des sarcophages, dans le temps que la foule s'écoulait et descendait la montagne. L'on replaça, au moyen de leviers, les couvercles de pierre des sépulcres, en présence du grand-duc Floris, de Vassili Manès et de Jacinto. Les flammes vertes s'éteignaient dans les torchères; l'étroit soupirail grillé qui donne sur la Jagodna laissait tomber un mince rais de jour. On distinguait à cette lumière incertaine, les écussons sculptés des tombeaux.

--Allons, venez, Monseigneur, dit Vassili. Vous n'avez plus rien à faire ici.

--Partez! Laissez-moi seul! dit Floris.

--Voyons, venez, Monseigneur... Du courage!

--Éloignez-vous!... Laissez-moi seul!... C'est mon ordre! répéta Floris. Je veux rester seul un moment.

Tous sortirent. Un profond sanglot secoua le Grand-Duc de la tête aux pieds, et s'abattant contre la tombe d'Isabelle, avec des pleurs, des cris, des râles:

--O mon amour!... ma femme!... Oh! oh! oh! Isabelle!

Soudainement, Floris sentit la présence de quelqu'un derrière lui; et en se relevant, il fut blessé au flanc. Il se retourna, vit Giano levant le bras pour redoubler, et qui disait:

--Je vous rapporte le poignard que vous m'avez donné, mon frère!

Par un mouvement convulsif, le Grand-Duc saisit ce bras levé et retourna l'arme violemment contre celui qui la brandissait. L'acier pénétra dans l'œil jusqu'à la cervelle, et tous deux roulèrent en même temps sur la terre froide de la crypte.

LIVRE CINQUIÈME

Giunta di Doli est un pavillon, une espèce de château de cartes, isolé au milieu des montagnes, et bon pour faire une collation, ou pour s'aller divertir après la chasse. On y nourrissait autrefois, à l'époque de splendeur de Sabioneira, toutes sortes d'oiseaux et d'animaux, dont les juchoirs, les bassins d'eau, les volières, répandus çà et là parmi les arbres, tombent aujourd'hui en ruine. Le château, fort petit, porte pour comble une terrasse, ornée de vases et de l'écu des Gritti; et la façade est décorée d'ornements à fresque, en trompe-l'œil: pilastres corinthiens, trophées, bossages, cassolettes, dégradés et presque effacés. A main droite, sous des pins centenaires, on aperçoit une fontaine de quatre Harpies, élevées sur des colonnes de marbre gris, et jetant de l'eau par le sein, dans une large cuve octogone.

L'archevêque et le comte Popoff, à leur descente de carrosse, furent reçus par l'abbé Lancelot, qui, dès l'issue de la cérémonie, avait pris les devants, avec messer Pistolese. Au bas du perron, M. Manès, qui ne faisait aussi que d'arriver, parlait comme en la gourmandant, à la vieille jardinière de Giunta di Doli; puis la quittant, pour joindre les survenants:

--N'importe, n'importe, Marinka... Vous avez eu tort, je vous dis.

--Qu'arrive-t-il?... Tout va bien, j'espère? demanda Mgr Colloredo.

Le savant haussa les épaules:

--Il faudrait ne pas bouger d'ici, les surveiller pas à pas, Monseigneur... J'avais donné les ordres les plus précis pour que personne n'eût accès auprès de Sa Grâce Tatiana. Précaution indispensable, dans un moment où sa vie dépend de la moindre parole indiscrète, et lorsque, par surcroît, ses soupçons, sa défiance sont éveillés. Hier, en effet, c'est à grand'peine que je me suis démêlé de ses questions, comme je le disais à Votre Grandeur... Eh bien! malgré tout, ce matin même, on a laissé quatre ou cinq mendiants, de ces vagabonds de chemins qui rôdaient par ici, s'introduire chez la princesse... C'étaient des aveugles, paraît-il, et elle reçoit toujours les aveugles. Leur privilège est inviolable!

La vieille jardinière s'avança, et vint, ainsi qu'il est d'usage en Dalmatie, baiser la main à Mgr Colloredo.

--Père saint, dit-elle, si j'ai mal agi, je consens d'en recevoir le blâme... Mais de craindre qu'elle apprenne rien par notre fait, la chère colombe! comment cela aurait-il lieu? La petite Daria, sa conductrice, se coudrait plutôt les lèvres de fil, que de les ouvrir mal à propos. Les femmes de Zemenico qui viennent chanter aujourd'hui, on les a adjurées de ne lui rien dire, et, d'ailleurs, toutes la connaissent et l'aiment... Et quant aux aveugles qui lui ont parlé, voilà de beaux fureteurs de secrets que cinq guzlares à bâtons, qui ne savent pas même, quand on les heurte, si c'est une bête ou un chrétien, et qui, d'ailleurs, se trouvaient partis depuis deux mois, en pèlerinage à Corfou, aux reliques de saint Spiridion... La tartane qui les a débarqués se découvrait encore à l'horizon, quand ils ont passé par ici.

--Bien, bien, ma fille... Et cependant, dit l'archevêque, je regrette presque, monsieur Manès, d'avoir cédé à vos instances et d'être venu à Giunta di Doli... Tout ceci, je le crains, finira par quelque catastrophe.

--J'ai expliqué à Votre Grandeur, répondit Manès, les raisons qui m'ont obligé de la presser autant que j'ai fait... C'est une fatalité, Monseigneur. La princesse, qui, d'ordinaire, est la femme la plus éloignée de ces grippes et de ces fantaisies, s'est comme butée, cette fois-ci, à réclamer votre visite et celle de M. le comte Popoff, jusqu'à m'en parler chaque jour. Hier, enfin, elle m'a menacé tout de bon que, si je ne vous amenais aujourd'hui, elle ferait mettre les chevaux à son carrosse, et reviendrait à Sabioneira. Là, et surtout dans le désordre d'une journée comme celle-ci, chaque voix, chaque rencontre, chaque absence lui crierait la mort de ceux qu'elle aime.

--Oui, je le sais, reprit l'archevêque... Il peut y avoir des fraudes pieuses, des mensonges en quelque sorte bénis... Voulez-vous nous montrer le chemin, monsieur Manès?

Le salon du premier étage où le dressoir et la table se trouvaient mis, brillait de glaces de miroir, de stucs, de jaspes, de mosaïques et de peintures en camaïeu, rehaussées d'or. Trois arcades larges ouvertes, avec leurs voussures dorées, leurs doubles colonnes et leur balustre, y forment une sorte de balcon, de portique à la vénitienne au-dessus d'un jardin exigu, tandis qu'en face, les fenêtres qui répondent à ces arcades dominent sur une profonde vallée de roches et de genévriers. Dix ou douze femmes morlaques, éparses sous les cyprès du jardin, se montrèrent, en chuchotant, lorsqu'ils parurent, l'archevêque et le chambellan.

--Oui, Monseigneur, continua Manès, ainsi que vous pouvez le voir, ce salon a double perspective: à l'orient, sur un abîme; ici, sur le jardin intérieur de Giunta di Doli.

--L'air doit être délicieux dans cette vallée, dit Mgr Colloredo, en ouvrant l'une des fenêtres, et s'avançant jusqu'au bord du balcon, où les trois autres le suivirent. Chaque fois que j'y ai passé, j'y ai vu des biches avec leurs faons... Cette rivière est bien la Jagodna, monsieur Manès?

--Oui, Monseigneur, reprit le savant. Elle est ici d'un aspect moins affreux, que du côté des gorges d'où nous arrivons... Le pont de pierre que l'on aperçoit a été bâti, il y a trente ans, par feu Son Altesse le grand-duc Fédor, pour servir à ceux de Zemenico.

Une porte tourna sans bruit, au bas de la grande arcade pleine qui fait face à la cheminée, et la princesse se montra, guidée par Daria, la sœur de Ianoula. Elle avait un habit de satin mauve, semé partout en broderie, de petits nœuds de lames d'argent; ses cheveux blonds étaient parés d'un gros bouquet de turquoises, avec des perles; et elle tenait à la main une touffe d'asters violets. Les quatre convives s'étaient détournés.

--Voyez, voyez, dit l'archevêque, voici notre noble et chère hôtesse. Le comte Popoff et moi-même, ma chère fille, nous vous disons merci de tout cœur. Votre Grâce est venue elle-même au-devant de son embarras.

--C'est moi, Monseigneur, dit Tatiana, qui devrais bien plutôt m'excuser de mes instances pour vous attirer dans ma solitude. Je crains que vous n'ayez guère d'amusement ici.

Et s'adressant tout aussitôt au comte:

--Bien des jours se sont écoulés depuis notre dernière rencontre, Nicolas Semenovitch... Mon plaisir est grand de vous retrouver, d'une manière si imprévue... Resterez-vous longtemps à Sabioneira? Avez-vous déjà salué mon père?... Qu'il a dû être heureux de vous revoir!

--Mon séjour, répliqua Popoff, ne peut être de longue durée... Je suis contraint de repartir après-demain.

--Quoi! vraiment! s'écria Tatiana. Croyez-moi, cher comte, mon père ne vous donnera pas congé de le quitter si hâtivement... Allons, messieurs, à table... Votre Grandeur connaît sa place... Nicolas Semenovitch, veuillez me conduire... Monsieur Manès, et vous l'abbé, ici!

La nappe où étincelait un service en or, avec de grands bassins d'or de Perse, était toute semée d'œillets. Une profusion de fruits à la glace, mûres, arbouses, figues, grenades, melons, destinés pour l'entrée du repas, étageaient leurs pyramides dans des coupes de cristal violet, tandis qu'aux deux bouts de la table un paon et un cygne blanc, le col enguirlandé de roses, se dressaient sur deux chariots d'or émaillé, peints de bêtes et de fleurs. Toutes sortes de pièces en froid chargeaient le buffet: anguilles à la galantine, écrevisses, saumons, pâtés, faisans au verjus d'orange rouge, perdrix mouillées d'une sauce verte. Cependant, de derrière la balustrade, comme d'une terrasse, les convives plongeaient sur le jardin baigné de soleil; des oiseaux gazouillaient dans les arbres; et quatre garçons bleus, à pas muets, sous l'œil vigilant de ser Pistolese, commençaient à verser les muscats de l'Archipel, et le champagne rose non mousseux.

--Attendez-vous quelqu'un, princesse? dit soudain M. Manès. Votre Grâce paraît inquiète.

Tous les yeux se fixèrent à la fois sur la Grande-Duchesse. Immobile, la tête inclinée, on eût dit qu'elle prêtait l'oreille à quelque imperceptible bruit. De larges cercles meurtrissaient ses paupières; on voyait à ses tempes frêles le réseau bleuâtre des veines; et sous la pâleur de sa face, transparaissait quelque chose d'ardent, de douloureux, d'inexprimable, qui faisait songer au dernier éclat d'une flamme près de s'éteindre.

--Votre Grâce n'est pas plus souffrante, j'espère, dit Mgr Colloredo.

--Non, non, non, Monseigneur, je vais bien... J'ai peut-être eu la fièvre, un moment, cette nuit. L'imagination s'effare alors et ne voit plus rien qu'objets funèbres... Mais, vers le matin, j'ai dormi... Laissons cela... Quelles nouvelles de Sabioneira? Ces fêtes durent-elles toujours?

--Oui, princesse, répondit Manès.

--Et c'est toujours Giano qui est le grand vainqueur? poursuivit-elle... J'espérais un peu, je l'avoue, puisque l'état de ma sœur Isabelle ne lui permet plus guère de sortir, que le grand-duc Floris, du moins, aurait accompagné mes hôtes à Giunta di Doli... Il n'est pas malade, monsieur Manès? On ne me cache rien sur mon frère?

--Son Altesse se porte fort bien, dit le savant. Mgr Colloredo peut vous l'attester.

--Sans doute, sans doute, fit l'archevêque, tout en mangeant de la grenade à cuillerées... Vous ne touchez à rien, monsieur l'abbé.

--Ah! Monseigneur, repartit naïvement le bon abbé, je suis encore tout bouleversé de cette malheureuse scène...

Mais un coup d'œil de M. Manès lui renfonça si avant dans la gorge le nom de José-Maria qui allait peut-être lui échapper, qu'il en resta comme suffoqué.

--Que s'est-il passé? dit Tatiana.

--Une niaiserie, dit Manès. C'est ce ridicule Stepany... Votre Grâce n'ignore pas que son fils s'est enfui avec des Zingari... Ser Pistolese a dû vous raconter cette aventure.

--Bah! répliqua le gros majordome en s'avançant discrètement, j'avais toujours prédit que ça finirait de la sorte... Il harassait l'enfant, voyez-vous; mais, quand on charge trop les buffles, ils se couchent dans le fossé... Quoi qu'il en soit, la fille du vieux Tvarko a rencontré l'enfant, mercredi soir, qui lui a dit qu'il s'en allait au campement des Zingari, mais elle n'y a pas pris garde... Il paraît qu'il se plaignait quelquefois d'être malheureux chez son père. Il disait qu'il s'embarquerait comme mousse sur la tartane du vieux Panagiotti... Bref, il est sûr que l'enfant est parti... Quelque femme de ces vagabonds l'aura caché au fond de leurs chariots.

--Monseigneur, dit soudain Tatiana, l'Église défend-elle de croire aux visions, aux apparitions?

--Pourquoi me demandez-vous cela, chère enfant? dit Mgr Colloredo.

--Oh! rien!... Parce que cette nuit, j'ai fait un rêve... Et pourtant je jurerais bien que je ne dormais pas, murmura-t-elle.

Mais, du jardin, monta un chant très doux, tout composé de voix de femmes:

Sous la lune, au bord des flots, La belle de Zante rêve. Pâles fleurs de mer, jonchez la grève! Ses yeux au loin cherchent l'îlot Où la tour de son ami s'élève... Iohohé! Hou, hi! matelots.

--Charmant! fort joli! dit le chambellan. Notre hôtesse honorée a voulu nous donner à la fois les plaisirs du goût et ceux de l'oreille...