Les oiseaux s'envolent et les fleurs tombent
Part 14
--Une sœur toujours si aimante, tellement d'accord avec moi, que nous n'avions qu'un cœur, pour ainsi dire... Se démentir ainsi en un moment, jeter à bas mes espérances et les siennes! Qui pourrait expliquer ce revirement, sans l'emploi de moyens équivoques?... J'affirme donc qu'on l'a trompée, qu'on a usé de dol ou de contrainte, en lui présentant cet acte à signer: bref, que la donation est nulle, comme entachée de violence.
--Parlez, Tatiana, reprit le grand-duc Fédor. Dites à ce noble auditoire ce qui s'est passé entre nous...
--Je supplie Votre Altesse de m'en dispenser, répondit l'aveugle.
--Il le faut cependant, ma chère fille... Parlez! disculpez votre père!
Alors Tatiana se leva, s'avança droit devant elle, d'un pas ferme, et se jetant aux pieds du Grand-Duc:
--Hélas! dit-elle, je savais, Monseigneur, que j'allais me trouver engagée, malgré moi, au milieu de votre querelle. Voilà pourquoi je vous demandais le congé de me retirer. En effet, il ne convient pas à une sœur de blâmer son frère, à une fille de juger celui dont elle se glorifie d'être née. Je parlerai néanmoins, puisqu'il le faut, et je surmonterai ma honte. J'affirme donc ici, publiquement, que j'ai agi d'une âme libre et sans contrainte, et plût à Dieu que j'eusse pu témoigner ma tendresse à mon père par un sacrifice réel, et non par le don d'une chose aussi vile qu'est l'argent; de plus, inutile pour moi. Car, seule et aveugle, hélas! que ferais-je de la richesse? Cette fortune m'embarrasse: elle est comme une chaîne d'or splendide, que je traîne partout après moi! Je vous conjure donc de nouveau, mon père, bien loin que vous me rendiez des comptes, d'accepter ici, devant tous, la remise que je vous fais des biens que m'a laissés ma mère, pour en disposer comme il vous plaira.
--Dieu vous garde, ma chère fille! répondit le Grand-Duc; votre affection nous console du mauvais vouloir que l'on nous témoigne.
--Permettez seulement, Monseigneur, reprit l'aveugle, que je parle un moment à mon frère...
--Non, non, inutile! répliqua Floris... Qu'on ne s'occupe plus de moi! Je signerai, je signerai!
Pour la troisième fois, le grand-duc Fédor se leva:
--Que ce jour, dit-il, soit, dans l'avenir, célébré comme un jour de fête, puisqu'il ramène la concorde parmi nous, et qu'il décharge mes épaules du fardeau accablant que je portais... Si, à mon insu, mes enfants, il m'est arrivé, par trop peu de soin, de léser les intérêts de l'un d'entre vous, je réclame de lui un affectueux pardon. C'est pour moi un plomb sur le cœur, une intolérable angoisse, que d'endurer une inimitié... Et maintenant, pour sceller cette paix, ainsi que pour laver notre âme des soucis et des colères terrestres, nous voulons distribuer ici même, aux serviteurs des deux églises, des marques de notre pieuse libéralité... Holà! qu'on me donne la carte, avec le modèle en relief.
Deux pages entrèrent aussitôt, l'un chargé de rouleaux et de plans; et le second portait la représentation en étain de la chapelle sépulcrale, à coupoles dorées, que le Grand-Duc se faisait bâtir, dans les gorges de la Jagodna. Il la déposa devant Son Altesse, sur un tabouret.
--Approchez, pappas Nicanor, reprit le Grand-Duc, et vous aussi, révérende Mère supérieure... Vous regardez ceci, très digne pope... Ce n'est rien qu'un hochet, un joujou de vieillard, façonné par le potier d'étain, l'image du dernier palais qu'habitera le grand-duc Fédor, quand il plaira au Roi des rois de le rappeler de cette vie temporaire, en l'éternité... Ce jour venu, on portera dans la chapelle, en même temps que ma dépouille, celle de la grande-duchesse Maria-Pia, actuellement à Sainte-Justine, et l'on célébrera l'office orthodoxe pour moi, puis l'office romain pour elle. Nous prenons tous ceux qui sont ici à témoin de notre vœu suprême... Et comme marque de nos volontés, nous donnons au pope de Sgombro, pour rester à jamais attaché à son église, tout le territoire de l'ouest, que vous voyez, là, sur la carte, jusqu'à la Jagodna. Et nous ne doutons pas que notre fils, le grand-duc Floris, avec qui nous possédons maintenant Sabioneira par moitié, ne fasse aussi donation du pays de l'est, qui lui appartient, au couvent de Sant'Orsola. Ainsi la chapelle Saint-Théodore ne sera plus environnée que des possessions des deux églises, de même qu'elle servira aux deux cultes.
--Vous ne doutez pas, dit Floris. Hum!... Mais bon! prenez cela aussi. Mon noble père le souhaite: ainsi, je ne dois pas refuser... Bien! bien! C'est un couvent que ma mère protégeait... je signerai, je signerai!
--Mon fils, repartit le grand-duc Fédor, je ne prétends pas vous contraindre.
--Vous ne me contraignez pas, gracieux seigneur. Personne ne peut me contraindre. Oh! je suis le plus libre des fils!... Et pourtant, ne me croyez pas votre dupe... Je vois fort bien,--oui, je verrais aussi un clocher d'église, en plein midi,--que vous donnez au pope des rochers, des ravines, des lits de torrents, et que vous levez sur ma part, à moi, une bande de terre grasse... Ha, ha, ha! C'est un bon tour, Monseigneur... Toutefois, aisé à déjouer... Mais rassurez-vous... J'ai donné, j'ai donné.
Le grand-duc Fédor répliqua:
--Vous paraissez troublé, monsieur, et si nous demeurions plus longtemps, peut-être perdriez-vous de nouveau, le respect qui nous est dû. En conséquence, nous suspendons la séance, et nous retirons quelque temps, pour laisser à votre sang agité le loisir de se calmer... Isabelle et vous, José-Maria, veuillez nous suivre, ainsi que le pappas Nicanor et madame la Supérieure du couvent de Sant'Orsola.
Deux serviteurs tirèrent, au devant de l'estrade, l'ample courtine de toile d'or qui traversait la salle, sur une longue barre d'argent; et les assistants, quittant leur place, se répandirent dans l'appartement. Déjà, quatre ou cinq pages en arrosaient les dalles, avec des aiguières pleines d'eau de rose, tandis que des enfants, dans l'antichambre, présentaient à qui en voulait, des sorbets de limon, de violette, de marasquin, ou de l'eau de neige, que l'on parfumait de petits pains de sucre ambré. Toute la foule s'y porta en un moment: on entendait un brouhaha de paroles, des chocs de verres, des exclamations.
L'aveugle trouva son frère à l'écart, sous le rideau d'une fenêtre; le baron Mamula l'exhortait. Tous trois, d'abord, restèrent sans parler.
--Oh! dit enfin Floris, Tatiana, pourquoi avez-vous fait cela?
--Quoi! dit-elle, auriez-vous souffert que notre maison s'enrichît aux dépens d'Isabelle?
--Toujours des mots, des mots! s'écria-t-il. Est-ce qu'en somme, tout n'est pas commun entre elle et moi? A qui faisais-je tort qu'à moi-même? Et pour je ne sais quels scrupules, vous me faites perdre le fruit de longs mois de patience et de peines! Vous vous tournez à l'improviste contre moi. Vous prenez le parti de mon père.
--Je n'ai pris le parti de personne, répliqua-t-elle. Je ne me mêle pas de vos discords... J'ai cédé mes biens au grand-duc Fédor, afin qu'il pût restituer ce qu'il avait emprunté. J'ai voulu qu'il fît son devoir, comme vous le vôtre, Floris... Que ce soit moi, femme et aveugle, qui remette l'ordre dans notre maison, c'est une fatalité, Monseigneur... Vous auriez dû m'épargner vos reproches, car qui se plaint que j'ai agi avec trop de délicatesse, ferait penser qu'il en manque lui-même.
--Moi! manquer de délicatesse! exclama-t-il... Tatiana!... Est-ce possible!... Que savez-vous, d'ailleurs, de mes desseins? Qui vous dit que je ne voulais pas rembourser, moi-même, la Grande-Duchesse?...
--Et de quel droit, repartit l'aveugle, auriez-vous contraint notre père? Vous lui faisiez vos conditions: Donnant, donnant! Signez ceci, je signerai cela... Que je meure! oui, que je meure, le jour où de si vils marchandages s'établiraient dans la maison du grand-duc Fédor de Russie!... Notre père a tout droit sur nous. Voilà ce qu'il faut que vous sachiez, Monseigneur. Rappelez-vous notre grand ancêtre, le glorieux Pierre Ier... Quand il a eu besoin de la vie de son fils, il l'a prise: et nous, nous prétendrions traiter, d'égal à égal, avec notre père!
--Quoi! se peut-il que vous ne voyiez pas ses mensonges et son hypocrisie?
--Il est notre père, dit l'aveugle, et notre père respecté.
--Père respecté! s'écria Floris.
--Père respecté... oui, mon frère... Père respecté de Tatiana... Et plus vous l'outragez devant moi, plus je voudrais pouvoir lui témoigner de respect.
--Tatiana, dit-il, ne me poussez pas à bout!... Vous savez bien que vous avez mal agi. Vous le savez si bien qu'en tout ceci, vous vous êtes cachée de moi, sans oser me dire rien en face.
--J'ai voulu éviter, répondit-elle, non vos reproches, mais vos prières. Quant à l'action que j'ai faite, elle est bonne et juste, vous le savez.
--Allons, plus un mot! c'est assez!
--Comment, assez! reprit Tatiana. Que voulez-vous dire, mon frère? Suis-je un enfant qui s'épouvante, parce que l'on grossit la voix? Vais-je vous donner raison, quand vous avez tort?
--Ah! par le ciel, ne me harcelez pas! Taisez-vous!
--Je ne me tairai pas, dit-elle; votre colère ne m'effraye point... Allez quereller votre Sander, froncez le sourcil contre lui, et lâchez quelques malédictions! Est-ce à moi de m'en mettre en peine?... N'ai-je pas le droit de parler haut? Ne suis-je pas le sang du Grand-Duc, comme vous?... Sur ma foi! vous supporterez tout ce que j'ai à vous dire, mon frère, car, de ce jour, je ne me contraindrai plus, comme je l'ai fait jusqu'à présent. Je vous dirai librement mon avis sur toutes vos actions, sachez-le!
--O Dieu! ô Dieu! exclama Floris. Mais c'est ma faute... Pourquoi vous ai-je fait part de ma résolution? Stupide que j'étais! quel besoin avais-je de vos conseils?
--Ils auraient pu vous épargner, répliqua-t-elle, une action indigne de vous.
--Vous suspectez mon honneur, dit Floris, vous m'accusez de n'avoir pas d'honnêteté... Prouvez-le, donnez vos raisons!... Si j'ai voulu... Mais à quoi bon me justifier? Ma sœur refuse de me croire, ma sœur se ligue avec mes ennemis!
--Je n'ai pas dit cela! s'écria l'aveugle. J'ai dit: délicatesse, et non pas honnêteté. Je n'ai jamais pensé, Floris, que vous manquez d'honnêteté.
--N'est-ce pas vous, ma sœur, qui m'avez poussé à réclamer ce qui m'est dû? Et quand je suis sur le point d'y atteindre, par un vain scrupule de femme...
--Doucement, Monseigneur, dit Mamula.
--Non, non, laissez-le parler, baron... Eh bien, mon frère, vous vous taisez? Oui, je n'ai pu souffrir, je l'avoue, que l'aîné de notre maison arrachât un bienfait à son père: j'ai voulu qu'il ne le tînt que de ses bontés. J'ai donc imploré le Grand-Duc. Je l'ai supplié en votre faveur; je lui ai demandé cette lettre au Tsar, par tous les plus touchants motifs qui pouvaient le porter à l'écrire.
--Et le Grand-Duc s'est détourné en ricanant? dit Floris.
--Non, répondit-elle, j'ai sa promesse. Aussitôt que vous aurez signé, approchez-vous de notre père, et priez-le d'intervenir pour vous auprès de l'Empereur. Il n'a voulu, je le jurerais, qu'éprouver un peu votre patience.
--Eh bien, soit! dit Floris, après un silence... Oui, je veux aller jusqu'au bout. Oh! je m'avilis, mais que m'importe!... Le pire serait les regrets, les doutes cuisants que j'aurais plus tard... Qu'il me refuse! J'aurai fait, du moins, tout ce qu'il m'était possible de faire.
La nuit tombait. On alluma des lampadaires, de place en place. Les pages couraient, s'appelaient, portant des feux au bout de longs bâtons, dans des cylindres d'étain à jour... Un serviteur passa, qui menait en laisse deux lévriers blancs de Sibérie. Puis, le rideau de toile d'or s'écarta, des flambeaux brillèrent au fond de la salle, et le grand-duc Fédor reparut, suivi de ceux qu'il avait emmenés.
--Merci, dit-il, chère Isabelle, notre santé est bonne, il est vrai... Eh bien, monsieur, avez-vous réfléchi?
--Je ferai ce que désire Votre Altesse.
Alors Floris, s'avançant vivement, prit la plume que lui présentait le docteur Ulm, et il signa. Isabelle signa ensuite; après elle, l'archevêque de Myre et l'aveugle Tatiana. Et, toutes choses terminées, au milieu du redoublement du tumulte et des conversations, Floris vint à son père.
--Monseigneur, je réclame, dit-il, l'exécution de la promesse que vous avez faite à ma sœur. Je vous prie donc respectueusement de signer une lettre au Tsar, demandant une charge pour moi.
--Bon docteur, dit le grand-duc Fédor, sans paraître avoir entendu, vous veillerez à ce que, dès demain, on fasse enregistrer ces actes au tribunal suprême de Raguse.
--Mon père... dit Floris.
Le Grand-Duc marmotta, avec cet air à demi fou qu'il avait par moments:
--Oui, tout va bien ainsi!... Mes os eussent gelé en Russie, à Biélo ou à Pétersbourg.
--Que répond Votre Altesse à ma requête? poursuivit Floris.
--Docteur, votre bras; je suis las... Ah! la mort se fait précéder longtemps d'avance, par les femmes vêtues de gris... N'importe! Tel qui me voudrait dans le cercueil pourrait bien attendre longtemps encore.
--Mon père, vous aviez promis d'écrire au Tsar...
--D'écrire au Tsar... Que dites-vous, monsieur?... Je ne suis pas en train d'écrire.
--Il ne s'agit que de signer, Monseigneur. Puis-je compter que vous le ferez?
--Bah! nous avons signé toute l'après-midi... L'heure est passée... l'heure est passée!
Floris sortit le dernier de la salle. Il cheminait, le front baissé, entre Isabelle et Tatiana. Deux pages, qui portaient des flambeaux, les précédaient en silence, tandis que l'on tirait derrière eux les barres et les verrous de l'entrée. Ils franchirent le portail de la cour, éclairé de pots de suif fumeux: dans l'avenue, des serviteurs persans jouaient à jeter en l'air des masses de fer; d'autres se tenaient, avec des torches, aux abords de l'escalier d'eau. Un lourd brouillard couvrait l'étang; les fanaux des barques y faisaient, çà et là, des taches rougeâtres.
Tous trois montèrent dans une gondole, qui s'éloigna de l'île aussitôt.
--Eh bien! dit Floris, êtes-vous contente?... J'ai suivi vos conseils, Tatiana... Que faut-il que je fasse à présent? Faut-il que je lui dise merci? Je le remercierai... Faut-il que je cède au digne pope Sabioneira tout entier? Je le céderai... Faut-il que je perde mon nom de grand-duc? Soit! j'y consens, qu'on me l'ôte!... Que je redevienne Floris, le neveu supposé du vieux Jacob Van Oost, l'obscur, le misérable Floris!... Alors, du moins, je serais libre, personne ne me mépriserait, et je pourrais m'estimer moi-même.
--Libre! répéta Tatiana.
--Oui, libre! s'écria Floris... Sabioneira est une prison, puisque l'on m'empêche d'en sortir... Oh! j'étouffe en cet espace étroit... Une prison, Tatiana!... Aurai-je donc toujours pour horizon cette mer stupide et ces îles?... Une prison, vous dis-je, une prison!
--O cher seigneur! fit la Grande-Duchesse.
--Vous aviez raison, Isabelle. Mieux vaudrait être un pauvre bûcheron, ou un pêcheur de Zemenico, que d'être le cousin du Tsar et de se ronger le cœur!... Que vais-je faire maintenant? L'Empereur me dédaigne, mon père me hait, et ma sœur... ma sœur m'écoute, impassible, en se félicitant d'avoir bien agi... Ah! vous m'avez trahi, Tatiana... Mais quoi! j'ai promis de ne plus vous importuner de ces plaintes...
--Cher frère, dit l'aveugle, prenez patience. Est-ce donc un si grand sacrifice que de rester à Sabioneira? N'êtes-vous pas heureux avec nous?
--Heureux... heureux! s'écria Floris... Jamais je ne l'ai moins été!... Pourquoi suis-je triste? continua-t-il, dans un violent mouvement d'âme. Pourquoi suis-je toujours comme en attente?... Luxe, abondance, richesses, repos: noms superbes et magnifiques, choses vaines et stériles, en effet!... J'ai plus de délices aujourd'hui que je n'avais jadis de misère, et cependant je suis moins heureux... Nos biens ne feraient-ils donc qu'accroître nos désirs, sans jamais les rassasier?... Je ne suis pas touché de ce que je possède: je ne sens que ce que je n'ai pas... Mon âme est vide, vide, vide!
--Ah! Floris, fit Isabelle, avec un cri, Floris, Floris, vous ne m'aimez plus!
Il s'arrêta court dans sa fureur sombre, et se laissa retomber sur les coussins, en se cachant la face entre les mains. Un falot de cristal suspendu éclairait l'étroit cabinet de vitres et d'or. On entendait, au milieu du silence, les sanglots étouffés d'Isabelle.
--Ne pleurez pas, chère sœur, reprit l'aveugle, mais écoutez ce qu'il faut faire... Si notre vie calme lui pèse, s'il est las de cette solitude, que n'allez-vous vivre, tous les deux, dans quelque grande capitale, à Vienne, à Londres, ou à Paris?
--Eh! que m'importe où je vis, répondit Floris, si ce n'est pas dans ma patrie!... Que ferais-je hors de Russie, courant l'Europe d'une ville à l'autre, sorte d'importun vagabond, à qui nul roi ne saurait régler les honneurs à rendre?... Non! je ne quitterai la Dalmatie que lorsqu'on m'aura fait justice.
Ce fut tout l'ouvrage de la prudence, de la finesse, de l'ascendant du baron Mamula sur Floris, que de persuader celui-ci, après plus d'un mois passé dans sa chambre, d'en vouloir bien sortir enfin, et de se remettre à vivre. Le baron, pour mieux le distraire, l'emmena voir quelques travaux qui se faisaient alors aux pièces d'eau, si bien que, peu à peu, Floris y prit goût, et faisant venir de Cattaro un plus grand nombre d'ouvriers, voulut qu'on achevât aussi l'immense bassin du Bucentaure, avec le jet d'eau d'Encelade. Dès lors, ce ne fut plus, durant tout l'été, que travaux, entreprises, réformes, bouillonnement d'idées et de projets. Sur le conseil de Mamula, il fit commencer de paver un chemin qui déblayât ses bois; il créa, non loin de San-Cosimo, un chantier de barques et de trébacs, à un endroit où la forêt descendait jusqu'à la plage; il commanda qu'on recueillît la manne dans les bois de Sveljegamora; et il songeait à exploiter le bitume des rocs de Podgor. Ce fut en se rendant à ce village qu'il essuya un coup de vent violent, dans le petit golfe d'Ivandolac, et que sa barque chavira. Il ne courut aucun grave danger, mais dès lors, comme irrité d'orgueil, il forma dans son esprit plans sur plans, pour chasser la mer de ce rivage, la refouler à l'occident, et conquérir la vaste arène inculte, qu'il voulait transformer en jardins. Par son ordre, l'on commença la construction d'une digue: et il rêvait, dans son plaisir superbe de tyranniser la nature, le desséchement des marais de Bogeta et de Rupnido. Le rivage, couvert de tentes, présentait, de loin, l'aspect d'un camp, aux bergers et aux pêcheurs des îles; et la nuit, on y voyait briller, à ras du sol, quantité de flammes immobiles. Floris ne bougeait d'avec les travailleurs, surveillant tout, donnant des ordres, assistant à la pose des blocs. Une tempête d'équinoxe détruisit une partie du môle. Il s'indigna, le fit rétablir, renforcer; puis, soudain, cessa d'y venir.
Il se remit à battre les bois, à faire, au hasard, des courses lointaines. La lecture le fatiguait: tout lui était insupportable.
Quelquefois, au rebord du sentier, des lièvres débuchaient, d'un bond; des paons sauvages s'envolaient dans la brume, en jetant leur glapissement; de grands cerfs détalaient sous le fourré, ou bien, par troupes, du haut des roches, ils regardaient tranquillement les cavaliers.
--Comme il y en a! disait Sander... Ils effrayent les chevaux, vraiment.
--Est-ce que cela t'amuserait de les chasser, mon bon Sander?
--Oh oui! beaucoup, beaucoup, Monseigneur.
--Mais j'ai promis à la Grande-Duchesse de ne jamais chasser à Sabioneira. Ce plaisir qu'a le plus pauvre Morlach... Allons, Sultan, au galop!...
L'hiver fut rude, cette année-là, tandis que le précédent s'était tourné en brumes et en longues pluies. Les toits des villages fumaient; les cabanes retentissaient du chant d'hiver des fileuses: _Le beg commande qu'on lui apporte ses fourrures; son sabre, il le suspend à la muraille, car le dur hiver est venu, revêtant la terre d'un manteau de fer, serrant le ciel, comme le cœur d'un homme triste._
_Le sol résonne ainsi que la pierre; l'air gris et glacé ressemble à une lame damasquinée. On dirait qu'il n'y aura plus aucune fête dans le monde!_
_Le ciel a pris, en un moment, l'aspect de l'œil du lion... Tombe, tombe, tombe, ô neige blanche! La rafale se précipite. On ne distingue plus la plaine des vallées; l'air brouillé est comme la chaîne et la neige comme la trame; c'est un tourbillon, une tempête! Le visage de ceux qu'on voit sur les routes, est violet comme la fumée d'une lampe._
_C'est alors, devant le feu du soir qui craque dans la cheminée, qu'il est doux de manger le maïs et de boire le raki, à plein verre..... Si tu sors un moment, tout repose. La bise est coupante comme le vent d'un sabre; les étoiles effilées percent l'air de glace; les ornières des routes luisent, ainsi que des rubans d'argent; et, là-bas, sur les tertres blancs du cimetière, brille un rayon de lune gelé._
_Les morts le sentent se couler dans leurs froides moelles, et ils soupirent. Récite un chapelet pour eux, Damiana... Hélas! ce monde n'est qu'un séjour de passage. Quand un homme a vieilli, on en tire un autre du sein de sa mère. Notre vie est un dessin sur le vent!_
Dans la deuxième semaine de février, les grands étangs du parc gelèrent; et ce fut un amusement pour les habitants du palais, d'y aller chaque jour patiner. Josine, surtout, s'y divertit. Tout engoncée de fourrures, en sa robe d'un rose pâle qui s'irisait de reflets verts et bleus, elle glissait, légère, tandis que l'orbe du soleil s'abaissait ainsi qu'un bloc de braise, derrière les chênes dépouillés.
Un de ces soirs qu'il gelait à pierre fendre, Stepany et l'abbé Lancelot revinrent ensemble des étangs, où ils étaient allés en spectateurs.
--Si j'étais sûr de votre discrétion, dit l'abbé, en se frottant les mains, je pourrais vous faire part, Stepany, d'une nouvelle qui vous surprendrait.
--Une nouvelle! dit aigrement le chimiste... Allons donc, je la saurais, monsieur.
--Et cependant, vous ne la savez pas, riposta l'abbé... Et il y a bien d'autres choses encore que vous ignorez, malheureusement, tout homme de science que vous êtes... Bien, bien, je viens au fait, monsieur... Vous vous rappelez, car nous eûmes une discussion à ce sujet, cet _ex-voto_ si pieux, si touchant, d'un enfant de soie cousu de leurs mains, que portèrent dernièrement, à la Vierge de la Pétrella, quelques paysannes morlaques, en vue d'obtenir que le Ciel bénît l'union de Madame Isabelle?
--Eh bien, monsieur, que m'importent vos Illyriennes, vos Esclavonnes, vos Morlaques, vos Dalmates, ou comme vous voudrez les appeler, ainsi que leur enfant de soie?
--Apprenez donc une chose, poursuivit l'abbé... Le Ciel a exaucé les vœux que lui présentaient ces âmes innocentes. Nous aurons dans quelque temps un baptême au palais.
--Madame Isabelle! fit Stepany... Quel conte! Ce n'est pas possible!
--Rien de plus sûr! repartit l'abbé... Eh bien! que dites-vous de ça? Vous moquerez-vous encore de ces femmes? J'ai vécu cinquante ans et plus, mais je n'ai jamais vu de prière exaucée si manifestement... C'est un miracle, un vrai miracle!
--Oh! oh! vous le prenez sur ce ton, dit Stepany. Alors, monsieur, je m'en vais, moi aussi, vous faire part d'une nouvelle... Vous qui voyez en toutes choses des miracles et des décrets du ciel, est-ce un miracle aussi qui a rendu la petite Saloména amoureuse du grand-duc Floris?... Vous savez... cette jolie novice du couvent de Sant'Orsola... Elle en est folle, la petite sotte!
--Calomnie! s'écria l'abbé, calomnie!... C'est une histoire, Stepany, que vous venez d'imaginer.
--Je n'imagine jamais rien, monsieur, répliqua sèchement le chimiste: on ne doit jamais imaginer. Je suis un homme de faits, monsieur. Je sais trop ce que je dois au bon sens naturel et universel, ce que je dois à mon propre bon sens, pour vous entretenir de telles sornettes, si je n'en étais assuré.
--Où l'aurait-elle vu? dit l'abbé.