Part 5
Ferdinand lisait à sa façon. Par une exagération de la tonalité placide, ingénue, il dégageait en gros relief les passages d’ironie cruelle; mais parfois, il rendait douteuse l’intention d’une phrase; parfois aussi, la défaillance des finales trahissait sa vibration intérieure.
A un moment, madame Griffon envoya un de ces rires qui accueillent les heureuses trouvailles. Ferdinand fit une pause, but du café, arrangea ses papiers, puis certifia, le menton avancé:
--Vous savez, tout ça est arrivé à Catherine Bise. J’ai préféré le nom de «Marie» parce qu’il est de style.
Il reprit son accent doux, en désaccord avec le creusé du visage.
* * * * *
«Enfin, le bureau de placement réussit à caser la fille enceinte. Et dans quelles conditions touchantes! Les preneurs avaient demandé eux-mêmes une bonne de rebut,--très honnête au point de vue du bien d’autrui, fichtre! et très courageuse, très capable, très docile, bigre!--mais cependant affligée de quelque tare monstrueuse.
»--Enceinte! avait dit le placeur, les mains ouvertes par l’évidence, on ne peut pas trouver pire!... Et c’est une race maigre, nerveuse, n’ayez crainte, ça travaillera jusqu’au dernier moment, jusqu’au fiacre de l’hôpital... Et ça supporte tout sans broncher, par une idée de bête qui défend son ventre... Vous pensez que je m’y connais, depuis le temps! Il en a passé sur mes registres, malheureusement! Mais je vous certifie que ce n’est pas du tout cette espèce-là qui se fiche à la Seine.
»Les nouveaux patrons de Marie étaient des philanthropes de carrière, membres de sociétés, de comités, de patronages, candidats à tous les concours de dévouement, à toutes les réclames, à toutes les primes de sauvetage. Leur incommensurable amour de l’humanité était attesté par de nombreuses récompenses, et ils cherchaient continuellement à enrichir leur palmarès.
»Ils devaient par conséquent fournir échantillon à volonté, ils devaient tenir exposition permanente de magnanimité.
»Ils venaient de perdre une orpheline, morte d’ingratitude, on pouvait le dire, n’ayant jamais pu s’habituer à leur sollicitude. Et combien d’autres charités n’avaient-ils pas épuisées ainsi, jusqu’à disparition des bénéficiaires!
»Dès qu’ils furent en possession de la bonne enceinte, ils l’exhibèrent à profusion, à grand renfort de discours et de simulacres.
»Ils convoquaient des experts ou des réfractaires à convertir; ils la sortaient, la conduisaient chez des amateurs, ou chez des professionnels de la bienfaisance; ils l’opposaient à des concurrents; ils s’acharnaient à rencontrer par hasard des gazetiers en actes méritants.
»Et ils proclamaient avec une bonhomie exercée, sur un ton de négligence indéroutable:
»--Qu’est-ce que vous voulez? Nous sommes comme ça, des incorrigibles de la générosité, des risque-tout. Tant pis! Il en résultera ce qu’il en résultera... Cette fille, nous ne savons d’où elle sort, nous l’avons recueillie à cause même de sa déplorable conduite... Et nous la garderons jusqu’au bout! Nous subirons les dommages, car vous pensez ce qu’on peut attendre d’une telle moralité! Le bureau de placement même a essayé de nous dissuader... De fait, regardez un peu: croyez-vous qu’elle a le masque vilainement! Et quelle difformité intolérable! Le fardeau est tout à droite... tournez-vous donc, Marie... oui, beaucoup plus à droite...
»De jour en jour, ils guettaient, ils exposaient, ils dénudaient les progrès de la grossesse. Pas un instant, ils ne laissaient la fille dans l’ombre reposante qu’elle convoitait.
»Quand ils ne faisaient pas palpiter en public sa chair, sa laideur et sa honte, ils harcelaient de tout près, à la piste, sa résignation laborieuse:
»--Profitez de notre charité! Travaillez! Soyez heureuse de ne pas manquer d’ouvrage.
»Leur appartement spacieux était hanté d’une si nombreuse clientèle que l’entretien du ménage aurait fatigué deux robustes manœuvres.
»De l’aube au milieu de la nuit, la bonne allait, allait, telle une bête traquée. Muette, harassée, lourde, couverte d’opprobre, elle marchait, elle trottait, elle s’enlevait brusquement avec cette agilité gamine qu’un coup de fouet fait jaillir des carcasses les plus recrues.
»--Frottez le parquet, cirez les meubles, faites une lessive. Profitez de notre charité.
»Elle laissait, çà et là, des regards, des tressaillements, comme des traînées de sang.
»Chez les malades et chez les forçats, le pire sentiment de défaillance physique et de détresse morale s’appesantit le soir, après la pitance: la journée s’en va et l’évocation de «demain» arrive! Alors, on voudrait désespérément se blottir en un coin perdu, loin des duretés du monde; on voudrait, quitte à en mourir, pleurer silencieusement, interminablement, la tête cachée; on voudrait laisser son pauvre corps s’écrouler, on voudrait jusqu’à crier, jusqu’à pâmoison, embrasser sa mère, ou seulement une créature consentante, ou seulement une chose douce, un souvenir d’enfance.
»Si la galérienne se nomme Marie, sa joue mourante tombe et s’appuie et sanglote sur un tablier bleu mis en paquet au coin de la table de cuisine...
»Debout, misérable! C’est la sonnette du salon!
»Debout, et vite et vite! Debout, ce cœur, et ces yeux et cette pensée! Debout, cette agonie!
»L’éclat lumineux des lampes! La projection des glaces! Les fauteuils brillamment occupés! Et vlan! à droite; et vlan! à gauche; et vlan! à pleine face, la curiosité préparée cinglante.
»Mais l’insulte sèche, c’est presque raffermissant; attends un peu! Et que tes mains gercées, tes mains d’esclave pendent comme des loques.
»De petits cris effarouchés, un recul de dame sujette aux vapeurs, une gesticulation scénique, et une voix distinguée, plaintive et si pleine de philanthropie:
»--Ah! quelle horreur!
»Et la patronne:
»--Avancez, Marie... Faites donc un visage plus aimable, n’ayez pas scrupule, souriez, laissez-vous aller... inutile de dissimuler votre naturel... Ces dames savent, tout le monde est renseigné.
»Alors, la voix languissante vers la patronne:
»--Vraiment, ma chère, vous méritez tous les prix Montyon.
»Puis la même voix, ayant peur de se salir:
»--Approchez, ma pauvre fille, car moi aussi, je veux m’aguerrir.
»Et l’habileté complimenteuse de la dame s’empare de Marie. L’exhortation, d’apparence théorique et impersonnelle, s’acharne vers ce résumé: «Vous rendez-vous bien compte de la vertu de votre bienfaitrice? Comprenez-vous ce sacrifice incroyable! Êtes-vous reconnaissante et aussi êtes vous repentante? Pensez-vous à atténuer vos torts envers la société par une activité incessante, un zèle sans bornes? Pensez-vous, malheureuse, à payer la dette de votre déshonneur?»
»D’autres voix, pour varier, interviennent dans ce sens:
»--Avancez que nous vous disions de quelle hauteur notre pitié descend à vous.--Venez recevoir l’eau glacée de notre éloquence.--Venez, que notre gluante commisération se ventouse à votre misère.
»Et il faut dire merci. D’inflexibles griffes, au profond des entrailles, contraignent Marie à dire merci!
»Et voilà qu’un jour, la fruitière, madame Fouchtrain, braillant sans vergogne, envoya une rude bourrade à Marie:
»--Retirez-vous donc de dedans mes jambes! Avec vot’sacré ventre vous emplissez la boutique! Fourrez-vous dans un coin!
»Marie tendit les bras. Sa bouche, ses yeux, toute sa substance se précipita frémissante, avide. Puis, exhalant ce qui restait de faculté affectueuse dans sa pantelante carcasse, elle chevrota:
»--Vous ne connaîtriez pas une place où l’on serait battue?»
Là se termina la lecture.
Les appréciations laudatives suivirent, pendant que Ferdinand arrangeait ses feuillets avec un soin exagéré.
--Il y aura encore des retouches, dit Marthe heureuse, avec la fausse modestie d’une maman de lauréat scolaire.
--Je trouve seulement l’oraison des belles dames un peu «répétée», dit Griffon, selon sa pure amitié scrupuleuse; je te l’ai déjà signalé: tu as le défaut de vouloir trop prouver.
--Ce que c’est bien lu! s’émerveilla madame Griffon en avalant Ferdinand d’un écarquillement empressé, comme ferait une courtisane pour un monsieur dont elle viendrait d’apprendre la grandissime richesse.
Puis elle demeura un instant méditative et même avachie de sagesse, de bonté. Elle cligna vers le vase chinois (le seul gain de sa vie), et elle chuchota, comme si Marthe aspirait à cette concession depuis des éternités:
--Soyez tranquille, un de ces jours je le casserai... je ne taquinerai plus mon mari avec.
La bonne apporta du thé.
Le jeu des facultés cérébrales étant de comparer sans cesse, on examina Maria, d’un commun mouvement. Son visage rouge et content d’écolière en récréation reflétait la confiance, la bienheureuse imprévoyance; et, en même temps, on lui vit avec plaisir un ventre tout plat, un je ne sais quoi de non éclos.
Ferdinand, gêné comme tout auteur qui se délecte des louanges et veut en paraître détaché, trouva cette diversion maladroite:
--Et vous, Maria, qu’est-ce que vous dites de ça?
Il présentait son manuscrit.
Sérieusement, avec le regret de ne pouvoir fournir son avis, la bonne s’excusa:
--J’ai pas écouté, monsieur. J’ai seulement été un peu dans le salon auprès des enfants.
--Comment! Vous n’écoutez pas aux portes! Si vous ne vous mettez pas au courant de votre métier, on ne vous augmentera pas, sermonna Ferdinand.
--Ne faites pas attention, Maria, monsieur Prestal est un taquin, dit aimablement la maîtresse de la maison.
--Et soyez toujours amie avec les enfants, et gaie comme une excellente personne, appuya Marthe, toute affectueuse.
--Parbleu! elle ne demande qu’à rester enfant, elle a bien raison; si elle veut, ici, elle n’aura jamais de soucis, promit madame Griffon.
Et les deux femmes lui souriaient à bouche tendue, par une cordiale solidarité de sexe.
Derrière elle, entre les couples, s’échangea une gaieté d’yeux contenant, nécessairement, cette efflorescence de pensée:
--Parfaitement, monsieur mon mari, il n’y a sur la terre que la succulence féminine et, par-dessus tout, la mienne propre.
--Eh! eh! ma chère, je ne peux pas répondre de ma royauté masculine...
Les garçons vinrent croquer un canard, puis retournèrent à leurs images.
On parla de Catherine Bise qui n’était pas encore assouvie, quoiqu’elle pût, maintenant, une fois par mois, aller voir son petit Émile, à une heure de Paris. Mais quoi! Sans métier appris, sans aptitude spéciale, la seule profession «à manger du pain» était encore celle de servante.
--Je continue pourtant à lui chercher une situation préférable, dit Marthe avec un hochement perplexe.
Il y eut un silence consacré à la difficile solution. Ferdinand fumait, et son regard s’absentait par la fenêtre ouverte. Griffon quitta sa place et passa dans la pièce voisine; on l’entendit interpeller Albert et Georges sur un ton gouailleur, mal en train.
Alors sa femme eut un accès d’agacement incompréhensible:
--Ah! puis! votre Catherine finit par nous ennuyer avec son moutard; il ne faut pas être insatiable non plus.
Les Prestal, ébaubis, la regardèrent: elle avait voulu une fête en l’honneur du livre consacré à Catherine; comment pouvait-elle séparer ainsi Catherine du roman?
Elle se mit à rire d’ailleurs, consciente de son incohérence:
--J’ai proposé un dîner littéraire et non un dîner philanthropique. Vous prenez tout à coup des mines d’enterrement... Vous savez, j’aime pas qu’on s’occupe de choses tristes, surtout quand on n’y peut rien. Pourtant, j’aime bien les romans tristes et surtout les pièces de théâtre. Oh! j’adore les drames où l’on pleure. Tenez, justement, on en joue un à la Porte-Saint-Martin, je veux que mon mari m’y conduise; ça soulage beaucoup de pleurer au théâtre; vous ne trouvez pas, madame Prestal!
--Il est certain qu’après une tragédie bien noire on ne voit plus rien de sérieusement affligeant autour de soi.
--Voilà ce que vous devriez faire après votre roman, monsieur Prestal, un drame... Au moins, vous nous donneriez des billets... Et même, votre histoire, là, si vous l’arrangiez plutôt en pièce?
Griffon ramena les enfants du salon.
--Est-ce que tu ne dois pas aller demain aux Travaux publics? lui demanda Ferdinand.
Pas de réponse.
--Eh! je te demande si tu ne vas pas au ministère, demain.
--Je n’avais pas entendu, fit Griffon, tiré d’un rêve.
Il était onze heures, les enfants s’endormaient.
Les idées dominantes de chacun revenaient: Ferdinand pensait à se lever de bonne heure et à faire certaines rectifications suggérées par la lecture à haute voix; sa femme pensait à concilier le grand nettoyage du dimanche avec le travail littéraire hostile au mouvement, et elle répondait mal à madame Griffon, poursuivie d’un extraordinaire besoin de théâtre triste.
On se quitta sans que la soirée eût fini en parfaite allégresse.
Tout de suite, en marchant, Marthe et Ferdinand furent d’accord à s’étonner qu’un nuage eût modéré brusquement la fête. On aurait dit qu’il y avait chez les Griffon _une dette_, comme chez les Prestal. Mais quoi! Griffon n’élaborait aucune espèce de roman!... Et comment deux époux aussi peu unis que Griffon et sa femme auraient-ils pu se reconnaître une même «dette»?
Marthe s’appuya au bras de son mari:
--Dans tous les cas, je suis contente; tu avais tort de douter: ton chapitre supporte parfaitement la lecture... Tout à l’heure, à table, j’avais l’air de chercher bien loin pour Catherine, mais je considère son sort comme lié au roman et je ne suis pas inquiète.
Ferdinand se mit à rire:
--Je prends note du pronostic flatteur, ce 28 mai, à onze heures et demie du soir, en face du Moulin Rouge.
Marthe faisait allusion à de mirifiques projets, en faveur de Catherine, dont la réalisation devait commencer dès l’achèvement du manuscrit, puis se continuer selon l’acceptation d’un éditeur, et selon le succès de la publication.
A la maison, pour faciliter son service de police, Marthe avait mis les enfants dans la confidence:
--Tenez-vous donc tranquilles, laissez papa travailler; quand son livre sera fini, il arrivera les choses les plus heureuses à Catherine Bise; vous l’aimez bien, vous ne voudriez pas l’empêcher d’avoir de la chance? Il arrivera ceci d’abord; puis ceci, et enfin ceci!
Catherine appartenait si bien à leur affection, et ce que promettait maman était tellement réjouissant, considérable et secret que, maintenant, il suffisait d’un signe pour arrêter leur bruit:
--Voyons, papa écrit...
Ou encore, il suffisait d’une moitié de phrase.
Ils marchaient devant, Marthe les appela:
--Dites donc, le livre de papa va bien...
Aussitôt, à l’idée de ce qui devait éclater, ils s’épanouirent malgré leur envie de dormir: les yeux écarquillés, la bouche ouverte, les bras en l’air.
Puis, Ferdinand évoqua la satisfaction de confondre Chaupillard, toujours persuadé que les Prestal «utilisaient» Catherine sans le moindre sentiment, et qu’ils tiraient haïssablement le suc de son infortune.
Ah! cela touchait Marthe au plus vif! Pour le coup, elle en eut à dire, le reste du chemin, jusqu’à la rue Saussure:
«Chaupillard verrait un jour que ce n’était pas la misère de Catherine qui avait fait naître une pitié provisoire et utilitaire d’écrivain, mais bien que c’était la piété de tempérament de l’écrivain qui avait élu, pour se développer, ce cas provisoire et réparable... Et ce monsieur Chaupillard si décourageant, est-ce qu’il n’écrivait plus? est-ce que ce monsieur, si résolument contempteur du public, ciselait en secret de nobles proses? Point du tout: il griffonnait des «médaillons» de demi-mondaines, des esquisses d’une vingtaine de lignes prétentieuses, insipides, qu’avec de pénibles démarches il insérait dans des publications moribondes... Eh bien! les Prestal ne lui imputaient pas à crime de s’intéresser à des courtisanes inexorablement «riches et esthétiques», puisque cela correspondait à sa belle nature; lui, de son côté, ne devait pas taxer les amis de bassesse, il ne devait pas nier d’avance la générosité du roman de Ferdinand.»
A cause de la soirée splendide, Paris--le long du boulevard extérieur--conservait une animation de plein jour, moins la hâte et le gros bruit propres aux opérations de travail.
De tous côtés, Ferdinand notait la lenteur de couples en confidence, et la béatitude de gens descendus prendre le frais sur les bancs, et qui ne se décidaient pas à remonter leurs étages.
Par instants, des souffles tièdes portaient, d’un couple à un autre, un parfum capiteux, comme une révélation indiscrète de propos amoureux.
Les Prestal marchaient fortifiés inconsciemment par le bon air de la nuit et par le bon chapitre du roman. Marthe, en parlant, jetait les yeux sur Albert et sur Georges, puis sur les papiers roulés que Ferdinand portait sous le bras. Elle accentuait des mots qui frappaient les oreilles des enfants.
--Qu’est-ce que c’est des courtisanes? demanda Georges à son frère.
Albert qui attrapait toujours, par aimantation, la nervosité de sa mère, envoya un coup d’épaule brusque et bougonna: «Eh bin! eh bin!» le temps de chercher sa réponse:
--Eh bin... c’en est qui soignent les malades... parbleu!
VI
D’après une loi tacite, toutes les actions facultatives de la vie--toutes les réceptions, toutes les sorties--devaient servir l’égoïsme littéraire de Ferdinand. Peu à peu, les Prestal avaient cessé les relations existantes au début du ménage avec les connaissances et même avec les parents dépourvus d’intellectualisme. Notamment, l’on ne voyait plus personne du côté de Marthe, excepté sa mère.
Quand on sortait avec les enfants, ce n’était ni pour les distraire, ni pour leur faire prendre l’air: on les traînait le plus souvent chez des gens nuageux, où ils se morfondaient sans bouger dans un coin. Presque tous les dimanches, on allait au théâtre en matinée; et dame, foin des vaudevilles! Les enfants avaient vu _Phèdre_ maintes fois et ne connaissaient pas le cirque.
L’ami Jeannin, célibataire, qui avait le temps de baguenauder, se moquait de Ferdinand, l’approuvait et l’entraînait tout à la fois:
--Il faut cette unité de convergence pour réussir... J’espère bien que c’est strictement à titre de documentation littéraire que vous avez eu deux enfants?... Nous allons pousser une vadrouille esthétique, hein, ma vieille?
* * * * *
Après la lecture de son chapitre, Ferdinand n’évita pas cette aberration de songer prématurément à l’éditeur préférable, aux moyens de présentation et de diffusion de l’œuvre. Il recensa ses relations utiles; dieu merci, un simple gratte-papier comme lui possédait d’importantes ramifications dans la société cultivée. Marthe réussit à conduire les enfants à l’Hippodrome, en répétant négligemment que l’on était susceptible «d’y faire des rencontres», plusieurs notabilités artistiques et littéraires se targuant d’un goût particulier pour les exercices de force et les acrobaties.
Un après-midi de juin, Ferdinand s’échappa du bureau et alla consulter Jeannin «sur les recommandations à se ménager». Jeannin passait des heures dans un caboulot voisin du Châtelet, en compagnie intime avec toutes sortes de personnes tarées et caricaturales; prédilection et attrait personnel. Il obligea Ferdinand à boire un «vieux marc», puis il le plaisanta copieusement:
--En ma qualité d’écrivain classé, je reçois nombre de littérateurs débutants; vous n’imaginez pas la quantité de ces ambitieux qui _commencent_ par chercher des recommandations pour placer leur œuvre, avant de l’avoir ébauchée. Il y en a même qui dépensent toute leur activité en démarches, ils oublient l’œuvre, ou plutôt ils confondent positivement: ils croient travailler parce qu’ils bourdonnent de tous côtés. Tenez, les méridionaux sont très forts dans l’espèce: ils vous racontent pendant trois heures leurs entreprises. «Mais enfin, où est-ce? demande-t-on.--Té! je vous bâclerai ça en un quart d’heure.»
Ce discours terminé, Jeannin, selon son habitude, prit Ferdinand sous le bras et lui cogna du coude dans les côtes:
--Allons renifler la féconde humanité, ma vieille.
--Mais voyons, il pleut... objecta Ferdinand, qui tenait à subir une contrainte.
Ils voyagèrent sous le même parapluie, attentifs aux jupes retroussées. Ils longèrent la rue Saint-Honoré jusqu’à l’église Saint-Roch.
--Voici pourquoi je vous ai amené par ici, dit Jeannin: une camarade nommée Margot, vaguement chanteuse de café-concert, m’a fort conseillé d’interviewer son père... Si nous avons la chance de la rencontrer, elle vous séduira...
--Je vous lâche! cria Ferdinand presque sérieusement, avec nous, l’alcool et la luxure me sollicitent...
Jeannin s’accrocha:
--Mais, mon cher, le papa tient un bureau de placement, vous en avez absolument besoin dans votre roman. Nous allons le moissonner, cet homme. On ne s’établit pas romancier sans «parcourir du pays»; on va faire du document pour nourrir son sujet, comme les bonnes femmes à la campagne vont faire de l’herbe pour leurs lapins.
Ferdinand trouva la maison rue Saint-Roch, d’après un écriteau de tôle verni: _Bureau de placement_. A l’abri sous la porte cochère, mal décidé,--en avare qui n’est pas sûr d’agir au mieux de ses intérêts--il retint Jeannin par le bras:
--Sans blague, vous montez? Dites donc, l’autre soir à dîner, Griffon m’a collé une formule rudement juste: «Si l’on pouvait analyser les productions artistiques comme des corps chimiques et doser leurs ingrédients constitutifs--tant pour cent d’imagination, tant d’observation, tant d’harmonie, etc.,--on verrait que ces éléments sont les uns facultatifs, les autres quasi indispensables. Mais on dégagerait surtout qu’un certain ingrédient se trouve immanquablement dans tous les chefs-d’œuvre, non seulement de littérature, mais de musique, de peinture, de sculpture, et cela s’appelle: «l’émotion de nature». Cet ingrédient rarissime ne se suffit pas à lui-même; mais, sans lui, point de chef-d’œuvre... Et gare à la contrefaçon: l’émotion d’art.»
Jeannin dessinait des ronds en égouttant le parapluie:
--En v’là une nouveauté! railla-t-il. Cela revient à dire que--pour n’importe quelle production d’art--une partie de l’œuvre est tirée du patrimoine collectif des connaissances anciennes et modernes; cette partie _d’esprit_ est imitable et contestable. L’autre partie est due au limon animé de l’auteur, à la substance humaine qui se soulève, souffre, palpite, éclôt; cette partie _de terre_ ne vieillit pas, ne se réfute pas, c’est le _tempérament_ éternel et unique, c’est la nature...
--Mais oui! il y a belle lurette que nous sommes d’accord là-dessus avec Griffon, seulement j’ai aimé sa formule...
--Eh bien, alors, ma vieille, cherchons des émotions; voilà pourquoi il faut monter. J’userai de mon titre de journaliste; au besoin, j’ai des cartes.
Un homme et une femme se précipitèrent au coup de sonnette. La femme avait l’air d’une concierge renfrognée. L’homme grand, vêtu de noir, grisonnant, portait ses cheveux très longs, «à l’artiste»; il était complètement rasé: un profil grec tel que les stigmates de crapulerie alcoolique y siégeaient presque avec superbe.
Le local carrelé paraissait vieux, immense et désolé; on entrait de plain-pied dans une sorte de salle d’attente munie de deux banquettes et l’on avait devant soi un bureau vitré, formé d’une cloison à mi-hauteur du plafond. Il était trois heures, la pluie tombait depuis le matin; l’absence de toute trace humide indiquait que personne ne s’était encore présenté.
--Des journalistes! Dans ce cas, messieurs, veuillez passer au salon, car nous avons aussi un salon, dit le placeur avec emphase.
Il introduisit Ferdinand et Jeannin dans une salle à manger des plus communes et, cérémonieusement, leur indiqua des sièges, en face d’une table ronde couverte d’une toile cirée marron. Il s’assit lui-même près de la cheminée, adressa un signe poli, de la tête, aux deux visiteurs, et répéta le signe dans la glace, rapidement. Il empêcha Ferdinand de prendre la parole.