Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent
Part 16
--Ennemis! repartit le sculpteur. Bah! je ne sais ce que vous nommez ennemis... Mais si jamais ils se rencontrent, sans mettre le poing sur le pli du coude, en haussant et baissant l'avant-bras, qu'une bouchée de fromage m'étrangle!... Il y a des siècles que ça dure... Ennemis! A Zemenico, ils entament leur pain par le côté; ceux de Sgombro, par le milieu du pain. Les femmes de Sgombro, et elles sont jolies, les chiennes! portent leur bouquet de tête à gauche; celles de Zemenico, à droite. Ajoutez qu'à Zemenico, ils sont romains et vrais catholiques, et schismatiques à Sgombro... Si je n'étais venu, je le répète, pour dire adieu à Votre Altesse, j'aurais fait un tour, cet après-midi, du côté de Zemenico.
--Pars donc quand tu voudras, répondit Floris, et bonne chance!... Je ne sais pourtant si tu trouverais un seul ducat à emprunter sur toutes tes richesses futures.
--Votre Excellence ne parlerait pas ainsi, répliqua Giano vivement, si elle connaissait comme moi le prêtre nécromant de Moianka. Ce merveilleux vieillard est profondément versé dans les lettres arabes et hébraïques. Grâce à un livre qu'il a consacré, il est le maître des Esprits, et connaît les trésors, sous la terre. Une nuit, il a rassemblé, dans les ruines de Spalatro, au palais du grand Dioclétien, plus de cinq cents légions de diables. Ils lui ont désigné, à deux brasses près, le gîte d'un immense trésor, caché autrefois par cet empereur; et comme il sait que j'ai l'âme ferme et inébranlable, il m'a associé à lui pour le déterrer, ce que nous exécuterons pas plus tard qu'après-demain, dans la nuit de dimanche à lundi.
--Et une fois riche, que feras-tu? demanda le Grand-Duc, en souriant. Voilà donc la sculpture au diable!
--Bah! dit Giano, vous croyez donc, signore, que je suis de ces ânes qui se frottent le ventre, aussitôt qu'ils ont leur provende!... Je travaillerai bien mieux, au contraire, quand je serai dans l'or jusqu'au cou. Je veux dresser sur l'écueil San-Stefano un Prométhée de soixante pieds de haut, qui tiendra une flamme en sa main, à l'imitation de cet admirable Colosse de Rhodes, dont les anciens ont fait tant de récits. Mais, comme l'arc ne peut toujours être tendu, ni l'esprit toujours occupé, j'entretiendrai, pour prendre mes plaisirs, un sérail des plus belles femmes du monde. Je m'y promènerai nu, au milieu de brouillards de parfums; je vaporiserai des perles et des diamants pour respirer un air plus précieux; je coucherai dans ces énormes coquillages des mers des Indes, sur des matelas de plumes d'oiseaux. J'aurai, au printemps, des maisons de roses; en hiver, des palais de glaçons... Bref, je serai sensuel comme un Turc, magnifique comme un satrape, et impénitent comme un pape.
--Mauvais, mauvais! repartit Floris. Tu copies Néron, Héliogabale, tous les empereurs romains.
--Et vous, signore, que feriez-vous, si vous étiez le rare mortel qui peut ce qu'il veut?
--J'agirais, dit Floris. L'action est tout!
Giano et le Grand-Duc demeurèrent un moment comme perdus dans leurs pensées; puis, ils revinrent au milieu de la salle. Ianoula ne sanglotait plus. Affaissée à terre, le front posé sur les genoux de Tatiana, de grosses larmes s'arrêtaient au coin de ses paupières fermées; et un soupir, un long tressaillement la secouait encore par intervalles, tandis que, d'une main distraite, la princesse lui caressait les cheveux.
--Ils le tueront, maîtresse, ils le tueront! répétait l'enfant, d'une voix plaintive.
L'aveugle répondit doucement:
--Mieux vaut une mort d'un moment qu'un déshonneur aussi long que la vie... O Dieu! ô Dieu! Souhaiter vivre de la honte de sa propre sœur! Mais non, crois-moi, il regrette sa lettre... Ce n'est pas lui, d'ailleurs, qui l'a écrite... Ils l'auront forcé d'y mettre sa croix.
--Si l'on demandait secours à Raguse? proposa Floris, après un silence.
--Ah bien, oui! répliqua le sculpteur. Ourosch se soucie bien de Raguse... Nous ne sommes ici qu'à cinq lieues du Turc. Si on le serre d'un peu près, crac! il fait un saut en Herzégovine, et, une fois là, dépistez-le!
--A cinq lieues du Turc! exclama Floris.
--Sans doute. Est-ce que Zaton di Doli ne touche pas l'enclave turque de Stolatz? Et c'est là que se réunissent tous les Bocchesi, les Krivosciens, la canaille du Montenegro... Une assemblée de ces gens-là, signore, c'est comme si l'on se trouvait transporté au milieu du Zodiaque. L'un a la mine du Lion, l'autre celle du Scorpion, le troisième du Cancer... Jolie Ianoula, il faut prendre patience. C'était un bon garçon que ton frère, mais il avait le _mal'occhio_, chacun sait ça, et l'ascendant de sa misérable étoile t'entraînera dans son malheur, si tu tentes de lui porter secours.
En dépit des exhortations, et quoique veillée avec soin par ses compagnes et par la princesse, Ianoula parvint, le lendemain même, à se dérober d'elles toutes, et s'échappa de Sabioneira. On voulut espérer, d'abord, qu'elle s'était rendue chez son oncle, le curé de Zemenico; mais des paysans d'Imotica, informés qu'on la cherchait partout, rapportèrent qu'ils l'avaient rencontrée aux environs du campement d'Ourosch. D'autres encore prétendaient l'avoir vue, mais chacun à des endroits différents, et fort éloignés les uns des autres. La journée entière se passa en doutes et en inquiétudes.
Le lundi de bon matin, comme Floris se mettait en selle, auprès du bassin d'Encelade, ser Damiano, le chef des jardiniers, se présentant soudain, lui cria, effaré, que des Morlachs demandaient Son Altesse, et Mgr Colloredo, l'archevêque de Raguse, qu'ils croyaient déjà arrivé. Tout le pays était en rumeur, ajouta-t-il. Les uns disaient que l'on venait de retrouver dans les gorges de la Spiaggia la tête de Ianoula assassinée; d'autres, que c'était Samo lui-même, et que ceux de Zemenico allaient jurer le «serment du sang»... Moins d'une demi-heure après, Floris arrivait, ventre à terre, à l'immense chaos de rochers qu'on nomme le Cirque de Spiaggia.
Un grand tumulte et une foule l'emplissaient, comme une eau qui bout. Au milieu de ces roches géantes, que l'on croirait entre-choquées par quelque tremblement de terre, et dont la hideuse beauté est célèbre en Dalmatie, deux à trois cents Morlachs s'agitaient, lançant des cris de haine et de vengeance, et des menaces furibondes. Le soleil, entre deux nuées, faisait étinceler les longs fusils, les pistolets, les pommeaux des kandjars. Çà et là, des femmes haranguaient, d'autres chantaient des mélopées funèbres. On s'appelait, on vociférait. Quelques-uns aiguisaient des poignards ou brandissaient des yatagans. Une acclamation redoublée salua Floris, quand il parut; puis, ce fut un seul cri frénétique:
--_Karva tajstvo!_ le serment du sang!
Soudain, ils se turent, les yeux béants, et tous retenaient leur haleine. L'oncle de Ianoula, messer Geri-Spina, en chasuble noire, à croix d'argent, venait d'apparaître, à l'entrée du cirque. Les hommes ôtèrent leurs toques rouges; les femmes tombèrent à genoux. Un silence de mort emplissait la vaste enceinte. Parfois, un sanglot étouffé s'exhalait, et le vieillard à face d'aigle dardait alors, au travers de la foule, une prunelle étincelante. Le plus vieux Morlach de Zemenico vint d'un pas lent à sa rencontre.
--Quel malheur est donc arrivé? dit le prêtre. Où est le blessé pour qui vous m'avez fait chercher?
--Il n'a plus besoin de ton aide, répondit le Morlach... Kosto Samovitch, nous t'avons appelé pour que tu nous dises la messe du sang, contre Sgombro et ses chiens d'hérétiques.
--Allons! toujours des rixes, des batailles, répliqua messer Geri-Spina... Vieux Tassilo, n'excite pas ces hommes. Le bora est assez violent, le flot assez troublé de lui-même.
--Il le faut pourtant, dit le vieillard. Tant que nous ne serons pas vengés, qui d'entre nous voudrait dormir la nuit, ou couper sa barbe, ou toucher aux viandes, ou lever les yeux de terre?
Messer Geri-Spina reprit:
--Mais le sang appelle le sang, l'oubliez-vous? En ce moment, mes frères, on nous doit. Plus tard, nous aurions à donner.
--Nous donnerons ce qu'il faudra, repartit le vieillard. Kosto, tu es un vrai Morlach; tu es né à Zemenico: tu sais ce que commande la vengeance.
--Regardez ma poitrine! dit le prêtre. Voyez, mes frères. Là-dessus est Jésus-Christ, qui nous enseigne à pardonner.
--Jésus pardonne aux bons, mais il foudroie les méchants, reprit l'homme. N'y aura-t-il pas, au dernier Jour, ceux de sa droite et ceux de sa gauche?... Aide-nous à prêter ce serment!
--Le tribunal suprême et l'Empereur ont défendu qu'on le prêtât, répliqua messer Geri-Spina.
--Comment serait-ce possible? fit le vieillard. Ne disait-on pas chez les Morlachs, plus de mille ans avant qu'il y eût des juges et des empereurs: _Qui ne se venge pas, ne se sanctifie pas....._ Laisse-nous prêter ce serment. Ne nous refuse pas cette messe!
--Je n'ai pas d'hostie, dit le prêtre.
--Tu prendras de la terre, d'où vient le pain.
--Je n'ai pas de vin pour le calice.
--Tu prendras du sang, en place de vin.
--Je n'ai pas les saintes reliques nécessaires pour consacrer l'autel.
--Tu prendras les os de la martyre, oui, de la vierge assassinée.
--Ah! vous m'avez trompé! exclama le prêtre. Ce n'est donc pas pour un mourant que vous m'avez envoyé chercher?
--C'est pour une morte, reprit le vieillard. Kosto Samovitch, regarde là-haut qui tu connaîtras, et dis-le-nous sincèrement, car le sang défigure ce visage, et nous pourrions y avoir été trompés.
Alors, messer Geri-Spina, en pâlissant, leva les yeux, et les femmes et les Morlachs firent silence. Tous les regards se fixèrent à la fois sur un rocher aigu, qui portait à sa cime une tête pâle et affreuse. C'était celle de Ianoula, bleuie, meurtrie, les paupières entrecloses, et déchevelée par la bise. Une traînée de sang noirâtre avait coulé jusqu'au bas du rocher. Les sanglots des femmes éclatèrent; on n'entendit, pendant quelques instants, qu'un pleur profond et universel, tandis qu'en défaillant, le vieux prêtre tombait assis sur une pierre.
Mais il se releva, et d'un pas chancelant, monta jusqu'au haut du tertre de roches. Là, en s'arrêtant, il leva les bras, et prit la tête de Ianoula dans ses mains; puis, quand il l'eut considérée, il tomba assis de nouveau, et ramena sur son visage, sans parler, un large pan de son vêtement noir.
--Ah! ah! dit-il, après un long silence... Lève ton front de terre, malheureux! Dresse le cou! Supporte la calamité, puisque tu ne peux plus en douter!... O Ianoula, cœur de ton oncle, quel spectacle lui réservais-tu! O chère bouche! ô joues livides, hélas! ô menton meurtri qu'on n'a pas lié avec un ruban! Seul ton front a été respecté, par la vertu du saint baptême... O chère! ô fille bien-aimée!... Hélas! hélas! Un si grand malheur! Non! je ne puis encore y croire... Nous t'avions cependant prémunie contre l'infâme trahison, mais tu chérissais trop tes parents. Du moment que Samo disparut, ce fut comme si l'on t'avait rempli la poitrine de charbons ardents; le poison te coulait de la bouche. La paix pour toi, ma fille aimée, n'a commencé que d'hier... O belle de visage et plus belle d'âme! Hélas! ce n'était pas ton deuil, mais tes noces, que je pensais célébrer, un jour... O destinée hâtive et funeste! O fille, ô fille! hélas! je me meurs: je n'ai plus de bonheur à vivre. Tu me trompais, quand tu disais que tu voulais vivre à mes côtés, et prenant soin de ma vieillesse, me fermer les yeux, au jour du Seigneur. Et ce n'est pas toi, c'est moi, vieil homme, privé d'enfants, misérable, seul, qui dois ensevelir ta tête, sans même savoir où gît ton corps!... Malheureux! que me faut-il faire? Rentrer dans ma demeure? Je n'y trouverai que la solitude, la désespérance, le chagrin... Aller prier auprès des morts? Mais ta mère me reprochera à moi, son frère, de ne t'avoir pas mieux protégée... Ah! pourquoi l'avez-vous tuée? Que vous avait-elle fait, maudits? Achevez! tuez-moi aussi! frappez-moi! précipitez-moi! prenez ma vie! mangez ma chair!... C'est ainsi qu'Ourosch paye l'argent que mon oncle lui donnait jadis, quand il l'envoyait étudier au séminaire de Raguse... Oh! comme il recevait l'hostie sainte, comme il baissait les yeux modestement, vous rappelez-vous? Mais qui eût mis l'oreille à sa poitrine, y eût entendu rugir le diable... Il méditait déjà de retourner à son schisme, l'hypocrite, l'excommunié, le chien ronge-Dieu qu'il était!
Il se laissa retomber par terre, tout frémissant de colère et de deuil, en même temps qu'un sanglot confus s'échappait de la multitude. Le vieux Tassilo avait bondi sur une roche:
--Oui, pleurez, pleurez tous! s'écria-t-il. Un tel spectacle ferait crier les pierres et larmoyer les anges du ciel... Mais eux, nos ennemis, peuvent rire, car ils nous ont pris l'honneur... La perle de nos filles est morte! Ourosch et Marco nous l'ont tuée... Mais non, non! C'est Sgombro qui a commis le meurtre, puisqu'il soutient, puisqu'il nourrit, puisqu'il protège les meurtriers, et qu'il sert de chenil à ces chiens!... Sgombro, tu ressembles au thon, avalant un hameçon pour sa perte, dans un appât de chair pourrie... L'odeur du sang te rit à présent, mais elle te fera pleurer... Tu as léché le fil d'un rasoir; tu as touché à tes propres yeux avec la pointe d'un kandjar; tu as porté de la braise enflammée dans le pan de ton vêtement... Zemenico n'endurera pas l'outrage que tu lui as fait, ainsi qu'un buffle n'endure pas qu'on le tire par la crinière, ni un bélier qu'on le frappe à la corne!
--Oui, maudits, Dieu vous punira! murmura messer Geri-Spina.
Alors, sur un signe du prêtre, la jeune sœur de Ianoula, Daria, monta près de lui, portant du pain, du vin et quelques vases, fournis par les femmes des Morlachs; et prenant pour autel la roche même où posait la tête coupée, le vieux prêtre, servi par l'enfant, commença de célébrer la messe.
Dans l'immense cirque de pierre, sous le ciel tout couvert de nuées, les Morlachs, à genoux, restaient immobiles. L'âpre et grise lumière d'acier que se renvoyaient les murs de roc d'une effroyable hauteur, découpait les reliefs hérissés, les pitons, les crêtes, les scies, les monolithes et les blocs dénudés, qui font de ce lieu solitaire le plus sauvage et le plus affreux des montagnes. Une aigre bise sifflait; quelques touffes de lentisques frissonnaient; on apercevait, très haut dans le ciel, deux vautours qui planaient, les ailes ouvertes. Des grondements, des bruits étranges s'élevaient du fond des gouffres, car ces régions, plus trouées que l'éponge, fourmillent de puits, de rivières et de torrents souterrains. Cependant, le Grand-Duc, seul, par honneur, au premier rang, inclinait son front en rêvant; et le vieux prêtre, au haut du monticule, murmurait les syllabes latines, impassiblement.
Ses deux mains étaient tachées de sang, pour avoir manié cette tête. Il les tendit, comme le prescrit le rituel, sous l'eau que lui versait l'enfant, puis avec ses doigts purifiés, consacra le pain et le vin.
Les Morlachs agenouillés se levèrent. Le moment était venu de prononcer le «serment du sang».
Alors, tourné vers ce peuple immobile, lentement, d'une voix haute et solennelle, le prêtre dit, en levant l'hostie au-dessus du vin consacré:
--Par ce pain bénit, qui représente le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ...
Et tous répétèrent:
--Par ce pain bénit, qui représente le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ...
--Par ce vin, qui représente son sang...
--Par ce vin, qui représente son sang...
--Par le sang que souvent nous avons versé de nos veines contre les hommes de Sgombro, et qui doit s'ajouter à celui de cette vierge assassinée, maintenant enlevée martyre au ciel, et qui nous prie d'être ses vengeurs...
--... Et qui doit s'ajouter à celui de cette vierge assassinée, maintenant enlevée martyre au ciel, et qui nous prie d'être ses vengeurs...
--Nous tous, les Morlachs habitants de Zemenico da Mare, faisons le serment irrévocable...
--... Irrévocable... irrévocable...
--De ne point donner de paix à notre âme, ni de repos à notre corps...
--... Ni de repos à notre corps...
--Jusqu'à ce que nous ayons fait la juste vengeance du sang versé...
--... Du sang versé...
--Jusqu'à ce que nos ennemis aient payé nos larmes et notre deuil!
Alors, messer Geri-Spina s'arrêtant:
--A combien de têtes, demanda-t-il, fixez-vous la rançon du meurtre?
--Dix têtes, dix têtes! crièrent les Morlachs.
--Qu'il en soit donc ainsi! reprit-il.
Ensuite, il termina sa messe.
Les nouvelles de cette scène et des premiers meurtres qui la suivirent, volèrent avec une incroyable rapidité, jusqu'au fond de la Dalmatie. Tout fut rempli, incontinent, des noms d'Ourosch et de Zemenico; et le voyage du Grand-Duc, qui partit vers la fin de juin, pour visiter, à Spalatro, les ruines du palais de Dioclétien, avec Josine et l'abbé Lancelot, renouvela les conjectures et les rumeurs. Quoiqu'il y ait douze milles d'Autriche, de la presqu'île à Spalatro, des relais bien disposés y firent arriver Josine et Floris en un jour, à la tombée du crépuscule. A peine eurent-ils mis pied à terre, que les notables de l'endroit s'empressèrent autour d'eux: mais les ruines étaient si désolées, la mer si morne, le vent soufflait si plaintivement, dans le ciel gris, que la princesse consternée, et comme toute prête à pleurer, dit qu'elle voulait repartir, pour s'en aller à Sebenico, qui est la ville la plus voisine. On leur fournit quelques Morlachs à cheval, avec des torches, et d'autres qui les précédèrent, de manière qu'en arrivant vers onze heures à l'hôtellerie, ils n'eurent qu'à se mettre à table.
Bien qu'Isabelle incommodée ne pût les y rejoindre, Josine et le grand-duc Floris passèrent un mois entier à Sebenico. La ville est collée à de hautes montagnes, qu'on nomme les Monti-Tartari. Bâtie sur un penchant fort roide, elle étonne par ses perspectives et par un air d'antiquité. Ce ne sont que ruelles, escaliers, couloirs de maisons étroits et tortus, impasses, fenêtres grillées, partout des guenilles multicolores, et les portes bardées de ferrures, avec des heurtoirs ciselés. Plusieurs dames, dès les premiers jours, vinrent complimenter la princesse, et il s'en présenta d'autres, jusqu'à son départ. Elles arrivaient, après la sieste, par espèces de sociétés de trois ou quatre, et demeuraient des heures sur leur chaise, Josine fournissant à la conversation. Cependant, on leur apportait des sorbets, des fruits, de la neige, des eaux glacées, du marasquin, de la mousse de sucre. La nuit, après ces chaudes journées, le port était assez fréquenté sur le quai, ou plus loin, entre quelques fontaines, le long du lac de Scardona; et Floris et la princesse soupaient en rentrant, vers une heure.
Des lettres annonçant l'arrivée prochaine de l'archevêque de Raguse, les firent rentrer à Sabioneira.
C'était le mercredi suivant qu'on attendait Mgr Colloredo, avec Giano qu'il ramenait. Toutefois, divers incidents ayant retardé son voyage, Sa Grandeur n'arriva dans la presqu'île que le 1er août, sur le soir. La plupart des habitants du palais se portèrent à sa rencontre, jusqu'assez près de Giunta di Doli. L'archevêque avait avec lui son neveu, le jeune comte Archibald, que depuis plus d'un an déjà il tenait dans sa maison, menait partout où il allait, et veillait comme son propre fils. Sa Grandeur le présenta aux princesses, que le sculpteur aussi vint saluer, avec une mine quelque peu piteuse; puis, l'on remonta en carrosse, non toutefois sans que le grand-duc Floris eût poliment cédé sa place avec les dames, à l'archevêque.
--Que cet Archibald a l'air sot! grommela-t-il, en remontant dans le petit soufflet, où Giano déjà l'attendait... Ah! tiens, te voilà, maître fou!... Nous avons passé, il y a huit jours, à Moianka, Giano... Si tu ne t'étais pas brouillé avec le curé nécromant, nous t'aurions ramené, toi et ton trésor.
--Ah! dit Giano, que Votre Altesse ne parle pas de ça, si elle m'aime!
--Bien, bien!... Mais, dis-moi, tu connais, puisque tu arrives de Raguse, cet Archibald qui a l'air si sot... Pourquoi diable nous l'amène-t-on?
--Pourquoi? répliqua le sculpteur. Bah! qu'un coup de _prosecco_ m'étrangle, si ce radis fourchu, cette mandragore, cette botte de paille habillée, cette peau de singe pleine d'étoupe, ne vient à Sabioneira pour y faire la cour à Josine!
--A Josine! Allons, perds-tu l'esprit?
--Eh bien, quoi! Monseigneur, de plus jeunes qu'elle n'ont-elles pas déjà prononcé le _oui_? Vous pouvez m'en croire, signor mio! Dans son grand coffre à sacrements, le bonhomme Colloredo a pris aussi celui de mariage. On ne sait que faire de ce long flandrin, et on voudrait l'établir, c'est certain....
Deux heures après, arriva de Raguse messer Zeroli, conseiller de cour, _ad latus_ pour les affaires civiles du gouverneur de Dalmatie, et qui venait seconder l'archevêque dans ses efforts de pacification entre Sgombro et Zemenico. Son aspect surprenait tout d'abord. Avec des jambes quelque peu torses, il était maigre et singulièrement petit, et si vif que tous ses mouvements tenaient de la marionnette. Cette figure bizarre ne l'empêchait pas de se mettre en avant dans les compagnies, et d'attaquer de galanterie les dames, pour lesquelles il se croyait de grands talents. Mgr Colloredo le mena chez Leurs Altesses, qui le retinrent à loger au palais.
Jamais Josine ne parut avec tant de brillant qu'en ces jours-là. Sa gaieté, son esprit, ses grâces la rendirent comme la divinité de Sabioneira. Jusqu'à ses regards étaient comptés; et ses paroles, adressées au petit messer Zeroli, lui imprimaient un air de ravissement. Floris ne bougeait d'avec d'elle, tout occupé de l'amuser, de la faire valoir, de rechercher son goût et son approbation. Les troubles de la grossesse d'Isabelle, qui la confinaient dans sa chambre, avec Tatiana pour compagne, achevaient de faire de Josine l'unique reine des plaisirs. Son appartement devint donc le centre des divertissements. C'était où se rendaient chaque jour les hôtes et les commensaux, où se donnaient les collations, les jeux, les après-soupers, les musiques. Bientôt même, la _Casa d'Oro_ se trouvant quelque peu exiguë, Josine prit, pour recevoir, au palais même, le grand Salon des tableaux anciens, fort poudreux et abandonné, mais que l'on accommoda bien vite.
Une après-midi, que Giano vint de bonne heure chez la princesse, il la trouva qui s'amusait à peindre, ainsi qu'elle faisait quelquefois. Assise devant son vélin, en grand habit, elle était environnée de théorbes, de basses de viole, d'in-quarto aux feuillets ouverts et jetés sur les dalles de marbre, de roses, de hanaps de vermeil, de citrons pelés en spirale, jusqu'à d'énormes coquillages, dont il semblait qu'elle eût voulu arranger une nature morte. Un Silène de marbre grec ricanait, du haut d'un scabellon; et, vis-à-vis de la princesse, un petit singe talapoin, à longue queue, s'agitait sur un perchoir de vernis rouge, où le retenait une chaînette d'argent.
--C'est toi, caballero Giano? fit Josine, en se retournant. Eh bien! m'apportes-tu enfin la copie de ce portrait d'après Vinci, qui est tout le mien, prétends-tu?
--Par ma foi! ce sera demain, sans faute, repartit Giano.
--Bah! pas plus demain qu'aujourd'hui. Le soir, quand vous avez soupé, signor nécromant, vous promettez tout... Le matin, vous oubliez tout... Que ne soupez-vous le matin!...
Elle continuait de peindre, tout en souriant. Le sculpteur, derrière elle, reprit:
--Trop roux, divine, un peu trop roux! Cligne les yeux... Carlo est couleur de musc verdâtre... Il n'y a qu'à rompre ta terre d'ombre d'un peu plus de vert de vessie... Tiens, comme cela!
--Ah! ah! dit Josine en riant, tu parles tout à fait comme Mlle Chéron, qui m'enseignait jadis ce bel art: _Pour faire un ciel de tonnerre, il faut, dans la nuée pluvieuse, du blanc, de l'outremer, de la laque et de l'encre de Chine mêlés ensemble; à l'endroit où s'ouvre la nuée, du vermillon et un peu d'ocre jaune; et dans le coup, un peu plus de vermillon!_
Tous deux éclatèrent de rire. La petite princesse reprit: