Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent
Part 15
--Où elle l'aurait vu, monsieur?... Eh! parbleu, chez le vieux Fédor, le jour de la signature des actes... Elle accompagnait la supérieure.
--Quoi qu'il en soit, reprit l'abbé en faiblissant, elle n'est pas novice encore, quoique ces dames, par tolérance, lui permettent d'en porter l'habit. C'est une pensionnaire, voilà tout!
--Oui, oui, ricana Stepany, elle n'est pas pour rien la fille unique de feu le riche messer Lippo Toppo. On lui permet de porter ce costume, on lui permet d'être amoureuse, on lui permettrait autre chose encore!
Tous deux s'étaient peu à peu animés, et leur voix résonnait dans la forêt solitaire. Le nez rougi, les joues violacées, ils allaient, poursuivant leur débat, chacun d'un côté de l'allée; et leur haleine refroidie se condensait en givre devant eux, aussi froid, aussi infécond que leurs paroles et leur colère. La bise du nord sifflait sur le plateau. L'abbé reprit en frissonnant:
--_Aures habent et non audient..._ Brr... brr... _Oculos habent et non videbunt._
--Mais c'est de vous, cria Stepany, oui, c'est de vous qu'on peut dire cela. Ce sont les croyants, monsieur, qui ne font pas usage de leurs yeux, et non les hommes de science...
--Vous osez, dit l'abbé dédaigneusement, comparer la science à la foi!
--La science, monsieur, brr... brr... la science est la reine du monde!
--La science! répéta l'abbé avec mépris. Mais voyons, vous, monsieur, qui êtes si savant, pourriez-vous m'expliquer, par exemple, pourquoi le feu durcit les œufs et fond le beurre?
--Certainement! s'écria Stepany. Mais l'abbé continuait:
--La science, un leurre de Satan!... Il soulève un coin du rideau, pour tenter les âmes... _Eritis scientes sicut Deus..._ Brr, brr, brr, brr... Vieille tactique du serpent!
--Le serpent! goguenarda Stepany. Brr, brr, brr... Le paradis! La pomme!
--Oui, monsieur... Brr, brr, brr... Le paradis! La pomme!
--Billevesées que tout cela!
--Billevesées que vos gaz, vos cornues, vos fourneaux, vos appareils!
--Vive la science, monsieur! hurla Stepany. Brr, brr, brr...
--Vive la foi! vive Jésus! cria l'abbé. Brr, brr, brr, brr...
LIVRE TROISIÈME
Aussitôt que l'heureuse nouvelle de la grossesse eut éclaté, ce ne fut plus que fêtes et réjouissances dans la presqu'île de Sabioneira. Chaque village se surpassa à en donner, et de toutes les sortes: luttes, régates, courses, joutes sur l'eau, mascarades de carnaval, qui tombait justement en cadence. Giano revint tout exprès de Cattaro. Personne de pareil à lui, en de telles occasions. C'était la joie, le bruit, la gaieté, la folie même. On ne vit donc plus que le sculpteur sur les chemins, éperonnant son petit cheval sauvage, à longs poils; parfois, escortant des tonneaux de vin, qu'on envoyait aux danseurs. Qui l'aurait cru? on eût vidé pour eux les caves de Sabioneira. Pour hâtive et même indiscrète que pût paraître cette joie, les transports en étaient si sincères que Floris s'en montra touché, et assista à plusieurs de ces fêtes. Il accepta, par la même raison, les présents de nombreux villages, et quelques-uns fort étranges: du miel, des poissons, des médailles antiques, de la boutargue, des toisons teintes, et jusqu'à un ourson vivant.
Mais le plus beau présent fut, sans contredit, celui qu'apportèrent, le jeudi de la Fête-Dieu, les religieuses de Sant'Orsola. Elles survinrent, à cinq ou six, dans leur coche, en députation. Reçues par madame Isabelle, elles offrirent, au nom de leurs Morlachs, un berceau marqueté d'aigles noires, puis déployèrent, comme présent de l'abbaye, de superbes langes brodés d'or.
--Mère Incarnation, dit la princesse, vous avez été par trop prodigue! Je vous rends grâces de tout cœur, et n'aurai rien de plus précieux qu'un tel souvenir de votre sainte maison. Mais j'ignorais que l'on fît chez vous de si beaux ouvrages.
--Vous entendez, Saloména, s'écria la supérieure, vieille Napolitaine, bavarde, fantasque, jaune comme un coing, et, depuis de longues années, familière avec Isabelle. Allons, allons, il n'y a pas besoin de rougir pour ça!... Votre Altesse ne saurait croire, poursuivit-elle, tous les soins qu'a pris cette chère enfant, et combien elle s'est appliquée à cette affaire.
Elle tenait par le bras la novice, comme la présentant à Isabelle. La Grande-Duchesse répondit:
--Qu'elle en soit donc remerciée mille fois, du fond du cœur!
--Eh bien, Saloména, vous ne dites rien? reprit la Mère Incarnation. Nous voici au palais, cependant. Vous parliez sans cesse d'y venir, et il fallait vous faire mille récits sur le Grand-Duc et sur madame Isabelle... Voyons, répétez à Sa Grâce toutes les choses que vous m'avez dites... Quoi! muette... Pas un pauvre mot!... Je gage que vous aimeriez mieux, maintenant, être à Sant'Orsola, car rien ne vous contente, depuis quelque temps, et vous changez d'idée vingt fois par jour... Nous ne savons quel est son mal, continua la supérieure, et quand on l'interroge là-dessus, elle répond qu'elle se porte bien... Souvent, elle rit aux éclats, puis elle pleure, le moment d'après... Elle n'a jamais d'appétit; elle refuse le médecin... Ah! elle nous donne bien du souci... Ne s'était-elle pas mis en tête de quitter son habit de novice! Elle avait commandé une robe à Castelnuovo... Heureusement, messer Geri-Spina, notre vénérable directeur, lui a fait entendre raison... Eh bien! pourquoi ne parlez-vous pas?... Au moins, retirez votre voile!... On dirait que vous avez peur de regarder Madame la Grande-Duchesse.
--Je vous en prie, ma Mère, ne la grondez pas!
Et l'attirant à elle doucement, Isabelle baisa au front la novice.
Elle poussa un sourd gémissement, ses yeux se fermèrent, elle chancelait; puis, soudainement, devenant livide, la jeune fille s'évanouit. Aussitôt, voilà tout en désordre: les religieuses s'écrient, Isabelle court à une clochette; on porte la novice sur un lit de jour, on la desserre, on lui mouille les tempes... Gina avait ouvert les trois fenêtres. Il faisait le plus beau ciel bleu léger, parsemé d'écumes d'argent. Des tourterelles, par centaines, roucoulaient, perchées sur les cyprès; et, dans le silence d'attente, ces modulations ardentes et suaves emplissaient doucement la chambre. Saloména poussa un soupir; ses yeux se rouvrirent avec lenteur.
--Voyez! elle revient à elle, murmura Isabelle... O chère enfant, comment vous trouvez-vous?
--Mieux, merci, bonne madame... beaucoup mieux.
--Allons, excusez-vous, petite sotte! dit la Mère Incarnation. Nous allons rentrer au couvent... Quel est donc ce médaillon qui sort de votre poitrine?
La novice y porta la main vivement.
--Ce n'est rien, ma Mère, répondit-elle.
--Vous êtes troublée, Saloména... Faites-moi voir ce médaillon!
--Je vous en prie, excusez-moi, ma Mère... Je ne saurais vous le montrer.
--Et moi, j'entends le voir, je vous dis... Allons, obéissez!
La Grande-Duchesse intervint:
--Excusez-la, révérende Mère; ce n'est sans doute qu'un de ces colifichets comme en gardent les jeunes filles, quelque babiole innocente.
--Qu'aurait-elle besoin alors de se cacher de moi?... Faites-moi voir ce médaillon!
--Au nom du ciel! dit Saloména. Ma Mère, je vous en conjure...
--Faites-le-moi voir! Allons, vite!
Et arrachant la boîte d'or du col de la novice tremblante, Mère Incarnation y porta les yeux:
--Monseigneur! s'écria-t-elle, stupéfaite. Le portrait de Mgr Floris!
Cette scène fut, tout le jour, la nouvelle de Sabioneira. On ne s'abordait qu'avec des clignements, des sourires expressifs et malins. Ceux qui, comme Stepany, avaient déjà semé des bruits de cette passion, triomphèrent à leur aise, et ne manquèrent pas d'ajouter force détails d'invention: que Mme la Grande-Duchesse avait beaucoup pleuré, sitôt l'audience finie; que les nonnes de Sant'Orsola, s'étant rassemblées en chapitre, avaient délibéré de demander conseil à Mgr Colloredo, archevêque de Raguse,--et tels autres étranges propos.
Floris posait cependant, ainsi qu'il faisait chaque après-midi, dans l'atelier de Giano, grand bâtiment de briques roses, situé au milieu des jardins. Sous la vitrée démesurée, devant une table chargée de lézards dans des bocaux de verre, de salamandres, de scorpions, qu'il se plaisait à dessiner, le sculpteur travaillait à la cire d'une médaille du Grand-Duc. Un hérisson apprivoisé dormait en boule à ses pieds; çà et là, des couronnes de myrte, qui lui avaient servi, la veille, de modèle pour son revers, étaient éparses sur le carreau; et l'atelier, vaste et poudreux, étalait au soleil couchant, dont les derniers rayons l'illuminaient, ses murailles peintes par Giano de fresques et de camaïeux. C'étaient des idylles de Faunes, des Centaures, des lions, des fleurs, des arcs de triomphe de buis vert taillé, des représentations de Vices, des figures et des actions tout extraordinaires. Dans le fond, on voyait dressée une tête colossale d'Apollon, d'un marbre antique, trouvée jadis par le grand-duc Fédor, au cours de ses fouilles à Zaton di Doli.
--Mais explique-moi, dit Floris, comment il se fait que cette novice portât au cou mon portrait de ta main!
Gianettino éclata de rire:
--C'est la vieille mona Fiore de Podgor, sa nourrice, qui me l'avait commandé et payé, de façon à m'émerveiller. Tout le monde à Podgor, signore, connaissait l'amour de la Saloména. C'est là, pour le dire en passant, que cet âne de Stepany en avait entendu parler... Bah! croyez-moi, il n'en sera rien autre chose. La petite couleuvre est la maîtresse, au couvent. Elle demanderait le Saint-Esprit à ces pauvres folles de religieuses, qu'on le lui servirait plumé vif, pour son souper du vendredi saint.
Il travailla un peu de temps, en silence. Puis, reprenant:
--Ah! vous êtes un vainqueur, signore, et je vous attribuais le myrte, à bon droit. Nous autres tous, bourreaux déclarés du sexe, il nous faut pourtant, humblement, ôter la barrette devant vous... Pauvre souris! pauvre petite caboche!... C'est qu'elle est belle comme un ange... L'avez-vous examinée, signore? Le galbe de sa tête l'emporte en élégance sur celui de la Fornarine ou de la maîtresse du divin Titien... Plût à tous les diables que ce fût de moi que le pauvre cœur fût empoisonné! Je ne le ferais pas languir.
--Tu seras donc toujours un vaurien? dit le Grand-Duc. Je te croyais guéri et converti, depuis ta visite à Corfou, aux reliques de saint Spiridion.
--N'en riez pas, signor mio. Il n'y a pas de miracle plus certain... Sa chair est si vive et si fraîche que, si on lui touche le gras de la jambe, elle cède au doigt, comme vivante... Mais enfin, qui donc pourrait aussi, à l'aspect d'une jolie fille, se détourner et prendre l'attitude qu'on donne habituellement aux gardes du sépulcre de Notre-Seigneur? Aucun homme n'est engendré dans une chemise de neige... Ma parole! si je n'étais forcé de partir, demain ou après-demain, au plus tard, j'irais rôder autour du couvent, je séduirais les tourières, je ferais tout pour vous la souffler, signore!
--Quoi! tu nous quittes de nouveau, dit Floris. Quelle vie de vagabond mènes-tu?... Est-ce pour la grande affaire dont tu m'as parlé?
--Précisément, signor mio. Oh! vous me verrez revenir plus riche que le roi Salomon... Allons, le soleil est tombé. Je n'en ferai pas davantage aujourd'hui.
Il se leva, fermant la boîte de verre noir, où était la cire commencée; et Floris, se levant aussi, vint la prendre en main, la rouvrit et la considéra longuement. Le calme du soir descendait. Deux ou trois étoiles déjà perçaient l'air immobile et doré.
--Tu n'avances guère, reprit Floris. Je te le répète, Giano, puisque tu dis que je m'y connais, je ne peux comprendre pourquoi tu m'as posé ainsi de trois quarts.
--Oui, repartit Giano, signor mio, vous vous y connaissez comme un prince, mais non comme un artiste. Jetez les yeux sur ce squelette! Tout en haut de la merveilleuse épine du dos, vous voyez ces deux os semblables à des palettes, et qui se joignent par derrière, aux clavicules. Ces os, quand le bras est en action, comme il l'est dans ma médaille, affectent des formes variées d'un admirable effet... Prenez donc confiance en moi, illustre seigneur. Si la médaille ne vient pas dix fois mieux que n'est le modèle, je consens à perdre la pension que Votre Excellence m'a accordée!
--Tiens, dit Floris, je sais combien tu es amateur de vieilles armes. Je t'ai apporté un poignard que tu garderas, en souvenir de moi. La ciselure en est du seizième siècle.
--C'est le plus admirable que j'aie jamais vu! s'écria Giano avec feu. Oui! c'est un travail florentin... Mille fois merci à Votre Altesse!
Et lançant le poignard en l'air par une allégresse bouffonne, le sculpteur le rattrapa au vol, avec l'adresse d'un jongleur. Puis, l'ayant fiché entre deux carreaux, il se piéta, croisa les bras, renversa le buste en arrière, et se releva, le poignard aux dents.
--A merveille! fit le Grand-Duc. Si tu avais seulement avec ça un maillot noir, de la craie aux joues, et pour maîtresse la Belle-Tourneuse...
--Votre Excellence croit plaisanter! riposta Giano. Mais j'ai réussi tous les tours du fameux Mahomet Cathata. J'étais peut-être né pour cet art, plus encore que pour la sculpture. Il faudra que j'essaye, quelque jour, de descendre du campanile, le long d'une corde tendue, ainsi que l'on faisait à Venise, pour je ne sais plus quelle fête... Mais à propos de fête, poursuivit-il, Votre Altesse ne veut toujours pas assister à celle que donnent ce soir nos braves Morlachs de Zemenico? Oh! j'y dois mener un tas de donzelles, la Gina, la Ianoula, vous savez, cette friande conductrice de la princesse Tatiana. Elle, avec la Saloména, font bien la plus jolie paire de cœurs à épingler sur sa manche; mais cette dernière, signore, est marquée à votre sceau... Allons, bonsoir, Monseigneur, je vous quitte.
Le sculpteur s'éloigna en sifflant, et Floris, tout debout sur le seuil, dans les ombres du crépuscule, baissait le front, comme accablé par une soudaine rêverie.--Oh! qui m'aurait dit, pensa-t-il, qu'un jour, je laisserais un méchant bouffon m'exciter à trahir Isabelle! Qui m'aurait dit que je rirais de ce qui eût dû m'indigner!
Il gravit les terrasses des jardins, puis, d'un pas machinal, se dirigea vers l'appartement de Josine. Tous les jours, depuis quelque temps, il venait ainsi assister à la toilette de la folle princesse, dans le moment qu'elle se mettait en grand habit, pour le dîner: et souvent même, il l'attendait, subissant patiemment le retard, tant il trouvait d'amusement à ces visites. Il traversa plusieurs salons, des cabinets, une garde-robe, enfila un étroit corridor, puis, tout au bout, heurta à une porte... Point de réponse. Floris entra.
Il se trouvait dans une pièce vide, sorte d'enfoncement sans jour, et pratiqué dans les derrières de la chambre de Josine, à laquelle il servait de retrait pour s'habiller. Un œil-de-bœuf de verre dépoli en éclairait confusément les murs de glaces verdâtres, ajustées en plusieurs morceaux, l'étagère d'argent massif avec ses strigiles et ses flacons, et les lourdes portes de miroirs, peintes d'Amours, de fleurs, d'oiseaux-lyre et de paons argentés et dorés.
Le Grand-Duc s'assit sur un sofa. Les ondes obscures de la nuit s'épaississaient dans l'étroite chambre, et il semblait à Floris que d'autres ondes, aussi subtiles qu'un poison et plus vagues qu'une musique, s'épandaient en lui, et le poignaient d'une angoisse indéfinissable. Il se leva, alluma un flambeau; et tout à coup, apercevant sa face dans un miroir, il s'arrêta...--Est-il bien vrai que ce soit moi? dit-il. Quoi! le dehors si peu changé et le dedans si profondément! J'ai encore les mêmes traits que lorsque j'épousai Isabelle, et je n'ai plus la même âme... Oh! je jurais que cet amour était le fond immuable de mon être, le cœur le plus profond de mon cœur, la flamme même de ma vie. Et après quelques changements dans la position de la lune, je ne trouve plus en moi-même que fragilité et inconstance... Est-ce possible? En suis-je venu là?... Et cependant, je sais qu'elle est plus belle, plus aimante, plus vertueuse que la plus rare des autres femmes. Tous les attraits, toutes les grâces exquises, elle les a!... Hélas! que te faut-il donc pour t'assouvir, cœur vorace et insatiable?
Il se tut, les prunelles fixes... Un silence voluptueux emplissait le tiède réduit, encore bleu d'un parfum qu'on avait brûlé: au fond, un rideau de brocart d'argent fermait l'entrée de la salle de bain. Tout à coup, un bras jeune, charmant, long et délicat comme le bras d'une déesse du Primatice, passa par la fente du rideau, en même temps qu'une voix s'élevait, la voix rieuse et gaie de Josine:
--Eh bien, Rina, que fais-tu donc? Me donneras-tu ce flacon?
Il tressaillit; le sang lui monta aux joues...
Après le souper, Giano partit avec son cortège de femmes, pour se rendre à Zemenico. La fête y était dans tout son éclat: partout, des étalages en plein vent, des buvettes de raki et d'orgeat, des confiseries éclairées de veilleuses nageant dans l'huile. D'aigres cornemuses résonnaient; des carillons tintaient de tous côtés; on entendait le glapissement des fritures sur les fourneaux. Devant l'auberge du _Soleil bleu_, deux grandes roues de bois à la turque, bariolées de couleurs éclatantes, avec du drap d'argent, des fleurs, du clinquant, des miroirs, des guirlandes, élevaient en l'air, puis faisaient redescendre des Morlaques assises tout à l'entour.
Un peu avant minuit, le sculpteur déjà fort ivre et entouré de filles et de femmes auxquelles il distribuait les sucreries d'un vendeur ambulant, entendit soudain s'élever, à l'autre bout de la place, les éclats de voix de Ianoula. Il y courut. Un homme, en manteau rouge, accablait la jeune fille d'injures grossières, et Giano, du premier coup d'œil, le reconnut. C'était l'aîné de ces neveux d'Ourosch qui vivaient avec leur oncle, dans la montagne.
--J'aimerais mieux danser avec le diable, répétait Ianoula, en pleurant. N'est-ce pas toi, méchant bandit, qui as quitté ta femme, ma cousine, et qui l'as forcée d'aller au couvent?
--Allons, ne pleure pas, ma colombe, dit Giano. Et toi, vaillant Marco, laisse-la, puisqu'elle ne veut pas danser avec toi. On ne peut contraindre les femmes.
Les Morlachs se pressaient autour d'eux, sur le rivage, au milieu des poutres et des étais des grosses barques en construction. Des torches étaient allumées, çà et là; et un baril plein de goudron et qui brûlait au haut d'un mât, projetait sur la foule une grande lumière rougeâtre et mêlée de fumée.
--Va donner tes conseils à qui les demande! répondit Marco. J'agis comme il me plaît, apprends-le!
--Comment! quel païen es-tu? dit le sculpteur. Vas-tu me chercher querelle, le jour même de la Fête-Dieu?
--Je me soucie autant de la Fête-Dieu que de la Fête-Diable! repartit le neveu d'Ourosch. Sache que je te fais la figue, et à tous ceux de Sabioneira.
--Arrière, crapaud venimeux! exclama Giano. Crache ton poison hors de ma vue. Tu veux donc que je te tire du sang?
--Toi, me tirer du sang, allons donc! Va plutôt prier une de ces femmes de te cacher sous sa _modrina_!
--Messer Giano, dit Ianoula...
--Paix, paix! ne crains rien, mon bijou... Et toi, fais pénitence au couvent de la tienne, avant d'aller chercher un autre monde, car, coûte que coûte, en celui-ci, je te crèverai la carcasse.
--Prends plutôt garde, dit Marco, que je ne te foule la tripe, que je ne joue sur ton ventre du tambourin.
--Laisse ton poignard! reprit Giano... Je jure Dieu que, si tu le touches, je te marquerai à la croix... Pardieu! si tu avances d'un pas, on peut aller querir le pope de Sgombro pour ton âme!
--Je te casserai la mâchoire; je pétrirai une tourte de ton corps!
--Moi, je te donnerai tant de coups que tu pendras, les jambes en face du visage, comme une cornemuse vide!
--Bâtard! rufien! valet! faux Morlach!
--Voleur! guetteur de chemins! meurtrier! bandit!
Ils se jetèrent l'un sur l'autre avec leurs stylets, mais les Morlachs les séparèrent, non toutefois sans que Marco eût reçu une estafilade à l'épaule; et le neveu d'Ourosch quitta la fête, en proférant d'horribles menaces. Giano dansa, cria, se démena, avala force vin noir, et, vers deux heures du matin, partit enfin, en compagnie de quelques pêcheurs de Sabioneira-le-Bas. Ils avaient pris, malgré l'heure avancée, par le raccourci du Bras-de-Mer, que l'on traverse dans un bachot. Mais, en arrivant à Torre-Arza, ils eurent beau frapper à la cabane, le passeur ne se montra point. Ils entrèrent; la hutte était vide. La Jagodna coulait au clair de lune; on la voyait sortir, sous une colline, de la caverne ténébreuse, d'où elle se jette à la mer.
--Où est donc Samo? dit un des Morlachs... Bah! sa sœur, la Ianoula, en passant, l'aura emmené avec elle... Nous longerons le golfe, voilà tout!
Giano, quand il se leva, le lendemain, trouva sur sa table deux lettres, apportées là pendant son sommeil. Il les lut, puis, tout en mangeant à la hâte quelques figues sèches, il entassa dans un portemanteau quantité de drogues et d'objets bizarres, dont il consultait la liste à mesure, afin de n'en oublier aucun: de la poix, du camphre, de la ciguë, une tête de mort, un suaire, des cordes, du soufre, du parchemin vierge. Fermant ensuite sa chambre à la clef, il gagna par un escalier dérobé le jardin de la Dogaresse, sur lequel donnaient, de plain-pied, les fenêtres de l'appartement du Grand-Duc. Floris était justement à la vitre, et se renfonça dans la chambre, en voyant arriver le sculpteur. Celui-ci poussa la porte-fenêtre, entra, et se trouva tout d'abord en face de Ianoula.
--Comment! toi ici, mon oiseau, mon poisson mignon... Et que fait donc, chez Son Altesse, la petite Noula, la friande Noula, Noula du bon coin de la cave, la plus jolie Noula de la Dalmatie, Noulinka de Torre-Arza?
--Assez, Giano! dit Tatiana, qui, tout d'un coup, se leva, au fond de la vaste salle de marbre.
--Quoi! Votre Altesse est là! s'écria le sculpteur étonné, car l'aveugle, au dire de tous, vivait plus d'à demi brouillée avec son frère, depuis qu'elle persévérait à refuser les arrérages des deux millions qu'il avait déposés pour elle, à Raguse... Que Votre Grâce me pardonne, si je ne l'ai pas vue tout d'abord!
Mais il entendit, à ce moment, les sanglots redoublés de Ianoula, et, saisi de stupeur, il balbutia:
--Dieu me damne!... Qu'arrive-t-il?
--C'est le seul moyen de sauver sa vie, continua Ianoula, en pleurant. Votre Grâce a vu comme il me presse, dans la lettre qu'il m'a envoyée...
--Le lâche! répliqua Tatiana. Déshonorera-t-il sa sœur? Est-ce là sa ressource pour vivre?
--J'espère, dit Giano, que tout va bien... Quelles nouvelles? quelles nouvelles?
--Allons, tais-toi, répondit Floris... Ah! tu as fait de la belle besogne, avec ton couteau mis au vent!
--S'agit-il de ce Marco? dit Giano... S'il a le malheur de bouger!...
--Si!... reprit Floris. La chose est faite. Il a enlevé cette nuit le frère de Ianoula, le passeur de Torre-Arza, puis, avec son prisonnier, a rejoint sa bande... Et ce matin, il nous envoie dire que Samo est un homme mort, si elle ne vient implorer sa grâce.
--Peste de lui! s'écria le sculpteur. Une fille comme Ianoula sera-t-elle pour un tel coquin?... Ma foi, ma foi, j'aurais mieux fait de le tuer!
Puis, appelant d'un signe le Grand-Duc, qu'il mena au bout de la salle, dans l'embrasure d'une fenêtre:
--Tout cela pourrait bien finir par des coups de fusil, dit Giano. Il y a longtemps que ces chiens de Sgombro et nos amis de Zemenico meurent d'envie d'ouvrir la danse, et Dieu sait si ce rapt de Samo ne va pas leur en fournir le prétexte!... Il est fâcheux que je me voie contraint de demander à Votre Excellence son agrément pour m'en aller.
--Sont-ils donc ennemis? dit Floris.