Les Obsédés

Part 9

Chapter 93,659 wordsPublic domain

Catherine balança la tête comme une personne qui cherche à se sauver.

--Je n’ai pas osé le regarder.

Ferdinand, qui écoutait en annotateur bienveillant, s’exclama dans un rire zélé, rassurant:

--N’ayez pas peur de Griffon! ah! ah! n’ayez pas peur...

Mais alors Marthe porta sur lui ces yeux profonds de femme qui semblent jauger de haut la candeur masculine, et son baiser d’adieu à Catherine fut très appuyé, à la façon d’une offre, d’une promesse.

* * * * *

Après le départ de Catherine, sans explication, la vie reprit chez les Prestal, arrangée au mieux, comme s’il n’y avait jamais eu désaccord. Selon l’heureux privilège de leur affection, aucun nuage ne subsista. On respirait même largement, on rattrapait un arriéré de souffle et de lumière: rien ne nuisait plus au roman.

--Hein? dit Marthe, l’opinion de Griffon à propos de la ressemblance doit être prodigieusement juste!

--Quoi? sa conversation de dimanche dernier en sortant du théâtre? Je n’ai rien entendu, sa femme me priait de changer l’orientation de mon roman, par complaisance: «Je serais si gentil... qu’est-ce que ça me faisait?»

C’était une claire et vivace journée d’octobre, Ferdinand ouvrit la fenêtre de la salle à manger et se planta dans le cadre ensoleillé, les mains derrière le dos. Marthe desservait la table, elle expliqua:

--D’après Griffon, il y a certainement cette fatalité atroce que le petit Émile ressemble à «l’homme à la trique».

Vivement l’attention de Ferdinand se ramassa.

Albert et Georges, gesticulant vers la fenêtre d’où arrivaient les vociférations guerrières d’une bande de gamins, demandèrent piteusement «si on ne sortait pas aujourd’hui». Insensés! c’était bien le moment!

--Tout à l’heure! Tout à l’heure!

Marthe continua, une tasse à la main:

--Sans doute, on voit à sa figure pointue, ténébreuse, que l’enfant est pétri de mauvais instincts. Et demain, d’un moment à l’autre, l’abhorration universelle aura lieu d’éclater. Alors, se dresse la pitié surhumaine. L’amour de Catherine, affolé par l’exécrable ressemblance même, est un surgissement de protection contre tous et voilà le plus grandiose: c’est aussi le pardon du monstre... Tu sais, je te dis cela comme je l’ai compris, d’après Griffon, je ne te garantis pas les paroles. Du reste, il était tout drôle; je ne m’étonne pas que tu n’aies rien entendu, il étouffait sa voix, il vous regardait de côté, toi et Adèle, comme s’il avait dévoilé des secrets.

Ferdinand se rappela la récente discussion au bureau de poste et le trouble subit, imparfaitement justifié, de Griffon.

--Oui, dit-il, hochant la tête rêveusement, puisque Catherine aime sauvagement son enfant si taré, c’est qu’elle ne souhaite pas d’être vengée de l’homme à la trique.

Marthe repartit là-dessus:

--En cela, elle domine étrangement: misérable, elle sent que le châtiment d’un autre misérable n’est pas une solution. Les ordinaires malheureux ne pensent pas à se solidariser avec leurs pareils, coupables d’attentat contre les institutions dont ils souffrent eux-mêmes. Catherine, elle, aurait la fibre solidaire pour son assassin!... Justement, hier, j’ai lu ce fait-divers: un voleur dépenaillé tombe tout courant dans un chantier de terrassiers courbés à leur tâche de forçats, ils l’ont assommé à coups de manche de pelle...

Un silence. Marthe grattait de l’ongle une tache sur la nappe; elle ajouta sur le ton méditatif des réflexions adressées à soi-même:

--Le sentiment de Catherine représente le plus haut pardon. C’est la seule réalité qui puisse dépasser le crime... la seule beauté qui puisse dire au crime: tu es absous, puisque je subsiste.

Sans autre conclusion, Marthe prit ses tasses et alla «faire sa vaisselle».

* * * * *

Le lendemain lundi, dans la paix du matin, Ferdinand put travailler à souhait. Il s’avoua qu’en définitive le zéro de la veille était compensé par une surproduction: c’était bien la peine de tant se fâcher.

Vint l’heure de partir au bureau. D’ordinaire, au tintement de l’horloge, sa volonté laborieuse cessait net, comme si le courant était coupé. Ce jour-là, au lieu d’avoir fini, il se trouva en état de donner le meilleur.

Le temps se maintenait pur, gai, tout en jeunesse.

La marche dans la rue valut cet exercice ambulatoire dans la chambre, si utile aux gens qui composent. Ferdinand allait, par les boulevards extérieurs, le front haut, béant à cette région de lumière où plane la force de la terre.

Il avait oublié de nouer sa cravate; les cochers à cent mètres se croyaient hélés par lui sur leur siège.

Il vivait cet instant où l’âme à la fois, rend ses plus fougueuses palpitations et absorbe jusque dans l’immense des parcelles brûlantes de la palpitation universelle.

Dans sa poitrine, l’enfant de Catherine Bise râlait une plainte suprême que la terre ne pouvait plus tolérer; dans sa poitrine, se répercutaient les deux battements irrésistibles de la tendre chair naissante: l’effroi des mains étrangères, l’appel des chères mains absentes...

Telle était l’envolée droite de l’émotion que Ferdinand, dans l’ivresse qui oublie l’équilibre du corps, voyait flotter les passants le long du trottoir et croyait percevoir le fléchissement des chaussées, et le vacillement des cubes de pierre à six étages, sous le cahot des voitures.

Il allait dire le crime de façon à le rendre désormais impossible... «Quelqu’un vient et prononce: Il me faut une servante complète. Je paie, femme, pour que tu n’aimes plus ton enfant. Je loue la mécanique,--le cœur avec,--pour mon usage domestique; je prends cette «force d’aimer» pour augmenter mes commodités, pour faciliter mes distractions...»

Ferdinand s’arrêta une fois sur un banc, proche la place Clichy, pour crayonner une note. Mais le mieux était de laisser sa sensibilité s’enrichir, grâce à la marche. La fixation écrite se ferait au bureau.

Le boulevard de Clichy, puis deux, trois rues encore furent de lointains horizons d’où les révélations d’humanité accouraient en son être, comme se précipitent les souffles d’ouragan. Un commerçant sur sa porte, et plus loin un maçon, regardèrent étonnés: ce passant geignait tout seul, et ses yeux sautaient aux murs des maisons et grimpaient au delà. Une vieille dame se colla brusquement contre une devanture, Ferdinand avait foncé sur elle, assénant sa pensée: «Ne cherchez plus l’enfant, la créature de toutes les protections, qui exige une atmosphère et un entourage tendrement préparés: il y a le déchet d’une vente, le rebut à jeter n’importe où...»

La façade ombreuse de l’immeuble administratif où il fallait entrer «éteignit» Ferdinand soudain; il cligna, l’instant de rabattre sa flamme en dedans.

Il monta prestement, serra vite la main des collègues, s’installa devant son encrier. Vite, il allait noter l’irretrouvable: on n’est pas deux fois dans un état d’âme identique. Quelle chance d’être assis! Et une coordination immédiate des idées: après le bouillonnement et l’engouffrement à plein cratère, sa pitié demandait à couler immensément comme une lave brûlante. Vite! du papier, le cœur avait mis en phrases tout son émoi et n’avait plus qu’à les dicter.

--Excusez-moi, Dubois, j’ai une lettre pressée à écrire.

--Sans vous déranger, monsieur Prestal, prêtez-moi donc votre journal, demanda un collègue.

--Le journal, monsieur Pingouin? ma foi, j’ai oublié de l’acheter.

--Non! cherchez bien... tout s’oublie, excepté le journal...

--Je vous assure...

Les phrases palpitaient, il n’y avait qu’à se hâter. Déjà deux lignes... Le garçon de bureau, ancien militaire décoré, visage de pierre, montra sa livrée bleue sur le seuil du bureau, et lança d’un ton net de commandement:

--Monsieur Prestal, chez le chef.

Vite, boutonner la jaquette, changer de visage, appeler dans son esprit les affaires courantes, se transformer en employé sérieux; le long du couloir précipiter sa pensée, en avant et en arrière, dans les choses de l’administration, et, comme quelqu’un qui sent ses intérêts, sa vie même en cause, concentrer ses facultés chicaneuses, n’avoir plus de sentiment pour rien au monde.

--Vous m’avez demandé, monsieur.

L’homme est supprimé; il n’y a plus qu’un sous-ordre, prompt aux oscillations, cherchant à être le calque exact du chef: visage et intelligence.

--Monsieur Prestal,--dit le chef avec cette urbanité qui rend la toute-puissance plus accaparante,--je vous prie de me préparer immédiatement un rapport détaillé sur le régime comparatif des transports, afin d’exposer exactement la situation qui nous est créée par le nouveau règlement. Vous avez donc à vous pénétrer des textes et des pièces du dossier. Il importe de voir l’affaire d’ensemble d’un esprit lucide et méthodique; et comme vous serez spécialement chargé d’en poursuivre la solution, je tiens à ce que vous possédiez à fond la matière... Asseyez-vous donc.

Vinrent les longues explications qui compliquent et vissent des obstructions dans la tête; puis, les questions qui font le vide: Résumez-moi le précédent? Où en est l’enquête annuelle?

Il n’y avait pas à simuler l’attention, ni à ménager la dépense d’influx nerveux. Au bout d’une heure, ayant été successivement, et à maintes reprises, chargé, puis pompé, Ferdinand retourna dans son bureau.

Là, devant son papier et sa plume, il se trouva aussi étranger à toute conception sentimentale que l’aigle administratif le plus féroce. Le moindre essai de remémoration littéraire lui causait un intolérable malaise. Seul subsistait l’instinct de donner satisfaction au chef: le restant de la journée, par une nécessité brutale, l’intelligence abasourdie ne consentit à vivoter que dans les pièces du rapport à préparer.

Le soir, Ferdinand reprit sa route du matin, triste et courbaturé, mécontent de lui-même, comme un homme tiraillé qui ne fait pas ce qu’il doit, ni d’un côté ni de l’autre. Il sentit avec malaise le raccourcissement des jours, l’approche de l’hiver, les arbres du boulevard extérieur montraient déjà une désolante nudité.

Il réfléchissait dolemment:

--C’est qu’il y a des axiomes formidables sur l’obligation de remplir intégralement l’office dont on est chargé et de se cantonner dans une seule ambition. Que de vérités inexorables comme l’airain! «Suis ta consigne. Sois l’homme de ta condition.» Et certes, combien l’on sent heureux l’individu adapté à son seul service! comme il respire aisément, d’accord avec la conscience universelle, protégé par un immémorial formulaire! Quelle sérénité d’âme, quelle force à toute heure, en tous lieux, chez le bon employé, par exemple! Ne faire qu’une chose et aimer cette chose que l’on fait!»

Tandis que Ferdinand, répréhensiblement livré à deux métiers incompatibles, courait grand risque d’être médiocre en tout. Et n’avoir même pas l’approbation de sa propre conscience! Car enfin, le travail qu’il préférait ne rapportait rien, et l’on se doit à sa famille autant qu’à son administration.

Et Ferdinand savait bien que la morale serait vengée tôt ou tard: la morale du métier unique! Déjà il connaissait le sens de ses notes signalétiques et leur sanction pécuniaire:

«Cet employé paraît constamment fatigué par une vie peu régulière, manque d’ordre et de mémoire; ne prend pas suffisamment la peine d’étudier et de suivre les affaires.»

Et, par ailleurs,--dans le cas d’une réalisation inespérée,--il entendait d’avance la critique: «Écrivain inégal; des «trous» donnent l’impression d’une œuvre mal éclose, bousculée. Çà et là, l’écrivain a été sur le point de monter très haut, ses ailes se sont cassées.»

* * * * *

Une période s’ouvrit où Ferdinand eut à fournir un travail considérable au bureau: le service exigeait, impossible de se dérober; de plus, le chef talonnait sans répit; vingt fois par jour, il appelait ou bien il venait; le reste du temps, on l’entendait, on le sentait là, tout près.

L’administration saturait Ferdinand totalement. Il sortait bourrelé, incapable même de lire après dîner. Il ne pouvait pas empêcher «les affaires» de continuer toutes seules dans sa tête.

Le matin même, l’intelligence n’était pas nettoyée des préoccupations du bureau, et, à cause de cette notion que, tout à l’heure, il allait falloir «s’y remettre», Ferdinand ne pouvait diriger ses facultés nettes et fortes sur son entreprise littéraire. Alors la peine était indicible, de cet homme opiniâtre, chaque jour installé à sa table, devant son papier, aux mêmes heures, et devenu impuissant.

Pendant plusieurs mois, le roman recula plutôt qu’il n’avança: des pages mauvaises furent écrites qu’il fallut déchirer ensuite.

Dans la famille, rien n’était changé, censément, puisque Ferdinand n’avait pas l’habitude de parler de son œuvre. Et pourtant, quel enserrement oppressif!

L’appartement paraissait moins visité par la clarté du jour; une pesanteur de l’air épandue sur le quartier raccourcissait les regards. On percevait plus que de coutume les bruits passagers de la rue Saussure, mais ils n’augmentaient pas la vie.

On aurait jugé les Prestal des gens sans activité cérébrale, voués à la plus morne routine. Les enfants mêmes souffraient de l’arrêt du roman, sans savoir. Ils s’ennuyaient à la maison, ils ne trouvaient plus à quoi jouer. Et l’allégresse phénoménale que l’on se promettait de partager avec Catherine, ils la sentaient s’éloigner, s’éloigner... la certitude manquait au front de leurs parents. Et la table et les portraits du salon ne répétaient plus rien... où espérer alors?

Le soir, Ferdinand se forçait à dire des phrases indifférentes, et malheureusement, Marthe parlait moins, sans entrain, alors qu’une infusion de gros verbiage aurait peut-être ranimé l’œuvre.

Seulement, elle ne dérangeait pas son mari par les besognes domestiques. Grâce à une invention inexplicable, le ménage se faisait invisiblement. Quand le roman était en pleine vitalité, la vitalité de Marthe, forte aussi, pouvait le heurter; mais maintenant!... Fait tragique: le dimanche, Marthe ne bouleversait plus l’appartement! Elle entretenait plus que jamais, seulement, elle entretenait les petits coins! Son zèle ménager, devenu étriqué, se cachait dans la cuisine, dans le cabinet noir, où elle recensait des vieilleries. Chaque lundi, le front pensif, elle s’en allait à l’ouvroir, portant un petit baluchon de nippes à donner. Ne faut-il pas des actes pieux pour changer les destins contraires?

A l’ouvroir, alors, c’était autre chose: pas une déchue maintenant ne disparaissait sans avoir dit sa peine à Marthe. Il n’y a pas de rancune sociale qui tienne, entre déchues.

X

Le peintre Morlane, en lutte, lui aussi, avec la difficulté économique, habitait une singulière cage.

L’ancien Paris avait laissé, rue Girardon, une maison de deux étages ayant pour entrée une porte charretière, surmontée d’un panneau presque effacé: _Vacherie de Montmartre_. Au fond de la cour, était un grenier à fourrage vitré, face à la muraille nue: cet appentis de bois, coupé en deux par une cloison, constituait l’atelier et le domicile de Morlane.

Agé de trente-cinq ans, tête slave, blond filasse, nez large, grands yeux enfantins, Morlane occupait, en outre, été comme hiver, un costume de velours gris-de-fer, dans lequel, avec sa moustache haute, sa membrure forte et son aspect débonnaire, il faisait penser à un mousquetaire et à un charpentier.

C’était l’avant-veille du terme, un lundi, le marchand de tableaux devait venir avec de l’argent.

Morlane terminait une peinture de grande dimension: une femme nue, robuste, belle d’une beauté de peuple, enfourchant à cru un cheval roux. Tournée sur la droite, de façon à montrer sa poitrine et son visage, elle brandissait une lyre d’un geste triomphal, superbement sûr d’atteindre le ciel; ses cheveux d’or crépelés volaient, se mêlaient sous le bras levé au fauve de l’aisselle; la crinière du cheval roux enflammait sa cuisse. Ses yeux droits assaillant l’immensité, sa bouche prodigieusement déchaînée, lançaient un appel d’émulation aux libres fureurs de l’Art. Ses reins tant se cambraient et tant son ventre crépitait en avant, que le cheval cabré, les naseaux en éruption, bondissait comme sous une brûlure. Telle était la vibration du tableau que les seins aigus et blancs de la femme semblaient naître indéfiniment des battements de ses flancs qui montaient, floconnaient et créaient l’éblouissant éther lui-même.

Trois heures sonnèrent à un réveil accroché entre deux masques de plâtre.

--Repos! cria Morlane.

Une camarade était là, qui posait toute nue, par gratuite complaisance. Elle respirait la famine et la dégénérescence: une poitrine étroite, à peine pochée, des bras en pattes d’araignée et ce désossement qui exhibe les clavicules, les palettes des omoplates, les crosses des hanches. Roussâtre, une chevelure indigente genre caniche, une figure trop chiffonnée, comme d’un enfant grimacier qui s’amuserait à rapetisser les yeux, à ratatiner les joues, elle paraissait étonnée et désarmée d’être, à vingt ans, si laide et si misérable.

Morlane alla chercher, derrière la cloison, du pain, du fromage, un couteau, et plaça le tout au milieu d’un banc de bois.

Ils s’assirent bout à bout et se mirent à manger, en lorgnant le tableau sur le chevalet. La clarté d’avril tombait toute pure, en masse; aucun mouvement dans la cour où le mur tendait un silence gris.

La pose recommença.

A cheval sur une planche supportée par de hauts tabourets, la disgraciée serrait le bois avec ses genoux, éperonnait le vide, et, faute de lyre, brandissait une cuiller à pot en fer émaillé.

Morlane se recueillit un moment, la palette en main: un fluide travaillait dans l’air, dirigeait sur la femme peinte les atomes émanant de tous les objets présents, des esquisses, des plâtres suspendus, attentifs.

Soudain, Morlane se décida: les touches du pinceau coururent. Et voilà que la disgraciée, raidie vers le chevalet, sentit les coups d’yeux ivres prendre sa féminité et la faire passer, vaporeuse, dans l’œuvre.

Quand arriva le tortillement de la fatigue, Morlane devint fébrile comme si l’accentuation de la laideur rendait plus saisissable la magnificence dont il sublimisait son héroïne:

--Ne t’inquiète pas, souffla-t-il, ça fait un effet épatant, ton tremblement... ça détaille, ça fait chanter la lumière... là, là... je te pénètre...

On aurait dit que, de la cuiller à pot vacillante, coulaient des rides malades le long du corps et que le sein tiraillé dégorgeait sa vieillesse à grands plis. Aïe donc! Morlane épandait les splendeurs.

--V’là que tu geins? nom de Dieu, ça va faire aussi de la couleur!

Maintenant, la disgraciée sanglotait «de ne plus pouvoir»:

--Ce n’est pas de ma faute... je voudrais...

Ses membres s’arrachaient par secousses, de la pose, elle ne les replaçait plus à souhait.

Morlane râlait tout haut pour la retenir, possédé de cette illusion: c’était le premier consentement de l’amante, mais une trop longue passivité était demandée à sa chair anxieuse; la crise de l’intolérable arrivait en saccades, et l’amant ne vaincrait pas, si seulement il différait encore un instant...

--Là... là... ah!... je..., exhalait Morlane pantelant.

Alors, écartelée sur sa planche, renversée en arrière, n’élevant plus sa cuiller qu’à hauteur de l’oreille, la main libre battant l’air, la pauvresse, au paroxysme de la fatigue nerveuse, donna dans un cri sa dernière seconde de pose: «Ah! tiens...» Et, perdant l’équilibre, elle versa par terre.

Au moment même, la porte s’ouvrit. Morlane, brusquement retourné, perçut un éblouissement de soie, de carnation rose, d’albâtre, d’or et d’ébène: madame Griffon et madame de Mireille.

Une voix perçante et hardie:

--Bonjour, Morlane.

Puis une exclamation fusa, comme un rire éternué:

--Qué que c’est que ça?

La disgraciée était tombée à quatre pattes, la figure à terre, si bien que la croupe plus haute se présentait en plein vers la porte.

Le premier mouvement de Morlane fut de se précipiter, de jeter un voile, mais tout de suite, la camarade volta, d’un saut de reins et elle apparut, sur son séant, n’ayant pas lâché sa cuiller à pot et la tenant comme une face-à-main. Morlane s’arrêta arborant aussi son pinceau à hauteur et pendant des secondes, ils bâillèrent l’un vers l’autre, identiquement effarés et grotesques.

Les visiteuses avaient compris qu’il s’agissait d’un «modèle» sans importance. Leur rire détourné fut vite changé en amabilité mondaine à l’adresse du peintre et, après la courte hésitation sur le seuil, elles s’avancèrent avec empressement vers le tableau:

--Oh! que voilà une belle créature, complimenta madame Griffon.

--Ah! la bonne heure! salua madame de Mireille.

Ces dames avaient toute une façon appliquée de compter pour rien la pauvresse présente. Morlane hâtait sa disparition par des regards éloquents.

Tout d’abord, la disgraciée lâcha sa cuiller, et ses mains se portèrent puérilement à sa poitrine, soit par respect humain, pour épargner au monde une vue désagréable, soit à cause de ce coup mortel: le reniement immédiat et sans restriction de Morlane.

Et vite, dans une hâte délirante, les nippes en tas sur une chaise furent atteintes. Et c’étaient de ces oripeaux criards, d’une imitation grossière offensante, qui sentent la misère plus que des guenilles.

Morlane divaguait:

--Oui... je terminais... je donnais l’âme...

Madame Griffon hochait la tête, en manière d’attention laudative; mais madame de Mireille, après avoir tourné le dos complètement, s’était mise à lorgner de côté les gestes si ridicules du rhabillage.

La disgraciée, à moitié vêtue, s’élança par la porte. Une exclamation hilare la rejoignit dans l’escalier:

--Eh bien, mon cher, vous avez du goût, les cochons n’ont pas tout!

Morlane, confus, se défendit humblement:

--Certes, une telle anatomie n’est pas d’un grand secours, cependant ça vaut mieux que rien: ça aide la mémoire, ça indique un peu le mouvement et la ligne de dessous.

--Oh! protesta madame de Mireille, pour la ligne de dessous, vous seriez mieux servi d’avoir un squelette articulé, comme on en vend.

Madame Griffon, toute minaudière et ondulante, reprit la comédie de séduction accoutumée:

--Quant à la femme de votre tableau, nous sommes jalouses, en vérité.

--Allons donc! Nous pourrions rivaliser, ma chère, déclara madame de Mireille, le front haut, les paupières abaissées, telle une déesse foudroyant les mortels de son impeccable nudité.

Morlane s’affairait devant le chevalet, papillonnait autour des deux visiteuses:

--Certainement... vous éclipsez ma modeste production...

Sa moustache remuait, il s’appliquait à humer une émanation de verveine. Déjà sa voix détonnait, il demanda craintivement:

--Est-ce que vous voyez des détails à perfectionner?

Les deux amies s’entendirent d’une lueur furtive des prunelles. Madame de Mireille répondit avec rudesse:

--Votre créature manque de race; quelles chevilles épaisses! Il y a trop de terre, mon cher. L’ampleur du mollet ne commande pas des attaches informes... et je vais vous en fournir la preuve.

Aussitôt elle retroussa coquettement sa robe jusqu’au nœud de ruban et à l’agrafe de joaillerie ornant le bas de pantalon et la jarretelle.

--Comparez, mon cher! Et vous, Adèle, montrez-lui donc aussi.

Madame Griffon, imitant son amie, tendit le jarret à découvert.

La femme peinte, sur un plan oblique, par rapport à la fenêtre, arc-boutait son mollet nu; les deux dames s’étaient postées vis-à-vis, de façon à recevoir la même lumière. Sur la vibration offerte du bas de soie mauve,--comme on joue de l’éventail,--elles jouaient légèrement de leurs jupes mousseuses, elles en augmentaient puis diminuaient le haussement, juste assez pour éparpiller le bouquet de verveine, pour faire le baiser en froufrou des soies l’une contre l’autre, et le clignement d’appel des couleurs rose et lilas.

Leur main libre, sur le corsage, donnait leur cœur, semblait-il, et leur joli visage penché à gauche déléguait l’aveu des yeux veloutés, des joues avivées, des dents éclatantes.

--Voyons, Morlane, soyez impartial, provoquait madame de Mireille.