Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent
Part 23
--Vite, au lit! qu'on la mette au lit!... Oh! un matelas pour la transporter... Cours, Sander... Vite, un matelas!
--Ce n'est rien, n'est-ce pas, Manès?
--Comment êtes-vous, madame?... Elle ne m'entend pas. Toujours évanouie!... Ah! voici les femmes de Sa Grâce?... Allons, Gina, éclaire-moi!
--N'est-ce pas, ce n'est rien, Manès?
--Cours éveiller Stepany, Lucio! Dis-lui de m'apporter les fers avec le paquet d'amadou... Plus près, la torche, plus près, Gina... Elle a roulé du haut en bas, n'est-il pas vrai?
--Oui... Ce n'est rien, n'est-ce pas, Manès?
--L'enfant est perdu, mais il reste encore un espoir de la sauver... Ah! voici la civière... Bien! posez-la dessus!... Doucement, doucement... Là, là, doucement... Prenez garde!
Puis, comme les valets se mettaient en marche:
--Non, Monseigneur, restez ici.
--Je veux la suivre, dit le Grand-Duc.
--Non, Monseigneur, je vous en prie. Votre inquiétude et vos angoisses risqueraient de m'ôter mon sang-froid. Votre vue pourrait provoquer chez Mme la Grande-Duchesse une émotion dangereuse... Je vous ferai prévenir dans un instant... Au lit, au lit, au lit, vite au lit!
Tous disparurent. Un flambeau de résine, tombé par terre, et qui brûlait en allongeant sur le pavé une tache rouge et fumeuse, éclairait obscurément la salle. Le vent gonflait le lourd rideau violet. Floris, d'un geste brusque, l'écarta, et il se trouva sur la terrasse.
La rafale soufflait en foudre, la mer mugissait. Une vaste rougeur boréale flottait derrière les nuées, et à cette lueur éparse, on distinguait l'immense vallée des flots qui bouillonnait, blanche d'écume. Par moments, la clameur redoublait. On entendait des voix hautes et confuses, des râles, des clapotis; puis, un prodigieux sifflement, tantôt rauque, tantôt aigu, qui ondulait comme un dragon. De profondes détonations, telles que des coups de canon, retentissaient au milieu du tumulte. C'était la mer qui s'engouffrait, à travers les grilles, dans les longs souterrains de roches qui s'ouvrent au bas de la falaise, et communiquent avec les caves du palais. Alors, un sourd tremblement remuait l'antique terrasse de marbre, jusque sous les pieds de Floris; l'énorme écume noyait tout, et, en poussant un cri sauvage, le Grand-Duc se renversait la face pour l'offrir aux crachats de la tempête.
--Souffle, ouragan, fais rage! s'écria-t-il... Mer rugissante, lance tes vagues à l'assaut contre moi! Vent, emporte, balaye dans l'air jusqu'au dernier atome de ce corps!... Ah! j'ai assassiné la plus noble femme!... O Isabelle, comment ai-je pu te méconnaître?... Voici que ta douce image m'apparaît sous les traits de celle que j'ai tant aimée! Mon cœur se fond de désespoir et de tendresse... En un moment, en un moment! Les portes obscures du destin ont tourné sur un seul moment... Cela est-il possible? Est-ce un rêve?... O Dieu, comme vous me châtiez à ma première transgression, et à d'autres vous laissez le temps d'entasser les crimes sur les crimes!... Mais, non, elle ne mourra pas!... Oh! qu'elle vive, Dieu puissant! En échange de la chère vie d'Isabelle, prenez la mienne, bien qu'elle ne la vaille pas! S'il est au ciel une Ame paternelle qui ait pitié des misérables hommes, c'est elle que j'invoque ici... Qu'Isabelle vive seulement! Que ce ne soit pas moi qui la tue!... Grâce, grâce, ô Père céleste!
Il tendait les mains vers les ténèbres. Une voix appela:
--Monseigneur!
--Qui va là?
--Monseigneur... monseigneur Floris.
--Ho! me voici... Eh bien, qu'est-ce? dit-il, en rentrant dans la salle.
--Monseigneur, vite, vite, vite, venez vite! dit Mila qui se précipita. La Grande-Duchesse se meurt!
L'horreur régnait dans la partie du palais qu'ils traversèrent. Toutes les portes étaient ouvertes; et les valets, rassemblés aux abords de l'appartement d'Isabelle, sur le palier du grand escalier, bourdonnaient et se poussaient confusément les uns les autres. Un profond silence s'établit, dès qu'on vit paraître Floris. Et l'on n'entendit plus que la voix d'une des femmes de la Grande-Duchesse, qui, accompagnée de Lucio, descendait le degré, portant des deux mains un plat de cuivre, sur lequel gisait un enfant mort, recouvert d'un linge sanglant.
--Holà! cria Floris, ouvrez!
L'antichambre était solitaire: rien qu'une femme, avec des fioles et des lampes, qui y faisait chauffer quelque potion. M. Manès se présenta à la rencontre du Grand-Duc:
--Ah! c'est vous, Monseigneur... Venez...
--Vous la sauverez, n'est-ce pas?
--Dieu peut faire un miracle! répondit Manès.
Floris entra, se soutenant à peine. La chambre était vide et obscure. Deux ou trois bougies jaunes brûlaient au fond de l'alcôve, sur l'archivolte de laquelle des Renommées tenaient une couronne d'or. Soudain, il aperçut Isabelle. Un calme lugubre était peint sur son visage décoloré; elle gardait les paupières fermées. Le Grand-Duc s'affaissa par terre, auprès du lit, en sanglotant.
--Est-ce vous, mon cher cœur? dit Isabelle. Ne pleurez pas! Tout est bien arrangé de la sorte... Oh! je ne vous épiais pas; je venais prier auprès du Grand-Duc...
Elle reprit au bout d'un long silence:
--Je vous ai bien aimé, mon cœur! Vous aussi, vous m'aimiez autrefois... Nous aurions pourtant pu être heureux!... Vous rappelez-vous le premier printemps que nous avons passé ici! Que d'heures d'une tendresse bénie nous avons eues? Tout était plein de fleurs et d'oiseaux; on entendait chanter les rossignols... Hélas! les choses de ce monde s'évanouissent comme l'ombre...
--Tu vivras, dit Floris, tu vivras!
--O cher Floris, je vais mourir, dit-elle... Mais il me semble cependant que je suis un peu soulagée... Ah! ce n'est pas si difficile de mourir!... Pendant le court moment où je m'étais assoupie, j'ai vu tout à l'heure ta chère mère, entourée d'une splendeur céleste. Sa face rayonnait comme le soleil. Elle se tenait sur une nuée, et de ses mains ouvertes il descendait vers moi une pluie de rayons et de fleurs, tandis que la douceur de ses yeux apaisait ma souffrance... Elle vient m'emmener, mon Floris, et un jour nous serons tous réunis, loin de cette triste terre, dans le Paradis!
--Tu vivras, tu vivras! répéta-t-il.
--O mon cher cœur, mon cher trésor, mon cher bonheur! dit Isabelle d'une voix faible comme un soupir... Tu te souviendras, n'est-ce pas? de ta pauvre petite Isabelle... Tu te souviendras de notre enfant qui est morte en venant au monde... Qu'on l'ensevelisse avec moi! On la déposera sur mon sein... Rien ne te restera de moi que le souvenir, mon bien-aimé. J'aurai passé dans ta vie, ainsi qu'une ombre... Mon bien-aimé, je te pardonne! N'aie pas trop de chagrin, mon Floris... Je pardonne aussi à Josine... Rappelle-moi plus tard à ma sœur Tatiana. Dis-lui que j'ai quitté le monde en l'aimant et en la bénissant... Où est Gina?... Elle s'est trouvée mal, je crois, et on a dû l'emporter. Elle était bien bonne pour moi; elle m'a fidèlement servie... Pour la vertu, pour l'honnêteté et la décence de la conduite, elle mérite un excellent mari; je voulais lui faire sa dot... Ne pleure pas, mon bien-aimé: sois heureux! Va, le temps te consolera... Un mort n'est rien! J'ai peut-être été indolente et trop paresseuse dans ces derniers mois. Je t'en demande pardon, mon Floris... Et je te bénis, dans la mort, pour le bonheur que j'ai eu auprès de toi... Mila, écarte ce flambeau... Place-moi plus haut, je respire mal... Donne-moi ta main, mon Floris... Bien, ainsi.
La porte s'entre-bâilla au fond de la ruelle, et l'on vit s'y glisser, sans bruit, plusieurs des femmes de la Grande-Duchesse. Elles portaient des chandeliers avec la croix d'or et de cristal que Maria-Pia avait fait faire pour son oratoire. En se hâtant, elles couvrirent l'une des consoles de napperons blancs, et disposèrent une sorte d'autel au moyen de flambeaux.
--Ne pleurez pas, cher aimé, dit Isabelle... C'est moi-même qui ai demandé de recevoir l'extrême-onction.
Alors, une vive clarté se répandit soudain par la chambre. Les trois portes à la fois venaient de s'ouvrir, et une dizaine de femmes morlaques de Sabioneira-le-Bas, qui avaient des cierges à la main, défilèrent silencieusement. Derrière elles, quatre jeunes filles, en hauts bonnets de plumes et d'écarlate, s'avançaient, portant sur leurs épaules la châsse de sainte Justine, qu'on a coutume de monter au palais, lorsqu'un des maîtres y est en péril de mort. Elles la posèrent sur ses bâtons, derrière une lice mobile, qu'elles garnirent de gros flambeaux allumés. Cependant l'archevêque de Myre, revêtu de l'étole violette, était entré avec les saintes huiles; l'abbé Lancelot l'accompagnait: et les servantes du palais, les femmes des pêcheurs, des calfats, des jardiniers pénétrèrent dans la chambre, à leur suite, et s'y rangèrent, en foule, autour du lit.
--Ma sœur, dit José-Maria, quand le silence fut rétabli, nous vous apportons, selon votre désir, les dernières grâces de l'Église. Puissent-elles vous prémunir contre l'angoisse et les terreurs de ce moment!
--Merci, mon bon frère, dit-elle.
L'archevêque de Myre poursuivit, d'une voix qui tremblait par intervalles:
--Une âme pure comme est la vôtre, peut se confier hardiment dans la miséricorde de Dieu... N'ayez point de regrets au monde, si l'heure est arrivée d'en sortir. La terre, ma sœur, était pour vous un lieu d'exil. Vous chérissez la solitude, et le monde n'est que multitude; vous recherchez le silence, et le monde n'est que clameurs; vous êtes touchée de la vérité, et le monde n'est que mensonges; vous aimez la pureté, et le monde n'est que corruption. Pourquoi donc souhaiteriez-vous d'habiter encore parmi les hommes? Quitter la vie, ma sœur, c'est se réveiller d'un songe plein d'inquiétude... Homme superbe, qu'es-tu donc? Quelle est cette existence à laquelle tu t'attaches si âprement?... Fils de la femme et pétri de la boue impure de son sang, tu es pareil aux bêtes par tes besoins, comme par tes concupiscences... Qu'es-tu encore? Un sol stérile, un ténébreux abîme d'iniquités, un enfant de la colère de Dieu, un vase de misère et d'ignominie... Ta naissance est souillée d'ordures; ta vie est une longue chaîne de souffrances, et ta mort est remplie de frayeurs... Quittez cette terre, ma sœur, abandonnez les voies de ce monde; déprenez votre cœur des attaches terrestres; laissez cette vie sans regrets, comme on jette un roseau fêlé qui, loin de nous soutenir, nous percerait la main, si nous voulions nous y appuyer. C'est une vie triste et fragile, une vie inconstante, agitée, sujette à mille vicissitudes, une vie de fantômes et d'illusions, une vie qui n'a rien de réel que ses afflictions et ses peines, une vie que l'on pourrait nommer un enfer déjà commencé, et qui du chaume, du palais, des hameaux, des villes, des solitudes, si diverse qu'elle ait été, aboutit enfin à la mort, comme toutes les eaux de la terre vont s'abîmer dans l'Océan.
Il cessa de parler: et après une pause, l'œil fixe et la face aussi pâle que la toile d'argent de sa chape, il récita les prières latines; puis, en trempant son pouce droit dans la boîte de vermeil du saint chrême, il s'avança auprès du lit, et commença de faire les onctions. Les femmes priaient à genoux; les chandeliers de cristal et la châsse se renvoyaient les feux des flambeaux; par moments, un sanglot s'élevait; ensuite, au milieu du silence, on entendait le glas profond de la grosse cloche de Sainte-Justine.
--_Per istam unctionem_, dit l'archevêque, en découvrant les pieds de la mourante, _et suam piissimam misericordiam, indulgeat tibi Dominus quidquid deliquisti per pedes_!
--_Amen!_ répondit l'abbé Lancelot.
Les onctions étaient finies. L'archevêque fléchit le genou, pria quelques instants à voix basse, puis se releva; et toutes les femmes se dressèrent en même temps.
--Adieu, ma sœur, dit José-Maria, tandis qu'une larme roulait au bord de ses paupières.
--Adieu, mon bon frère, dit Isabelle.
Les femmes reprirent sur leurs épaules la châsse de sainte Justine, et le cortège se retira lentement, dans l'ordre où il était entré. Deux heures sonnèrent au campanile; tous les flambeaux avaient défilé; les hautes portes se refermèrent: et la chambre se trouva, comme auparavant, déserte et à peine éclairée. Les sanglots étouffés du Grand-Duc y résonnaient lugubrement.
--Vous rappelez-vous ces trois sœurs, dit Isabelle après un long silence, ces trois sœurs de Zemenico, que leurs maris avaient délaissées et qui vinrent nous implorer?... Leur rencontre me présageait ma destinée... Voilà pourquoi mon cœur était si lourd, chaque fois que je songeais à elles... Mais, en ce temps, vous m'auriez grondée, cher aimé, si je vous avais dit mes craintes, et je n'osais vous en parler.
Vassili Manès s'approcha, et lui tendant une tasse d'argent où fumait un breuvage noirâtre:
--Allons, allons, madame, ne vous agitez pas!
--Merci, mon bon Manès, répondit-elle... Est-ce le bora qui siffle ainsi?... Ces hurlements me sont pénibles!
Le vieillard, au fond de la ruelle, attachait sur la Grande-Duchesse un regard de compassion.
--Oh! chuchota Mila, comme Sa Grâce a changé tout d'un coup!... Des gouttes suintent de sa figure; ses yeux ont l'air agrandis et plus profonds dans leurs orbites... Regardez... elle a encore pâli, ce qui semblait impossible!
--Elle s'en va, dit Manès... Prie pour elle!
Cependant, on avait poussé la petite porte de l'alcôve, et l'abbé Lancelot, qui avait apporté le saint sacrement de la chapelle, se mit à dire dans le cabinet contigu une messe de la Passion, ainsi que l'avait demandé la Grande-Duchesse. Elle se tournait, par moments, vers cette porte restée ouverte: on lui voyait joindre les mains; et toutes les fois que son regard rencontrait celui de Floris, qui se tenait au pied du lit, elle essayait encore de sourire:
--Quand je serai morte, reprit-elle, en l'appelant d'un signe de tête, que nul médecin ne touche à mon corps... Mes femmes seules l'enseveliront.
Il s'était penché afin de l'entendre, très bas auprès de son visage, et il suivait des yeux le mouvement de ses lèvres:
--Ç'aurait été après-demain, murmura-t-elle, l'anniversaire de ma naissance: j'allais avoir vingt-deux ans. J'étais triste, mon cher aimé, en pensant que vous l'oublieriez, mais vous y songerez, je vous en prie, mon cœur.
Ensuite, elle ne parla plus... Le reste de la nuit fut cruel: de rares et courts instants de connaissance, un profond accablement, du délire, et, vers le matin, l'agonie, qui dura longtemps et pleine d'horreurs. Le jour commençait à poindre, et une lueur grise, pareille à une écume sale, entrait par les hautes fenêtres. La mer livide bondissait; au travers des arbres agités du vent, on voyait se lever, par rafales, dans les jardins déserts, de grands tourbillons de poussière.
--Approchez, Monseigneur, dit Manès à demi-voix... Vous pouvez lui fermer les yeux.
--Quoi! Qu'y a-t-il?
--Elle ne souffre plus, répondit Manès.
Floris se dressa tout en sursaut:
--Morte!... Est-ce qu'elle est morte? s'écria-t-il.
--Elle est morte, oui, Monseigneur.
--Morte! morte! reprit le Grand-Duc, et il tremblait de tous ses membres... Morte! Pourquoi ne l'a-t-on pas sauvée?... Ah! vous ne savez rien! vous ne pouvez rien!... Isabelle, entends-moi, c'est Floris qui te supplie... Inanimée! partie, oh! partie à jamais!... Et c'est moi qui l'ai tuée... moi seul!... O maudit, maudit scélérat!... Ah! donnez-moi du poison, un couteau!... Qu'on rassemble ici tous ceux qui l'aimaient, tous ceux qui vont pleurer sur elle... Et je m'accuserai devant tous... O misérable que je suis!... Ameutez-vous autour de moi, crachez sur moi, lancez-moi des pierres et de la boue!... O Isabelle, mon amour, ma vie, ma femme! Morte, morte, morte!... Est-il possible?... Oh! Isabelle, Isabelle, Isabelle!
Il se roulait par terre, en sanglotant. M. Manès l'exhortait, et il vint doucement à bout de l'emmener hors de la chambre.
Vers midi, un valet qui tirait par la bride un grand cheval blanc sortit de la Petite Écurie et traversa la cour pavée de briques, où des lignes de pierre, en se croisant, dessinaient des carrés inégaux. Ser Pistolese et Jacinto le regardaient venir à pas lents, debout tous deux sous le fronton du Manège.
--Bien, parfait, mon garçon! dit le majordome. Marche encore un peu plus doucement, de crainte de casser les œufs que tu as sous les semelles... Voilà près d'une heure que je t'attends!
--Fallait-il donc partir le ventre vide? riposta Lucio, tout en flattant de la main Barocco, le chien griffon de ser Pistolese.
--Bien, bien! murmura le gros homme... Tu es comme les nonnains de Gênes, qui, après qu'elles sont revenues des étuves, demandent à l'abbesse congé d'y aller... Il eût été décent aussi, dans une telle circonstance, d'enlever de dessus ton épaule tes rubans jaunes et tes cordons ferrés d'argent. Si vos habits de deuil ne sont pas encore prêts, ce n'est pas une raison, néanmoins, pour étaler de tels ornements!
--Allons, ne vous fâchez pas, messer Pistolese, dit Lucio.
--C'est bon, c'est bon! grommela le majordome; ne t'en va pas flâner en route, tu entends... Voici les lettres pour Raguse, avec la liste des commissions... Le cercueil de plomb tout pareil à celui qu'on est allé chercher lundi... Et tu diras à la tourière qui t'ouvrira chez les Barnabites, de porter ce pli aussitôt à Mme la Supérieure... Je lui demande de nous prêter quelques vases et des chandeliers... Tu passeras à l'archevêché... Ah! voici messer Stepany.
L'aide-chimiste se montrait derrière la grille de la Vénerie, accompagné du petit Thalès. Derrière eux, cinq ou six jardiniers qui portaient des hottes pleines de roses, traversèrent la vaste cour, en même temps que le père et le fils se dirigeaient vers ser Pistolese.
--Ah! vous faites bien d'être exact, dit Stepany, en regardant à sa montre. Je veux être damné, si je vous aurais attendu un quart de seconde!... Eh bien, qu'a-t-on décidé?
--Il n'y aura pas d'embaumement, répondit Pistolese. Ce sont les ordres du Grand-Duc.
--Et les obsèques, pour quel jour?
--Pour samedi, en même temps que celles du grand-duc Fédor et de Mme Maria-Pia... Oui, oui! tous les trois en même temps... Ah! pauvre Mme Isabelle!
--Ne comptez pas que je vais me soucier de ça! s'écria aigrement Stepany. J'ai bien assez de mes propres affaires!... Je me suis assez longtemps tracassé pour les autres. C'est fini! Je n'en veux plus maintenant!... Voilà trois journées, poursuivit-il, oui! trois journées entières que je perds, et qui m'en saura gré, monsieur?... On m'envoie à Raguse, on dispose de moi, on me tire à _hue_ et à _dia_! on fait de moi une bête de somme! Depuis lundi, je n'ai pas eu le temps de déjeuner, ma parole!... Ah! Thalès... Rêvez-vous, Thalès?
L'enfant se retourna précipitamment, et il demeurait immobile, les yeux baissés, en face de son père.
--Allons, approchez-vous, Thalès, reprit Stepany. Je n'ai pas pu, hier ni aujourd'hui, vous faire répéter vos leçons, et vous en aurez profité pour paresser tout votre soûl... Venez ici que je vous interroge, puisque c'est le seul instant, vraisemblablement, dont je pourrai disposer aujourd'hui!
--Allons, approche, mon petit homme, n'aie pas peur! dit messer Pistolese.
--Donnez-moi votre livre... Bien!... Ah! ah!... Votre _Physiologie_... Nous en sommes, si je ne me trompe, aux éléments organiques accessoires des corps vivants, c'est-à-dire à ceux dont la présence ne peut être constatée que dans un petit nombre d'êtres, sans préjudice, bien entendu, des quatorze principes élémentaires essentiels des êtres vivants actuels, tels que le carbone, l'oxygène, l'hydrogène, l'azote ou nitrogène, le soufre, etc... Attention! Répondez maintenant... Où trouve-t-on l'iode et le brome, Thalès?
--On trouve l'iode et le brome chez les animaux marins et les plantes.
--Bien!... Et où trouve-t-on le rubidium?
--Le rubidium... Dans certaines plantes (café et thé) et dans les coquilles marines. Le cérium se rencontre aussi dans ces dernières (les huîtres).
--Pouah! exclama Pistolese... Comment dites-vous ce mot-là? Quelle saleté est-ce là?... Bien sûr, je ne mangerai plus d'huîtres!
--Laissez-moi donc continuer! dit Stepany. Vous confondez sans doute le cérium avec le cérumen, ser Pistolese... Thalès, où trouve-t-on l'arsenic?
--L'arsenic... hésita l'enfant... L'arsenic... Dans les céréales, par conséquent, aussi dans le sang de l'homme.
--Allons, qu'est-ce que cela veut dire? Faites donc attention, Thalès... Vous voulez donc nous empoisonner!... On trouve l'arsenic, monsieur, dans les tissus des arsenicophages... C'est le manganèse, monsieur, qu'on trouve dans les céréales, par conséquent, aussi dans le sang de l'homme, puis chez des animaux marins de différentes espèces... La pinne, monsieur, par exemple, accumule du manganèse, dans son organe de Bojanus.
--Fi donc! s'écria Pistolese... Vous avez tort d'apprendre à l'enfant ces choses-là. Il ne saura le mal que trop tôt!
--Êtes-vous fou? repartit le chimiste. Ne connaissez-vous pas les pinnes marines?... A Stagno justement, on en pêche qui donnent des perles de couleur plombée, avec cette espèce de soie, que l'on met en œuvre, dans certains villages... Bien! Maintenant, Thalès, dites-moi ce que l'on remarque, à propos des pierres et des roches.
--Je n'ai pas étudié ça, répondit l'enfant. Ma leçon n'allait pas jusque-là.
--Eh bien, monsieur, c'est que les principes élémentaires minéraux les plus répandus dans la nature sont aussi ceux que l'on rencontre le plus fréquemment chez les êtres vivants. Il y a dans votre corps, Thalès, comme dans celui de ser Pistolese ou du grand-duc Fédor décédé, les mêmes éléments, qui, à l'état de roches et de cristaux, constituent l'écorce terrestre. Chimiquement, monsieur, vous ne valez pas mieux, vous êtes sur la même ligne que le talc, le sel gemme, la houille, le gypse, la silice... Même l'argile, la simple argile, contient de l'aluminium, et il n'y en a pas en vous, Thalès, continua Stepany, d'un ton sévère et triomphant à la fois. On pourrait vous décomposer dans toutes les cornues de l'univers, qu'on ne tirerait pas de vous une seule parcelle de ce métal... C'est bien! allez-vous-en maintenant... Je vous permets, pour aujourd'hui, de descendre jusqu'à Sabioneira-le-Bas, mais ne vous éloignez pas, monsieur... Vous pourrez ramasser bien sagement des coquilles, au bord de la mer, pour enrichir votre petite collection conchyliologique.
--Et surtout, dit Lucio en se mettant en selle, qu'il n'aille pas du côté de Torre-Arza!... Il y a là ces Zingari, vous savez, les amis de ser Giano, ceux que Sa Grâce la princesse Josine a fait venir une fois, avec leurs ours.
Il s'arrêta, bouche béante, puis une exclamation lui échappa, tandis que les autres se détournaient, pour voir ce qui causait son ébahissement. Alors, tous quatre demeurèrent immobiles. Giano venait de déboucher du portique de pierre à colonnes rustiques, qui donne accès dans la cour, et il passait le long des écuries, au milieu des aboiements, des cris, des bonds joyeux de Barocco. Il était pâle, en manteau rouge et toque rouge de Morlach; il marchait d'un pas rapide, et, de loin, sans s'arrêter, il salua ser Pistolese, de la main. Il disparut par la porte du Chenil.
--Ici, Barocco! cria Pistolese... Barocco, Barocco, ici!... Eh bien, que dites-vous de ça?
--Par la mort que nous devons un jour, dit Lucio, c'était ser Gianettino lui-même!
--Il venait du palais, reprit Jacinto. Sans doute, il aura voulu voir une dernière fois feu Son Altesse le grand-duc Fédor, qui était son père, après tout.
--Pauvre messer Giano! fit Lucio... Vous savez que, depuis le duel, il s'est retiré à Podgor.
--Qui? lui! s'écria Stepany. C'est à Stagno qu'il s'est logé, chez je ne sais lequel de ses compères.
Le gros majordome hocha la tête: