Part 4
Mais, à ce jeu malsain, une propension sadique s’accrut chez ces dames, à la manière de l’alcoolisme. La ravissante Adèle se mit à faire souffrir son mari, de propos délibéré. Une véritable manie d’intoxiquée: elle fut poussée irrésistiblement à l’exaspérer en rentrant tard, en refusant de motiver ses absences autrement que par des dires absurdes, en affichant une grossièreté de poissarde.
Dans le monde, au théâtre, à des bals, à des fêtes, elle prétendait s’exhiber comme devant Morlane; elle se décolletait à l’excès, recherchait les frôlements, se faisait provocante indécemment.
Enfin, s’éveilla en elle une ardeur maladive, une impatience de la vie honnête et de la règle bourgeoise, et elle refusa plus que jamais le divorce. Par une contradiction du même genre, elle acceptait en imagination n’importe quel amant, excepté Morlane.
Elle en vint à incriminer la fidélité de son mari comme une infériorité, un ridicule. Le mari capable de quelque passagère aventure est bien plus digne d’amour qu’un monsieur trop respectueux de «l’unité de lieu»; un époux si bien enrayé devient fastidieux comme un ouvrage austère. Tandis qu’un volage, ayant sacrifié là où d’autres ont sacrifié aussi, revêt les mérites, les défauts précieux de ses co-partageants; il se complique, il offre une sorte de pluralité tentante. Ce n’est plus ce personnage défini dont on se lasse vite: votre mari, c’est «l’homme».
* * * * *
--Voici le mécanicien! cria Ferdinand aux enfants qui accouraient à son coup de sonnette.
Le moteur éclopé fut apporté. Griffon s’installa dans la salle à manger. Georges à gauche, Albert à droite, se penchaient, fourraient le nez jusque sur ses mains.
Il fallut une pince, un couteau, un bout de fil de fer et,--avant le signal: fonctionnez!--deux pichenettes sur la joue des conducteurs maladroits.
--Vraiment, menaça Griffon, je ne sais pas ce qui me retient de vous jeter quatre sous, là, sur la table, pour un demi-litre d’alcool et de vous forcer à chauffer ce moteur avant mon départ! Non, je ne peux pas me calmer: tenez! une pièce de cinq sous, il restera un sou pour acheter de sales bonbons qui vous donneront peut-être la colique... pouah!
--Avez-vous fini? demanda Marthe. J’ai reçu une lettre de Catherine Bise.
Ferdinand s’assit en face de Griffon et se mit en devoir de lire tout haut. Les visages se firent graves: à cause de Catherine et à cause de cette voix secrète: «Attention! il s’agit du roman! il s’agit de cette chose promise et si incertaine!»
--La pauv’ bougresse! soupira Ferdinand, ça n’a pas été facile de lui enlever son idée de se placer à la campagne. Tu vois cette aberration, mon cher!
Griffon se contenta de sourire. Marthe, debout, avait remarqué un froncement de contrariété à cette expression: «la pauv’ bougresse». Certes, Griffon gardait son air distingué dans la facétie même, mais, d’ordinaire, il aimait beaucoup le langage relâché de son ami. Et Marthe se souvint plus tard de ce blâme inexplicable.
Ferdinand continua:
--Une mauviette de Paris, là-bas! tandis que la campagne nous envoie l’excédent de ses fortes filles!... Dis donc, Marthe, as-tu réfléchi à cette particularité qu’elle ne fait pas de fautes d’orthographe?
«Madame, je réponds à votre dernière lettre, je me porte bien, seulement, mon ennui ne cesse pas à cause de mon petit Émile. Voilà six mois qu’on l’a emmené et j’ai peur de ne plus savoir comment il est. Souvent, je m’arrête, je me dis: «Est-ce que je l’ai encore dans ma mémoire?» Je ferme les yeux, je le vois; mais la peur ne me quitte pas: si, une fois, je ne le voyais pas, je recevrais un coup que, sans doute, je ne rouvrirais pas les yeux. Et puis, madame, un bébé change tous les jours! J’ai écrit à la nourrice pour demander qu’elle le fasse photographier, elle ne m’a pas répondu, elle ne veut plus m’écrire qu’une fois par mois, comme d’usage. Madame, c’est bien malheureux d’avoir vingt ans et de n’avoir qu’un pauvre enfant qui ne vous connaît pas. Alors, madame, je crois que je ne pourrai pas durer, je vous demanderai à faire revenir mon petit plus près de Paris, que je puisse aller le voir, chaque mois, à ma demi-journée de congé. Madame, si le mois de nourrice est plus cher, ça ne fait rien, je donnerai tout ce que je gagne, je n’ai besoin de rien et je me raccommode quand tout le monde est couché. Madame, je vous embrasse et je salue vos fils et aussi monsieur.»
Au moment d’emporter le moteur réparé, les garçons avaient retenu l’élan de leur joie pour écouter.
A l’accent de la lecture, Albert considéra le papier de la lettre, le visage de son père, et devint sérieux. Georges eut un regard sans objet, tout intérieur et devint triste.
Cette manifestation de deux tempéraments différents dura bien deux minutes: une vocifération hilare accompagna le moteur dans la chambre voisine.
Ferdinand, méditatif, posa la lettre:
--C’est la plainte inlassable de la femelle mise hors nature.
--Un peu moins de bruit, les chauffeurs! ordonna Marthe, balancée, qui, le moulin à poivre à la main et les yeux sur Griffon, avait à mettre son grain dans la cuisine et dans la conversation.
Griffon hochait la tête impérieusement vers Ferdinand:
--Mieux que ça! Cette victime sans culture et de vulgaire extraction n’est pas une inférieure. Elle n’appartient à aucune de nos classes définies où les facteurs argent et instruction sont prédominants; elle est d’une classe spontanée... Me comprends-tu? Le don d’émotion lui confère une sorte d’aristocratie. Moi, par évocation mentale, je l’assimile à telle tragédienne sortie du peuple, et qui,--sans le Conservatoire,--du premier coup, fut une grande artiste.
Ferdinand appela le témoignage de sa femme:
--Que t’ai-je dit, Marthe, quand nous sommes allés voir Catherine? Devant le tragique indéfinissable de son visage, j’ai éprouvé cette déférence, cette très vague humilité dont nous ne pouvons nous défendre devant une personne «de la haute».
* * * * *
On s’occupa de faire revenir le petit Émile dans la banlieue ouest de Paris.
Des difficultés surgirent. La nourrice de province gémissait et se cramponnait comme si on lui eût arraché un sac d’écus. Elle prétendait qu’un tiers inconnu lui avait recommandé le marmot, et lui avait promis qu’en récompense de ses bons soins elle l’élèverait entièrement.
Griffon et Ferdinand se taquinaient l’un l’autre au sujet du mystérieux protecteur.
--Dis donc, Ferdinand, tu as demandé un jour de congé, on n’a jamais bien su pourquoi.
--Et toi? tu t’es absenté pour être témoin dans une affaire grave, duel ou mariage?... Est-ce qu’elle a survécu à sa blessure, la mariée?
La vérité était que Griffon, l’esprit travaillé par la détresse de Catherine, s’était décidé à une mesure pratique en faveur de l’enfant. Et la dissemblance extrême de deux hommes à physionomie pareillement généreuse se pouvait constater là totalement: Ferdinand concentrait sur la fille-mère une pitié perspicace, de chair vibrante, mais--heureux en affection et artiste pas riche,--sa pitié restait dans sa peau, en quelque sorte, et profitait surtout à la littérature; Griffon n’avait pas vu Catherine et ne palpitait pas, sa pitié théorique était plus large, et--bourgeois aisé, malheureux en affection,--il avait agi.
Du reste, l’aventure matrimoniale de Griffon était typique. Au lieu d’accepter un parti avantageux et de vivre en rentier, il s’était persuadé de prendre un emploi et d’épouser une femme sans dot, «par réaction contre l’égoïsme de classe». Bon par nature, il voulait encore se compléter par du raisonnement et de la préméditation. Il y avait, chez lui, une préoccupation livresque de morale, de justice, qui ne se rencontre d’ordinaire que dans les discours ennuyeux et déplacés des personnages artificiels chers aux littérateurs débutants ou finissants.
Une fois, les deux amis s’étaient un peu fâchés à propos d’une entreprise révolutionnaire.
--Moi, dit Ferdinand, j’ai vingt francs maigrement, je souscris en paroles de propagande. Toi, tu as cent francs, tu envoies quarante sous de ton superflu pour préserver le reste. Comparons nos mérites.
Le parallèle n’était pas juste. En tout état de cause, Griffon valait mieux que Ferdinand pour la générosité effective; il cherchait avec persévérance à rendre service et se dépensait volontiers en démarches pénibles. Ferdinand, attaché à une ambition définie, n’était pas capable de grand sacrifice pour autrui.
Un autre aspect.
Par principes de famille devenus goûts personnels et par discipline intellectuelle, Griffon conservait une parfaite tenue d’existence. Or, malgré l’amitié sincère jusqu’au sans-gêne du tutoiement, quelque chose comme une différence de race empêchait Ferdinand de montrer le fin fond de lui-même à Griffon. Tandis qu’au contraire ce même Ferdinand étalait fraternellement sa nature de rechange devant un autre ami, Jeannin, littérateur de profession, juste assez débauché pour s’enfiévrer d’un immense talent.
Jeannin était un peu pour Ferdinand ce que madame de Mireille était pour madame Griffon.
Chaupillard avait formulé cette classification en ne médisant qu’à moitié: Prestal et la petite Griffon, genre égoïste, sensuels suspects; Griffon et madame Prestal, genre dévoué, fournisseurs honnêtes.
Au sortir de l’adolescence, Ferdinand et Jeannin s’étaient rencontrés dans une bibliothèque. Instantanément, ils s’étaient mirés l’un dans l’autre et ils avaient eu plaisir à se retrouver, à rapprocher leur même sourire restreint. Leur première conversation les avait liés pour toujours.
Aux fins de journée, souvent ils erraient côte à côte, portant interminablement par les rues cet incurable _mal triste_ des artistes, cette convoitise mâle, infiltration même de la désolation, qui leur faisait dire au milieu de l’activité gaie des faubourgs populeux:
--Nous sommes des damnés sans espoir: l’art n’est qu’un degré spirituel et douloureux d’hystérie. Aucune possession ne nous rend la sérénité, car c’est l’au delà de la chair, c’est le beau sensible, l’éternel de l’être, que nous cherchons.
Après le mariage de Ferdinand, Griffon était devenu l’ami de tous les jours, mais Jeannin, dans le lointain, était resté le sosie.
Jeannin, âgé maintenant de trente-six ans, maigre sans être grand, moustache et barbiche rousses, avait une bouche impressionnante, au rictus creusé, mobile--et, comme si le serrement d’amertume eût fait évaser le haut de la face,--un vaste front tourmenté. «Le poids de ses yeux gris courbait un peu son nez», avait dit un biographe. Les gens ordinaires,--à le voir, à l’entendre,--le jugeaient «inoffensif et amusant».
De temps en temps, Ferdinand sortait seul le soir, après dîner: rendez-vous avec Jeannin. Marthe, qui n’avait jamais vu cet ami, se réjouissait plutôt, du moment que ça faisait plaisir à son mari, de sortir, et du moment qu’il s’agissait de littérature... La force même de ses sentiments affectueux et l’extrême souci du bien-être familial lui enlevaient toute faculté soupçonneuse, et toute perspicacité hors d’un certain cercle.
Quelquefois aussi, Ferdinand rentrait en retard du bureau; on l’attendait avec inquiétude à la maison.
--J’ai vu Jeannin, prononçait-il, l’air préoccupé, sans plus d’explication.
Cela suffisait; immédiatement, Marthe n’avait plus qu’une pensée:
--Il s’agit du roman. Quelle dette considérable! Mais aussi, après l’acquittement, Ferdinand sera joliment récompensé de ses peines!
Et, comme c’était elle qui découpait et servait à table, elle choisissait avec un redoublement de tendresse le meilleur du plat pour Ferdinand.
V
La trompeuse réconciliation visita le ménage Griffon à peu près dans les délais habituels.
Aussitôt, bien entendu, les Prestal furent invités au dîner d’affermissement.
Ce fut un samedi, pour que les enfants pussent compenser la veillée par une grasse matinée, le lendemain.
Ferdinand posa un rouleau de papier sur l’étagère du dressoir normand, derrière sa chaise: un chapitre de son roman qu’il lirait après le dessert, selon l’engagement pris quelques mois auparavant.
Madame Griffon réclamait cette lecture depuis le lendemain de la promesse.
Le sort de Catherine et, par corrélation, le roman faisaient l’effet d’une inoculation dans sa vie. Elle pensait à chaque instant «à cette manigance de fille-mère». Curiosité? Charité? Inquiétude? Impossible de discerner.
Alors, elle voulut que ce je-ne-sais-quoi fût du contentement, bon gré mal gré. Ainsi, une personne dont les mains deviendraient brûlantes déciderait: c’est signe de santé, non pas de fièvre.
Son parti était pris: elle se réjouissait que Marthe eût un mari écrivain, elle n’était pas envieuse. Elle se réjouissait que Catherine servît à faire un roman; elle se moquait pas mal de cette héroïne et tant mieux si quelqu’un s’occupait de ses litanies: cela dispensait d’autres personnes d’exercer leur pitié.
Pour certains motifs aussi, la jolie femme, prompte à grossir les événements, portée à en chercher exclusivement le côté divertissant, avait voulu célébrer comme une fête «la première lecture». Elle avait trouvé là l’occasion d’oublier de bonne foi ses frasques récentes, et de vieillir l’actuelle réconciliation; en dehors du roman commencé, tout devenait secondaire et histoire ancienne.
Vraiment, par une illusion étonnante, elle était heureuse à plein, comme d’une réussite personnelle. Depuis trois jours elle s’agitait en préparatifs inusités.
A peine placés à leur bout de table, Albert et Georges firent: «Oh! oh!» en montrant deux bouteilles de champagne sur le dressoir de chaque côté du vase chinois.
--Ah! mais! les mioches, proclama vivement madame Griffon, vous allez voir, ce n’est pas «de la petite bière», aujourd’hui! quand vous serez grands, vous vous rappellerez la date!
--Redresse-toi, mon vieux, dit Griffon qui finissait par «marcher» aussi.
Et il présentait à Ferdinand un menu imprimé: _Dîner littéraire du 28 mai_.
--Sapristi, fallait prévenir! Nous n’aurions pas emmené les gosses: un dîner littéraire est nécessairement orgiaque.
Marthe était fort sensible aux frais faits en l’honneur de son mari. La satisfaction avivait les joues des deux femmes. Un coup de joie enlevait aussi à Ferdinand son masque de fatigue studieuse et, chez Griffon, effaçait une certaine dépression de voyage nuptial.
Les Prestal surtout étaient comme débarrassés d’une inquiétude, remarquait Griffon: Ferdinand n’était pas encore _un romancier_, mais enfin, il approchait.
La bonne à tête de tortue était partie.
--Figurez-vous, éclata madame Griffon, qu’elle avait aussi un rejeton en nourrice et, Dieu me me pardonne! elle était jalouse de votre Catherine! Alors, non... je ne sais pas ce que j’ai éprouvé: je lui ai donné tout mon argent, pourvu qu’elle s’en aille; elle a été bien contente; je lui avais dit de m’écrire comme fait Catherine... mais ça m’ennuie maintenant, s’il faut répondre.
La nouvelle bonne, toute jeune, éveillée comme une souris, plaisantait avec les enfants. Dans son va-et-vient derrière les chaises, elle ouvrait de grands yeux ronds vers les friandises du dressoir et remuait les mâchoires, par simulacre de tout avaler, ou bien elle feignait de chanceler en portant à deux mains une assiette vide. Albert et Georges suivaient avec ravissement sa frimousse drôle. C’était une de ces servantes qui ont la faculté d’être en fête les jours de fête et, littéralement, de de se croire _invitées_, chaque fois qu’elles ont du monde en supplément à servir.
La soirée même offrait son charme: à sept heures on était à table avec une clarté de midi, les fenêtres ouvertes. Le soleil déclinant brillait rouge dans les vitres et complétait le décor vif des roses bottelées à pleins vases, sur la table, sur le buffet, sur la jardinière.
De l’autre côté de la rue assez étroite, nombre de fenêtres regardaient la salle à manger. Pour madame Griffon, la constatation des voisins ajoutait beaucoup aux agréments d’un gala; elle jetait les yeux sur la façade, à chaque instant; un jeune ménage dînait, juste à étage correspondant.
Elle exigea un premier toast, tout de suite après la soupe; elle se leva comme Albert et Georges, trinqua trop fort comme eux, leva son verre au-dessus de sa tête. Le jeune mari d’en face était très bien de sa personne.
Elle approuva vivement Albert d’avoir renversé son eau rougie sur la nappe; c’était bon signe pour le roman et le présage serait encore meilleur si quelque vaisselle était cassée au cours du repas.
--Ma petite Maria, un torchon! cria Georges.
--Comment, tu es déjà si ami avec la bonne? s’émerveilla Griffon.
--Moi aussi, je suis ami? réclama Albert.
--Certainement, monsieur Albert.
Et tout y était: une rougeur subite aux joues de Maria, un accent moitié d’obéissance, moitié de séduction; il ne manquait à Albert que d’avoir sept ans de plus.
Ferdinand fit la remarque par clignements d’yeux; on félicita Maria et les enfants de leur vieille camaraderie d’une heure; toutes les phrases prenaient double sens, on riait d’un rien.
A un moment, madame Griffon fut obligée d’aller calmer à la fenêtre une hilarité convulsive. Marthe avait mélangé comiquement deux idées:
--Ah! des truffes!... Si j’avais su, nous aurions fait toilette.
--Il y a des truffes! cria Ferdinand; moi, si j’avais su, j’aurais ajouté quelques épithètes rares à mon chapitre.
--Oui! proposa Griffon gaiement, des «vocables prestigieux», comme tu en piquais après coup dans tes premières nouvelles.
Les deux amis échangèrent un long regard amusé. Ils évoquaient l’époque déjà lointaine où Ferdinand ballotté, ignorant l’endroit précis de sa propre originalité, avait souhaité d’égaler en ostentation les virtuoses parvenus qui faisaient chatoyer une idéologie bien apprise, ou qui enchâssaient patiemment des locutions précieuses dans des phrases d’art, pour l’unique projet d’éblouir le monde.
--Hein! compléta Griffon, heureusement que tu possédais un tempérament net qui s’est dégagé!
--Peut-être... mais tu m’as montré le premier la colossale distance entre les productions «tout en mots», et les productions en «substance tressaillante...»
Ferdinand exprimait par son accent qu’il citait des paroles dévouées, maintes fois entendues.
--Ah! oui, vous savez, avoua madame Griffon, vos nouvelles que j’ai lues dans les revues, avant de vous connaître, je n’y ai rien compris... Et je croyais que vous aviez de grands cheveux, un air fatal, je me préparais à être subjuguée... mais vous n’avez d’artiste que le regard...
Vu le tour fastidieux que prenait la conversation, le jeune Albert se dérangea subrepticement, et vissa une cigarette en mie de pain à l’un des bonshommes du dressoir normand.
Ferdinand affectait peut-être trop de donner tout son rire à sa femme:
--Jadis une personne frivole m’a beaucoup flatté en affirmant que j’avais des yeux de sorcière... C’est ma galette qui a passé au sabbat, de c’t’affaire-là!... Griffon, si Albert quitte encore la table, ne lui sers pas de bombe glacée.
Le jour baissait. Maria allumait la lampe et les bougies du lustre; en penchant son buste au travers de la table, elle forçait la conversation à se séparer en deux. Griffon et Ferdinand se heurtaient du coude à cause de la gorge de Maria très «fruit vert», sous une mince étoffe tendue.
Madame Griffon se tournait comme pour une confidence, et son plaisir augmentait de ce que, maintenant, la plupart des fenêtres de la rue étaient occupées:
--Avez-vous eu des pensionnaires cocasses, à l’ouvroir, ces temps derniers?
--Il est arrivé, avant-hier, une espèce de vieille bohémienne, ci-devant «presseuse d’aveugle chanteur». Son métier était de conduire un aveugle par les rues et de le serrer, sur le côté, pour faire sortir la mélodie, le temps voulu, lorsque passaient des gens susceptibles de lâcher un sou. Mais elle a laissé renverser son Œdipe par un auto; ses concurrentes l’ont discréditée sur le marché, aucun aveugle ne veut plus de ses pinçons, tout son apprentissage est perdu.
Ferdinand et Griffon parlaient d’un roman très beau paru récemment:
--As-tu déjà cherché à préciser la parenté indubitable qui existe entre les chefs-d’œuvre, fussent-ils des genres les plus différents? demandait Griffon avec un sourire fin, attendri.
Puis d’une voix pénétrante, il exposa une théorie:
--Mon vieux, si l’on pouvait analyser chimiquement les productions artistiques et doser leurs ingrédients constitutifs...
Ferdinand, chatouillé au bon endroit, buvait du bordeaux sans faire attention, servi sournoisement par madame Griffon; il tendait la joue vers Griffon et regardait le petit Georges sans le voir; cette sorte d’extase cessa tout à coup:
--Mais qu’est-ce que tu as donc, Georges, à paraître si malheureux?
--Parbleu! cria madame Griffon à son mari, tu bénis la bombe avec ta spatule et tu n’y touches pas! Georges voit avec désespoir que tout sera fondu avant que tu aies fini tes discours.
--Mon petit Geo s’embête comme un cafard dans un pain de quatre livres, prononça Albert.
--Bah! où as-tu chipé cette comparaison?
Mais Albert rougit, et aucune exhortation ne put dévoiler l’origine de la repartie.
--Il tiendra de son père, dit Griffon en riant; il sera hospitalier pour les mots errants... Tiens, tu auras la plus grosse part.
A la fin du dîner,--peut-être le bordeaux et le champagne aidant,--la charmante Adèle devenait sage et sensible:
--Vous savez, maintenant, madame Prestal, je me mets à la couture, je ferai toutes mes robes moi-même; j’ai déjà appliqué une collerette de dentelle sur un corsage.
Marthe riait intérieurement de la sincérité de cette éphémère résolution. Et elle pensait à un parent de son mari, «l’oncle poivrot» qui, un jour, était venu, jurant d’employer désormais toute sa paie à «s’acheter des frusques», à preuve que, cette fois-là, sur l’argent de sa quinzaine, il s’était acheté une paire de boutons de deux sous.
Consciente des égards dus à son nouveau mérite, madame Griffon éleva soudain une protestation:
--Vous n’allez pas continuer à nous embêter avec votre littérature?
--Voyons, répliqua son mari, c’est toi-même qui as intitulé notre réunion «dîner littéraire».
--Parfaitement: tout à l’heure monsieur Prestal lira, et ce sera la partie littéraire; mais, en attendant, les messieurs, dans un dîner, doivent complimenter les dames et non pas causer entre eux, comme vous faites.
--Entendu! Ferdinand achève seulement une explication, le temps que Maria fait le service.
Maria s’éternisait à enlever les miettes avec une brosse; la plupart des chapelures s’incrustaient dans la nappe, ne lâchaient pas prise; quelques-unes sautaient par-dessus la brosse, retournant au milieu, vers le chemin de table.
Sur un coup d’œil orageux de madame Griffon, Marthe avança la main.
--Permettez, je me charge de prononcer la clôture.
Et, demi-sérieuse, s’adressant à son mari, en femme pratique, soucieuse des échéances, elle déclara:
--Je crois qu’il ne faut pas trop se préoccuper de la règle du chef-d’œuvre; il y a quantité d’artistes qui ne réalisent jamais rien, tellement ils ont peur d’oublier une des conditions de la perfection.
Alors, Griffon, un peu moqueur, fit rougir Marthe:
--Rassurez-vous, Ferdinand travaille; la théorie du beau ne le tracasse qu’après coup... Ne craignez donc pas! Il le fera, son roman!
* * * * *
Pour la lecture, on ne quitta pas la table. Albert et Georges furent installés à côté, dans le salon, l’un avec le _Pêle-Mêle_, l’autre avec _l’Illustration_.
Maria, par la porte du couloir, venait leur rendre de petites visites. Comme les enfants, elle avait goûté au champagne. Ils riaient des images, tous les trois et s’embrassaient avec, obscurément, une idée de dessert, ayant, tous trois, un velouté de joues savoureux. Les deux garçons tombaient sur la figure de Maria n’importe où. Maria évitait les rencontres de lèvres, sans pensée, par instinct femelle.
* * * * *