Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent

Part 28

Chapter 283,720 wordsPublic domain

Alors, à son commandement, les esclaves se dispersèrent, et la cour fut vide tout à coup. Il n'y restait sous les hauts palmiers que deux jeunes Abyssines, qui balançaient, au-dessus du Grand-Duc, des chasse-mouches bariolés, tandis que, pour rafraîchir l'air, l'apothicaire d'Abou'l Feradj aspergeait le sable d'eau de rose. Une caille, dans une cage accrochée contre l'un des piliers, sautillait et jetait son cri. Manès, courbé sur un bâton, marchait à pas languissants, le long des galeries... Ensuite, une femme traversa la cour, accompagnée de Sapéto. Elle tenait à la main un disque de cuivre jaune, où quelque chose était gisant.

--Maître, dit le Maltais qui s'inclina en portant le poing à son front, voici le cœur de la _kanoun_, qu'on a retiré, selon ton ordre.

Floris se souleva vivement; ses sourcils remontèrent, et, les lèvres tremblantes:

--Oui! j'avais oublié la coutume d'Orient, que les esclaves offrent aux yeux du maître l'ouvrage qu'il a commandé... On m'aurait raconté cela, je ne l'aurais pas cru, pas voulu croire; je le vois, et mon âme se brise... O misère! Ne vais-je pas enfin, comme un fusil trop violemment chargé, éclater à force de souffrance?... Voilà donc ce cœur qui battait pour moi! Ici ont passé tous les flots de vie qui animaient cette créature... Où sont vos tendresses, maintenant, vos langueurs et l'enthousiasme dont les nobles actions vous gonflaient?... Quoi! aussi inerte qu'une pierre, aussi lourd qu'un morceau de plomb... Approche, viens plus près, bonne femme! Laisse-moi voir un cœur mis à nu... Ah! je puis vous scruter, à présent... Ha, ha, ha! Un cœur mis à nu!

Il poussa un éclat de rire déchirant, puis s'abattit à la renverse, évanoui.

Huit ou dix jours après, comme le Grand-Duc faisait le _kief_, après le bain, car il avait recouvré ses forces et se trouvait presque rétabli, Vassili Manès entra dans la pièce où se tenait Son Altesse, sorte de frais réduit voûté, et pavé de marbre blanc et noir.

--Un vrai miracle, Monseigneur! Ce que je vais vous annoncer passerait toute croyance, si je n'en avais la preuve en main... Jetez les yeux sur cette lettre, que le gouverneur vient de m'envoyer par un esclave, avec ses compliments.

--Eh bien! c'est de M. Chus, dit Floris, en se dressant et s'appuyant du coude parmi les coussins... La réponse à votre dépêche... Qu'y a-t-il là d'étonnant, Manès? L'_Ismaïlia_ est donc enfin arrivé?

--De trois jours en retard, Monseigneur, avec de graves avaries à sa machine... Mais ce n'est rien de tout cela qui me surprend. Le prodige, c'est que M. Chus annonce ici qu'il va suivre sa lettre, ne se réservant que le temps de préparer sa femme à ce voyage, en sorte qu'ils sont tous deux, peut-être, déjà dans le port. Le retard de l'_Ismaïlia_ a permis, en effet, au steamer dont le départ suivait le sien, de le rejoindre, à quelques heures près.

Floris se leva d'un bond, et violemment:

--Je ne veux pas le recevoir! s'écria-t-il. Je ne le verrai pas! Je veux être seul! Pourquoi vient-il m'importuner?... Suis-je à la chaîne, pour souffrir toutes vos tyrannies, Manès?... Qui vous forçait d'écrire à ce juif?

--Votre Altesse voudra bien se souvenir, répliqua Manès, qu'en partant de Bombay, nous avions rendez-vous en Égypte avec M. Chus, qui fait là son voyage de noces, longtemps différé. Il comptait présenter sa femme à Votre Altesse, et demander pour la baronne les bontés de la Grande-Duchesse.

--Mais pourquoi vient-il nous rejoindre? Que demande-t-il? Que me veut-il? Cet empressement est étrange.

--Sa lettre, repartit le savant, dit des merveilles là-dessus: qu'il vient à nous, puisqu'il nous faut renoncer à ce voyage au Caire; qu'il n'abandonnera jamais son bienfaiteur, dans de si douloureuses circonstances; qu'il a toujours senti pour Votre Altesse une grande tendresse de cœur... Oh! il faudrait n'avoir plus, Monseigneur, ni sève, ni foi, ni jeunesse, être un athée épouvantable, pour suspecter ce bon M. Chus; et, de fait, je n'ai pu découvrir le motif secret de son voyage. Le plus probable, Monseigneur, c'est qu'il se trouve en désaccord, pour quelque compte, avec le baron Mamula. Depuis votre séjour à Vienne, qui est le temps, je crois, où M. Chus est devenu votre banquier, des millions vous appartenant lui ont, en effet, passé par les mains, et c'est sans doute à ce sujet qu'il vient vous relancer jusqu'ici.

Le Grand-Duc ne répondit pas, et il marchait à pas rapides dans la chambre. Des rais d'un soleil jaunissant, en tombant par les trous ronds de la voûte, faisaient étinceler les carreaux de faïence à fleurs vertes dont les murailles étaient revêtues, et les minces lames d'étain qui cachaient leurs jointures.

--Soit! je le recevrai, dit Floris... Quelle femme a-t-il épousée?

--Oh! paraît-il, une merveille! La fille d'un pauvre comte romain, qui se mourait de faim, à Vienne; mais une beauté rare, et dont il est jaloux, m'écrivait Mamula, en furieux à la fois et en novice. Car sa «bedide Esther», vous rappelez-vous? l'innocente Esther, à qui vous vouliez, Monseigneur, «arracher le bain te la pouche», n'était rien qu'une enfant postiche, et destinée à vous apitoyer... M. Chus n'a jamais été marié, avant le jour où il a conduit dans son hôtel de la Ringstrasse la belle Faustina Dossi.

Sapéto entra précipitamment:

--Très noble maître, dit le Maltais, quelqu'un qui se donne pour un baron et un ami de Votre Seigneurie, vient de débarquer au port, accompagné de sa femme, la plus belle que j'aie jamais vue. Il s'informait de Votre Altesse auprès des officiers de la douane; et, aussitôt, j'ai couru en avant, pour vous faire part de cette arrivée.

--Eh bien! vous le voyez, Monseigneur, reprit Manès. Il n'est pas moins empressé qu'il n'a dit.

--C'est étrange! murmura Floris... Après tout, et quelle qu'en soit la cause, il s'est grandement dérangé... Venez, mon cher Manès.

LIVRE SECOND

Ce fut comme par ressouvenir et seulement au bout de quelques jours, que M. Chus proposa au Grand-Duc et à Manès de voir ses comptes. Il en étala les papiers, une après-midi qu'ils étaient tous trois dans un petit kiosque, situé au milieu du Jardin des femmes: et Manès les vérifia, tandis que Floris penchait le front, accablé par une tristesse soudaine. En face de lui, M. Chus, le bras entouré des tuyaux de maroquin rouge de son narghileh, fumait, assis nonchalamment sur des carreaux. Son nez courbé, les épis blancs qui se mêlaient parmi sa barbe épaisse, ses lourdes paupières tombantes, avaient prononcé et vieilli sa physionomie sournoise. Des diamants lui chargeaient les doigts; sur son crâne chauve, saillaient de grosses loupes brunâtres. Cependant, le soleil déclinait à l'horizon. Les sycomores et les palmiers allongeaient des ombres démesurées à travers le jardin solitaire; des hirondelles, qui avaient maçonné leur nid sous le kiosque, y entraient et en sortaient d'un coup d'aile, en jetant leur cri bref et joyeux. Au plafond étaient peintes des fleurs qui débordaient de corbeilles dorées et paraissaient prêtes à tomber.

--Tout est parfaitement en règle, dit Manès, dont l'accent, malgré lui, trahit la surprise... Quinze millions sept cent quatre-vingt-dix mille francs... C'est bien cela.

Le baron Chus retira de ses lèvres son bouquin d'ambre:

--Une pagatelle! dit-il. Pour tes chens comme nous, Monseigneur, c'est une simple pagatelle... Si tonc che suis heureux, Monseigneur, te mes rapports t'affaires afec Fotre Altesse, c'est surtout parce qu'elle a pu foir à New-York, à Shanghaï, à Nangasaki, à Pompay combien le nom et le papier tu paron Chus ont te crétit.

--Il ne reste donc plus, monsieur Chus, reprit Manès, qu'à fixer votre légitime profit pour les peines que vous avez prises.

--Pah! pah! dit Chus. Passons l'éponche... Ne parlons pas te ça, Monseigneur!

--Assurément, repartit Manès, le Grand-Duc ne souffrira pas que vous ne gagniez pas sur lui ce qu'il est d'usage que vous gagniez. De plus, il faut compter aussi l'intérêt des sommes considérables envoyées plusieurs fois à Son Altesse, en avance sur nos versements.

M. Chus agita la main droite, comme s'il repoussait les présents de quelque fastueux satrape:

--Non, non, non, dit-il, n'en parlons plus! Il fautra mieux n'en plus parler!... Fous ne me connaissez pas, Monseigneur... Che ne suis pas intéressé, che suis le plus tésintéressé tes hommes!... C'est un malheur pour moi, continua-t-il avec un accent mélancolique, que t'être né à une époque t'affaires et te calculs comme est la nôtre, et te ne poufoir me soustraire aux tefoirs qui me sont imposés par mon nom et par ma crante fortune... Che suis un enfant te la nature... Ch'étais fait pour fifre en ces temps heureux, où les hommes comptaient sur leurs toigts, à l'ompre tes palmiers, aux chours te l'âge t'or, afec la Chustice et la Ponne Foi... Aussi, tès que ch'ai pu achir ainsi que che le souhaitais, ch'ai opéi à mes penchants, ch'ai méprisé les confentions et les richesses... Quoique l'on tise que les rois n'épousent plus auchourt'hui les perchères, ch'ai pourtant, fous le safez peut-être, pris sans tot la paronne Chus.

--Que la baronne, dit Manès, vous doive le bonheur de sa vie, rien de plus naturel, monsieur Chus. Mais Son Altesse, qui n'a pas les mêmes raisons pour accepter vos générosités, tient à vous payer ce qui vous est dû.

--Oh! Père Éternel! s'écria Chus. Foilà pien comme sont les chrétiens. Che foutrais en oplicher un, me contuire afec lui en chentilhomme,--puisque che fais partie maintenant te l'aristocratie te l'Europe,--afoir son affection comme il a la mienne, et n'y pas mêler te files questions t'escompte et t'archent... Mais on se tit: C'est un panquier, c'est un chuif, c'est un chuif afite! Et au risque te l'outracher tans ses sentiments les plus chers, on continue te lui parler te récompense. On foule aux pieds sa sensipilité, la télicatesse te son âme!... Che ne suis pas un homme ortinaire, cela se peut, mais ch'ai pourtant un cœur, monsieur Manès! Ch'ai complé te pienfaits, monsieur, la famille te la paronne; ch'ai fait entrer tans mes pureaux son frère, le comte Tossi... Oui! pour teux cents florins par mois, ce qu'il a la ponté te troufer chénéreux, le comte Tossi tient mes lifres... Et cependant, telle est à notre égard l'incratitute tes chrétiens que, s'il poufait se faire, par un miracle, que le cartinal Paolo Tossi, qui eut tes foix pour être pape, refînt au monte, afec la puissance qu'il afait chatis, il me ferait prûler tout fif, enfeloppé t'un _san penito_, pour la hartiesse que ch'ai eue t'empêcher te mourir te faim ses arrière-petits-nefeux.

Le Grand-Duc, à son tour, prit la parole, et d'une voix impérieuse:

--Bien. C'est assez, monsieur Chus. Il me sied de donner, non de recevoir.

--Allons, allons, allons, marmotta le financier, comme vaincu. Fous auriez pien pu, cepentant, accepter cela te moi, Monseigneur... Nous afons commencé ensemple; nous sommes tes amis tes fieux chours. Mais che ne prétends pas offenser Fotre Altesse, et c'est à moi te me soumettre... Puisque fous l'ortonnez, enfin, che me résignerai, Monseigneur.

--Veuillez donc fixer, dit Manès, la somme qui vous est due.

--Oh! pas t'archent! pas t'archent! pas t'archent! exclama M. Chus avec véhémence. Si mes serfices fous agréent, si fous foulez me témoigner, Monseigneur, fotre ponne estime, faites-moi un petit présent... Oui, tonnez-moi quelque part un chartin, une masure, un pout te champ, comme cache te fotre amitié, et afin que che puisse tire: Le paron Salomon Chus, te Fienne, tient cette terre en ton te Son Altesse le crand-tuc Floris te Russie.

--Volontiers, monsieur Chus, dit Floris. Que lui donnerai-je, Vassili?

--Pah! un rien! une taupinière, une taupinière, répliqua le juif... Tes saples ou pien tes rochers... Une terre sans refenus... Non, non, non, pas t'archent entre nous!... Mais che ferai richement encatrer la tonation, Monseigneur, et che la mettrai tans mon capinet, comme un soufenir te Fotre Altesse... Et tenez, si ch'ai ponne mémoire, ne m'afez-fous pas tit, chatis, que fous possétiez au Caucase, en Chéorchie, tans ces pays-là, quelques ferstes te terre stérile?... Che ne sais même pas, Tieu me partonne! si ce n'est pas en Arménie, aux apords tu mont Ararat, où s'arrêta l'Arche... Ha, ha, ha!... Le paron Chus, propriétaire tu mont Ararat!

--M. Chus veut parler sans doute, reprit Manès, de votre terre d'Isgaour... Mais c'est un bien immense, Monseigneur, quoique, à vrai dire, il ne rapporte rien... Allons, pour un instant, cher baron, laissez là vos subtilités et vos ruses, et dites-nous sincèrement ce qui vous fait désirer ce domaine.

--Ah! Seigneur Tieu! se récria Chus, fous suspectez touchours les autres, monsieur Manès... Répontez-moi, répontez-moi, che fous prie. Quel intérêt puis-che afoir à posséter cette terre? Est-ce que Son Altesse le crand-tuc Fétor a chamais réussi à la fentre, quand il foulait faire te l'archent?... Est-ce qu'elle a chamais rapporté un kopeck au crand-tuc Floris?... C'est pour fous opéir, Monseigneur, que ch'ai nommé ce tomaine au hasard. Mais, puisque che suis méconnu, che n'en feux pas, che le refuse... Non, non, cent fois non! ne me tonnez rien!... Che suis las te foir mon pon cœur et mon tésintéressement flétris par tes soupçons outrachants!

--Assez! dit Floris en se levant. C'est bien... Vous aurez cette terre... Ah! demain, ne l'oubliez pas, nous réclamons de vous, monsieur, ainsi que de Mme la baronne Chus, votre compagnie pendant quelques heures. Nous irons visiter, en rade, le trois-mâts _le Coromandel_, qui est arrivé ce matin. J'ai invité le gouverneur, le caïmacan, le consul des États-Unis, tous ceux, enfin, qui m'ont secouru dans ma détresse.

--Che n'aurai garte t'y manquer, Monseigneur, répondit M. Chus, qui marchait sous les palmiers près de Floris. Fous afez là, tit-on, tes merfeilles... A chaque pas, à chaque coup t'œil, naîtra quelque surprise noufelle... Allons, ponne nuit, Monseigneur.

--Une bonne nuit, monsieur Chus.

Et laissant le juif dans le jardin, à la porte de ses appartements, car il était l'hôte du Grand-Duc, Vassili Manès et Floris prirent un corridor voûté. Le crépuscule était tombé; un esclave noir, devant eux, portait une lanterne allumée; chaque fois qu'ils levaient la tête, ils apercevaient les étoiles par quelque œil-de-bœuf de la voûte. Puis ils se trouvèrent à l'air libre, sous une galerie de la cour des Palmiers. On distinguait confusément, de l'autre côté de la cour, sous la galerie parallèle, trois ou quatre hommes qui gesticulaient, en causant ensemble bruyamment.

Soudain, Manès se retourna au bruit d'un pas qui le suivait:

--Qu'y a-t-il?... Ah! c'est toi, Sapéto. Qui sont donc ces hommes?

--Des matelots, seigneur, dit le Maltais. Voici des lettres qu'ils apportent: celle-là pour Son Altesse, celle-ci pour vous.

--Ah! c'est juste! s'écria Vassili. Je ne sais comment j'ai oublié d'en faire part à Votre Altesse. Le capitaine du _Coromandel_ s'est chargé pour vous, à Bombay, d'une lettre arrivée huit jours après votre départ. Il m'en avait prévenu ce matin, et me l'envoie avec ce billet.

--Bien! qu'on récompense les matelots!... C'est de Mamula, reprit Floris, tandis qu'après un salut jusqu'à terre, l'interprète disparaissait... Oh! ce seront encore des comptes, d'interminables additions! Le digne baron nous envoie, à travers toutes les mers du globe, le détail des œufs de nos fermiers... Ouvre cette lettre, Manès... Tu me diras ce qui en vaut la peine...

Alors, l'esclave, en haussant sa lanterne, écarta une tapisserie, et le Grand-Duc, avec Manès, pénétra dans une chambre vide, aux murs nus, et carrelée de briques. Un vase de cristal, plein d'huile, tombant du plafond à l'extrémité d'une longue verge de cuivre, y répandait sa lueur vacillante. Au fond de la chambre, on apercevait, posée sur deux tréteaux assez bas, une sorte de caisse oblongue. Le Grand-Duc eut un geste de surprise. Il pâlit, puis, en s'approchant, il la considéra fixement... Avec ses lourdes parois d'ébène, avec les grisâtres feuilles de plomb dont il était doublé intérieurement, le cercueil, tranquille et béant, paraissait à Floris aussi sourd, impénétrable et solennel que le mystère de mort même qu'il allait bientôt recéler. A quelques pas plus loin, le couvercle était dressé contre la muraille.

--Trop petit, trop petit! murmura Floris... Oh! pourquoi n'ai-je pas prescrit aux ouvriers qui y travaillaient depuis si longtemps, de m'y faire ma place aussi?... Sera-ce moi qui te rapporterai à Sabioneira, pauvre Josine?... Ou ne vais-je pas usurper ta bière et m'y coucher au lieu de toi?

M. Manès reploya la lettre qu'il avait lue tout debout sous la lampe, et avec un ricanement:

--Eh bien! nous savons maintenant pourquoi M. Chus est arrivé à Djeddah en si grande hâte, abandonnant les intérêts qu'il a au Caire dans la faillite Rice et Howel... Oui, Monseigneur, et je pourrais vous dire aussi pourquoi il ne voulait de vous qu'_une taupinière, une taupinière_!

--Pourquoi?... Que m'écrit donc Mamula? demanda Floris.

--Des nouvelles inattendues, des nouvelles d'or, Monseigneur, et qui arrivent à point nommé pour confondre notre homme. On a découvert à Isgaour, à deux milles de la mer Noire, à Isgaour, dans ce domaine que demandait précisément M. Chus, des sources de pétrole inépuisables... Une fortune, une fortune immense, Monseigneur!... Ha, ha, ha! _Pas t'archent, pas t'archent entre nous!..._ Seulement, pour l'amour de Dieu, faites l'aumône à ce pauvre juif d'un ou de deux millions par an!... Au premier bruit de la découverte, le baron Mamula a pris sur lui d'envoyer là-bas un ingénieur, dont le rapport a confirmé les vagues rumeurs qui couraient... Comment M. Chus l'a-t-il su?... Attendez!... N'est-il pas à la tête d'une assez louche Société des pétroles d'Iméréthie?... Quoi qu'il en soit, si jamais homme a été pris le larcin à la main, comme on dit, c'est bien lui! Ha, ha! _Tes saples, tes rochers!..._ Vous trouverez, Monseigneur, tous les détails de la découverte, avec le calcul approximatif des dépenses et des recettes, dans la lettre du baron Mamula.

--Se peut-il que tout soit mensonge? dit le Grand-Duc. Oh! y a-t-il un seul homme droit?... Le fourbe, fourbe scélérat, souriant et mielleux scélérat!... Comme il masquait sa vilenie en désintéressement, en noblesse d'âme!... J'ai été sa dupe, Vassili.

--Ma foi! je l'étais presque aussi, dit le vieillard.

--Et cela pour un gain sordide! continua Floris en rêvant. Pour quelques pièces de cet or abject, Dieu visible du genre humain... Mentir ainsi! Se dégrader! S'avilir!... Un homme déjà riche à millions!... Ah! qu'y a-t-il donc, dans cet or maudit, qui enchante à ce point les hommes? Quel tentateur, quel démon y est caché?... Oui! un démon, assurément! Car aucun mobile, purement humain, ne suffirait à rendre raison de l'infamie de ce Chus, par exemple. Il y a là une suggestion, une fascination diabolique... Tout par l'or! ha, ha, ha!... Tout pour l'or! Que ne ferait-il pas pour de l'or?... Oh! il eût arraché l'oreiller de dessous la tête de son père!... Pour de l'or, il vendrait sa patrie, si M. Chus avait une patrie!... Il vendrait son Dieu... son enfant!... Il vendrait sa femme, Manès... Il nous prostituerait sa femme!... Par le ciel! je veux l'essayer... Oui, je ferai cette épreuve!

--Bien! c'est facile, Monseigneur.

--Oh! vois-tu, je n'ai pas un mépris assez large pour tout ce qui respire sous le soleil... Mes lèvres, comme à un enfant, sont tièdes encore du lait de la tendresse humaine... Je ferai cette épreuve, Manès... Oui! pour pouvoir cracher ensuite mon dégoût à la face de l'homme... Tout est à vendre!... Tout, tout, tout! Juges, prêtres, magistrats, sénateurs! Les lois civiles et les canons religieux! L'honneur des femmes et l'innocence des vierges!... Je te dis qu'il la prostituera!... Il me l'amènera lui-même, tu verras... Oh! l'ignoble foule des hommes!... Et moi, moi qui déclame ici, moi qui récrimine si haut, n'ai-je pas commis des actions telles?... Oh! j'ai horreur d'être homme, Vassili... Il me l'amènera, te dis-je!

--Il est jaloux d'elle pourtant, reprit le savant en ricanant. Oui, ce serait un juste châtiment à lui infliger, Monseigneur... Le mettre, par exemple, aux prises avec l'avarice et la honte, la jalousie et la cupidité, et considérer le combat... Quand je pense comme il nous dupait!... Je veux l'attraper, à mon tour, par la fable la plus saugrenue... Ha, ha, ha! c'est dit, Monseigneur... Je me fais, pour une heure ou deux, votre Mercure, votre entremetteur!

Les quais étaient couverts de peuple, quand, le lendemain, à la marée haute, le Grand-Duc et ses compagnons s'embarquèrent dans le caïque du Pacha. Ils traversèrent le petit port, plein de débris de fruits et d'immondices, puis, rasant à sa pointe orientale le récif pierreux de Dakra, nagèrent vers le _Coromandel_, dont on apercevait, au fond de la rade, les mâts et les cordages pavoisés. Par moments, de lourdes allèges, débordantes de marchandises, croisaient l'embarcation de gala; du bord de leurs barques immobiles, des pêcheurs guettaient les bancs de poissons. A l'instant où le Grand-Duc l'aborda, le vaisseau tira sa caronade, qui fut aussitôt répondue par quatre ou cinq canons rouillés, en batterie devant le château. Les boulets dont ils étaient chargés, en frisant l'eau, rebondissaient de vague en vague, aux acclamations de la multitude.

Mais un grand bruit monta de l'entrepont, et des femmes indiennes apparurent, aux marches du capot d'échelle, que l'on avait tendu de pavois rouges. Petites et jaunes comme l'or, elles étaient, des hanches aux chevilles, serrées dans des pagnes d'écarlate; un anneau avec un rubis pendait de leur narine percée; des aiguilles d'argent, derrière leur tête, imitaient les rayons d'un soleil: et toutes chargées de guirlandes, de bracelets, de colliers, elles se pressaient autour du maître, lui saisissant les mains, lui embrassant les pieds et les genoux.

--Oui, je vous reconnais, dit Floris... Et toi aussi... Et toi... Et toi... Votre maîtresse vous aimait... Ah! ce n'est pas ainsi, ce n'est pas à Djeddah que j'avais compté vous revoir!

--Qui sont ces femmes? demanda la baronne Chus, à voix basse.

Grande et svelte, debout près de M. Cripps, elle agitait, nonchalamment, un massif éventail de plumes blanches, dont Kiamil-Pacha, en soufflant dans son uniforme chamarré d'or, car il était d'une grosseur énorme, suivait des yeux chaque battement.

--Des esclaves, répondit Manès, des femmes esclaves dont Pertap-Singh avait fait présent à la Grande-Duchesse.

--Vous vous étiez attachées à ma fortune, ajouta Floris... J'avais cru que nous pourrions vivre tous ensemble à Sabioneira... C'est bien! Vous descendrez à terre, et je vous renverrai dans l'Inde, par le premier navire qui passera.

--Fotre Altesse ne retourne tonc pas en Talmatie? dit curieusement M. Chus.

--Non, je me suis déterminé pour une autre voie, repartit le Grand-Duc. Mes yeux sont las de ce soleil... Je m'en vais dans une île de brumes, dans un pays froid et ténébreux... C'est pour prendre congé de vous que j'ai sollicité votre présence ici... La coutume de l'Orient veut d'ailleurs que les étrangers marquent, par quelque don, leur reconnaissance des secours et de la protection qu'on leur accorde, et sitôt que les circonstances l'ont permis, j'ai tenu à payer ma dette... Mais c'est trop discourir... Messieurs, si vous voulez me suivre!