Les Obsédés

Part 7

Chapter 73,613 wordsPublic domain

Et madame de Mireille continua son compte rendu, le nez fourré dans la nuque de son amie. Elle termina, la mine grave, la main en l’air:

--Toutefois, j’ai été stricte: «Vous allez écrire une belle lettre à Jérôme et dire que vous ne l’oubliez pas.»

* * * * *

A la vérité, madame Griffon, de tout temps, avait emprunté à ses lectures des attitudes et des résolutions. Le _copiage_ était aussi inconscient que flagrant; elle accompagnait ses gestes de citations textuelles.

Son mari s’abstenait de formuler aucune remarque, car, chose la plus inattendue, elle était encline, sans exception, à imiter les personnages vertueux et paradants. Malheureusement ces dispositions duraient peu. Et, plus malheureusement encore, elle lisait trop d’ouvrages où nul personnage ne s’embarrassait de morale, à moins que les héros ne montrassent des vertus de mélodrame, d’une application difficile en chambre; elle en était réduite souvent à rêver de sauver des noyés, ou d’arracher un innocent à l’échafaud. C’était l’acte même raconté qui la tentait, sans transposition.

L’ouvrage de Ferdinand n’avait donc pas un mérite unique, mais le fait de connaître l’auteur et la réalité de sa documentation renforçait étrangement l’hypnotisme habituel.

Une sorte de hantise générale s’étendit. Griffon et sa femme disaient couramment à propos de leurs querelles intimes:

--_Le roman_ tourne mal chez nous.

* * * * *

Chez les Prestal, la dette du roman devenait impérieuse et harcelante, selon les prédictions de Chaupillard.

Marthe se plaignait en riant:

--Je ne peux pas bouger comme je veux, partout je me cogne les coudes au roman.

Ferdinand, soucieux, changeait de caractère; il reconnaissait que sa qualification se décidait; à trente-trois ans, dans la maturité proche «il serait ou il ne serait pas», selon qu’il réaliserait ou non sa tâche. Et, d’autre part, la manie romancière était innée chez lui: le but donné à ses études avait été l’administration, et dans sa jeunesse, personne de la famille ni des relations ne touchait aux arts. Aussi, quelle perspective, en cas d’échec! la vie déséquilibrée d’un malheureux incurable!

Enfin, la préoccupation s’aggravait de ce que les Prestal considéraient Catherine comme intéressée hautement à la réussite du roman; si l’entreprise n’aboutissait pas, on faillirait à un grave engagement, Catherine et son enfant perdraient énormément.

A l’énoncé du mot «roman» Albert et Georges souriaient à une vision de «Catherine régnante», mais ensuite ils regardaient avec réserve les papiers sur la table de leur père; ils sentaient obscurément que toutes les forces convergeaient là, qu’une sentence émouvante était attendue.

* * * * *

Fréquemment, au milieu de la journée, Chaupillard venait à l’administration du chemin de fer, rendre visite à Ferdinand et à Griffon; avec un formidable toupet, il abordait leurs collègues comme s’il eût appartenu lui-même à la Compagnie. Il allait jusqu’à serrer la main au chef! Celui-ci avait le respect des gens bien habillés et même des écrivains, à condition qu’ils ne fussent pas employés.

Ferdinand se plaignait d’être traité à tue-tête de «cher confrère», par Chaupillard, dans une intention nuisible. Et, de fait, on augmenta inopinément son service de bureau qui n’était pas très chargé. Encore un obstacle élevé contre le roman.

Mais Ferdinand était un mauvais combattant qui ruminait son dépit, au lieu de foncer sur l’ennemi et de s’en débarrasser.

Impossible de rompre. Chaupillard, comme Jeannin, tenait à lui par des fibres inarrachables; ils étaient de la même race d’intellectuels spécialisés; et, quand Chaupillard voulait, on vivait à ses côtés en pleine satisfaction égoïste. Que de bons souvenirs! Des après-midi de bureau devenus des après-midi littéraires, grâce à ses histoires de «copie» fabriquée, portée aux diverses rédactions connues.

Certes, Griffon était un ami incomparablement meilleur, mais il n’avait pas cet attrait irrésistible de la «manie commune».

Un jour, vers trois heures, Ferdinand fut chargé d’une démarche au Ministère des travaux publics. Quelle joie! d’abord, de sortir, puis d’emmener Chaupillard qui était là justement!

A la fin de septembre, le temps radieux, un peu acide et excitant, faisait penser à une maîtresse rieuse, très jeune et maigrichonne.

Ce fut une de ces promenades de gens de lettres où l’on ne se cache pas de récolter des images et des notes à même la rue.

--Regardez donc cette maison qui prend du ventre en vieillissant, disait Ferdinand, au coin du faubourg Saint-Honoré; et, là-bas, le ciel arrêté à contempler les Tuileries.

Chaupillard signalait un arbre du quai:

--J’aime ces branches aux quatre vents. C’est rare à Paris, un arbre non estropié.

Ils cherchaient à être impressionnés par la file des réverbères, par la monstruosité des automobiles et des tramways. Il n’était pas jusqu’aux tas de sable où ils ne prissent une pincée d’observation.

Ils se rappelaient réciproquement les auteurs connus «qui avaient rendu épatamment les aspects de rues».

--Dame! sans ça, l’œuvre manquerait d’atmosphère.

Avec leur pardessus clair, de demi-saison, et leur mine affûtée d’hommes jeunes en balade, ils attiraient la sollicitude de certaines passantes disponibles.

Ils se mirent à faire la psychologie des femmes de leur connaissance: exercice utile aux écrivains pour l’accentuation du caractère de leurs personnages.

--A la longue, la petite Griffon divorcera-t-elle? demanda Ferdinand. Comment diable vous a-t-elle consulté et pourquoi l’avez-vous dissuadée?

--Je lui ai conseillé de ne pas divorcer avant d’avoir un second mari en perspective.

--Je ne vous croyais pas si moral! Non? blague à part?

--La petite Griffon n’est pas faite pour le rôle de femme divorcée; elle tomberait dans la galanterie. Elle m’a consulté, au hasard d’une rencontre, devant l’exposition d’ameublement du Bon Marché... ça m’a rendu moral, en effet.

Ferdinand «gobait» Chaupillard; c’était un type amusant. De quelle façon s’intéressait-il à la petite Griffon?

--Un secret! dit Ferdinand, pour s’avantager à son tour: j’ai écrit,--poste restante,--à la jeune fille du journal. Vous vous rappelez?

* * * * *

Le lendemain, Chaupillard redevint haïssable: il discuta de nouveau l’aventure de Catherine Bise, il s’attacha à cette intolérable invention de rechercher son premier séducteur.

Alors, pendant quelque temps, Ferdinand n’eut plus la pensée libre; il entrevoyait un quidam surgissant pour interdire par voie de justice la publication du roman; ou bien, assis à sa table de travail, il sentait derrière lui un personnage laissé à tort en dehors du roman et qui réclamait. A la lecture des journaux, chaque drame causé par «un ancien amant» le faisait trembler pour Catherine.

Chaupillard osa se présenter à elle.

--Pourquoi cette colère? dit-il à Ferdinand. Vous approuvez bien Griffon de surveiller la nourrice, de lui porter du savon et du chocolat. Moi, il me plaît d’envisager les choses autrement. Et vous êtes délicieux de mettre Catherine dans un livre: ce n’est pas ça qui donnera un père à son enfant.

Griffon était tenu dans l’ignorance de ces manigances et de ces tiraillements; des considérations secrètes diamétralement opposées aboutissaient à cette sorte d’entente entre Chaupillard et Ferdinand.

Auprès de Griffon, Ferdinand se bornait à mésestimer sa production littéraire «complètement ratée», à l’entendre.

Griffon haussait les épaules:

--Quels types impondérés ces artistes! pas de milieu: les uns annoncent carrément et toujours qu’ils tiennent un chef-d’œuvre; les autres prétendent toujours ne rien faire de propre. Tu ressembles au paysan, amasseur d’écus, appliqué à pleurer misère...

--Je t’assure que je ne suis pas content du tout de mon roman, disait Ferdinand.

Il contractait cette névrose des écrivains de prendre ombrage des moindres vétilles; il souffrait non seulement de Chaupillard, mais de sa femme, de ses enfants, de son emploi.

Dans le couloir du bureau, il se laissait tomber sur le coffre à bois, avec une mine de victime; il exagérait même ses dépressions, censément par intérêt pour «ce pauvre Griffon», si annihilé par Adèle.

--Je suis bien embêté à la maison, pas moyen de travailler sérieusement; ma femme a des obstinations incompréhensibles...

Ce refrain n’obtenait aucun succès. La plus sincère amitié florissait entre Griffon et Marthe: c’était à qui ferait le plus de louanges de l’absent. Il fallait entendre Marthe:

--Écoute, Ferdinand, je ne me lasse pas d’admirer Griffon. As-tu remarqué combien, malgré ses ennuis, il sait être gai par pure obligeance? Jeudi, où tu es rentré tard à cause de Jeannin, je n’avais pas le temps de m’occuper de lui, je l’ai laissé avec les enfants. Ils ont voulu faire le théâtre (il a bien réussi de leur acheter la _Comédie enfantine_!), Albert a joué Pierrot, Georges, le commissaire; Griffon s’est fait un châle avec le vieux tapis de table et il a joué la mère Michel. C’était à se tortiller de rire et je sais qu’il était chagriné ce jour-là... Et quand on lui raconte une infortune: comme on le voit s’imprégner! Tu te rappelles son regret: «L’argent est une force militante à conserver; ce ne serait pas remédier au mal que de se dépouiller pour secourir une ou deux personnes». Mais quand il est seul intéressé, il ne recule devant aucun «acte de réparation sociale», témoin son mariage... Pour Catherine, j’ai l’impression qu’il tenterait l’impossible. A propos d’elle, tu vas dire que je suis bête, mais je te certifie qu’il a une façon troublante de me regarder, comme s’il trouvait que je ne lui en dis pas assez, comme s’il attendait que j’exige quelque chose de lui.

* * * * *

Sur le coffre, Griffon interrompait immédiatement la jérémiade de Ferdinand.

--Bien sûr! des vertus manquent à ta femme; elle ne sait pas empêcher que ses services ne tiennent de la place dans la maison. Pauvre garçon! elle te dérange, elle fait du bruit, elle respire!... C’est peut-être, vois-tu, que le dévouement comporte des limites! Tous les jours, des hommes découvrent douloureusement cette vérité: à la mort de leur mère, de leur femme...

Et Griffon, narquois, passait son bras sous celui de Ferdinand et se penchait, comme on cajole un enfant pour lui faire avaler une médecine; sa voix était des plus conciliatrices:

--Tu es employé, il faut bien que tu en tires quelque apanage, mon bon vieux. Ta logique est chère aux gens en place, au point que l’on peut l’appeler «la logique fonctionnaire»: _puisque_ je suis exempté de charges d’un côté, je _dois_ l’être de tous les côtés. (Puisque ma femme est si dévouée, pourquoi une restriction?) Vois les collègues des divers ministères, avec quelle conviction de justice, réclamer un tarif réduit pour voyager, des bourses d’études pour leurs enfants, etc. D’ailleurs les besogneux évincés propagent eux-mêmes cette conception du juste: «Ce monsieur occupe une position grassement rétribuée dans l’administration, _c’est bien le moins_ que son parent soit admis dans tel établissement public, de préférence à tout indigent véritable».

Puis, Griffon tapotait gentiment le gilet de Ferdinand pour faire descendre la potion:

--Ah! mais mon vieux, il ne faut pas te figurer que tu es extraordinaire, tu es au contraire dans la délicieuse moyenne. Et la psychologie des sexes suffirait à expliquer ton état de conscience: si la femme est aimante, l’homme la veut esclave, complètement.

Alors Ferdinand riait et finissait par avouer:

--Évidemment, j’ai de la chance sous certains rapports.

Et, tout à coup, il allait d’une extrémité à l’autre; oubliant le contraste cruel pour «ce pauvre Griffon», il cédait au besoin si humain de publier ses avantages:

--Marthe, on n’a pas idée de ça: épouse, mère, ménagère, employée, elle vous fourre si bien tous ces rôles sous le même tablier qu’on n’y voit que du bleu! Mais le plus épatant: c’est une vraie collaboratrice.

Alors il développait, il développait:

--Nous avons parmi nos connaissances deux femmes d’artiste typiques; l’une harcèle son mari: «Produis donc! c’est pas moi qui t’empêche d’avoir du génie!» L’autre bougonne sans arrêter: «Tu n’arrives à rien! tu ferais bien mieux de frotter les meubles». Eh bien! Marthe déclare la première pire que la seconde. Quand elle m’a raconté le cas de Catherine Bise, c’est peut-être la seule fois qu’elle ait dit carrément: «Tu pourrais utiliser mon récit». Autrement, on jurerait qu’elle ignore mon métier enregistreur. Mais l’état de mariage a déterminé une telle affinité communicative de nos deux systèmes nerveux que, par le bavardage neutre, anodin, Marthe me transmet ses plus secrètes vibrations... Enfin, après la journée si diverse, couchée, elle relit mon manuscrit. Qu’est-ce que tu veux? Je dors; elle ne peut plus ni parler ni s’agiter...

Les yeux de Ferdinand papillotaient de béatitude. Et puis, Griffon était un intime à qui l’on pouvait tout dire. Ferdinand le prenait à l’épaule, il approchait son visage, il baissait la voix:

--Et aussi... personne ne peut savoir la sublimité d’amour qu’il faut à la femme d’un artiste pour modérer ses propres baisers...

Leurs yeux d’hommes se mêlaient; la douloureuse et douce et terrible faiblesse des mâles descendait à leurs joues, à leur bouche, à leur menton. Ils restaient alors sans parler, jambes pendantes, sur le coffre, à regarder dans le vide. Les collègues qui passaient, affairés, des dossiers à la main, trouvaient qu’ils avaient l’air de deux petits garçons en pénitence.

Le lendemain, Ferdinand recommençait à se plaindre.

VIII

Ferdinand ne s’égara pas loin avec la jeune épistolière de la poste restante.

D’ailleurs, comme l’avaient prévu les habitués du cénacle Vaclin, l’exemplaire était archi-connu: la demoiselle candide qui se croit la plus avancée de son siècle parce qu’elle s’est aperçue que ses parents et quelques autres vieilles gens restaient trop en dehors de la société vivante et parce qu’elle secoue un peu les lisières familiales, au grand scandale de quelques dames sourdes et pieuses.

--J’ai envie de ne pas suivre, se dit Ferdinand. Ah! tant pis, j’ai commencé, allons-y des questions obligatoires: «Vous lisez? Quelles sont vos lectures?»

Mais il ne voulut pas donner une minute de son temps sérieux à cette bêtise. Il écrivait au bureau, avec rudesse, pour en finir le plus vite possible:

«Erreur, mademoiselle! le seul fait de lire des romans n’est pas révolutionnaire. Ceux de votre grand homme prêchent, en somme, que chacun doit demeurer à sa place: les humbles à leur humilité, les puissants à leur puissance, attendu que toutes les conditions procurent le bonheur. Eh bien, mademoiselle, ce beau traditionnalisme constitue le plus retardataire des non-sens: par suite d’une anarchie économique irrémédiable, aucune condition n’est stable aujourd’hui; le manœuvre n’est pas sûr que son métier subsistera demain; la bourgeoisie n’est pas une classe fixe comme le fut la noblesse.»

Selon son tempérament d’écrivain soucieux de ne rien laisser perdre et de ne pas dépenser inutilement, il se bornait à servir des propos échangés avec Griffon et avec Jeannin.

«Une preuve que votre romancier n’est pas si génial, c’est qu’il n’emballe que les gens d’un certain parti. Eh bien, je vais vous étonner: la vraie personnalité artistique produit l’émotion impersonnelle, de caractère universel. L’œuvre doit émouvoir _malgré_ l’auteur. Que mon pire ennemi fasse un roman d’émotion vraie, je pleurerai, si je puis me contenir c’est que l’œuvre est simplement de talent, de personnalité fabriquée.»

La jeune épistolière n’était pas une sotte; dès la deuxième lettre, elle s’avisa de ne plus procéder que par questions: «Alors, monsieur?...»

Et Ferdinand, serré de près, embarrassé, se la représentait: une tête jolie et intelligente, avec un air faussement ingénu. Il la voyait suçant le bout de son porte-plume, les yeux enfantins volontairement, la bouche narquoise.

«Alors, monsieur, on aurait tort de critiquer à la fois l’œuvre et l’homme?»

Parbleu, elle se moquait de lui. Il s’agaçait:

«Je n’ai jamais dit ça, mademoiselle; le véritable artiste possède à la fois du talent et du génie; le talent est une qualité acquise...»

Parfois, il hésitait à continuer une lettre interrompue par un projet administratif: «Je dis peut-être des bêtises... Et, tant mieux! je ne voudrais pas gaspiller des idées indiscutables... Allons-y, à la diable.»

«Il est baroque de parler de la décadence du roman, de prophétiser le renouvellement du genre. De même que la lumière diurne a été, est et sera toujours due à la même source naturelle, de même, les romans passés, présents, futurs sont et seront _durablement_ beaux par une seule et même vertu naturelle. La mode en littérature est une illusion; il y a du durable et du pas durable.»

Ferdinand avait beau faire, sa conscience n’approuvait pas cette secrète aventure épistolaire; il devenait de plus en plus brusque avec la petite bavarde qui le dérangeait.

«Eh! non, mademoiselle, pour faire du roman avancé, comme vous dites si remarquablement, il n’est pas indispensable d’aller chez Alcan acheter la dernière parue des thèses sociologiques. A raconter la réalité sans parti-pris, il arrive aux grands artistes d’aboutir à une sorte d’héroïsme, qui dépasse les plus belles cités futures...»

«Que le tonnerre anéantisse Jeannin! pensait Ferdinand; je ne sais pas si je provoquerai une grossesse morale, mais je n’éprouve aucunement la satisfaction d’un premier occupant.»

Un matin, il constata que la demoiselle candide se permettait de hanter son esprit, à la maison, à l’heure du roman! La correspondance prit fin le jour même:

«Mademoiselle de Firman, je vous renvoie vos lettres, j’oublie votre nom et je ne donne pas le mien. N’essayez pas d’acquérir des idées avancées. A quoi bon? Hier, dans le journal, un professeur de révolution attaquait la police avec virulence, non pas tant pour avoir arrêté injustement une honnête femme, mais,--comble de l’abomination!--pour l’avoir exposée à la promiscuité des voleuses et des prostituées. Voici l’adresse d’un ouvroir où se rencontrent de ces créatures si odieuses au farouche écrivain. On y accepte le concours de dames patronnesses. Allez là, mademoiselle, avec un cœur humain, simplement, et ce sera vous la vraie révolutionnaire.»

* * * * *

Ferdinand regrettait de ne pouvoir balayer avec le même sans-gêne toutes les personnes obstruant sa route.

Par exemple, il ne se passait guère de semaine sans qu’on eût la visite fâcheuse de Chaupillard, rue Saussure.

Albert et Georges rapportaient à la croissance du roman leurs propres espérances confondues avec la «surprise pour Catherine»; sans l’autorisation d’aucune promesse, ils pensaient: «On s’amusera mieux, on sortira _quand papa aura fini_... nous aurons une montre, une bicyclette...» Aussi, avertis par l’instinct, ils regardaient Chaupillard avec crainte et avec ennui, puis se retiraient dans leur chambre en faisant la moue.

Marthe et Ferdinand ajoutaient pareillement au bonheur de Catherine, par voie de conséquence, une foule de beaux projets personnels à réaliser «quand le roman serait fait»; et l’apparition de Chaupillard leur produisait l’effet d’un mauvais présage.

Mais le monde littéraire en général bénéficiait de l’attachement de Marthe pour son mari, et elle excusait elle-même la longanimité de Ferdinand: Chaupillard faisait partie d’un groupe, avec Griffon, Jeannin, Ribérol, etc., comment exclure l’un et retenir les autres?

Chaupillard n’attaquait plus directement le travail de Ferdinand; il déblatérait tout autour, il décourageait par mesure générale.

--Vous voyez, le livre de Jeannin se vend mal, personne n’en parle; le mien a subi la même conspiration. Les imbéciles seront toujours les plus forts; le mieux est de se croiser les bras devant leur grouillement.

Mais la pire contrariété venait de ce qu’il persistait à s’occuper de Catherine.

Avant la rupture avec la jeune épistolière, un soir, vers neuf heures, Chaupillard était monté pour la malice de déranger un peu Ferdinand qui tenait à travailler après dîner.

--J’aime à m’asseoir dans le fauteuil du maître, dit-il avec sa gaieté suspecte. Eh bien, mon cher, je l’ai vue de nouveau votre fameuse Catherine...

La porte du salon ouverte, Marthe, dans la salle à manger, partageait en deux un bouquet; elle arriva précipitamment, une branche à la main, vers son mari:

--Comment! Ferdinand, tu ne m’avais pas dit...

Puis elle se tourna vers Chaupillard, et donna libre cours à une magnifique colère de femme sincère, atteinte dans ses affections:

--Alors, monsieur Chaupillard, vous ne cherchez donc qu’à nuire? Vous vouliez empêcher mon mari d’écrire son roman et, maintenant, vous vous attaquez à cette pauvre fille!

Elle agitait sa fleur, ayant l’air de la montrer, puis de la refuser.

Ferdinand, quoique animé contre Chaupillard, avait essayé d’intervenir:

--Ne te fâche pas, je vais t’expliquer...

Il s’était levé vivement, ému de sentir que Marthe irait trop loin; mais il ne put l’arrêter:

--Parce que le public n’a témoigné que de l’indifférence à votre chétif talent, vous êtes aigri, jaloux...

Chaupillard, cloué sur son siège, exhalait et rentrait alternativement un sourire grimaçant, mais surtout il regardait avec stupéfaction. La plus extraordinaire révélation le frappait, à le rendre stupide. Jusqu’alors, il n’avait pas considéré Marthe «en son sexe»: peuh! une ménagère si effacée, si terne. Et non seulement il découvrait que Marthe était une femme énergique, mais voilà que, sous certains rapports, c’était comme s’il n’avait pas encore vu de vraie femme!

Avec la volubilité d’une personne qui s’est maîtrisée trop longtemps, Marthe continuait:

--De quoi vous mêlez-vous? Nous ne permettrons pas que vous alliez démoraliser cette malheureuse Catherine; sans doute vous lui conseillez d’abandonner son enfant, c’est dans vos théories?

Elle se croisait les bras, dévisageait en plein Chaupillard, cherchait à droite, à gauche, avec menace.

En un instant, Chaupillard connut pour la première fois «l’élan féminin». Il vit aux yeux de Marthe cette fulgurance qu’il croyait être une invention des feuilletonnistes, et l’impression devait lui rester, ineffaçable; une lueur participant du soleil, de l’or, mais différente: la flamme unique de la passion. Et vraiment, cette femme, c’était son sang qui criait:

--Catherine et son enfant sont à nous, monsieur!

Alors il n’entendit pas le sens réel des mots, ou plutôt les mots ne produisirent pas l’effet qu’ils comportaient logiquement: sous leur cinglement, s’éveilla le fin fond de sa sensualité.

Il pâlissait, rougissait, tortillant le bout de sa moustache et il ne répondait pas, lui, l’intraitable Chaupillard, qui faisait taire tout le monde, et que ses amis n’osaient pas convaincre de médiocrité, quoiqu’ils fussent excédés de ses éternelles diatribes.

On aurait dit qu’il tenait à entendre toutes ses vérités:

--Parce que vous n’êtes pas capable de fournir une œuvre généreuse, faut-il dénigrer systématiquement?

Et c’était que Marthe, dans son indignation, projetait son corps, sa bouche, sa poitrine, se portait d’une hanche sur l’autre, et alors les mots ne comptaient pas: Quoi! une femme pouvait être si passionnée! Il lui voyait des seins dressés, une fureur de chair, l’inexprimable; et elle était jeune, à l’époque de sa perfection, et quelle intelligence audacieuse! Alors, en un mot, cet égoïste--insensible au point de n’avoir que des désirs d’animalité--devenait avide de goûter à une palpitation pensante.

Ferdinand soulevait des gestes désolés. Marthe à bout de malédiction, lui lança:

--Et toi, tu ne dis rien?

Elle se laissa tomber sur une chaise, les deux mains plantées aux genoux, penchée, attendant, provoquant son mari à exécuter aussi le mauvais ami.

--Je dis... je dis... balbutia Ferdinand, de tempérament moins simple et moins agissant.