Part 10
Morlane s’était reculé du côté de la fenêtre; la tête envahie par le brouhaha du sang bestial, il se serrait de plus en plus contre le mur, comme s’il cherchait à le repousser avec ses coudes.
Le divertissement se prolongeait.
--Vous ne rectifiez rien! demandait madame Griffon.
Morlane riait, à langue tirée; il sautillait tel un chien qui fait le beau; pour ne pas bondir en avant, il se frottait contre le mur en grognant, il bégayait:
--Attendez... oui, oui... je compare...
Mais madame de Mireille, dans un éventement immodéré, ayant dénudé une mince raie de chair, entre le bas et le pantalon, Morlane poussa un cri, comme d’une contusion reçue et s’élança derrière la cloison; il resta caché, à trembler, à retenir son hennissement.
Les tentatrices lâchèrent leurs jupes et marièrent leur gaieté tendrement. Au bout d’un instant, madame de Mireille s’étonna:
--Est-il allé chercher un coffret plein de pierreries pour acheter notre amour?
Puis, le tableau agrandissant l’atelier, le faisant silencieux, d’une lumière sacrée, inconnue, redoutable, soudain les deux amies furent prises de panique, elles jetèrent quelques paroles vagues d’adieu et se sauvèrent précipitamment.
Bras dessus, bras dessous, serrées l’une contre l’autre, l’air innocent comme deux petites pensionnaires peureuses, elles montèrent vers le Sacré-Cœur.
--Oh! chuchota madame Griffon avec émoi, voyez, là-bas, ces deux méchants bonhommes qui traversent exprès pour venir contre nous.
En effet, dans la rue presque vide, les deux passants regardaient de loin et s’orientaient en amateurs alléchés.
Elles avancèrent, la mine sévère.
Exclamations! Présentations:
--Madame de Mireille, monsieur Prestal.
--Madame Griffon, monsieur Jeannin.
Puis un échange de banalités embarrassées:
--Quel beau temps!
--Oui, croyez-vous!
--Les gens en cage se sont échappés.
--Les employés de bureau et les femmes d’intérieur.
La curiosité de chacun explorait hâtivement.
--Et le roman, ça va-t-il mieux? demanda madame Griffon, avec une sollicitude hésitante.
--Je suis moins pressuré par l’administration, répondit Ferdinand soucieux, mais je n’ai pas repris ma bonne régularité...
--A preuve: notre excursion d’aujourd’hui, compléta Jeannin, malicieux.
--Si Chaupillard vous voyait, il serait enchanté, taquina madame Griffon.
--Et chez vous, le roman? attaqua Ferdinand à son tour.
--Ça ne va pas non plus très bien, intervint madame de Mireille; à preuve: notre excursion d’aujourd’hui! parodia-t-elle hardiment.
* * * * *
En regardant partir ces dames, Jeannin annonça sur le ton d’un consommateur au café:
--Moi, ce sera la brune, mon vieux.
--Et moi, la blonde, préféra Ferdinand.
Ils marchèrent lentement, d’un pas inégal, lorgnant la rue, les devantures et les gens avec des velléités farceuses.
--Ça ressemble étonnamment à mon quartier, dit Ferdinand; on entend gazouiller des serins, voici l’inévitable encadreur avec un amiral agrandi et, sur cette fenêtre du rez-de-chaussée, la giroflée jaune a-t-elle assez l’air de dormir au soleil!
Jeannin découvrit une enseigne de savetier: _Ressemelages artistiques_. Mais Ferdinand eut vite fait de piger un autre savetier, recommandé par ces mots peints d’un seul tenant: _A l’amour maternel; fermé dimanches et fêtes_. Il commenta:
--Le plus remarquable, ce n’est pas cet amour maternel sensible aux jours fériés, c’est la vérité formidable que, dans ce quartier purotin, il faut le plus sublime sentiment terrestre pour décider le ressemelage des chaussures galopines.
Jeannin compléta:
--Et l’on sait bien que, dimanches et fêtes, cette piété ne peut s’exercer: il y a le mari et le marchand de vins.
Ils s’arrêtèrent à la porte ouverte d’une boutique où travaillaient une dizaine de jeunes repasseuses en camisole.
Jeannin décida le plus sérieusement du monde:
--Je ne change pas... Moi, ce sera la brune qui repasse le poignet.
--Moi, la petite blonde, là-bas, qui repasse le col, accepta Ferdinand, d’un jeu forcé, tel un écolier mal en train pour n’avoir pas fini ses devoirs.
--Attendons qu’elles soient débarrassées de leur chemise.
Quelques fusées de joie effrontée répondirent, dans la boutique.
Ils restèrent à proximité sur le trottoir, comme s’ils attendaient réellement. Ils se parlèrent nez à nez, avec des hochements soucieux: Ferdinand doctoral et faubourien, Jeannin toujours un peu effervescent. Et, selon la note dominante de toutes leurs précédentes excursions,--ils avaient beau changer de sujet, ils en revenaient finalement à une éternelle préoccupation de littérateurs: l’art--les conditions du chef-d’œuvre.
--Pourquoi, dit Ferdinand, un certain genre de visage féminin nous plaît-il d’emblée, plus que tout autre?
--Notre préférence en femmes tient de l’enfance, proposa Jeannin; une figure agréable, bienfaisante a rayonné près de nous, juste au moment où se déterminaient nos goûts; ils se sont pour ainsi dire modelés dessus. C’est pourquoi il semble que la figure pareille retrouvée a juste la forme de notre désir.
--De même en art, alors, déduisit Ferdinand: un écrivain dont les premiers ans ont été bercés de musique d’église aura toujours un faible pour la littérature teintée de mysticisme.
--Ah! c’est dans mes vitres, ce gravier! constata Jeannin, l’œil gauche complètement fermé.
Ferdinand esquissa une révérence, en pinçant les deux pans de sa jaquette:
--Ainsi s’explique le goût ému de tel grand artiste pour telle fausseté d’art: il s’agit seulement d’un vieil enfant qui retrouve les chants de sa nourrice.
Deux fiacres hostiles passèrent bruyamment. Ferdinand se croisa les bras:
--Avez vous remarqué que deux cochers, lorsqu’ils se mésestiment l’un l’autre, ne se traitent pas de _fumier_ tout court? Ils stipulent: _fumier de lapin_, parce que c’est l’immondice sans valeur aucune...
Les blanchisseuses oubliées, Ferdinand et Jeannin se remirent à marcher, devenus sérieux pour avoir feint la gravité.
--Alors, c’est vrai, ce que vous disiez à cette dame, votre roman ne va pas fort? demanda Jeannin.
--Mon vieux, soupira Ferdinand, je connais actuellement les deux grandes peines du métier: récrire des pages mal venues, détruire des pages inutiles.
--Prenons à droite, indiqua Jeannin.
--Ah! mais, dit Ferdinand, nous sommes rue des Abbesses; Chaupillard a habité au 12, à la suite d’une rupture avec ses parents. Il a fréquenté là une estropiée. C’était une fille de la campagne qui avait été placée dans une maison où la maîtresse et les demoiselles lui faisaient mettre leurs chaussures neuves pour les élargir. Tous les jours, on l’interrogeait avec sollicitude: «Vous font-elles encore mal, Marie?--Oui, madame.--Bien, gardez-les.» Elle a fini par attraper, aux pieds, une espèce de crampe, dans le genre de la crampe des écrivains. Obligée de renoncer à l’état de domestique, tout ce qu’elle pouvait faire, c’était d’aller du 12 ici, jusqu’au banc, là-bas, où elle attendait patiemment quelque proposition de libertinage payant. Elle est morte de froid. C’était une Bretonne, religieuse, connaissant la morale primitive, échelonnée en actes physiques défendus. Elle avait modifié la gradation: en premier, le plus vilain péché, celui que Dieu punissait terriblement, elle le savait bien! c’était de consentir à un mauvais usage de ses pieds...
--Oui... prononça Jeannin, je voudrais bien m’asseoir; suivons le boulevard, nous nous arrêterons à la place Blanche.
Il était Breton, l’anecdote de Ferdinand l’avait mal impressionné. Il redressa la conversation:
--Ne vous plaignez pas d’écrire plusieurs fois, nous en sommes tous là. Le jour où je conçois un sujet de roman, c’est comme si j’apprenais qu’un drame a eu lieu quelque part. Vite, je trace une première version, informe, cahotée, toute en émotion; par ce moyen, censément, je vais reconnaître les lieux, les personnages, l’action principale. Ensuite,--deuxième écriture,--il s’agit de mettre le sentiment d’accord avec la raison, il s’agit de rendre logiques les circonstances qui ont amené l’issue de ce drame, où je n’étais allé tout d’abord qu’avec mes nerfs. Puis, les personnages, pourquoi ont-ils passé par ces circonstances déterminantes plutôt que par d’autres? A cause de leur individualité propre, laquelle je ne peux vraiment dégager que par une longue fréquentation: troisième écriture. Enfin, pendant cette enquête, j’ai eu beau me surveiller, j’ai rédigé «avec surcharge»...
--Bref, accepta Ferdinand, quand un copain présente un ouvrage un peu propre sans l’avoir écrit trois ou quatre fois, on peut lui tâter la Place aux Cheveux avec le respect dû aux engins exceptionnels.
Le boulevard du côté de Montmartre, avec sa circulation tranquille et les stores étendus des boutiques, invitait à flâner. Devant une librairie abondante en publications illustrées, Ferdinand et Jeannin débinèrent quelque peu Chaupillard qui burinait toujours des «médaillons» de demi-mondaines opulentes. Ils feuilletaient çà et là:
--Aucun art dans toutes ces machinettes; c’est du journalisme en dessin, déclara Ferdinand.
--Eh bien, diriez-vous, d’un mot, pourquoi l’unique roman de Chaupillard est mauvais? demanda Jeannin.
--C’est une œuvre haineuse.
--Oh! l’art peut se donner comme fin n’importe quelle émotion, aussi bien la colère que la pitié; mais Chaupillard, dans son roman, veut nous _commander directement_ l’indignation. Irrémédiable erreur. L’émotion majeure que se propose l’auteur, il doit _la faire résulter_. Mille romans ou pièces de théâtre à thèse sonnent faux pour vouloir nous dicter textuellement des sentiments.
Ferdinand lâcha vivement la _Revue des Images_.
--D’accord! Chaupillard voulait nous faire haïr tels politiciens mis en scène; aucune diatribe n’était à prononcer contre eux; un seul moyen d’art et de vérité procurait le résultat: nous inspirer une pitié bondissante pour leurs victimes. Mais Chaupillard ne possède pas l’émotion _en fait_; alors, pareil à tant de scribes dénués de sensibilité, il ne donne que «le raisonnement de l’émotion».
--Eh bien! concluez donc: c’est un journaliste et non pas un artiste.
Arrivés à la place Blanche, Ferdinand et Jeannin s’assirent à un café, devant lequel les courants de plusieurs rues amenaient à la dérive des quantités de femmes sans maîtres. La terrasse même était agrémentée de maintes consommatrices.
Quatre heures et demie. Le soleil partout: un soleil d’argent, riche, excitant, éhonté.
--Tout de même, nous ne valons pas cher, dès que nous sommes séparés de notre œuvre, regretta Ferdinand. Je prendrai un curaçao blanc à l’eau.
--Soignez bien votre petit estomac, railla Jeannin. Je prendrai une absinthe. Et puis, assez de remords, vous avez consenti à sacrifier cet après-midi... D’ailleurs à quoi bon écrire? Un critique grave prétend que l’époque est proche où l’on ne fera plus de romans.
Jeannin regardait l’activité environnante sans la voir, et Ferdinand qui semblait regarder le discours de son ami, voyait un univers d’activité.
--Le critique a simplement l’intuition confuse que la principale ressource dramatique de la littérature actuelle disparaîtra, continua Jeannin. Par exemple, viendra une époque où le déshonneur par rapport sexuel sera une proposition aussi saugrenue que, présentement, le déshonneur de la faim ou du sommeil. Supposez cette évolution immédiate...
Jeannin s’aperçut que Ferdinand était absorbé par l’animation de la place ensoleillée, il but lentement et un souci grave s’empara aussi de ses yeux.
Les deux amis furent des littérateurs purs en contemplation.
A cause du ferment de littérature inoculé en eux, les divers détails du plein Paris les atteignaient autrement que le commun des spectateurs-acteurs.
Tandis que les gens ordinaires voyaient «passer des femmes», ils recevaient, eux, la caresse de la couleur blanche, la morsure du rouge, le choc des bariolages de corsages et de jupes; ils recevaient--des différentes allures--l’impression de la grâce, de la hardiesse, du rythme; ils isolaient, comme à une exposition de sculpture, «la ligne» qui donne une sensation d’harmonie ou d’imperfection.
En eux, d’innombrables exigences étaient à se repaître, à se battre, à durer dans l’inquiétude et l’inassouvissement.
Ils avaient cette incessante faculté «de voir dans la vie des gens». Ils ne se bornaient pas à estimer depuis quand cette blonde en bleu, traversant la place, avait quitté sa Normandie et le métier de servante, ni depuis quand Belleville avait offert cette maigrichonne à la galanterie; «ils voyaient dans la vie» du marchand de lilas proche le Métro, et dans celle du cocher sur son siège. Ils décidaient le passé d’une vieille promenant son chien, et la présente anémie d’un gamin, ramasseur de mégots, leur livrait instantanément le drame futur de toute une existence d’homme.
Ils savaient par quelle succession de volontés le quinquagénaire décoré avait feint d’attendre à la station d’omnibus, puis s’était éloigné.
Ils différaient aussi des gens ordinaires, en ce que la vaste richesse de la lumière projetait en eux l’impression d’ensemble du plein Paris; une impression de pays natal due aux maisons, au pavage poudreux, aux réverbères, aux bancs, aux choses mêmes dont ils aspiraient «l’âme usuelle».
Quatre gaillards conversaient au bord du trottoir devant le Moulin Rouge; les deux amis sentaient la dissemblance existant entre eux-mêmes, soumis aux spéculations décevantes, et ces anciens garçons bouchers costumés de complets anglais,--joueurs aux courses, amants de cœur, automobilistes,--forts aux réalités.
A un moment, ils ne purent se défendre de percevoir un plus ou moins d’affinité avec chaque passant successif; et leur faculté, en définitive, était celle d’évaluer le «degré d’art» de chaque individu: tel gentleman d’aspect fonctionnaire, faisait froid à leur affectivité, tel camelot sinistre leur prenait du fluide.
--Mais... je ne me trompe pas, sursauta Jeannin, voyez à la terrasse du café, de l’autre côté de la place, c’est Margot avec sa cousine!
--Quelle Margot? demanda Ferdinand, qui, d’un instinct prudent, examina vivement les gens, hommes et femmes, assis autour de lui.
--Vous savez bien: son père, le tenancier du bureau de placement que nous avons interviewé... Hein, mon vieux, quelle brune! et la cousine, rousse! Analysez-vous d’ici comme elles sont fines et chantournées, et ciselées? Et leurs fanfreluches rouges, blanches! Elles sont enveloppées comme des articles de confiseur à la mode... Mon vieux, si elles quittent la terrasse, nous marchons?
Ferdinand préoccupé ne répondit pas; les millions d’exigences fourmillant en lui s’épaississaient: la place Blanche déjà n’existait plus qu’en un point, là-bas...
Comme s’il eût reçu acquiescement, Jeannin faunesque lança, les mâchoires brutales:
--Vous aviez raison! les cérébraux sont assez dégoûtants dès qu’ils ont levé le nez de dessus leurs paperasses... Mais, d’autre part, si l’on s’incrustait sur son œuvre, sans écart, on ne ferait rien de grand; il faut être humain, totalement, c’est-à-dire donner une part à la bassesse...
Ferdinand, censément rebelle à l’attirance de la terrasse, là-bas, sentencia d’une voix faussée, comme indépendante de lui-même:
--Pour garder sa santé morale, il faudrait ne jamais douter de son œuvre... Il est encore plus pénible de supprimer des pages que d’en récrire... tenez, hier, Griffon m’a fait déchirer un chapitre entier, sans valeur, et pourtant j’avais été assez empoigné en l’écrivant; expliquez-moi ça!
Jeannin, les yeux à l’affût, ne répondit qu’au bout d’un moment, comme si les paroles parties d’une distance considérable ne lui étaient pas parvenues immédiatement; sa voix se désaccordait aussi:
--Eh! ce n’est pas difficile, on commet l’erreur de raconter passionnément des particularités trop intimes.
Ferdinand se força à regarder Jeannin, il essaya de s’emballer, de se réfugier dans le souci littéraire:
--Bravo! encore une explication du mauvais en art: un grand nombre d’ouvrages sont dépourvus d’intérêt, parce que les auteurs ne se dépassent pas eux-mêmes.
Il parlait dans une sorte d’état irresponsable.
--Le défaut de ces médiocres ne permet aucun espoir; ils se prennent, eux, pour l’humanité; alors ils croient avoir du génie, tandis qu’ils n’ont que du style...
Malgré sa résistance, Ferdinand remarqua que les deux jeunes personnes, là-bas, remuaient sur leur siège; allaient-elles quitter? Le diapason hilare de sa voix fit tourner des têtes:
--Ah! ah! le style c’est l’homme, mais le génie c’est «les hommes»!
Les deux amis échangèrent encore quelques phrases criardes pour s’étourdir, et comme s’il importait de donner le change à des écouteurs. On les regardait, tels des fêtards bruyants.
Mais le silence s’imposa: les deux jeunes personnes remettaient leurs gants, après le solde des consommations. Ferdinand et Jeannin n’avaient plus un mot intelligent à se dire, chacun était parti dans un lointain égoïsme animal, et pourtant ils se sentaient deux frères respirant du même souffle lourd sous le poids du même destin.
Quand Margot et sa cousine se levèrent, ils résistèrent à peine un instant; d’un accord tacite, ils furent debout également.
Ils marchaient vite, «portés» en ligne directe.
--Vous savez, dit Jeannin, ce sont des amies des lettres; dans une circonstance urgente, elles vous recopient volontiers un manuscrit.
--Ah! saisit Ferdinand avec une sorte de soulagement, ça peut être rudement utile.
Ils approchaient. Jeannin s’attendrit:
--Margot ressemble étonnamment à son père; vous vous rappelez le beau front qu’il a? et comme ce déséquilibré nous avoisinait?
--Et alors, «l’autre» est sa cousine? demanda Ferdinand oppressé.
Les deux jeunes personnes étaient rejointes, pour ainsi dire, quand un lieutenant de ligne s’intercala derrière elles; à plusieurs reprises il retira sa cigarette de sa bouche. Voulait-il leur adresser la parole? Le pas des deux amis était rythmé comme par un battement de cœur. Le lieutenant prit garde à cette marche significative, il s’approcha d’une devanture et laissa passer.
Ferdinand sourit vers Jeannin, le visage malade, et il dit d’une bouche sans salive:
--Il y a pire que les mauvaises pages à déchirer...
--Oui, répondit Jeannin, l’air désolé, il y a des faiblesses qui contrarient l’œuvre bien malheureusement...
Et, s’étant penché, il aborda les deux petites femmes.
XI
Le premier dimanche de mai, les Griffon devaient déjeuner rue Saussure, en même temps que des amis personnels de Ferdinand: Jeannin qui avait enfin accepté d’être présenté à Marthe, Gambinet, un ancien condisciple, et deux collègues adonnés à la poésie.
Le samedi, Griffon ne vint pas au bureau et fit savoir, chez Prestal, que, par une circonstance fortuite, lui et sa femme ne pourraient assister au déjeuner du lendemain.
--C’était bien la peine de tant te démancher! dit Ferdinand à Marthe, le soir en rentrant, nous ne serons que huit en tout, et pas de femme pour constater si le ménage est soigné ou non.
Marthe s’agaça.
--Encore une fois, tu as tort de croire que les hommes ne s’aperçoivent pas de la mauvaise tenue d’une maison.
Elle se tracassait une semaine d’avance; alors Ferdinand, oublieux de ce détail que la réception «venait de son côté», et qu’il y avait du dévouement à la littérature dans l’agitation de sa femme, tâchait de participer le moins possible aux préparatifs et grondait en toute injustice.
Régulièrement, il montait une scie à Marthe:
--Écoute: une fois, une seule, n’entreprends rien d’inaccoutumé dans la semaine; seulement, le dimanche, confectionne de gros plats et mets des assiettes de supplément sur la table. Essaie ça, pour voir ce qui arrivera... sans doute, ce sera épouvantable; mais, quelle que soit la catastrophe, on s’en tirera, à la longue... je te promets d’avoir du courage.
Ce soir-là, devant le visage fatigué de Marthe, il tourna la conversation à la plaisanterie, pendant le dîner:
--Ah! les voilà bien les grandes joies de la vie: recevoir ses amis! sans contredit, c’est la meilleure satisfaction que les civilisés aient inventée!... Tu es éreintée; depuis huit jours tu ne dors pas, moi je rage de n’avoir plus un coin de table débarrassé pour écrire; une inimitié sourde, terrible, se poursuit entre le porte-plume et le plumeau; les enfants n’osent plus demander un mouchoir: «Il y aura du monde à déjeuner dimanche, est-ce qu’on se mouche comme en temps ordinaire?» Demain nous vivrons dans les transes: «Pourvu que rien ne cloche!» Nous répondrons aux invités sans les entendre, nous leur sourirons sans les voir... dès le matin, et tout le temps de la réception, nous aspirerons à ce que l’épreuve soit terminée... ensuite, il ne nous restera aucun souvenir de vraie jouissance.
Marthe réunissait les assiettes et se déridait bonnement:
--Nous devrions inviter nos amis chez le restaurateur.
--Certainement! déclara Ferdinand, qui se leva pour prendre une bouteille et posa un baiser sur la joue de Marthe. Voyons, ne te dérange pas, les enfants vont enlever la vaisselle... joue avec les miettes, fais-les rouler sous tes doigts... bois un peu de vin pur. Laisse-moi rire un brin: avoue que la vie des gens moyens est pleine de tracas volontaires et inévitables; ils sont moyens, ils ne peuvent être ni chics, ni canailles; alors ils sont surtout très embêtés. On veut faire cette chose du monde riche: recevoir; on la fait au prix des pires abaissements.
Marthe hocha la tête:
--Puisqu’il en est ainsi, tu serais bien gentil de moudre le café pour demain; il faut emplir le moulin deux fois. Si on laisse trop d’ouvrage à la femme de ménage, elle n’y arrivera pas.
--Oui, s’empressa Ferdinand, je le moudrai, mais reste assise... Et les enfants astiqueront le tour du poêle; si j’osais, je leur confierais la suspension... Car le cuivre est un métal qui, par fonction naturelle, assume en partie notre amour-propre.
La souriante patience de Marthe permettait de continuer:
--Il s’agirait de dire aux amis: «Je vous reçois pour notre plaisir réciproque, j’ai donc tâché simplement d’être dispos d’esprit et généreux de table; quant au décor plus ou moins symétrique et soigné, vous êtes prié de fermer les yeux.» Ah! bien oui! Toutes les misères, le surmenage, la maladie, la brouille conjugale, la disgrâce des invités même, toutes les peines, plutôt qu’une négligence d’époussetage!
* * * * *
Jeannin arriva le premier pour le déjeuner du dimanche.
--Enfin! dit Marthe, je suis heureuse de vous connaître!
Avec une aimable taquinerie, elle ajouta:
--Griffon prétend que vous aidez beaucoup mon mari à se documenter; je vous dois donc de la gratitude.
--Madame, décréta Jeannin les bras ouverts, je suis votre meilleur allié! Ce n’est pas grâce à Griffon, votre zélé panégyriste, c’est grâce à moi que Ferdinand rendra toujours un hommage plus éclairé à vos vertus.
--Ma foi, concéda Marthe en riant, j’ai peut-être remarqué une certaine disposition à la flatterie chez mon mari, après vos entretiens.
--Naturellement, madame! la fréquentation de célibataires désemparés rend un époux plus gourmet du bien-être domestique... Ah! voici Gambinet, surnommé le refroidisseur de réunions.
Glabre à trente ans, comme certains paysans normands, inélégant, exclu du caprice féminin, Gambinet était un homme de bibliothèque, scientiste, systématique et anti-littéraire au plus haut degré. Mais Ferdinand le recherchait, par l’attirance invincible du _supérieur_, malgré sa parole délétère.
Quand il eut été présenté aux deux collègues adonnés à la poésie, Ferdinand plaisanta:
--Pour nous, cuisiniers littéraires, Gambinet figure, en quelque sorte, l’_entre-mec_ glacé...
--L’esprit administratif à son apogée! admira Jeannin, prosterné devant Ferdinand.
--Je ne suis pas ennemi de toute littérature, protesta Gambinet, le bras tendu vers les rayons de livres du salon; tenez, je goûte assez Maupassant... par moments.