Les Obsédés

Part 8

Chapter 83,752 wordsPublic domain

Mais Chaupillard, contre toute attente, se mit à répondre, la voix assez calme, presque sur un ton d’excuse, l’attitude presque déférente, comme s’il n’avait enregistré que des paroles ordinaires:

--Vraiment, écoutez, je ne sais pas... il y a malentendu...

Il expliqua posément que, grâce à des accointances administratives, il avait pu donner à Catherine des permis de voyage à quart de place, pour aller chez la nourrice; quoiqu’il ne s’agît que d’une vingtaine de kilomètres, l’économie serait importante à la longue.

--Voilà! voilà! déplora Ferdinand.

Marthe, d’abord méfiante, rougit à l’extrême, se leva, s’excusa franchement: elle avait cru Catherine menacée, elle avait dit tout ce qui lui passait par la tête sans animosité grave.

Elle eut une chute de colère qui acheva de troubler Chaupillard. Il admira «l’après-passion» d’une telle femme. Doué pour un moment d’une perception sentimentale aiguë, il évoqua un autre genre désirable de sincérité féminine, il perçut que le fond de la nature de Marthe était la bonté, et qu’il restait de l’affectuosité dans son irritation même.

Chaupillard assura qu’il comprenait très bien l’exaltation de Marthe, il plaisanta Ferdinand qui paraissait le plus ennuyé de l’algarade.

* * * * *

Il continua ses visites. Marthe, maintenant, n’était-elle pas un peu gênée vis-à-vis de lui, «comme de s’être trop livrée?» Il éprouvait un plaisir presque malsain à imposer sa présence, ses discours non agréables.

Marthe ne le tentait pas, à proprement parler, c’était ce genre de femme-là qui le tentait.

Il eut honte de ses laconiques et commerciales rencontres. Il souhaita un complément d’intelligence et de sentiment. Des idées de mariage le taquinèrent.

Et le résultat fut que, par dignité, il dépensa des dix francs, dans telles circonstances qui, précédemment, ne lui coûtaient guère que le prix d’un fiacre.

A ce taux-là, il recouvrait la certitude de son importance, et il se présentait rue Saussure, dominateur et tranchant, comme si aucune explication pénible n’avait eu lieu.

Pendant plusieurs jours, une question l’obséda: où donc avait-il vu une personne ressemblant à Marthe, une personne apparemment susceptible d’exaltation totale comme elle?

Puis il trouva, ricana, réfléchit, haussa les épaules: la ressemblance appartenait à Catherine! son visage portait, tout prêt, ce même jaillissement grandiose.

* * * * *

La dernière lettre de la jeune épistolière, Ferdinand la retira, à la sortie du bureau, en compagnie de Griffon. C’était l’heure du courrier, ils attendirent, à l’écart, que les guichets fussent moins assiégés.

--Puisque je viens de te révéler ma secrète correspondance, dit Ferdinand, je peux bien compléter la confession: figure-toi que Catherine est menacée de la sollicitude de Chaupillard...

Au premier mot, Griffon s’emballa presque autant que Marthe:

--Tu connaissais bien le personnage! Pourquoi le tenter? Tu as commis une mauvaise action...

--Eh! je n’ai pas pensé si loin, j’ai raconté le sujet de mon roman, s’excusa Ferdinand.

--Ton inconséquence me révolte! foudroya Griffon, malgré vos cachotteries, à toi et à ta femme, je sais bien qu’une part est réservée à Catherine dans vos projets: vous aurez le roman, il faudra qu’elle ait sa joie aussi... Eh bien, d’un côté, tu veux la combler de générosité, d’un autre côté, tu l’exposes aux pires dangers.

La dérision fut entière: Ferdinand, qui ne s’était pas brouillé avec Chaupillard, se fâcha pendant un moment avec Griffon. Ils s’attrapaient face à face: Griffon plus grand assénait son indignation en baissant la tête, Ferdinand lançait sa réplique en hauteur. On pouvait les prendre pour deux de ces associés louches qui opèrent par la poste et se querellent au moment du partage.

--Parbleu! dégageait Griffon avec véhémence, j’en conviens: c’est une excellente besogne préparatoire que de raconter son sujet; tu ne négliges aucun moyen. Mais il y a tout de même des limites à la manie artistique.

Un monsieur correct, de profession indéfinissable, qui feignait d’étudier l’imprimé d’un télégramme, s’approcha de façon à saisir la conversation.

--Voilà que tu t’en mêles, toi aussi! ripostait Ferdinand outré. Dire que l’ensemble des gens et des choses est hostile à mon travail! toi-même, tu ne peux pas faire exception!

Ce fut une vraie dispute.

A la longue, Ferdinand brusqua la conclusion:

--Enfin, dis donc, qu’est-ce qui te mord après tout? Laisse Catherine, ne t’en occupe plus; c’est nous, ma femme et moi qui l’avons inventée...

Griffon, qui avait attaqué jusqu’alors, faiblit instantanément, il bredouilla, se radoucit au point d’étonner son adversaire:

--Ah! moi... voyons... je m’occupe du petit Émile... j’ai des motifs...

Au lieu de répondre qu’il acceptait la réconciliation, Ferdinand, calmé aussi, bougea, se tourna vers les guichets. Griffon continua; ils firent quelques pas.

--Oui, j’ai eu tort de m’emporter... Mais ce petit Émile, une si affreuse destinée flotte sur son visage!... Alors ça ne vous quitte plus; on se promet, coûte que coûte, de protéger un tel déshérité...

Il se tut subitement. Une vieille femme illettrée envoyait un mandat à l’adresse d’une prison.

Au nom qu’elle prononça, un postier vint regarder derrière l’employé du guichet, un autre s’approcha, puis un autre.

Inconsciente de cette curiosité, la vieille se tenait d’une raideur pétrifiée, fixant le guichet avec des yeux qui semblaient avoir pleuré jusqu’au sang. Sa bouche édentée cherchait à comprendre une question.

--C’est pour les fleurs, dit-elle.

Le guichetier avança le buste et cria:

--Je vous demande si c’est vingt sous avec les frais, ou sans les frais?

La vieille tendit sa pièce:

--Je n’ai pas plus.

Griffon serra les mains de Ferdinand pour que le raccommodement fût définitif, et que l’on continuât ensemble à aimer les malheureux.

Ferdinand répondit, saisi d’une prophétique admiration:

--Oh! d’un seul coup, tu as pris toute la douleur de cette femme avec ton visage, et tu as conçu une solution de bonté... Tu es un bien plus grand romancier que moi.

IX

Ce dimanche d’octobre, Ferdinand se promettait d’écrire longuement. Il fallut que cette disposition féconde coïncidât avec une résolution de branle-bas général chez sa femme.

Quand la tâche était d’arrêter une spéculation isolée, déjà façonnée, l’activité environnante ne le contrariait presque pas. Mais ce matin-là, il sentait un bouillonnement nombreux et chaotique; il devait se concentrer: forcer les idées à sortir en ordre, les délimiter et les estimer à mesure. Les antennes de ses nerfs s’appliqueraient à saisir l’émotion vivifiante, et par conséquent le moindre signe, la moindre manifestation étrangère blesserait leur frémissement.

Levé tôt,--six heures sonnaient,--Ferdinand alla vite à sa table. Les phrases s’alignaient si docilement, d’habitude, dans le silence de la maison endormie! On eût dit que le penchement du Balzac et du Tolstoï rendait propice l’atmosphère du salon.

Tout de suite, il fronça les sourcils; sa table était «encombrée»: une brosse, un catalogue de magasin, un atlas des enfants. (Il suffisait d’un seul papier fourvoyé pour _encombrer_ sa table, longue d’un mètre quatre-vingts.) Il lui sembla que le fait d’enlever ces objets tuait une éclosion juste prête. Il s’assit, déboucha son encre, se frotta les tempes, supputa malgré lui ce contretemps, au lieu de rassembler strictement sa pensée littéraire. Enfin il se mit à relire les dernières pages écrites, moyen mécanique d’électriser l’esprit. Mais, sacrebleu! il n’aurait pas dû avoir besoin de ça!

Les phrases de la veille étaient chargées de vibrations, il retrouvait le prolongement de la poussée créatrice, le raccord était fait... Et patatras! il entendit sa femme qui se levait, à six heures et quart, un dimanche où elle aurait pu rester couchée une partie de la matinée! un dimanche! alors qu’en semaine elle ne se levait qu’à six heures et demie!

Seconde fugue de la pensée partie en constatations sur ce désastre: ne pouvoir jamais posséder la tranquillité totale.

Marthe ouvrit la fenêtre de la chambre à coucher, laissa la porte béante sur le salon, dans le dos de son mari, alla dans la cuisine. Ferdinand bondit pour fermer cette porte, gêné, non pas tant par la fraîcheur du matin, que par l’indiscrétion de l’extérieur.

Retour de Marthe dans la chambre, même négligence, nouveau dérangement de son mari.

«Bon! le lait sur le feu se sauve, dans la cuisine. Au diable la porte!»

Marthe vaguait silencieusement dans l’appartement, avec «la raison» de laisser son mari écrire un long moment. Mais, d’autre part, soumise à sa tendance ménagère, elle était agacée aussi pour son compte: c’était la date de nettoyer le salon à fond, elle s’était levée de bonne heure pour cela, il fallait... (D’autant mieux qu’une femme de journée venait pour l’autre gros ouvrage.) Elle attendait que son mari quittât la table de lui-même, elle ne voulait rien dire et admettait qu’il terminât un paragraphe en train, par exemple.

Cependant, au bout d’une heure, une impatience s’exprimait dans son activité: dix fois, elle vint chercher et rapporter des objets à fourbir, soit derrière Ferdinand, soit à droite et à gauche, sur le piano, sur la cheminée, avec des pas mous, perceptibles, excessivement rapides et un grand éventement de jupons, avec une respiration affairée, bruyante.

A mesure, elle se disait:

«Combien de temps va-t-il me tenir en suspens? _Il sait bien_ qu’il faut que je fasse le salon.»

Ferdinand n’aurait peut-être pas été trop empêché d’écrire, si sa pensée avait été assez fortement lancée, mais, dans son état de nervosité balbutiante, il se crispait, il sentait la crispation de sa femme, et «ça lui coupait tout aboutissement». Il en entendait plus que le va-et-vient de Marthe n’en disait réellement. Il s’exagérait les pas appuyés, parleurs, agiles, qui enfonçaient avec insistance leur signification: «Voyons, va-t’en donc de là!»

Il analysait son propre malaise:

--Cet intolérable halètement du travail manuel autour de vous qui semblez rêver, cela crie clairement: «Je fais quelque chose, moi, je produis, je me dépense utilement!» Ah! ce souffle courageux, cet éventement de jupons pratique! Et se tenir là immobile devant du papier! En effet, je suis un incapable dont la déraison coûte cher à la communauté.

Il souffrait de ne pas prendre sa part de la fatigue, il percevait le reproche au centuple, et il avait honte de sa dérisoire prétention artistique. Mais quelle rancune dans cette humiliation cruelle!

Et quand même,--pour comble de misère,--il s’obstinait, il ne voulait pas lâcher la place sans résultat: coûte que coûte, quelques notations seraient tracées, à la suite. Alors, le supplice de l’insaisissable! le tortillement malade des nerfs: la pensée éparpillée refusant de s’appliquer à un point précis. Et il remâchait le mécontentement amer:

--_Elle sait bien_ que, le dimanche, je voudrais profiter de la matinée, et qu’il m’est impossible de travailler ailleurs qu’à ma place accoutumée.

L’heure passait, Marthe continuait à s’affairer, à laisser des courants d’air et à récriminer intérieurement: «Il est absurde: une interruption n’est pas une perte irréparable».

Enfin, elle descendit faire des commissions.

Soulagement! Vite, une douzaine de lignes et on se contentera de cette transaction.

Oui, mais l’horloge sonne, c’est le moment où la boulangère apporte le pain. A l’idée qu’il devra se déranger pour recevoir et payer, Ferdinand ne peut se mettre en train; tant qu’il n’est pas débarrassé de cette espèce de devoir, malgré lui, il écoute, il se prépare.

--Maintenant, «j’en ficherai un coup» tout de même, quand le diable y serait!

Bon! Les enfants qui pourraient aussi rester au lit le dimanche se lèvent, crient, rient, se disputent. Parbleu! c’est la faute de leur mère; si elle-même s’était tenue tranquille...

Marthe rapporta des chrysanthèmes. Elle les disposa en deux vases de chaque côté de l’encrier; elle avait beau être fâchée contre l’Art, certains rites s’imposaient à ses mains pieuses.

--Le chocolat est prêt depuis longtemps, Ferdinand.

--Je mangerai plus tard.

On entendit Albert gémir et frapper du pied.

--Qu’est-ce qu’il y a? interrogea Marthe.

--Je ne sais pas faire mon exercice de grammaire.

--Demande à ton père.

Elle ajouta mentalement: «Ça le décidera peut-être à quitter le salon».

--Papa! Viens voir mon exercice.

--Non, apporte ton cahier.

Alors Marthe, à bout de patience:

--Enfin, dis-moi quand je pourrai commencer? La femme de ménage est dans la cuisine; je perds tout mon temps.

Ferdinand répondit:

--Ne peux-tu pas, un dimanche, te dispenser de bouleverser ton sacré salon?

Il ajouta aigrement, sur un ton excédé contrastant avec le sens affectueux des paroles:

--Tu m’aimes bien, tu n’es pas égoïste, tous tes actes visent à me rendre plus heureux; eh bien, puisque je préfère moins de remue-ménage, ne prétends pas me soigner de force!

Le coude sur la table, il se tournait hargneusement vers sa femme; celle-ci se balançait les bras croisés. La conviction opposée de deux personnes parties d’un point de vue différent se heurtait sans recul.

Il empêcha la réplique.

--Non! Examine le fond des actes: la cause et l’objet... Je te répète: c’est pour moi, pour que je sois dans un cadre plus avantageux, que tu veux mettre la maison sens dessous... Eh bien, je te remercie... laisse-moi juge de la quantité d’époussetage qui m’agrée.

Marthe, non moins excédée, protesta:

--Voyons, Ferdinand, c’est insensé ce que tu dis là! S’il venait une visite: on peut tracer des raies sur le marbre, sur le piano, sur la table.

--Ah! voilà encore: l’astiquage à outrance est une concession à la bêtise des gens. Quel désastre si quelqu’un allait remarquer de la poussière ici! Cet illogisme me renverse: car, enfin, si tu me préfères aux voisins, aux connaissances, tiens compte de mon désir, plutôt que de leur critique possible. Tu sacrifierais ta vie pour moi et tu m’exaspéreras plutôt que de consentir à une malfaçon du ménage!

--Je te dis que la poussière détériore les choses et nuit à l’hygiène.

Ferdinand haussa les épaules et resta un instant à se dépiter silencieusement, prenant le Dickens à témoin: «C’est terrible cette femme qui ne veut pas admettre que la poussière précisément, c’est de la poussière; ça peut attendre, tandis que l’éclosion intellectuelle ne se retarde pas à volonté.»

Une pudeur invincible et aussi l’amour-propre et l’incertitude l’empêchaient de défendre carrément, à haute voix, son travail littéraire. Et pourtant, dans un pareil moment où sa femme obéissait toute au sens économique, il aurait fallu quelque affirmation de ce genre: «Ce que j’écris a une valeur, me déranger constitue une perte.» Mais non; Ferdinand reculait devant cette prévision mortelle qu’on pouvait lui rire au nez, en demandant combien sa plume avait déjà rapporté. Et l’incompréhension mutuelle subsistait: sa femme parlait «vie matérielle», lui sous-entendait «art».

Marthe se détourna et, sans quitter le salon, gourmanda Georges et Albert, en révolution dans leur chambre:

--Continuez à vous battre! J’arrive vous aider! Est-il permis d’avoir des enfants pareils!

A cause de son état d’agacement, sa voix atteignait un diapason exagéré. Alors, Ferdinand saisit l’occasion injustement:

--Voilà! tu te donnes un mal de chien après ton appartement et tu me contraries, pour établir aux yeux des étrangers que nous sommes d’un rang supérieur, car, au fond, c’est ça! Et, d’autre part, tu vocifères à effrayer les locataires du haut en bas! tes chamaillages avec tes enfants nous ravalent au niveau du dernier ménage de journaliers.

Les époux furent réellement fâchés, le front durci, la bouche crispée.

Ferdinand s’en alla rincer des bouteilles à la cave. Ils eurent une façon de souffrir irritée, avec cette pensée:

«Tant pis! le roman ne se fera pas! au diable la littérature!»

* * * * *

A midi, le déjeuner se passa sans conversation directe. Visages calmes, exagérément naturels et bonasses, signifiant pour chacun: «Moi? je n’ai aucun ressentiment; je répondrai quand on me parlera.»

Comme par hasard, on trouva de continuelles observations à adresser aux enfants:

--Voyons, Albert, ne mets pas ta manche dans ton assiette.

--Georges, ta mère t’a déjà dit de ne pas balancer ta chaise.

--Oui, tu te rappelles cette belle culbute, l’autre jour, chez ta grand’mère.

Après le repas, les tasses et la cafetière étant encore sur la table, arriva Catherine Bise. Elle portait un chapeau canotier en feutre noir, des gants de coton, une pèlerine. Mince, les mains et les pieds très petits, elle ressemblait à une de ces pensionnaires d’orphelinat noble, dont les traits de race éveillent la sympathie à première vue.

Elle avait deux heures de permission seulement. Alors, dit-elle naïvement, ne pouvant aller voir son petit, elle venait faire visite, pour parler de lui.

--Vous prendrez un peu de café.

--Non, monsieur, merci.

Ferdinand versa quand même.

Les garçons regardaient Catherine d’un air amusé: «Hein! quand leur père avait dit quelque chose, ça ne servait à rien de refuser.»

Cependant, eux, ils s’obstinèrent à ne pas filer dans leur chambre. Le cas était différent: l’ordre avait été donné mollement, et puis, eux, ils étaient comme un fragment de leur père: on ne s’obéit pas toujours à soi-même.

La conversation les intéressait extrêmement. Catherine recélait une quantité d’inconnu, quoique, pour eux, elle fût de la famille. Lors de sa première apparition, ils étaient seuls à la maison. Jamais on n’avait rien dit qui pût attirer leur attention, ils étaient censés ignorer l’existence de Catherine. Albert, ayant ouvert la porte, déclara, tranquillement: «Vous êtes Catherine Bise. Maman est descendue, elle va remonter.» Il s’approcha, se haussa, exigea l’embrassade habituelle avec les intimes. Georges en fit autant, le plus nécessairement du monde.

Autre chose encore leur plaisait énormément: leurs yeux bleus, leurs yeux sans vergogne faisaient céder drôlement les yeux timides de Catherine Bise; cette retraite immédiate leur rappelait des révérences gracieuses qu’ils avaient vu faire quelquefois.

Et ils en avaient des motifs de la regarder hardiment! tout le bonheur qui devait lui arriver et dont elle ne se doutait pas! Ils se flanquaient des coups de coude, ils serraient le bec. Ils en frémissaient par évocation: le roman était bien long à terminer... ils auraient voulu que ce fût tout de suite...

Catherine ayant bu son café, on passa dans le salon. Le parti pris de la traiter avec les égards réservés à une personne du monde était dissimulé par cette simplicité qui semble exclure la possibilité d’un autre procédé.

A l’origine des relations, Catherine s’était défendue avec une espèce d’épouvante d’être reçue, dans les formes, au salon. Ensuite, elle n’avait plus rien dit; mais, en franchissant le seuil, chaque fois, inévitablement, elle rougissait jusqu’à la racine des cheveux.

Il y avait deux fauteuils: un pour maman, du côté de la bibliothèque, un pour Catherine sous le Dickens. Cette exigence appartenait aux garçons: ils faisaient les honneurs, ils refusaient de laisser prendre une chaise. Eux aussi avaient leur parti pris.

Ferdinand s’assit, tourné vers les deux femmes, un coude sur son bureau. Marthe s’empressait au seul sujet de conversation cher à Catherine:

--Alors il va bien? Cela fait quinze jours que vous ne l’avez vu.

Peu à peu, Ferdinand revira, jusqu’à être les deux coudes sur la table, le menton dans ses poings.

Les enfants se tenaient tranquilles, dans la plus confortable des positions: le derrière sur le tapis. Ils contemplaient inlassablement le visage de Catherine où passait toute une tragédie. Et puis la voix de Catherine variait jusqu’à être celle d’une croyante à l’église parlant toute seule à une image sainte: un interminable baiser emmenait sa bouche vers l’Inaccessible et, par un phénomène unique, ses yeux timides prenaient enfin la large fixité.

De temps en temps, Georges tendait les lèvres par imitation magnétique; Albert les serrait tant qu’il pouvait.

--Je suis arrivée par le petit chemin à droite de l’avenue de la gare et qui monte un peu. J’avais des battements de cœur, que je soufflais, comme pour monter un sixième. La porte était ouverte chez la nourrice. J’entre; il n’était pas là. Je ne suis pas sûre que j’aie dit bonjour. Je sais qu’ils ont ri et qu’ils m’ont dit: «Tenez donc! il est là-bas avec les autres.» Ça fait comme une place en face chez eux; après le pavé où passent les carrioles, il y a un coin de l’église, une propriété avec une grille et un espace de terre battue avec de vieux arbres. C’est retiré; les gamins jouent là sans danger. Il y en avait bien une dizaine, tous en robes. Je traverse, je fouillais déjà dans mon sac de cuir que vous m’avez donné, pour sortir des bonbons. A cause que les gens avaient ri, j’étais comme hésitante sur mes jambes et je ne savais plus si j’étais heureuse. Et me v’là devant eux tous qui jouaient avec un rat qu’on avait tué; ils le traînaient par une ficelle attachée à une patte, n’est-ce pas?

Catherine fit une pause. Elle avalait des réminiscences pénibles avec son front, avec ses yeux. Elle présenta un sourire de créature qui va mourir:

--Comprenez-vous, madame? ne pas être sûre du premier coup d’œil! Oh! ça n’a été qu’une seconde, même pas: il y avait deux mois que je ne l’avais vu, sa robe était changée, une à carreaux rouges et blancs, au lieu de la bleue qu’il avait avant... je l’ai reconnu, mais je ne sais pas si c’est seulement avec mon sang, ou aussi parce qu’il avait une mine moins gaie que les autres.

--Voyons, dit Marthe, pourquoi aurait-il été triste, puisqu’il s’amusait avec les autres?

--Mon petit à moi n’a qu’un sourire sur la figure; les autres, il me semble qu’ils ont leur sourire à eux et celui de leur mère. Et puis je le trouve pâlot, comme s’il lui manquait du soleil, de la chaleur; sa figure est malingre, toute pointue.

Ici la voix baissa, effleurant des horreurs:

--J’ai peur qu’on ne l’aime pas. Et pourquoi, depuis ce jour-là, faut-il que je pense toujours à ce rat qu’ils traînaient par la patte!

Ferdinand appuyait les avant-bras sur sa table; progressivement, le dos en boule, il s’était ramassé en un tas inerte, et voilà qu’une singulière toux spasmodique sortit de là-dessous et que le tas remua.

Catherine dirigea là son attention, et elle vit que M. Prestal portait un vieux veston bossué, pareil à quelque frusque de coltineur déjetée par l’écrasement des fardeaux.

Elle dit longuement sa peine de mère. Ce palpitant murmure sortit encore:

--J’ai peur qu’on ne l’aime pas!

Et elle vit, à un moment, que les épaules de M. Prestal couraient sous le veston comme fait un rat prisonnier dans un sac.

--On sonne! crièrent les enfants.

D’un geste, Marthe les empêcha de bouger.

--Je vais voir, dit-elle, les sourcils froncés.

Elle ferma la porte du salon, au bout d’un instant, elle revint:

--C’était Chaupillard, je m’en doutais. Je lui ai dit que j’étais seule et que je ne pouvais pas le recevoir. C’est drôle, ça ne me coûte pas du tout de mentir à des gens comme lui... Décidément, il m’horripile de plus en plus, ce garçon-là; j’ai été choquée de l’affectation respectueuse avec laquelle il s’est retiré.

Après une pause, Marthe ajouta:

--Surtout, Catherine, n’oubliez pas ce qu’on vous a dit: c’est un monsieur dont il faut se méfier, malgré ses protestations de dévouement.

--Oui, je trouve qu’il est poli... pas comme tout le monde, dit Catherine en rougissant.

Elle s’était levée pour s’en aller.

--Vous aimez mieux monsieur Griffon? demanda Marthe, en dirigeant vers la fenêtre un regard qui prit Catherine, tout entière, au passage.

Catherine eut l’air de ne pas comprendre.

--Ce grand monsieur, brun, barbu, que vous avez vu ici?

--Je ne sais pas.

--Comment! vous ne savez pas si vous l’aimez mieux que Chaupillard?