Les Obsédés

Part 11

Chapter 113,666 wordsPublic domain

--Par moments! cria Ferdinand, fourrant ses mains au fond de ses poches, je ne le laisserai pas échapper! Lorsque Gambinet consent à feuilleter des romans, c’est qu’il est saturé d’abstraction, la nature se révolte en lui: alors il goûte la sensualité de Maupassant.

Gambinet rougit légèrement:

--Que voulez-vous? dans le roman, la sociologie m’horripile.

--Oui! appuya Jeannin, mais parce que vous en avez une indigestion au préalable.

On se mit à table et Jeannin démontra victorieusement,--surtout parce qu’il criait le plus fort,--que, dans le sens critique, une part ressemblait au sens gustatif:

--«Je n’aime pas les olives» est une opinion gustative attachée à l’individu; «je n’aime pas le roman social» est une opinion critique, sans plus de portée; il ne s’ensuit pas _qu’en fait_ les olives et le roman social ne vaillent rien.

Malgré la discussion, il sembla vraiment que Gambinet refroidissait les convives. On en vint, par manquer d’entrain, à se préoccuper longuement de ce qu’il pleuvait.

--Les rues anciennes des Batignolles ont une vieille pluie grise, affirma Ferdinand; de même que les larmes des gens âgés ne sont pas cristallines comme celles des enfants.

A la vérité, un ensemble de circonstances assombrissait Ferdinand et Marthe. L’absence des Griffon donnait à penser que «le roman» prenait mauvaise tournure chez eux. On ne savait pas ce que fricotait Chaupillard, invisible depuis plusieurs jours. Catherine Bise, après quelques ennuis chez ses patrons, n’avait pas écrit la lettre rassurante attendue, et Marthe n’avait pas pu aller aux nouvelles, un changement de directrice à l’ouvroir l’obligeant à une pénible présence supplémentaire.

Enfin, ce dimanche, voilà qu’Albert pâlot et grognon ne voulait pas manger.

Comme il était très gourmand de fruits, Ferdinand accrocha à la suspension une grosse pomme cueillie avec le bout de la branche:

--Pour toi, tout à l’heure.

Ferdinand promit encore:

--Si tu finis ton œuf, je ferai le camelot avec la pomme, tu sais comme c’est amusant?

Pour plus de tentation, il enfonça son cou dans ses épaules et, avec son front haut, ses yeux à double fond, son nez large, présenta cette physionomie qui «ferait voir Paris» sur n’importe quel point du globe, et il déclencha cette voix inimitable, propre à l’acoustique du faubourg.

--Un sou la pomme! allons: la queue! la pelure! la chair!... trente-six pépins, pour un sou!

Mais Albert ne finit pas son œuf.

Dans le courant de la conversation restée assez morne, Ferdinand avoua sincèrement:

--Depuis quelque temps, nous n’avons pas de chance... j’ai peur de ne jamais terminer mon roman.

* * * * *

Les faits vinrent cruellement justifier cette crainte.

D’abord, Albert eut la fièvre scarlatine.

Comme par hasard, Chaupillard réapparut aussitôt, pour promener, dans toutes les pièces de l’appartement, de péremptoires découragements:

--Le roman est à la merci du milieu, si vigoureuse que soit l’individualité de l’écrivain. Il ne suffit pas de vouloir et d’être capable, il faut que les circonstances quotidiennes consentent à l’œuvre. Il ne suffit pas que l’écrivain se porte bien, il faut que sa famille garde la santé.

En effet, l’enfant souffrait dans son lit, Ferdinand pouvait-il continuer à connaître la souffrance de simples «personnages», fussent-ils vivants dans sa propre chair?

Avec ses grands yeux fiévreux, l’enfant prenait toute la pensée, toute la sensibilité; Ferdinand veillait près du lit, l’intelligence limitée aux choses de la chambre: au papier du mur, au dessin du couvre-pied.

Dans le mystère de la nuit, il tressaillait; l’enfant avait parlé:

--On attendra que je sois guéri, pour dire la belle surprise à Catherine?

* * * * *

Par une déplorable coïncidence, la nouvelle directrice demandait à Marthe un surcroît d’activité et des apparences de satisfaction pétulante. Elle disait avec raison:

--L’ouvroir, en ce qui nous concerne, doit être un endroit plaisant.

Donc, Marthe était vive et pleine d’entrain à l’ouvroir, telle la cabotine de café-concert contrainte à de folâtres gueuseries, qui profite du répit des applaudissements pour espérer le prolongement d’un cher moribond; telle la maîtresse d’école en deuil qui chante la vie à cinquante enfants «du même âge que le sien».

La nouvelle directrice prit à cœur également d’intéresser à l’ouvroir ses nombreuses et hautes relations. Des lots de vêtements, usagés ou neufs, furent envoyés, de quoi habiller toutes les pensionnaires.

Le profond dortoir, avec sa double rangée de couchettes empaquetées de couvertures de cheval, ressembla à un magasin de costumier. Prodige! l’ouvroir fut gai, bourdonnant: on _essayait_, du matin au soir.

Des dames de la plus pure aristocratie, aussi simplement mises que des employées de commerce, se faisaient habilleuses et raccommodeuses.

Et même, une demoiselle noble affronta le lieu! Deux vieilles personnes plongées dans l’horreur, les larmes et la prière, l’attendaient dans l’église voisine.

Visage de perfection statuaire, visage d’intelligence et de finesse, en quelque sorte fluide, mademoiselle de Firman avait toujours distancé ses amies dans les études classiques et les arts d’agrément. Dès le premier jour, à l’ouvroir, elle sut son rôle; tout de suite, elle reconnut la physionomie modèle: ses traits prirent la plus naturelle et la plus impassible expression de simplicité.

Et l’on vit mademoiselle de Firman, à genoux, à même le parquet, aux pieds des hospitalisées, épingler et faufiler des plis d’étoffe. Elle n’eut de cesse qu’un poupon de l’ouvroir n’eût au moins fait pipi sur sa robe.

Et, comme une maritorne, tombée à l’ouvroir de quel Morvan! et de quelle arrière-cuisine! lui demandait:

--T’es donc couturière?

Assise sur ses talons, grattant d’un ongle rose la fente poussiéreuse du parquet, mademoiselle de Firman regretta:

--Même pas.

Les hospitalisées, nippées proprement, avec goût, avec talent, trouvaient à se caser; quelques-unes ne trouvèrent que trop!... Mais il y eut de ces noyées à qui nul n’aurait tendu la main, qui restèrent à flot définitivement.

Ces dames atteignirent au génie dans les changements. Une fille à faire peur, blonde fade, tout à l’heure habillée en grisaille, apparut en bleu clair, auréolée de ses cheveux avantagés, à un bout de la salle et si transformée, qu’à l’autre bout, une gamine, instantanément joignant les mains, exhala sa prière, naguère apprise pour l’autel de la Vierge.

On ne faisait pas que des miracles, on s’amusait; on s’arrêtait au comique irrésistible des vêtements trop grands ou trop petits, des nuances non seyantes.

Les hospitalisées riaient!

C’était là une telle chance que Marthe aidait au jeu de toutes ses forces; elle servait de mannequin pour les plus grotesques essayages. Beaucoup de malheureuses n’osaient pas rire; elles étaient obligées de s’y reprendre à plusieurs fois, tellement il y avait longtemps que ça ne leur était arrivé.

* * * * *

Le service fini, Marthe courait; les cochers avaient du mérite à ne pas l’écraser. «Comment l’enfant malade aura-t-il passé la journée?»

Ferdinand s’affligeait:

--Tu fournis à l’ouvroir deux heures d’excédent... Parbleu, il le faut, je comprends bien... La femme de ménage avait laissé éteindre le feu, j’ai mis cuire le ragoût comme j’ai pu.

Puis, Ferdinand et Marthe assis auprès du petit lit, ne prononçaient plus que de rares paroles, ils s’entendaient profondément d’attitude, de regard: et le roman apparaissait lointain, inexistant; la littérature devenait une entreprise inadmissible, vraiment futile et vaine. On pleurait tout bas: Albert avait le délire, il voyait le visage de Catherine dans l’angle du plafond, près de la fenêtre: «Oh! les jolis yeux gris!»

Un jour la directrice dit à Marthe:

--Pourquoi ne m’avoir pas renseignée plus tôt? Je vois que vous ne tenez plus sur vos jambes, recevez donc le public à ma place, ce sera moins fatigant.

Un monsieur de l’administration se présenta, jeune, correct et si officier d’Académie! il semblait, de ses doigts gantés, offrir des hommages plein son chapeau de haute forme.

--Madame, vous avez ici une nommée Rivalex, je suis envoyé pour vous la signaler. Hier, au Service central, elle a d’abord formulé convenablement une demande pour son enfant, puis en présence de certaines difficultés, elle a fait du bruit, elle a menacé, elle a injurié le chef de bureau lui-même!

Au milieu du vaste cabinet, le fonctionnaire reluisait dans un fauteuil. La dolente Marthe, tout effacée, répondit:

--Mon dieu, monsieur, nous donnerons à cette femme le maximum de secours; par bonheur, nous disposons actuellement de ressources extraordinaires, des vêtements...

--Mais, madame, au contraire! je vous dénonce son inconvenance, pour que vous usiez de sévérité.

Le fonctionnaire détailla un long réquisitoire. Au fur et à mesure, Marthe galvanisée levait de grands yeux qui évoquaient la femme et son enfant--malade, sans doute.

--Monsieur, je ne comprends pas. Notre devoir est de mesurer la douleur, le degré de désespoir, et d’agir en conséquence.

--Oui, parfaitement.

Marthe pensa dans un éclair: «Je ne me rappelle plus si j’ai donné les pilules avant de partir». Et elle continua tout haut, raidie, très directrice:

--Eh bien, monsieur, qu’est-ce qu’il vous faut donc? Cette femme est venue avec le respect des pauvres pour l’administration, elle est entrée, fléchie sous l’insoulevable domination du monument de pierres de taille, intimidée par la guérite du factionnaire en bas, par les couloirs élevés et froids, par les huissiers graves comme des portes closes, par les employés redoutables; elle est venue, toute petite, devant la formidable concentration de la force et de l’autorité. Et voilà que sa douleur a _soulevé la montagne_! Voilà que son affliction maternelle a brisé cette humilité qui, depuis des générations, courbait ses pareilles! Cette chétive a attaqué le colossal étagement de pierres de taille, vous, vos chefs, le gouvernement, l’univers!... Elle a osé, elle a pu opposer son grossier caraco à vos redingotes! mais, monsieur, qu’est-ce qu’il vous faut donc comme manifestation de douleur, comme preuve de désespoir?

Le monsieur au ruban violet voulut bien admettre cet excès de protection d’une directrice pour ses administrées.

Marthe le reconduisit, puis, seule, fit des pas inquiets dans le bureau. Quatre heures sonnaient; le médecin devait être à la maison, rue Saussure. Elle ne pouvait pas _soulever_ davantage; elle ne pouvait pas s’en aller!

* * * * *

Quant à Catherine,--encore un motif pour que le roman cahotât,--on avait des inquiétudes sur son compte, et l’on ne recevait plus de nouvelles depuis deux mois. Bien entendu, Chaupillard, sans avoir abandonné certains projets, prétendait manquer aussi d’informations.

Les marchands de beurre et œufs, patrons de Catherine, se plaignaient, d’une façon générale, qu’elle fût distraite et qu’elle eût la main malheureuse; et, un jour, voilà qu’elle cassa une glace de deux cents francs.

Griffon se trouvait cher les Prestal au moment où l’affaire fut connue. Il sauta dans une voiture, comme fait un médecin appelé par un accident grave.

Il avait déjà vu Catherine, rue Saussure, en visite; il la vit dans son travail.

Rue de Vaugirard, dans la boutique fraîche de peinture, entre les paniers d’œufs et les rayons de marbre chargés de beurres blonds, Catherine frottait à la brosse le carrelage noir et blanc, elle sauvait ses mains du piétinement des clients qui se succédaient.

De l’extérieur, Griffon, arrêté sur le trottoir, constatait le règne puissant d’une sorte de hiérarchie utilitaire. Les patrons, Normands solides, la femme en linge blanc comme une bonne de chez Duval, le mari en blouse bleue, exerçaient une supériorité sur les acheteurs. Mais une gamine de dix ans, mal peignée, demandant deux sous de lait dans sa boîte, valait plus, socialement, que Catherine. Et les marchandises et l’agencement occupaient, sur place, plus d’importance que Catherine.

Entré, Griffon se vit lui-même, dans la glace fêlée, monsieur à vêtement noir, à traits allongés, pâle. Gêné de maintien et de parole, il ne pouvait empêcher son esprit dépaysé de se courber, de céder à la force locale.

Catherine fut envoyée dans la cour; elle n’avait pas besoin d’entendre la conversation.

Et, quand le crémier eut palpé les deux cents francs de la glace, il parla posément, les mains sur le ventre, avec la condescendance permise envers un homme de bureau qui, évidemment, n’est pas à la hauteur de la vie pratique.

--C’est pas une mauvaise fille; pour ce qui est de travailler, elle travaille et nous ne demandons qu’à la garder. Mais, enfin, elle a quelque chose de pas naturel... Tenez, il y a le petit du marchand de vins, Émile, un enfant joli, pourtant, et bien habillé, bien portant, deux ans et demi,--je ne dirai pas qu’elle lui fait des misères, elle l’embrasse même trop fort, mais, le plus souvent, elle se sauve quand elle l’aperçoit ou qu’elle l’entend appeler. Pourtant, Émile, c’est pas nouveau ce nom-là! Il y a des mots comme ça qui lui font laisser tomber les tasses par terre. Et puis, elle a son demi-jour de sortie tous les mois; eh bien, une heure avant qu’elle sorte, une heure après qu’elle est revenue, vous pouvez lui parler, elle ne comprend rien: ah! vous pouvez! Ses yeux peureux qu’elle a, elle cherche à les fourrer sous terre, qu’on dirait; et puis sa bouche remue, vous écoutez... rien. Vous vous fâchez: «Parlez, Catherine, saperlotte!--Je respire, qu’elle dit.» Elle se décide à vous montrer ses yeux, vides comme de l’eau. Nous avons eu une chatte, Friquette, qui a été empoisonnée par des voisins; avant de crever, elle a été une matinée comme ça, à dodeliner de la tête, à essayer de miauler, sans pouvoir. A preuve que ma femme dit chaque fois: «Bon! v’là Catherine qui fait Friquette!»

--Elle se porte bien? demanda Griffon.

--Euh! euh!... Elle ne se plaint pas, mais elle est si maigre! C’est pas du monde qui vit bien vieux.

* * * * *

Griffon se trompa d’omnibus: Vaugirard-Louvre, pour Vaugirard-gare Saint-Lazare. Il revint chez les Prestal:

--Voilà mes renseignements.

Un silence méditatif s’imposa comme si, de part et d’autre, on plaçait la documentation dans le découlement d’un roman, et comme si l’on cherchait à améliorer l’avenir.

Une lettre arriva le lendemain, contenant les remerciements de Catherine à l’adresse de Griffon. Ensuite, lorsque les semaines passèrent sans nouvelles, Ferdinand et Griffon parlèrent à peine de Catherine; et elle était immensément présente dans leur pensée.

* * * * *

Aux premiers jours de l’été, Albert fut hors de danger: Marthe donna moins de temps supplémentaire à l’ouvroir. Mais la famille vécut encore dans un état intermédiaire, avant de retrouver son équilibre normal.

Ferdinand écrivit à Jeannin:

«Mon vieux, je n’ai toujours rien fichu, ces temps-ci. Vous connaissez ce marasme: l’œuvre ne vous _exige_ pas; l’œuvre a cessé d’être la chose la plus intéressante de l’univers. Un mauvais ferment vous rend l’assiduité insupportable. On n’est disposé ni à lire, ni à écrire; ça ne contient pas assez d’inconnu, d’aléa. On ne se trouve bien nulle part. A l’âge de puberté, pareillement, l’affection familiale et la possession d’objets personnels précieux, tout à coup, ne suffisent plus; la débauche ne tente pas, on ne sait quoi vouloir; on soupire sans divinité... C’est vrai, ce que vous m’avez raconté: l’artiste est amené, dans ses rôderies, à chercher sa guérison dans le fouillis hasardeux des marchands de bric-à-brac, il achète d’inutiles vieilleries... Mais hier, après m’avoir embrassé, les enfants se sont livrés à un tintamarre qui a allégé l’atmosphère, qui a reposé, rajeuni, le visage de ma femme. Le soir, ils ont crié triomphalement: «Ah! ah! voilà papa qui coupe du papier!» Puis ils ont entonné un chant de leur invention:

Ma p’tite Catherine, C’est aujourd’hui ta fête!...

»Or, ce matin, en allant au bureau, j’ai retrouvé ma pensée littéraire, j’ai eu ces terribles coups de menton que vous connaissez; au coin du boulevard des Batignolles, j’ai fait arrêter un omnibus, sans le vouloir. Et maintenant, gare au papier qui va me tomber sous la main: je ne le vois pas blanc!»

XII

Griffon, d’ordinaire franc et répondant de ses actes, avait raconté à sa femme la visite au crémier de Vaugirard sans révéler comment s’était arrangée l’affaire de la glace cassée.

Adèle n’avait retenu qu’un fait:

--Tu t’es trompé d’omnibus en revenant? Si je te disais une chose pareille, tu hausserais les épaules. C’est justement ce qui m’est arrivé la semaine dernière, je me suis trompée de tramway. D’ailleurs, je te répète que vous m’ennuyez tous, avec votre Catherine Bise.

En effet, subitement, les histoires de Catherine lui étaient devenues insupportables. Elle s’efforçait de ne pas écouter, de rentrer sa pensée en dedans ou de la distraire vers les fenêtres. Si on lui demandait son avis, «elle ne savait pas». Même, elle se levait, quittait la pièce au milieu de la conversation.

Chez les Prestal, quand on montrait une lettre de Catherine, son visage recevait une contrariété comme à l’énoncé d’un reproche, ou d’une réclamation.

--Tenez, avoua-t-elle une fois à Marthe, votre lettre de Catherine va fouiller au fond de moi aussi péniblement que ces gémissements continus du petit enfant... Vous entendez, à l’étage au-dessus?

Après la lecture, son mari se tirait soucieusement la moustache, elle éclata d’un mauvais rire et lui décocha cette apostrophe incompréhensible: «brute!» Puis, elle lui sauta au cou, l’embrassa et fut très gaie, d’une gaieté nerveuse, tout le reste de la soirée.

A partir de cette époque, elle cessa de demander des nouvelles du roman de Ferdinand; elle trouva même des prétextes pour retarder l’audition d’un chapitre terminé. Et elle eut une fringale de livres imbéciles et orduriers: vautrée sur un canapé, le front obstiné, la bouche rancunière, elle lisait pendant des heures, par revanche d’avoir «coupé» dans d’autres ouvrages.

* * * * *

Un autre phénomène fut à constater: elle ne sut plus «faire la comédie» à son mari; on eût dit qu’elle faiblissait contre une destinée longtemps repoussée.

Douée d’un tempérament de fer, de tout temps son refuge avait été la maladie; pour effacer ses torts, punir ou contraindre son mari, elle usait de l’admirable et invincible tactique des enfants: se plaindre de maux impossibles à vérifier: mal à la tête, au cœur, au ventre.

--Tu me reproches tel méchant tour? Attends un peu, je vais te forcer à me soigner, à me flatter. Tu ne veux pas me payer tel colifichet? Tu dépenseras le double en pharmacie. Tu ne veux pas que j’aille là? Le jour où tu auras un projet intéressant, je me mettrai au lit.

Elle pratiquait la méthode si facile aux femmes dont le mari est absent dans la journée: se bourrer de pâtisserie entre les repas et ne pas manger à table. Elle était la femme délicate «qui n’a pas d’appétit» et qui est grasse comme un bébé de lait.

Pour compléter, elle répétait à tout propos, avec mauvaise foi, ou avec stupidité:

--Oui, je sais bien... tu fais la tête pour me forcer au divorce... tu ne réussiras pas.

Griffon avait usé son existence à ce rien contre lequel l’homme le plus intelligent, le plus énergique, est désarmé, s’il a du sentiment.

Eh bien, tout d’un coup, le «toupet» manqua à Adèle, comme si un drame, en dehors d’elle, s’avançait et la paralysait.

Elle s’habillait tapageusement, elle oubliait de commander le dîner, elle s’absentait des demi-journées; au lieu de mentir, de chercher querelle, tout ce qu’elle pouvait faire maintenant, c’était de bouder; et elle boudait mal, honteusement presque.

La grande fâcherie (dont le premier résultat fut de faire refuser le déjeuner avec Gambinet et Jeannin) vint de ce qu’elle voulait partir aux bains de mer avec madame de Mireille: un voyage de deux mois, sans itinéraire bien déterminé... elle écrirait...

--Non! dit Griffon, si tu pars, tu ne rentreras pas; c’est à prendre ou à laisser.

Elle dut se résigner, et aucune «comédie» proprement dite ne s’ensuivit. Des semaines s’écoulèrent, particulièrement mauvaises, où les époux se détachèrent l’un de l’autre par le silence, plus que s’ils avaient proféré des injures.

Ce qui étonnait le plus Griffon, c’était qu’Adèle ne lui jetait même plus à la tête sa résolution de ne pas divorcer.

Arriva une seconde invitation à déjeuner, le dimanche, chez les Prestal. Griffon renonça cette fois encore, parce que, le vendredi, Adèle ne rentra pas dîner et, devant son visage sévère, n’acheva même pas le mensonge maladroit d’une indisposition accidentelle, en visite... Il décida de ne plus sortir avec elle.

Tout de même, il y avait eu un _accident_.

Madame de Mireille et madame Griffon ne devaient pas impunément tourmenter le peintre Morlane.

Madame de Mireille, très indépendante, avait succombé la première: elle était devenue la maîtresse du brillant Ribérol.

Alors, les scènes à l’atelier ne semblèrent plus suffisamment excitantes. Un jour, Ribérol débarqua chez Morlane, lui offrit un cigare, puis, à califourchon sur une chaise, lui expliqua tranquillement ce qu’il appelait le caprice de madame de Mireille:

--Elle désirerait figurer dans un tableau à la Fragonard... Bien entendu, nous ne saurions poser devant vous! Mais dans telle hôtellerie, machinée comme un théâtre, nous pouvons souffrir votre présence cachée; il s’agit d’ailleurs d’une scène plastique, sans offense pour le regard étranger. Nous pouvons, pendant un rapide instant, vous octroyer cette vision unique, laquelle reste dans les yeux de l’artiste et lui permet, fût-ce dix ans après, de donner la reproduction aussi fidèlement que s’il copiait un modelage.

Morlane, à demi fou, accepta l’offre malsaine qui devait le finir.

Et Adèle fut mise au courant par son amie; elle sut le lieu, l’heure. Le jour du _tableau vivant_ était l’avant-veille du dimanche promis aux Prestal.

Ferdinand devait lire un chapitre. Son travail, maintenant, marchait à souhait. C’était l’ère des circonstances fécondantes.

Georges, à l’école, fut premier en histoire et Albert deuxième en gymnastique. Ces résultats ne manquaient pas d’importance; car, tout de suite après, Ferdinand eut une création facile, abondante, forte, où jaillissait telle note exceptionnelle, comme une infusion de succès.

Rien n’était indifférent pour l’œuvre. A la même époque, au bureau, le chef tomba malade.

--S’il est seulement trois mois absent, calcula Ferdinand, je termine mon roman.

--Ton _seulement_ est plein de goût, apprécia Griffon.

Ferdinand resta le visage dur, implacable:

--Non pas que je donne moins à l’administration, mais je suis délivré en partie de l’oppression. Je n’écris pas mon roman au bureau, mais je reste moi-même.

En définitive, après les tiraillements, les flottements, son tempérament dominait.

Certaines vertus, qui entraient dans la constitution propre de Ferdinand ne pouvaient être mises en défaut que passagèrement. Son âpreté au travail, sa vigueur à s’imposer, à réagir contre le milieu anti-littéraire, sa faculté de saisir les faits, de les rapporter à une conception d’humanité et de les digérer dans son œuvre, tous ces attributs de sa personnalité devaient régner intégralement.

Et même, le temps d’impuissance apparente était, en somme, propice; car il préparait _l’éclosion_ irrésistible, qui fait de l’artiste une force de la nature.

L’heure existait pour Ferdinand, où la face se déforme, où la solidité du roc réside dans le menton, dans le front. Alors, il n’y avait pas de chef de bureau qui tînt, il n’y avait pas de Griffon, pas de Catherine, pas de Chaupillard débineur, pas de Jeannin débaucheur, pas de femme, pas d’enfants qui tinssent! Il y avait la passion attaquée à l’univers!