Les Obsédés

Part 13

Chapter 133,682 wordsPublic domain

--Comme votre rue paraît basse de plafond, par ce vilain temps! Tout de même, quand le livre est imprimé, on doit goûter une jouissance d’ironie sans pareille à recenser ce qu’il a fallu de gêne et d’abaissement pour que fût construite cette chose d’éditeur, de libraires, cette chose d’art, de récréation, de luxe, ce qu’il a fallu de besognes communes, de postures piteuses, pour obtenir ce produit supérieur qui évoque la grande liberté, la splendide fantaisie,--un monsieur étendu sur un sofa, fumant aux corniches sculptées, attendant béatement, noblement, l’inspiration; ce qu’il a fallu d’égoïsme rencogné, criminel,--les yeux et les oreilles bouchés aux douceurs intimes, à l’en dehors aimable,--pour obtenir cette chose d’apparat, d’en dehors!... Et les pages brillantes, riches, gaies, sont dues à ce que la femme de l’écrivain a toujours porté de méchants costumes ternes et s’est astreinte à n’assister à aucune fête! Et le généreux de l’œuvre est dû à ce que les enfants de l’écrivain n’ont pas eu l’existence large, ensoleillée, nourrie, que l’on aurait pu leur assurer par une volonté pratique et positive. Et le beau de l’œuvre! La substance, l’essence du beau, est due à la misère authentique d’une Catherine Bise! Et si l’œuvre s’envole à quelque hauteur, c’est par ce reflet: l’éperdu vacillement d’yeux d’un petit abandonné dont l’agonie privée de chaleur maternelle cherche à se réfugier dans le néant!

Le menton dans la main, Jeannin semblait prendre les mesures de son ami.

--Comment ça vous est-il venu d’être littérateur? demanda-t-il.

Une mélancolie douce, lointaine, pénétra le visage de Ferdinand:

--Je crois à un accident... J’ai des frères et des sœurs, il n’y a que moi dans la famille qui ne sois pas comme tout le monde... Voilà: j’avais treize ans, un soir à dîner, mon père et ma mère échangeaient des considérations sur quelque fait banal; tout à coup, sans motif discernable pour la simple raison humaine, j’ai senti dans ma poitrine crever une tristesse immense, noire, pesante et qui a envahi tout mon être. Je me suis mis à sangloter; ah! mais, une désolation profonde, totale, qu’aucune parole ne pouvait apaiser. Je n’aurais pu dire pourquoi je pleurais, et pourtant le désespoir était réel, définitif, comme matériel en moi. C’était la connaissance du mal; c’était soudainement, la confiance naïve en la vie à jamais perdue. Figurez-vous un enfant qui regarde sa mère, c’est-à-dire, toute la force et toute la bonté, et qui brusquement comprend qu’elle mourra un jour! Quelle faculté de bonheur, quel support d’existence lui reste-t-il?... On m’a couché, le sommeil m’a consolé; le lendemain, je me suis à peine rappelé ma tristesse. Cependant, je n’étais plus pareil aux autres; à mon insu, à l’insu de tous, je n’étais plus capable de joie parfaite. La rencontre d’une disposition spéciale chez moi et d’une phrase prononcée à point avait produit la déchirure irrémédiable d’une certaine enveloppe de la sensibilité qui n’est jamais déchirée chez la plupart des hommes... Et je vous le dis: un accident! Il a tenu à rien, sans doute, que cette espèce de viol ne se produisît pas...

Un frôlement sur le palier avait fait bouger Jeannin. Le garçon d’hôtel, qui écoutait depuis un moment, pénétra sans frapper, muni d’un panier.

--Laissez-moi le plat, cria Jeannin.

Mais le garçon, intraitable, torchonna une assiette, vida le plat dedans et le remporta en grommelant:

--N’y a que les cochons qui mangent dans les plats!

--Vous êtes témoin? dit Jeannin, désarmé, à Ferdinand. Et vous ne lui plaisez pas non plus, à ce garçon sévère. Il a dû interpréter à sa façon vos paroles; il vous a lancé un regard, comme à un déplorable infirme... Vous partez déjà?... Je mangerais bien devant vous... Rendez-moi donc le service de mettre cette lettre à la poste, je ne la confierais pas à ce Baptiste...

L’adresse, lue involontairement, fit sourire Ferdinand.

Jeannin se frotta le crâne et, lorgnant son omelette, sans appétit, il sourit également:

--Oui, il y a aussi les femmes, dans la vie de l’écrivain. Vous vous rappelez Antoine et Cléopâtre, de Shakespeare? «Nos baisers nous ont coûté des royaumes.»

Ferdinand soupira, la mine hypocrite:

--Nous gaspillons des chefs-d’œuvre en ne dormant pas.

--Taisez-vous, sale privilégié! fit Jeannin presque en colère. Quand vous dépensez une caresse, votre femme vous la garde et le jour où vous avez le cerveau déprimé, elle pose ses lèvres réconfortantes sur votre front.

Ferdinand, chatouillé, consultait sa montre.

--Sapristi! faut que je me dépêche d’aller au bureau! Je vous dis au revoir, mon vieux, et meilleure santé.

--Attendez! cria Jeannin. Nous avons encore un défaut charmant, les écrivains: nous pensons toujours à utiliser, en copie, nos rapports de parenté ou d’amitié... Avant de fuir, narrez-moi donc quelque beau trait administratif?

Adossé à la porte, Ferdinand s’indigna:

--Ah! mon goulu, je vous ai déjà dit comment ça m’était venu d’être littérateur, vous ne manquerez pas de coller la notation quelque part, j’ai bien vu vos yeux chapardeurs.

--Eh bien, et vous? exclama Jeannin, mon histoire de garçon d’hôtel! vous croyez que je ne vous ai pas vu ramasser ça vivement?... Allons, Prestal, ne soyez pas mufle; j’ai besoin d’un sujet de nouvelle.

--Sans blague, je n’ai pas le temps... faut tout de même que je garde mon emploi, pour mes enfants, les pauv’ bougres...

Jeannin éclata:

--Taisez-vous donc, sycophante, farceur, faux bonhomme, mendiant suspect! Vos enfants ne sont pas plus à plaindre que votre femme. Vos enfants!--leur affection pour Catherine, cette faculté que vous leur avez fichue de s’approprier Catherine et les émotions de son existence,--alors, ça ne compte pas? Alors, ce qu’ils ont acquis là ne compense pas la pédagogie paternelle dont vous leur avez fait grâce?... Allons, vieille ficelle, rien qu’une anecdote, je vous rendrai l’équivalent...

--Vous avez une façon d’insister...

--Oui, empruntée à mon voisinage, dites-le, ne vous gênez pas. Mais, mon cher, quand un homme marié comme vous s’égare dans un hôtel, il doit «casquer», vous savez bien? Casquez-moi une petite histoire, mon chéri? Tenez, ça vous portera bonheur pour trouver un éditeur!

Ferdinand avança, sérieux, superstitieux:

--Vous fouillez la faiblesse professionnelle comme une poche de gilet... Certainement, l’administration fourmille de drôleries, mais qui s’effacent presque, en dehors du milieu même. Ainsi, hier, le chef a appelé tous les rédacteurs les uns après les autres. J’entre, il lance d’abord à voix basse: «la porte est bien fermée? approchez». Saisi d’inquiétude, je me penche. Il a la précaution de me préparer, par un regard tragique, pour m’empêcher de tomber foudroyé, puis il exhale d’un accent terrifié: «Le nouveau fait des fautes!» Traduisez: «Le nouvel expéditionnaire fait des fautes d’orthographe», mais je vous défie de rendre le colossal de cette confidence.

Une poignée de main. Ferdinand s’esquiva. Au bout de quelques secondes, il entr’ouvrit la porte, passa la tête et souffla avec une extravagante épouvante:

--Le nouveau fait des fautes!

* * * * *

A quelques jours de là, Ferdinand ayant attendu l’encouragement d’un beau temps lumineux partit un matin chez l’éditeur.

La serviette de cuir gonflée sous le bras, il éprouvait une émotion d’abandon à s’éloigner de la rue Saussure, de son quartier des Batignolles. Il allait, d’une impulsion automatique, séparé par un abîme de chaque instant écoulé, tel un homme qui va à sa destinée.

Au coin du pont de la Concorde, il s’arrêta; sa femme lui avait donné une commission indispensable, à faire dans ces parages. Il chercha vainement; toute mémoire était abolie dans sa tête.

Il s’accouda au parapet, à regarder un pêcheur à la ligne, dans un bateau. Il pensa: Que ce gros homme est heureux, là, tout seul, avec la rivière coulant sous ses yeux et offrant le mystère indispensable à la vie! Vraiment, le plaisir matériel est le seul possible. Comme on voit bien que ce pêcheur est maître et indépendant! Tout l’univers tient dans son bateau; assis sur sa banquette, il tend un dos impénétrable aux cris, aux chocs de là-haut. Il possède,--bien placés sous sa main,--une trousse d’ustensiles précieux, des boîtes, sa pipe, son tabac, et une bouteille au frais dans la boutique à poissons... Est-ce bête de poursuivre un bonheur de vanité intellectuelle, pour aboutir à des tortures d’amour-propre! Est-ce bête de se rendre pareil à un écorché que le moindre signe menace et blesse!... Ah! la vie active, la vie manuelle! la campagne, les arbres, les chemins déserts! Ah! cacher sa personnalité sensible loin des duretés de la foule!... Le roman était fini, le bonheur aurait dû être atteint; ah! bien oui! Le roman fini, résultat: la démarche présente qui lui causait des transes au point que tout à l’heure, en marchant, il se remontait avec ce raisonnement: «Si j’échoue, après tout, personne ne le saura». Voilà le délicieux espoir dont il se contentait en définitive: personne ne saurait sa déconvenue.

Il continua son chemin par le boulevard Saint-Germain, lisant avec application les mots peints sur les boutiques. Devant le bureau de poste, une idée! S’il pouvait se faire accompagner chez l’éditeur; le bavardage coupe l’émotion. Il entra dire bonjour à son ancien collègue, l’auteur dramatique, victime de la protection de Chaupillard.

En effet, c’était l’heure de sortie du déjeuner. Alors, tandis qu’il avait des battements de cœur, il expliqua avec désinvolture:

--Je vais déposer un manuscrit; on ne peut que m’accueillir cérémonieusement et m’inviter à repasser dans quelques semaines; c’est la chose du monde la plus banale.

Puis, pour compléter le «battage», il ajouta en traînant les pieds béatement sur l’asphalte:

--Mais, parlez-moi donc de l’avancement, dans les Postes. On a beau appartenir à une autre boîte, l’avancement, c’est encore le seul sujet intéressant.

XIV

Depuis deux mois, le roman était déposé.

Pendant quelque temps, on avait eu la bravoure de supporter les chances d’acceptation; puis, Ferdinand avait fini par juger son œuvre absolument inacceptable; elle devenait vague, nuageuse, avec seulement une impression de violence et d’immoralité. Après une effervescence mentale où il avait recensé cent fois les meilleures pages du roman,--comme un joueur manipule ses atouts,--il les avait perdus un à un, ces beaux passages, il n’en retrouvait plus trace.

Et, d’un commun accord, on se taisait sur la réponse attendue. Marthe possédait la vertu de ce silence qui respecte, et rend hommage.

Ferdinand occupait ses loisirs du matin et du soir à lire.

La vie régulière, placide et neutre d’une famille d’employés. La sérénité s’exagérait même: Ferdinand chantait, sifflait. Il y avait une telle affectation «de ne compter sur rien, de n’attendre rien», de bavarder en bonnes gens au cerveau routinier, que les enfants,--avec leur instinct aussi subtil que celui des animaux chasseurs,--avaient des lubies de regarder les murs, le cuivre luisant de la suspension et du poêle dans la salle à manger, les gravures encadrées, dans le salon, Balzac, Dickens, Tolstoï, comme s’ils enquêtaient: qu’est-ce qu’il y a donc de changé ici? qu’est-ce qu’il manque donc?

Et ils scrutaient aussi leur père, comme si sa coupe de cheveux ou de moustache était modifiée.

Et, en effet, on leur avait changé leur père. Ferdinand était fait pour vivre avec un roman dans la peau. Mais, tant que le premier n’était pas casé, il n’avait pas l’élan de commencer le second qui lui rendrait sa force d’individualité, son incommensurable égoïsme, son vouloir aveugle d’élément.

* * * * *

Le 15 septembre, Marthe dans un accoutrement du dimanche, un peu moins élégant que celui de la semaine, partit chez le grand épicier, marchand de comestibles du quartier. Elle se plaisait à fêter la gourmandise de son mari et des enfants. Petite mangeuse, désintéressée pour son compte, elle savourait d’autant mieux le régal des autres; dès le jeudi, elle méditait des menus raffinés, en passant devant les étalages.

Au bout d’une heure, voilà qu’elle remonte, brandissant une lettre: c’était l’éditeur qui acceptait de publier le roman!

Ferdinand, assis devant sa table, consultait une carte des environs de Paris, avec Albert et Georges debout à ses côtés. Elle leur posa le papier sous les yeux: vlan! Puis, elle embrassa chacun, défaillante de douceur.

Et soudain elle s’exalta, gesticulant, piétinant, devant Ferdinand:

--Je savais bien, moi! Je ne disais rien parce que ça n’aurait pas avancé les choses, mais enfin, ta fille-mère était si souffrante et je l’aimais tant! Ah! ah! je savais bien! Et l’éditeur a accepté du premier coup, sans la moindre recommandation; nous allons voir la grimace de Chaupillard.

Elle n’avait pas le triomphe modeste; à coups de front rayonnant, elle dominait le monde, elle lui imposait la supériorité de Ferdinand, le mérite de l’héroïne. Dans l’ivresse du bonheur personnel, Marthe se permettait même un peu d’incohérence:

--Figure-toi qu’en passant devant les galeries de Monceau,--sans doute un pressentiment,--j’avais été tentée par une cravate pour toi! Hein, te plaît-elle? C’est la mode ces rayures noires et blanches. Et j’avais acheté des plumiers aux enfants... Mais tu ne devineras pas quel gibier j’ai dans mon panier?

Ferdinand tenait la lettre de l’éditeur, et il regardait sa femme, il lui voyait les mains tout abîmées. Il dit avec un reproche attendri:

--Eh bien, et toi? Dans tout ça, qu’est-ce que tu as acheté pour toi? Ce fameux boléro à vingt-deux quatre-vingt-dix, dont tu parles depuis trois mois?

--Ah! j’ai réfléchi; mon collet beige peut encore aller. Ma foi, je ne me suis pas décidée à courir jusqu’à l’avenue de Clichy et j’ai bien fait: tu vois, c’est moi qui ai eu le plus de chance, c’est moi qui ai monté la lettre!

Albert et Georges s’agitaient déjà en créanciers avides; l’acceptation de l’éditeur ne signifiait qu’une chose pour eux; encore une surprise à Catherine!

Ce fut encore «une semaine de vacances». On avait renoncé à toutes sortes d’autres inventions; aucune ne pouvait faire autant de plaisir à Catherine. Et, cette fois, elle prenait son enfant, elle l’emportait, complètement à elle: ces huit jours, elle les passait près de Dieppe, au bord de la mer, chez les parents nourriciers d’un collègue de Ferdinand, qui recevaient des pensionnaires, au cours de la saison.

Catherine n’avait à se préoccuper de rien, on avait écrit.

Qu’est-ce qu’on avait bien pu écrire?

Les hôtes étaient là qui attendaient, sur le quai, l’arrivée du train, à trois heures après-midi; des braves Normands réjouis, roux et tachés de son. Jamais Catherine n’avait vu un épanouissement pareil, un tel mélange d’admiration, de familiarité, de reconnaissance:

--Ah! bin! que je vous embrasse! dit la femme, vous auriez été ma fille, je vous aurais pas mieux reconnue. Et v’là déjà du lait frais tiré, quéquefois que c’t’éfant aurait pris soif dans le train; et puis des poires et de la galette du pays...

--Aussi vrai que j’vous l’dis, fit l’homme, vous arrivez cheux vous, dans vot’maison, vous êtes not’Catherine!

Et en effet, des voisins souriaient attendris, émerveillés sur les portes, comme, de tradition, lorsqu’un fils vient en permission du régiment, ou qu’une fille mariée à la ville amène son premier enfant.

Et le soir de ce même jour, le petit Émile s’endormit n’ayant pas moins de cinq bateaux, près du lit sur des chaises, apportés par les marmots d’alentour.

Et Catherine songeait, ravie: «Qu’est-ce qu’on avait bien pu écrire?»

* * * * *

Bizarrerie: Griffon ne montra pas un contentement bien net! Certes, la publication prochaine le réjouissait, mais on en abusait pour empiéter sur son monopole, en ce qui concernait le petit Émile. Et quand les Prestal criaient «gare là-dessous! si le livre se vend bien!» il ébauchait des rires, des mines qui signifiaient: «N’accaparez donc pas seuls tout le bien à faire.»

* * * * *

Le roman imprimé se produisit de par le monde, en couverture jaune princière, avec, au front, le nom de son auteur. Les journaux lancèrent un cortège d’annonces; une place en premier rang, chez les libraires, fut accordée au nouveau venu.

Le mois d’octobre offrit le règne complet des saisons à la famille Prestal. Quand Ferdinand et sa femme, descendus de leur logis, mettaient le pied dans la rue, ils aspiraient tout à la fois des sèves de printemps, des splendeurs d’été, des richesses d’automne, des vigueurs d’hiver. Ils exhalaient un souffle jouissant qui éparpillait leur personnalité en possession de la ville entière.

On sortait chaque soir après dîner, chaque dimanche dès le déjeuner; la fête nécessaire était d’aller voir comment le roman se comportait à la devanture des boutiques. Albert et Georges comptaient et se disputaient:

--Ça fait déjà huit fois qu’on le voit.

--Pas vrai, ça fait neuf.

Ferdinand, jovial, entraînait Marthe par le bras:

--Reluquons-nous dans les glaces... par ici, les enfants, n’oublions pas Achille!

Et il parlait à lèvres fines, comme s’il se moquait agréablement d’un camarade:

--Quand on a un livre exposé, les rues à libraires vous sont parentes; elles dégagent un agrément affectueux; les maisons paraissent intelligentes; vous êtes dans l’atmosphère de prédilection. Et vous faites partie de Paris autrement que le commun des habitants; vous êtes «de la représentation», les autres sont «du public». En marchant, vous sentez votre propre poids s’ajouter à l’importance de la grande ville.

--Je me rends compte, disait Marthe plaisamment, avec une solide affirmation du coude... Et tiens, devant ces cafés boulevardiers où l’élite fait galerie, on perçoit une solidarité...

--Oui, j’examine... prêt au salut confraternel.

* * * * *

Dans le courant quotidien de la vie, la publication réalisée était comme une investiture d’autorité qui faisait saillir le caractère.

A l’administration, Ferdinand connaissait quelques garçons de bureau à qui, auparavant, il donnait d’aventure une poignée de main,--sans chercher ni éviter,--selon les rencontres dans les couloirs et les escaliers. Maintenant, il pensait à ne pas négliger le personnel en livrée; il ralentissait, il se retournait, il articulait plus posément: «Bonjour, Briou, bonjour, Jolly, ça va?» Il serrait les doigts vigoureusement.

Et Marthe à l’ouvroir! Une femme avait-elle la tête si malpropre que personne ne voulût la peigner--quoique le peignage fût un service que les hospitalisées se dussent réciproquement,--Marthe maintenant ne pouvait s’empêcher d’approcher, les mains offertes, et de demander avec une cordialité naturelle:

--Si vous voulez me permettre, justement j’ai le temps...

Dans la cour de l’école, Georges et Albert, les deux mains dans les poches,--à la bousingot,--disaient aux copains sur un ton de supériorité négligente:

--Papa a fait un livre plus gros qu’une Géographie, avec une couverture jaune.

--Zut, alors! ce qu’il doit être barbant, ton père! exclamait un appréciateur.

--Mais pas un livre d’école, mon vieux, un livre pour les grandes personnes, ripostait Albert.

Et Georges déclarait:

--Non, papa n’est pas trop embêtant; il ne vous le raconte pas son livre. Seulement, le matin et le soir il écrit, et il ne vous répond pas quand on lui parle, voilà tout.

--Ou alors, continuait Albert, à dîner, maman dit: «J’ai envie de leur acheter des chaussures à boutons, puisqu’ils cassent leurs cordons tous les jours?» Papa tend son assiette et répond: «Oui, encore un peu».

Mais une fois que Georges racontait sans malice:

--Devant sa table, il serre ses épaules et il renifle vite, vite, comme quand on va pleurer, et son dos saute des grands coups...

Albert devint pourpre et, terrible, lui lança une claque:

--Pas vrai, monsieur!

Georges, hargneux d’habitude, ne se rebiffa pas. Il avait compris.

* * * * *

A la maison, on se sentait une famille forte; on appuyait du regard sur l’entourage avec bien-être, comme on se câline à un oreiller. Plus de nervosité, plus d’agacement: on parlait avec tolérance, comme des gens maîtres du présent, sûrs de l’avenir.

Les enfants, dans leur chambre, se livraient à des jeux frénétiques, impliquant des écroulements de chaises et des hurlements: «Vive Catherine!»

Ferdinand, devant ses paperasses, riant sous cape, murmurait:

--Qu’est-ce qu’ils ont encore cassé! Ah! les rossards, c’te joie! en v’là deux au moins qui se rattrapent de la continence imposée par le roman.

Puis, très haut, sans se déranger, à travers les pièces, il menaçait:

--Attendez un peu, vous deux, maintenant que j’ai fini, je vais vous faire faire des problèmes tous les soirs.

Georges prenait une mine inquiète.

Albert, plus roublard, haussait les épaules:

--Il en a déjà recommencé un autre...

* * * * *

La Toussaint arrivant, les libraires cessèrent progressivement d’afficher le roman. La poste n’apportait plus de coupures de journaux.

C’était novembre, la saison grise, les rues désagréables, les jours sans ampleur. L’aise diminuait. Ferdinand, qui réunissait les éléments de son second ouvrage, ne trouvait plus la richesse entrevue.

Les visites de Chaupillard, interrompues pendant un mois, reprenaient une régularité de mauvais augure.

Ah çà! maintenant que le roman était édité, est-ce que ce n’était pas une affaire finie? Est-ce que Ferdinand n’avait pas répondu de sa prétention aux yeux du monde? Est-ce que les Prestal n’étaient pas des gens libérés, pouvant vivre bravement sur un acquit légitime?

Chaupillard dégagea bien vite le sens de cette nouvelle inquiétude. Renversé dans un fauteuil, les jambes croisées, il tirait les désillusions par bouffées de son cigare fastueux:

--Parbleu! écrire, éditer, c’est un bel acompte. Mais il reste à être lu, à être accepté par le public, à propager un effet. Sans effet produit, vous n’existez toujours pas... J’ai demandé par-ci, par là, si votre livre se vendait; mon cher, la foule imbécile n’a pas changé.

On niait l’inquiétude, on envoyait promener Chaupillard avec ses histoires de brigands.

Mais on se confia à Griffon, un soir que, sans être attendu, il vint «tailler une bavette» après dîner.

Son roman, à lui, allait de mal en pis; et la bienveillance blessée de son visage barbu, aux traits longs, incitait aux effusions chagrines, comme si l’on ne pouvait mieux vider sa peine que sur un homme déjà affligé.

* * * * *

Marthe et les enfants poussaient toujours une exclamation ravie quand il arrivait inopinément: c’était de l’amitié, de l’intelligence qui entrait. Bien mieux! la concierge le regardait avec intérêt, ainsi qu’elle devait faire au théâtre des Batignolles, pour le personnage à rôle justicier. Tandis qu’il montait, elle avait un visage à reflet significatif: «Je vous connais, vous êtes un brave homme; on va être content de vous voir.»

Albert et Georges l’apitoyaient habilement les jours de punition: il imitait leur écriture et les aidait à copier leur pensum. En temps heureux, bien entendu, ils se faisaient un jeu de cette compassion; ils annonçaient faussement des misères pour pouvoir lui rire au nez. Alors, lui, qui n’était pas dupe, leur donnait la comédie.

--Monsieur Griffon, j’ai eu cent vingt mauvais points à l’école! criait Albert.

Griffon, de stupeur navrée, laissait choir son chapeau sur le tapis du salon.

--Et moi, j’ai été en retenue pendant douze heures! clamait Georges.

Alors Griffon tombait en désagrégation sur une chaise, et appelait des soins immédiats:

--Vite! une absinthe et _l’Intransigeant_!

Son adaptation cordiale aux circonstances foncièrement triviales atteignait parfois à l’antithèse grandiose, à cause de son extérieur distingué inchangeable, à cause de cette évidence qu’il était un aristocrate né.

* * * * *