Part 12
--N’est-ce pas formidable? expliquait-il dans le calme. Vous aimez l’univers par un de vos personnages. Cette émotion de l’univers existe! Vous le sentez, vous le tenez, votre capacité d’étreinte est assez vaste! Votre projection nerveuse atteint le monde tout entier, comme la lumière du jour l’atteint sans limite. On ne saurait alors, vous demander de rapetisser votre infinie puissance à connaître une seule créature, fût-elle de votre sang!
A certains moments de gestation, on pouvait sonner chez lui, hurler dans la rue: un moi élémentaire, farouche, refusait d’entendre: «Il n’y aurait que l’écroulement de la terre d’égal en importance à ce que je fais!»
Un soir, Marthe criant:
--Ferdinand, le feu! La lampe est tombée!
Tudieu! Il avait fini sa ligne avant de bouger!
Dans «l’état farouche» où les circonstances adverses n’avaient pas prise, il arrivait que des circonstances favorables se fissent admettre.
--Quelle découverte! déplora Marthe, un jour de fête, après le déjeuner, voilà que je ne peux plus boutonner ma chemisette de l’année dernière! Je grossis...
--Chouette! cria Ferdinand, qui posa son porte-plume et vira sur sa chaise.
--Dis donc, je te remercie, je veux rester mince.
--Mais, ma chatte, c’est l’épanouissement. Tu arrives au plein de la jeunesse... Voyons ça, un peu.
--Non, Ferdinand, tu me pinces.
Et alors,--pas tout de suite,--mais vingt-quatre heures après, la production littéraire de Ferdinand fut comme charnue, ferme, saine et d’une saveur grasse et chaude.
Il jubilait, après le dîner, en baguenaudant les deux mains dans ses poches, devant la bibliothèque, entre le Tolstoï et le Balzac:
--Dimanche prochain, mon petit père Griffon, je te lirai un chapitre avec confiance... Et vous autres, les arlequins, qu’est-ce que vous avez à me suivre en rigolbochant?
Albert et Georges en chœur:
Ma p’tite Catherine, C’est aujourd’hui ta fête!...
--Ah çà! exulta Ferdinand, ça va-t-il durer c’te vie-là?... Et toi, Marthe, pourquoi rougis-tu?
* * * * *
Le vendredi de l’affaire Morlane, dès le matin, madame Griffon ne put tenir en place. Occupée de sa toilette, ou plutôt de rien, le visage tiré, malade, elle n’entendait pas son mari parler, ou bien restait sans répondre, avec l’air d’une étrangère qui ne sait pas traduire. Elle semblait gênée par la clarté franche de la belle journée d’été.
--Enfin, demandait Griffon, dis-moi ce que tu cherches? Voilà trois fois que tu vas jusqu’à la cuisine sans y entrer... entends-tu?
Un haussement d’épaules agacé signifiait qu’elle ne comprenait pas ou qu’elle ne cherchait rien.
L’après-midi, l’heure fixée à Morlane approchant, elle mit son chapeau fiévreusement, et se fit conduire en voiture à l’atelier.
Le peintre était bien réellement parti. Elle renvoya sa voiture et demeura un moment hébétée, sur le trottoir, à ne savoir si elle devait monter ou descendre la rue; aveuglée par le plein soleil, l’idée ne lui venait même pas d’ouvrir son ombrelle.
Lentement, à regret, elle se dirigea vers l’hôtellerie désignée par Ribérol. Arrivée à la place des Victoires, elle s’entêta longtemps, devant une boutique d’angle, à regarder des cartes postales illustrées et à guigner le côté pair de la rue d’Aboukir. Deux fois, elle fit des pas pour s’éloigner, mais elle revint devant la papeterie. Enfin, elle prit soudain le côté impair de la rue d’Aboukir et fila contre les devantures. En face d’une maison ordinaire, où seulement les persiennes d’un étage étaient closes, elle passa comme s’il y avait eu à craindre de recevoir un projectile.
Dès lors, elle fut une sorte de possédée; elle s’engagea dans la rue Montmartre et se mit à voyager sans but, la bouche sèche, le regard maniaque, à la fois avide et lourd, audacieux et honteux.
Il faisait un temps de juin sec, chaleureux. Les amateurs s’émouvaient d’abord, puis restaient perplexes: voici une élégante jeune femme qui portait un chapeau trop fleuri, un costume de drap granité bleu, demi-mondain par la coupe et l’ajustage, une voilette et des gants sérieux; le joli visage offrait une crispation encourageante, mais l’allure trop pressée protestait, négative.
A l’approche du boulevard, elle s’enfonça, sans ralentir, dans la cohue des passants affairés. Après la rue Montmartre, le faubourg. Une invincible nécessité la talonnait: Allons! allons! La rue Notre-Dame-de-Lorette.
Un profil, de loin en loin, la faisait changer de trottoir, et pointer comme vers quelqu’un de connaissance; elle examinait, puis dépassait, avec une accélération de fuite.
La rue Chaptal, la rue Blanche, la rue Ballu.
Son visage avait des réveils d’un instant: quelle heure était-il? Des écoliers polissonnaient; leur panier, leur gibecière gonflée de livres donnaient à réfléchir, comme des objets nouveaux, inconnus.
La rue de Clichy, la place, le boulevard.
Un trouble électrique l’atteignait devant la terrasse des cafés où les yeux des consommateurs s’exerçaient au crochetage.
La place Blanche était l’endroit d’où elle aurait dû, en ligne directe, rentrer à la maison. Mais non! impossible de renoncer... L’impulsion n’était pas usée. Non! impossible d’enfermer un tel tourment dans la maison!
Un arrêt devant le boniment d’un camelot permit un refus plausible du bon chemin et une vague transaction avec la raison.
Alors, avec l’idée qu’il fallait rentrer, avec le calcul de ne pas s’éloigner à cause de l’heure, elle tourna dans le quartier: la rue Blanche, la rue Ballu, la rue de Clichy, le boulevard de Clichy, puis, de nouveau, la rue Blanche, la rue Ballu...
Elle marchait toujours trop vite, chercheuse malade, dont le souffle vital semblait osciller à droite, à gauche. Deux fois, trois fois, dix fois, le garçon de café la vit passer devant la terrasse, rue de Clichy, de quart d’heure en quart d’heure.
Puis la lumière du jour déclina.
Et voilà qu’elle crut traîner un muet solliciteur derrière elle. Alors, une sorte de défaillance changea sa démarche. Les tempes bourdonnantes, brisée par ce désir des gens traqués d’être saisis,--mais «d’en finir»,--hébétée par le besoin de se cacher, fût-ce dans la honte, elle ne sut plus bien où elle était, ni ce qu’elle faisait.
Alors, en effet, son allure fit qu’elle tira de silencieux compagnons derrière son dos. Ils se succédaient; abandonnée au bout de quelques mètres par un solliciteur, aussitôt un autre s’attachait plus longtemps, puis un autre. Elle les menait par l’interminable tour des rues.
Plusieurs fois, le suiveur venant presque la toucher provoqua un sursaut, une volonté de fuir qui ne durait pas.
«Attention!» pensa le garçon du café de Clichy.
Un compagnon, traîné un tour entier, s’approcha au point d’effrayer, persista, fut moins évité, engagea un second tour...
Le garçon eut soin de constater: une heure écoulée, _elle_ n’avait pas remonté la rue de Clichy.
Mais enfin, il _la_ reconnut bien, malgré un rapetissement furtif et malgré cette malice de faire un brusque crochet vers le trottoir aux boutiques closes, pour éviter la pleine lumière de la terrasse... Ah! ah! il la reconnut bien!
XIII
Au mois de juillet, un dimanche matin, vers dix heures, Ferdinand cria:
--Ça y est! J’ai écrit le mot _Fin_!
Marthe et les enfants accoururent, regardèrent l’encre humide.
Il avait posé sur la table son manuscrit entier, de façon à jouir matériellement et au complet de la richesse amassée. Marthe et les enfants admiraient le gros tas de papier figurant un album ouvert à la dernière page.
Les enfants voulurent préciser leur estimation critique: ni Georges, ni Albert, ne put enlever le manuscrit d’une seule main!
On s’embrassa. Un événement immense venait de changer la vie; on bavardait pour le plaisir de bavarder: «Il ne faudrait pas maintenant que le feu prît à la maison! Il y avait là pour plus de trois francs de papier acheté!» On marchait de chambre en chambre, uniquement à cause de l’accélération du sang et de l’imagination.
Mais quel dommage! On ne pouvait pas trouver Catherine immédiatement chez ses patrons, c’était son jour de permission. Les enfants, à table, gardèrent un rire désappointé: leur «p’tite Catherine» aurait dû surgir instantanément du mot _Fin_!
Il fallut sortir tout de suite après le déjeuner; on n’aurait pas dit au juste pourquoi, mais il semblait indispensable d’aller, de regarder le monde, de répandre un fait:
--Voilà! le roman est achevé! l’engagement est tenu!
C’était aussi la personnalité collective trop grande, dans son expansion actuelle, pour l’appartement étroit de la médiocre rue Saussure; c’était le besoin de mesurer dehors un bonheur trop considérable pour être étendu et vu entier dans la maison.
Forcément, la promenade fut dirigée vers les grands boulevards. Forcément, les yeux de Ferdinand et de Marthe choisirent dans les mille reliefs du chemin, ceux qui pouvaient se raccrocher par un rapport plus ou moins direct à l’événement: les étalages de libraires, les terrasses de grands cafés, les colonnes affectées aux affiches de théâtre, les passants porteurs de binocles, les passants en possession de journaux, ou de brochures, les magasins d’art: peinture, bronze, gravure.
Albert et Georges désignant leur père du pouce, adressèrent une grimace énigmatique à des gamins inconnus, grimpés sur un banc: «Ah! ah! vous voudriez bien savoir!»
Marthe, au bras de Ferdinand, se préoccupait de plusieurs articles d’habillement qu’elle désirait pour lui depuis longtemps, et dont l’achat ne pouvait plus être différé; elle récitait et discutait les prix des catalogues. Lui, humant le soleil, tâtait des sous dans la poche de son gilet, comme s’ils le gênaient; il avait envie de dépenser, de faire plaisir tout de suite. Au coin d’une rue barrée, il offrit aux enfants un microscope de cinquante centimes, et il dit à Marthe:
--C’est épatant, que je ne pense jamais à leur rapporter des bibelots comme ça, en revenant du bureau.
Pour terminer la journée, on monta chez les Griffon, annoncer la grande nouvelle. La visite fut écourtée, censément parce qu’il était tard, en réalité parce que l’aspect de la maison révélait la brouille, la demi-réconciliation pénible.
Marthe, en quittant, eut la sensation d’avoir peut-être manqué de tact: on ne crie pas sa chance joyeusement devant quelqu’un qui n’a rien gagné. Les félicitations d’Adèle avaient été grimaçantes; elle semblait désillusionnée plutôt que ravie. D’ailleurs, Marthe comprenait très bien que l’événement hors de pair devait exciter la jalousie, puisqu’elle-même se sentait triomphante.
* * * * *
Dès le lendemain, on prit les dispositions voulues pour «la grande surprise».
On offrait à Catherine huit jours de vacances à passer auprès de son enfant: on payait une «extra» pour la remplacer chez ses patrons; on payait ses frais à la campagne.
Et le programme devait continuer dès que le roman serait accepté par un éditeur. Et si le roman réussissait, tonnerre! on s’arrangerait pour lui rendre son enfant, tout à fait!
Le départ en vacances.
Par une attention délicate, le mardi soir, les Prestal se rendirent à la gare Montparnasse afin d’embrasser Catherine, comme on fait pour un parent qui entreprend un lointain voyage; il fallait que Catherine connût la sensation d’avoir de la famille.
--A l’occasion des grandes joies, disait Marthe, on a besoin de s’appuyer à de l’affection, comme au moment des grands chagrins.
Les enfants, impatients, mangèrent à peine, au dîner. On arriva une demi-heure d’avance, à huit heures, il faisait encore jour.
--La voilà avec tous ses paquets!
Albert et Georges se précipitèrent:
--Comme vous êtes belle, ma p’tite Catherine!
A la regarder, de loin, Marthe eut les larmes aux yeux:
--Cette chemisette grenat sied parfaitement à son teint de brune; elle s’habille avec talent et _contre_ la coquetterie.
Ferdinand admira aussi:
--Comme elle paraît fine de lignes et souple, et comme elle va d’un ressort noble!... une sorte d’actrice inspirée... ses yeux timides se découvrent mal au public, mais le rôle est dans son cœur, et sa bouche et son menton vont projeter l’émotion...
Catherine ne fut pas étonnée que les Prestal se fussent dérangés pour un événement si considérable.
--J’avais peur que ma remplaçante n’arrivât pas! Enfin, elle est venue, une grosse fille rouge, elle m’a demandé s’il y avait beaucoup d’ouvrage. Ma foi, je lui ai répondu: «Je ne sais pas...» J’étais pressée; pourtant, j’ai attendu qu’il n’y ait pas de clients à la boutique; j’aurais eu scrupule de m’en aller sans une poignée de main à mes patrons... et ici, aussi, je suis bien contente de vous voir...
Les enfants tenaient à vérifier si elle n’avait rien oublié: les cadeaux pour la nourrice, le costume marin pour le petit Émile. Et ne pas confondre: le ballon de la part d’Albert; le tramway de la part de Georges.
Sur le quai:
--Vous embrasserez bien le petit Émile pour moi...
--Non! pour moi, le premier...
Il convenait de plaisanter:
--Ne dépassez pas la station! recommanda Ferdinand.
La fermeture des portières. Il fallait donner à Catherine toute la sensation de famille possible; alors, Marthe, avec chaleur, d’un ton avide, exigeant:
--Un télégramme demain, n’est-ce pas? pour nous dire que tout va bien.
Elle descendit du marchepied pour laisser la place aux enfants. Ferdinand allongea une quatrième poignée de main, et soudain, il annonça, malicieusement, pour Marthe:
--Toujours, dans ces scènes de départ, il y a le parent ou l’ami qui rapplique au dernier moment--exprès, dirait-on,--par discrétion ou par un sentiment secret... regarde plutôt...
C’était Griffon qui apparaissait juste pour faire signe, le chapeau en l’air, à bout de bras.
Et la voyageuse n’éprouva-t-elle pas un émoi particulier de ce dernier souhait?... On ne distingua pas; le train partait.
* * * * *
Le roman terminé, pendant quatre jours entiers on crut bien que _ça y était_: on se vit libéré, on se crut en jouissance d’un nouvel état; Ferdinand avait répondu de sa prétention; il était _qualifié_.
Puis, dès le jeudi soir, l’erreur se manifesta, rehaussée d’ailleurs par les bons soins de Chaupillard, en assiduité quotidienne rue Saussure:
--Comment, vous étiez si contents? Vous n’avez pas mesuré l’étendue de l’engagement.
Et les gestes de Chaupillard jetaient l’évidence aux quatre coins du salon: le roman était écrit, bravo! mais quelle en était la valeur? Pour être en règle avec le monde, il fallait le roman imprimé, il fallait cette chose palpable, portative comme une monnaie: le livre. Rien de fait sans l’acquit d’un éditeur.
Et je vous attendais là, mon cher! J’y ai passé... Vous allez faire connaissance avec les requins.
Alors, Ferdinand trouva des prétextes pour garder encore son manuscrit: il devait se relire une dernière fois, il devait consulter Jeannin.
Marthe approuvait cette temporisation. Elle croyait au génie de son mari, mais redoutait l’injustice, la mauvaise chance.
Et, à mesure que l’échéance apparaissait grave, définitive, à mesure qu’ils sentaient combien le refus de la valeur offerte serait désespérant, les époux s’appliquaient, malgré eux, à récapituler intérieurement tout ce que le roman avait coûté à la famille.
La peur d’avoir dépensé en pure perte donnait à Ferdinand une terrible clairvoyance. Le roman avait été un être de plus dans la maison; cet intrus avait accaparé la grosse part du temps, de l’affection, des ressources communes.
Pour l’intrus, Ferdinand avait dû disputer sans cesse les heures de travail, se les procurer au prix du repos, de la distraction, de l’avancement; sa dépense avait été la contrainte et la résistance; il avait subi sans répit le malaise intolérable du dédoublement, il avait été malheureux comme employé, malheureux comme écrivain.
Et l’apport de Marthe! Pour qu’un employé, chef de famille, ait des loisirs, il faut que sa femme les lui crée, il faut qu’elle le dispense des soucis économiques en les assumant elle-même. D’ordinaire, on partage: le mari s’occupe de la cave, des feux, des chaussures; ou bien--ce qui revient au même,--il fait des copies supplémentaires permettant d’acheter le travail d’une bonne et de compter moins chichement. Lorsque Ferdinand parlait d’aider à quelque besogne matérielle, Marthe--une brosse ou un chiffon à la main,--le faisait rester devant ses papiers; elle avait toujours vu, à l’ouvroir, dans la rue, quelque part, une «femme extraordinaire»... elle, Marthe, la femme inexistante, si ordinaire... Et Ferdinand, à se remémorer, souriait longuement, accoudé devant un livre qu’il ne lisait pas.
Quant aux enfants,--c’était le plus grave,--relégués au second plan, privés de la part normale d’attention, leur éducation et leur santé avaient payé un tribut dont l’avenir entier pouvait pâtir.
* * * * *
Pour jouir d’un sursis,--tellement le verdict de l’éditeur était redoutable,--Ferdinand présenta son roman à la _Revue des Lettres_, la plus cotée des publications périodiques.
A la date fixée, selon la renommée d’exactitude de la Maison, il fut introduit, pour réponse à recevoir, auprès du directeur, une sorte de chanoine sanguin, aimable, au parler franc.
--Je n’ai pas d’expressions choquantes à vous reprocher, mais l’esprit de votre roman est trop révolutionnaire pour notre public qui compte un élément universitaire, un élément pondéré, libéral-orthodoxe...
Ferdinand ne put s’empêcher d’interrompre:
--Justement! le public sérieux, aujourd’hui, ne s’offense que des _mots_, et de certaines descriptions, mais les idées n’effraient plus...
Le directeur, se frictionnant les mains, engagea Ferdinand à continuer, par sa mine grandement intéressée.
--Vos abonnés désirent «gagner», vraisemblablement?... Eh bien, ils n’avancent à rien, s’ils vous mènent et si vous avez soin de ne pas heurter leurs habitudes de pensée... Croyez-vous qu’il soit insensé de concevoir une publication disant: «Ma mission est de _renseigner_ le mieux possible sur les lettres contemporaines; je ne me permets pas de faire la part du public. Est-ce qu’on trie les informations du jour, dans un journal? Pourquoi trier les faits littéraires? Je publie _à titre d’information_, ne déclinant les offres d’auteurs que pour motif d’insuffisance, ou de grossièreté. Et je donne de préférence des œuvres «excessives», et _discutables_; c’est en vitupérant que le public gagnera»... Ce que ça doit être assommant pour les abonnés des revues actuelles de n’avoir toujours, entre eux, qu’à trouver «délicieux--charmant--parfait...»
Pendant ce discours, on avait fait un beau paquet ficelé, collé à la cire; le directeur de la Revue le remit à Ferdinand avec un placide sourire: depuis dix ans qu’il refusait des manuscrits, il en avait entendu bien d’autres.
* * * * *
Un matin, vers onze heures, Ferdinand se rendit chez Jeannin qui habitait à l’hôtel, au quatrième étage, dans une rue étroite et gâcheuse, voisine de la Bastille. Outre les quatre meubles publics indispensables: lit, table, siège, la chambre, sans intimité, montrait des planches chargées de livres et de paperasses; pas d’ustensiles, un seul verre; c’était la cage froide d’un homme à part, sans vie de famille, sans entourage de choses et d’actions ménagères qui se mêlent à sa personnalité.
Dans un fauteuil indigent, près de la fenêtre, Jeannin, souffrant de rhumatismes, regardait pleuvoir.
Le sort inquiétant du roman, si chèrement édifié, parut l’amuser beaucoup:
--En somme, résuma-t-il, l’écrivain est un type des plus enviables! Quel bonheur il accapare et il donne aux siens!... Ah! mon vieux, vous employez bien vos meilleures années, votre âge de force et d’affectivité! Pendant ces deux ans de roman, vous n’avez, pour ainsi dire, pas aimé votre femme, ni vos enfants, vous n’avez pas vécu avec eux. Est-ce vrai? Vous avez été absolument stupéfié quand votre inappréciable femme vous a révélé, dernièrement, que votre petit Albert avait été considéré comme perdu, pendant plusieurs jours. Pourtant, au moment de sa maladie, vous aviez cessé d’écrire; oui, mais vous n’aviez pas cessé d’être un écrivain, mon vieux. Et puis, combien avez-vous d’amis? Quelles gens fréquentez-vous? Est-ce que les saisons de l’année existent, pour vous, éternel gratte-papier?
Ferdinand, assis, un coude sur la table, secouait la tête. Il évoquait son chez-lui; une impression d’abandon s’exhalait de la chambre de Jeannin; à travers la pluie, on apercevait la maison d’en face, aux fenêtres laides, sans persiennes, aux locataires absents. Il parla, envahi d’une sentimentalité frileuse:
--Si je vous disais que l’intrus, parfois, nous rendait ennemis l’un de l’autre, ma femme et moi! Vous n’imaginez pas cet arrachement de deux cœurs inséparables. On aurait dit que le développement de l’intrus tiraillait nos nerfs soudés, comme on fait souffrir une blessure sans tuer le patient.
Soudain, la porte s’ouvrit derrière Ferdinand. Parut un gaillard en bras de chemise, tablier bleu à bavette, chaussons mous, grosse face alsacienne. Il tendit une ardoise de gargote à Jeannin, en le toisant avec malveillance.
Jeannin commanda son déjeuner; l’homme partit sans un mot.
--Vous avez vu mon grand ennemi, dit Jeannin, ce n’est pas le garçon restaurateur, c’est celui qui fait les chambres; la serviette dont il essuie mes assiettes, c’est sa serviette de ménage. J’ai beau protester: le torchonnage en rond de tous les récipients s’impose à lui comme au garçon coiffeur l’essuyage de la cuvette après chaque barbe. Il déteste profondément mon métier d’écrivain. Pourtant, il savoure les feuilletons du _Petit Journal_ où foisonnent les personnages titrés, les grandes dames et les policiers... Si j’ai l’air d’aimer un plat, invariablement, «il n’en reste plus»; alors, par ruse, je demande ce dont je ne veux pas; mais sa haine est maligne! parfois il me prend au mot... Hier, j’étais en palpitation créatrice; Dieu me pardonne, je brûlais du sublime! voilà qu’il me sert, malgré moi, du poisson pas frais! Pris d’indigestion, j’ai failli crever comme un chien; il n’a jamais voulu se déranger... Savez-vous qu’il m’a détruit des pages de manuscrit? Depuis ce temps, je suis obligé d’emporter tous mes papiers sous mon gilet; quand un ouvrage touche à sa fin, j’en trimballe la grossesse ridicule...
Jeannin se tut, le front hautain, la bouche dégoûtée; puis, il continua moqueusement:
--On m’a fait des avanies à l’octroi, au musée du Louvre... Si encore, notre «particularisme» était sûr d’avoir raison! Mais non, toujours une sorte de remords nous prône la sagesse d’être un simple vivant matériel, attaché à la bonne besogne utilitaire.
Ferdinand se leva et vint dans l’encoignure de la fenêtre: