Part 14
--Eh bien! mon pauvre vieux, dit Ferdinand avec un rire découragé, je crois que mon livre ne tardera pas à être enterré. Au point de vue «public», je n’aurai rien obtenu.
Griffon, assis dans la salle à manger, planta ses coudes sur la table avec force:
--Je ne te comprends pas... Il ne doit exister qu’un raisonnement pour ta conscience d’auteur: l’œuvre a une valeur déterminée; aucun fait accessoire ne peut rien lui ajouter, ni rien lui retirer: qu’il se vende cent mille exemplaires, ou qu’il s’en vende dix, en tout.
Ferdinand contesta:
--Qu’est-ce qui me prouve que mon roman a la signification désirée? Si seulement je voyais quelqu’un qui ait été influencé.
Marthe qui suivait la conversation, en cousant des boutons, réclama:
--Il n’arrive presque jamais que l’on constate soi-même l’effet de sa pensée dans le monde.
Griffon avait croisé les bras, il regardait Ferdinand fixement, les mâchoires serrées. Il lâcha presque brutalement:
--Eh bien, si tu veux le savoir, je te dirai que ton roman a beaucoup influencé des gens de ta connaissance.
Il se leva, fit des pas, comme un homme sous le coup d’une émotion.
Marthe avait cassé son aiguille; légèrement elle avait pâli, puis rougi.
--Ah parbleu! toi! admit Ferdinand sans aucun enthousiasme.
--Eh! dit Griffon radouci, mais la voix singulièrement altérée, tu as peut-être tort de trouver sans intérêt l’effet de ton œuvre sur tes amis.
--Dans tous les cas, déclara Ferdinand sans plus de perspicacité, il y a ceci de chagrinant que notre projet, si le livre se vendait, était de rendre son enfant à Catherine. Elle aurait travaillé seulement pendant les heures de l’école maternelle, nous aurions complété son salaire insuffisant.
Plusieurs gestes de Griffon signifièrent: «Ne vous occupez donc pas de ça», puis quelques paroles embarrassées s’ajoutèrent:
--Écoutez, le petit Émile... c’est plutôt moi... Mais je demande crédit quelque temps encore.
Il se balançait, piétinait, passait la main sur son front; il avait besoin d’espace.
--Tu te plains que ton livre ne soit plus en étalage, viens avec moi jusqu’aux grands boulevards. Il n’est que huit heures, les libraires ne ferment pas avant dix heures. Je connais assez Dufloury pour obtenir qu’il remette ton bouquin en bonne place.
--Va, conseilla Marthe, puisque nulle part on ne peut se dispenser de recommandations.
--Et les libraires peuvent énormément pousser un livre, affirma Griffon; une clientèle importante achète par correspondance: «Envoyez-moi un roman nouveau».
--Je sais, dit Ferdinand qui mettait son pardessus; mais il y a beaucoup de lectrices qui précisent: «Choisissez-moi un roman conforme à mon propre cas sentimental,--un roman sans personnages misérables, etc.»
La soirée s’étendait mollement; un souffle d’air attiédi chassait la crudité de novembre, comme une main douce s’allonge pour enlever les plis du drap où l’on dormira. C’était l’été de la saint-Martin, un temps à regarder les boutiques, à flâner, la pensée flottante, la tête levée vers des lointains invisibles. La terrasse des cafés était peuplée comme au mois de septembre.
Ferdinand, plus petit que Griffon, prenait son bras, par habitude cordiale.
Ils s’arrêtèrent au libraire du boulevard de la Madeleine, souriants comme des enfants devant un bazar de jouets. Sur un éventaire extérieur s’étageaient dix rangées de couvertures multicolores; la gamme des jaunes dominait, les titres d’encre noire brillante grésillaient sous les réflecteurs; des enluminures mordorées semblaient faire une concurrence d’appel aux jupons fanfreluchés en promenade sur le même trottoir.
Après une première inspection, Ferdinand désigna du doigt une pile d’exemplaires pareils:
--Voici l’ouvrage de Dussarbé. À la bonne heure, vingt-neuvième édition.
Griffon cligna aux becs électriques, l’accent restrictif:
--J’admire, en Dussarbé, le bénéficiaire des civilisations arrivé à ce degré de raffinement qu’il exhale les plus nobles cris de vibration sincère devant les peintures, les sculptures, les poèmes, les opéras, les monuments historiques; mais dans la vie, dans la rue, rien ne l’intéresse; la souffrance «nature», sans la mise en scène de l’art, lui échappe. Et son émotion magnifique n’est pas en chair... Tu ne m’écoutes pas?
Ferdinand soulevait machinalement des couvertures jaunes à portée de sa main:
--Si, marchons, dit-il d’un ton pensif en reprenant le bras de Griffon. Je me rappelle une histoire de Catherine, dont je n’ai pas voulu tirer parti.
Ils allèrent lentement, regardés, regardants, devant les brasseries. Ferdinand traînait ses pas, comme si l’anecdote s’arrachait difficilement de l’asphalte même.
--Un matin, Catherine longeait le quai d’Orsay, portant son enfant, le premier, qui tortillait son cou et mâchait le vide. Il propageait,--dit-elle,--une lamentation animale de si loin venue et si loin s’en allant, que les bêtes mêmes y étaient sensibles: les chiens s’inquiétaient, les vieux chevaux, absorbés au miroir du ruisseau, levaient leurs grosses paupières. Catherine se hâtait vers je ne sais quel secours. Un monsieur à lunettes d’or suivait le même chemin en lisant, et voilà qu’il pleurait, et voilà qu’à cause de ses verres brouillés par les larmes, il faillit être renversé par une voiture, à la traversée du pont. Catherine le remorqua de son bras libre, l’échoua sur un banc. Il remercia, regarda l’enfant plaintif, hocha la tête et montra le livre mi-fermé où son doigt gardait la page: la mort de Carthage. Et vite il se remit à lire, en soupirant.
Griffon sentit au bras de Ferdinand un tourment.
--Catherine nous a raconté cela d’une voix douce et réfléchie; et elle a conclu: «C’était bien triste; ce monsieur avait une figure pâle, et le collet de sa redingote, pas brossée, était plein de pellicules; sans doute qu’il n’avait plus de famille». Et Catherine, soulevant par excuse son épaule où posait ce jour-là l’enfant moribond, a dit encore très bonnement: «Quoi faire?... je sais seulement que j’ai pas pu m’empêcher d’essuyer une de ses larmes roulée sur le revers de sa redingote, à ce pauvre monsieur».
--Entrons chez Dufloury, dit Griffon.
Le libraire, très empressé, déterra le livre de Ferdinand, et le fit exposer à l’extérieur.
Comme toujours, chez Dufloury, plusieurs habitués péroraient au milieu de la boutique: un homme de lettres encore inédité, un ancien papetier, un habitant du quartier ayant acheté un livre, deux années en ça, et depuis lors, visiteur assidu; enfin, un sexagénaire en redingote et chapeau de soie, chevalier de la Légion d’honneur, petit, sec, teint, cramoisi de visage, l’air irascible et suffisant. Griffon le salua:
--Mes compliments, vous florissez depuis que vous avez pris votre retraite.
Le personnage vira, le temps de clamer:
--Fichtre oui! soyez tranquille, j’en jouirai de ma pension.
Puis il se remit à gesticuler devant ses interlocuteurs:
--Hâtons-nous de combattre cette utopie monstrueuse du droit à la vie: nous ne devons la vie à personne!
Ferdinand tira Griffon à l’écart:
--Oh! mais ce refus est merveilleux dans la bouche d’un retraité: nous ne devons la subsistance à personne...
--Attends, je vais jouer au contradicteur, répondit Griffon.
Au lieu d’écouter la discussion, Ferdinand se planta sur le seuil de la boutique, à regarder l’étalage des livres, les flâneurs, les acheteurs et le commis-libraire.
«Tiens, remarqua-t-il, quelle quantité de titres émoustillants: _l’Amour épileptique_; _Tiers-partage_; _les Fastes de la volupté_. Ou alors, des ouvrages signés de noms aristocratiques: _les Flirts élégants_; _le Parc aux étoiles_.»
Une fine main gantée saisit _Tiers-partage_. Un jouvenceau hésita longtemps entre _l’Amour épileptique_ et un autre roman dont le titre se faufilait entre des esquisses grivoises. Deux exemplaires de _la Vie en habit noir_ furent vendus coup sur coup. Un monsieur, genre clergyman, prit une Revue, la posa sur un livre orné d’une frimousse de servante et intitulé _les Péchés du patron_, feuilleta d’autres publications à droite et à gauche, puis ramassa et paya la Revue et le livre dissimulé dessous.
Ferdinand rapetissait des yeux narquois:
«La littérature licencieuse et la littérature mondaine accaparent les faveurs du public.»
Mais son observation se porta vers la foule qui s’écoulait en deux courants inépuisables bordés par les kiosques et les arbres et par les terrasses lumineuses. On reconnaissait des gens de sport, d’argent, des gens d’animalité, d’élégance, des gens d’apéritif, de courses, de café-concert. Ferdinand fut frappé de l’infime proportion de passants attirés par la boutique de Dufloury:
«Dire qu’il y a là une majorité à qui l’idée d’acheter un livre est aussi étrangère que celle d’acheter le mont Blanc! La plupart même de ces boulevardiers ne savent pas qu’il y a un libraire à côté du café des Italiens, ils ne voient qu’un certain nombre d’établissements et pas d’autres. Et dire que l’acheteur des livres les plus bêtes accuse déjà une supériorité sur le non-liseur!»
Dans la boutique, la discussion s’animait derrière Ferdinand; il percevait la voix coupante du retraité, la voix souriante et posée de Griffon.
La réflexion de Ferdinand dévia:
«Dire que les gens à opinions politiques les plus grotesques représentent déjà une élite par rapport aux imbéciles étanches, aux débauchés, aux hommes de proie fermés à toute conception générale.»
Il pivota:
--Dis donc, Griffon, si nous continuions notre promenade?
--Voilà, voilà; au revoir, messieurs.
Les deux amis durent imiter la lenteur des couples qui se complaisaient à défiler devant les guéridons chargés de consommations.
--Hein! dit Ferdinand avec envie, le livre de Gestant atteint la quarante-deuxième édition, et pourtant ce seigneur de lettres ne nous peint que des souffrances d’amour-propre, des querelles de vanité, les seules émotions qu’il puisse connaître pour de bon et qui, vraiment, n’ont pas une portée incommensurable... Tiens! qu’est-ce qu’il y a donc d’arrivé?
--Rien du tout, c’est l’entr’acte des Variétés.
--Ah! Margelin, comment ça va-t-il?
Margelin était un cousin de Ferdinand, un des parents avec lesquels les relations avaient presque cessé, faute de préoccupations communes. Il tenait des contremarques à la main; ses quatre enfants l’entouraient (il était veuf); deux filles, deux garçons, âgés, l’aîné d’une dizaine d’années, la plus jeune de cinq ans; ils portaient des bérets et des tabliers noirs pareils: figures pointues, pâlottes, avec des yeux trop brillants.
--Ça boulotte, dit Margelin. On m’a donné deux places pour les Variétés; alors au premier acte je suis entré avec Henriette, maintenant pour le deuxième acte, c’est le tour de Gaston; chacun verra un acte; ils restent trois à m’attendre là sur le banc, justement il ne fait pas froid. Il y a cinq actes; comme Henriette est la plus petite, c’est elle qui en verra deux: le premier et le dernier.
Ferdinand approuvait de la tête.
Margelin continua:
--Mais je voulais vous écrire pour vous féliciter; votre livre a été annoncé sur le journal; bien entendu, je l’ai acheté; c’est rudement tapé!
Ferdinand, électrisé de voir un acheteur-admirateur, devint immédiatement cordial et empressé:
--Excusez-moi si je ne vous l’ai pas envoyé, l’éditeur ne m’a donné qu’un très petit nombre d’exemplaires...
--Vous plaisantez, répliqua Margelin; les livres sont faits pour être vendus, et si j’étais plus riche... Ah! la sonnerie! Je remonte avec Gaston, c’est ton tour, Gaston... Au revoir, et mes compliments à ma cousine Marthe.
--Qu’est-ce qu’il fait? demanda Griffon après quelques pas.
--Garçon livreur, cent sous par jour.
XV
En dehors des courtes annonces proprement dites, et en dehors de quelques lignes insignifiantes publiées par les revues littéraires en guise d’accusé de réception, un seul article marquant fut écrit sur le livre de Ferdinand.
Le maître critique, signataire de cet article, professait hautement que l’œuvre doit être jugée avec l’homme et avec son milieu.
A certaines maladresses, à certains défauts d’aise et de couleur, il sut deviner la condition moyenne de Ferdinand Prestal et il la dénonça intègrement. Il fit voir le style «pas riche», comme l’auteur, sans doute; l’aménagement du roman, trop modeste, comme l’habitacle de l’auteur; les événements un peu trop bornés, à cause du cercle restreint où se mouvait l’auteur et il paria que l’historien des malheurs d’une bonne n’avait jamais eu de domestique. Alors, la griffe du maître, derrière Prestal, alla trouver sa femme: il y eut des phrases, qui, d’un crochet heureux, surent saisir les trop simples atours de la petite bourgeoise, il y eut des miroitements qui dévoilèrent les rites vulgaires de l’office familial. Après cette mise en valeur, le maître dégagea en gros relief le souci «de générosité humaine» attaché à chaque page du roman et, par une péroraison savoureuse, il loua gaiement le brave Prestal de s’être tant dépensé pour secourir et «embrasser» le monde.
Ferdinand et sa femme rougirent devant les trouvailles de mots, et ils furent forcés de descendre tout à fait de leur rêve littéraire et de voir la réalité autour d’eux.
A l’administration, Ferdinand avait baissé au dernier degré dans l’estime de ses chefs, car, maintenant, une preuve existait «qu’il s’occupait en dehors du bureau». Son tort était flagrant, définitif; on n’avait pas lu son roman, on n’en voulait rien connaître; quelle que fût l’œuvre, un fait restait acquis: «M. Prestal ne pouvait pas être un employé sérieux dans ces conditions-là.»
D’autres ennuis se présentèrent. Peu de temps après la visite chez Dufloury, un après-midi, dans le couloir du bureau, Ferdinand dit à Griffon plaisamment, sans intention précise:
--Vois-tu, mon vieux, il faut vivre des romans, mais ne pas en écrire.
Griffon eut un sursaut, et il sourit singulièrement:
--Ah bah! tu as raison... Par exemple, moi, avec mon malheureux ménage...
--Il ne s’agit pas de ça, protesta vivement Ferdinand. Je pensais à toi, mais à un autre point de vue: les divers éclairages de ta figure affinée prouvent que tu dois fomenter intérieurement d’intenses chapitres de roman.
--Je maintiens! Tu as raison: il faut vivre son roman, c’est-à-dire le poursuivre et le conclure en action, reprit Griffon changé, le front durci. Mon vieux, tu viens de me décider... la preuve, c’est qu’aujourd’hui même je demande un congé illimité; je ne sais pas... je pars en voyage. On me verra de temps en temps... c’est-à-dire que si je ne viens pas chez toi, eh bien, en toute amitié, je te demanderai de ne pas t’occuper de moi, de ne pas t’informer de ce que je deviens...
Et, malgré les remontrances affectueuses de Ferdinand, Griffon s’était effectivement mis en congé le jour même.
Il ne manquait plus que cela pour désemparer les Prestal: le meilleur ami disparu, sans explication!
Par ailleurs, le travail littéraire de Ferdinand ne marchait pas à souhait. «Mon nouvel ouvrage s’emmanche difficilement», disait-il. Une sorte d’adversité générale semblait l’influencer; grand liseur de gazettes, il constatait qu’une persécution triomphante se levait, dans la plupart des pays, contre le progrès. Alors, inquiet, mécontent, il ruminait des articles amers,--faits dans sa tête sans les écrire,--sur les événements quotidiens de la vie publique. Sa force de personnalité se dispersait, fonctionnait à vide. Chaupillard enchanté donnait à fond dans les vitupérations politiques; il venait chaque après-midi remplacer Griffon pour la causerie, sur le coffre du couloir.
Tout allait mal. Les crémiers de Vaugirard, las de répéter «que l’on n’a pas le droit de faire des grimaces quand on est chez le monde», avaient renvoyé Catherine Bise, peu après la Toussaint. Ils regrettaient, mais ils avaient épuisé toutes les admonestations: «Ça coûte si peu d’avoir la mine enjouée,--et il ne suffit pas qu’une servante fournisse le travail voulu pour l’argent, il faut encore quelque pétulance par-dessus le marché,--comme le crémier lui-même ajoute des paroles gracieuses au beurre et au lait qu’il vend.»
Catherine avait changé de patrons deux fois en quinze jours. Plus de lettres, plus de visites rue Saussure, et voilà que l’on avait perdu sa trace! Ferdinand et sa femme n’osaient plus parler d’elle,--d’abord ils étaient navrés de la réalité cruelle ironiquement substituée à leur beau projet--puis on sentait approcher cette fin de drame: Catherine, déjà si déchue aux yeux du monde, allait déchoir encore!
Chaupillard, quant à lui, n’en doutait pas:
--Parbleu! l’histoire d’une bonne aboutit toujours au chapitre du crime.
Marthe abandonna toute hostilité: ce fut elle-même qui pria Chaupillard de vouloir bien essayer une de ces enquêtes où il excellait. Mais ce fut Chaupillard qui resta gêné par l’accent vrai et touchant de réconciliation.
Incapable de préciser ses sentiments à l’égard de Marthe, ensorcelé pourtant, il se mit en campagne avec un zèle de preux chevalier. Il ne tarda pas à faire hommage d’un précieux butin:
--Rien d’étonnant à ce que Catherine eût disparu; elle avait volé! Cette Catherine aux yeux timides! Oui, le mois de nourrice n’étant pas payé entièrement, cette Catherine, sans ressources, était allée rôder et elle avait volé son enfant! Elle l’avait pris, elle s’était sauvée avec!... Parbleu, le coup des vacances l’avait corrompue!
Ensuite les renseignements s’obscurcissaient. On savait pourtant qu’elle avait travaillé plusieurs nuits dans une imprimerie de journaux.
Et les Prestal s’étaient figuré que le roman publié allait éclairer et réjouir leur vie! C’était gai autour d’eux! Par une singularité inexplicable ils n’apprenaient que des événements accablants qui semblaient toucher par quelque rapport à l’œuvre de Ferdinand, et en souligner l’insuccès. Dans leur maison même...
Les voisins du troisième étage recevaient en pension de jeunes étrangers fournis par une «Institution»; ils se procuraient, pour le service, des orphelines de campagne lointaine; ils tenaient absolument aux orphelines. Périodiquement, tous les trois mois environ, on entendait dans l’escalier des pleurs, des gros pas lourds, des heurts sourds, une malle ou une tête cognée aux murs...
Cet incident connu, arrivant à sa date, un après-midi, rendit malades Ferdinand et Marthe; un tremblement les saisit, dix fois ils s’approchèrent de la porte, l’entr’ouvrirent, la refermèrent. Puis, tout à coup:
--Que font donc les enfants?
Albert et Georges étaient assis dans leur chambre, immobiles, comme en pénitence.
--Eh bien, vous ne pensez donc pas à goûter?
--On n’a pas faim.
Allons, bon! Voilà les enfants qui se mêlaient aussi d’être malheureux! A qui la faute s’ils perdaient la suprême insouciance de leur âge? Bon dieu de sort, c’était le comble! S’ils avaient déjà la sensibilité si développée, la vie leur réservait bien de l’agrément!
Survint Chaupillard; on lui conta l’affaire et, dans un besoin d’expansion, on s’oublia jusqu’à lui avouer enfin les rêves et les désillusions de ces derniers temps.
Aussitôt, il sembla qu’une impulsion délirante se déclenchait en Chaupillard:
--Ah! ah! Vous ne m’avez jamais donné le change, malgré votre persistance à nier vos déboires!... Vous auriez dû prendre acte de mes prédictions! L’ai-je pas déclaré dès le commencement? ce n’est pas le roman qui améliorera le sort de Catherine, ni de personne.
Sa réussite de prophète l’endiablait et, par ailleurs, il atteignait une période d’évolution. Depuis l’automne, ses parents fâchés lui avaient supprimé les subsides, parce qu’il projetait d’épouser une femme divorcée. Il vivait d’un emploi auxiliaire dans une mairie; il débarquait rue Saussure ayant mal mangé, transi de froid, presque mal vêtu, en demi-saison, le nez rouge, les pommettes blêmes.
Il n’avait plus l’intention formelle d’accabler les Prestal, au contraire, depuis la disparition de Griffon, la place vacante «d’ami bienveillant» tentait sa vanité et il inclinait à faire sienne la cause de Ferdinand, écrivain méconnu, de façon à venger à la fois ses propres mécomptes et ceux d’un confrère.
Maintenant, sa verve très curieuse parodiait le style de Ferdinand, par amertume et par solidarité. Il démolissait et soutenait le «roman» tout ensemble; il en portait fidèlement un exemplaire dans son pardessus, et il tapait sur sa poche à chaque instant, pour fortifier ses imprécations.
Ce jour-là, debout au milieu du salon, les bras croisés, il modula un rire acerbe et compatissant:
--Pas possible! les Prestal avaient vu en imagination «l’aurore du mieux» derrière le roman! Il aurait fallu d’abord que le livre de Ferdinand agît sur la saison: l’hiver atrocement rigoureux charriait les crimes et les suicides. La tristesse du ciel ajoutait encore à la tristesse causée par l’immoralité croissante: des familles d’ouvriers, jusqu’alors honorables, n’avaient pas payé leur terme! Les tribunaux ne suffisaient plus à condamner assez vite. Ah! le machinisme avait encore bien des progrès à faire de ce côté-là!... Mais, bonté divine! qui donc aurait acheté des livres? On achetait des revolvers et des chaînes de sûreté.
Il se mit à fouler le tapis, adressant des mouvements de tête à Marthe, à Ferdinand, à la bibliothèque, au poêle, aux enfants, à la table, comme fait un bateleur au cercle des badauds.
--J’ai été obligé de rassurer mes bons parents: le froid nettoie les rues; le nombre des vagabonds nocturnes diminue étonnamment. Seulement voilà: le froid ne fait pas de distinction; parmi les sergents de ville, les grands, blonds, minces gèlent sur pied comme des géraniums; le matin, les balayeurs en ramassent autant qu’ils veulent dans les encognures des portes cochères...
Les Prestal protestaient en vain:
--Nous ne comptions pas que le roman allait changer la face du monde; nous avions surtout de chères espérances pour Catherine.
Chaupillard n’en démordait pas:
--Justement! Catherine sauvée, réhabilitée, rétablie dans le bonheur, et, par elle,--implicitement--par cet exemple contenant l’infini en puissance, toutes les Catherine Bise, toutes les filles-mères, toutes les femelles esclaves relevées, rétablies dans un droit proclamé, dans une possibilité prouvée!... On le voyait bien, vous ne connaissiez pas de limites.
Et Chaupillard faisant des grands bras, de l’emphase, ne s’apercevait pas qu’il vibrait lui-même, qu’il _regrettait_ lui-même.
* * * * *
Le lendemain, il arriva à la même heure; Ferdinand et Marthe l’accueillirent avec un sentiment mélangé de plaisir et d’inquiétude; il avait le regard instable de la veille.
--Je sors de ma mairie; j’ai fait une séance supplémentaire... Des familles entières succombent à la gelée. Alors...
--Voulez-vous un peu de thé? offrit Marthe, qui le voyait grelotter contre la cheminée.
--Non, merci... Alors, devant l’accroissement de la mortalité, l’Assistance publique et la Compagnie des Pompes funèbres rivalisent de zèle. Les médecins chargés de constater les décès indigents diagnostiquent à tour de bras: phthisie pour les adultes, pneumonie pour les vieillards, athrepsie pour les gosses. Et moi, donc! j’ai ma part d’héroïsme...
C’était vraiment du délire; Chaupillard vint brusquement poser sa main sur l’épaule de Ferdinand qui souriait, assis contre la table. En témoignage de solidarité, il se bafouait lui-même, comme bureaucrate:
--Les employés descendent un acte mortuaire en cinq minutes; ils vous alignent leurs douze clients à l’heure... Ah! ils rendent service, ceux-là; ils ne font pas de la littérature!
Afin d’enrayer ce débordement, Ferdinand demanda des nouvelles du mariage projeté, de l’opposition signifiée par les parents.
Mais, là-dessus, Chaupillard ne voulait pas livrer de détails; il hochait la tête:
--Parfaitement! Je me marierai dès que les délais du divorce le permettront.
Il lorgnait Ferdinand et Marthe avec défi, ou bien avec une joie moqueuse, donnant à entendre qu’ils seraient rudement étonnés, à ce moment-là. Puis il reprenait son ironie, marchant d’un angle à l’autre, comme pour en combler le salon: