Les Obsédés

Part 3

Chapter 33,686 wordsPublic domain

Il s’aperçut qu’elle commençait à mettre le couvert.

--Diable! je vous empêche de dîner. Je me sauve. Alors, mon cher, vous avez un sujet?

--Dame! sans doute... une fille-mère...

--Oui, on se figure toujours qu’on a un sujet magnifique, et puis, au bout de dix pages, on sèche.

Ferdinand se pencha, les paumes sur les genoux:

--Mais je n’invente pas, moi! Alors je suis sûr de ne pas sécher, comme vous dites si bien. Mon héroïne vit, pas loin d’ici.

Marthe arriva à la rescousse, pour dépiter Chaupillard:

--Voici une lettre de ce matin.

Et elle lut, tout debout, dans l’encadrement de la porte.

«Madame, je vous remercie de m’avoir placée, maintenant je suis tranquille. Mais, tout à coup, je pense que je n’ai plus mon enfant. Je n’ai pas beaucoup de force, en ce moment, mais quand j’aurai repris l’habitude de manger, sans doute que je serai solide; alors, si c’était un effet de votre bonté, j’aimerais mieux du travail à la campagne, n’importe quoi, fille des champs, dans le pays où est mon petit Émile. Je sais qu’il est bien et en bon air, et, comme l’a dit le médecin de l’ouvroir, il lui faut absolument la pleine campagne à cause de son anémie. Mais chaque jour que je ne le vois pas me perd le cœur. Et parce que, madame, c’est bon de manger, c’est bon un lit, alors voilà mon enfant tout aussitôt qui vient dans mon idée; et je ne peux pas profiter; je me dis: et mon petit? On me l’a pris! on me l’a pris! pas autre chose et n’y a plus que des larmes qui coulent. Faut que je me remette à peiner à l’ouvrage pour détourner mon chagrin, autrement, tant que j’ai du bon, je pleure.»

--Vous allez orchestrer ça? demanda Chaupillard, méprisant cette pauvre niaiserie et l’usage que l’on voulait en faire.

Sa prestance (une indéniable noblesse physique), donnait au sarcasme une virulente accentuation.

Le sourire de Ferdinand rentra presque complètement.

Mais l’offense atteignit si bien Marthe qu’elle s’empourpra et, comme par l’antagonisme d’une autre noblesse, elle répliqua passionnément:

--Vous supposez que nous ramassons la douleur pour en jouer, pour en tirer bénéfice! Ce serait en effet assez bas. Vous saurez qu’il y a deux ordres de faits absolument différents; d’une part, nous cherchons à rendre service matériellement à Catherine, nous essayons d’arrêter là sa misère, loin de la suivre pour en extraire du développement. D’autre part, que Ferdinand mette la détresse passée en roman, ça ne cause aucun tort à Catherine: et il veut la réhabiliter, elle, et il veut défendre toutes ses pareilles. D’aucune façon, il n’y a _profit_ au sens où vous l’entendez.

Agressive, la lettre au poing, elle n’obtint de Chaupillard qu’une acceptation dubitative, mêlée à l’amabilité de la retraite.

Derrière lui, Marthe qui détestait «l’homme», mais qui aimait «le confrère de son mari», déclara d’un ton amusé, réconcilié:

--Vraiment, je ne discerne d’autre motif à sa visite que celui-ci: il avait flairé une occasion de démolir.

* * * * *

Chaupillard résolut d’aller le soir même chez Griffon à l’improviste. C’était ainsi: il oubliait les gens pendant des mois, puis, tout à coup, comme par la nécessité de remplir une mission vengeresse, il décidait de les voir, sans différer.

Il dîna rapidement pour trente sous dans une mauvaise gargote du quartier. Puis, choisissant un chemin mal éclairé, avec son air olympien et grognon, il accepta une rencontre dans un garni de dernier ordre, d’où il sortit au bout de dix minutes, exactement, après une dépense de trois francs. Il alluma un havane de soixante centimes, au bureau de tabac, tout près de chez Griffon, et il se présenta, en pleine possession de sa physionomie hostile à la piètre humanité.

--Vous prendrez un peu de liqueur, en fumant? offrit Griffon.

--Non, non, je viens de dîner, refusa Chaupillard.

Et sa mimique indiqua qu’il avait consommé jusqu’au cou.

La charmante Adèle portait un peignoir fanfreluché qu’elle aurait aimé voir admirer par l’élégant personnage, mais ses yeux d’homme supérieur restèrent à des distances incommensurables des babioles féminines.

--Oui, j’ai profité de ce que j’étais dans le quartier; je viens de chez ce malheureux Prestal; figurez-vous qu’il a la folie d’entreprendre un roman.

--Mais, affirma Griffon, je trouve que ça lui va très bien; aucune difficulté ne le rebutera: c’est l’écrivain tenace, accroché aux heures et ne voulant pas les laisser partir sans résultat. Jamais de chômage, ni fêtes, ni dimanches...

Chaupillard haussa les épaules:

--Je sais bien: une visite inattendue lui fait l’effet d’un emprunt gênant; il calcule le temps que ses amis lui coûtent et il le reprend sur son sommeil. Je connais ça mieux que vous, voilà dix ans que je suis ses louables efforts dans des revues ataxiques.

--C’est d’ailleurs comme rédacteur de ces revues paralytiques que vous êtes devenu son ami, inséra Griffon, délicatement.

Chaupillard permettait à Griffon de parler et criait moins fort chez lui que chez Ferdinand; il continua sans se déconcerter:

--Les parents de Prestal étaient des ouvriers promus fabricants, mais ses grands parents étaient gens de la terre et il tient d’eux des vertus crochues que je ne trouve pas si épatantes; il chipe des notations comme les autres ramassaient du crottin.

Madame Griffon boudait, enfoncée dans un fauteuil, à cause de l’effet raté de son incomparable peignoir; cependant le fond du débat, la question du roman, tirait sa curiosité de force.

Chaupillard devenait intéressant:

--Prestal veut instaurer définitivement la vie intellectuelle chez lui, mais la vie matérielle va protester: ah! mais non, à moi toute la place! Et la vie domestique, civile et administrative n’est pas seule à réclamer ses droits. Le jour où l’on veut créer un être spirituel,--malgré l’admiration et le désir de le voir naître, cet enfant du cerveau,--un égoïsme affectueux, puissant, intraitable, contraint la famille à se défendre contre lui. J’ai été abominablement tracassé par mes parents; qu’est-ce que ça aurait été, si j’avais eu femme et enfants!

--Quant à ça, déclara Griffon, sur un ton de persiflage, la femme de Ferdinand est originaire directement d’un pays de nourrices professionnelles et, par atavisme transposé...

--Oui, elle a une espèce de bonté vache laitière...

--Et, mon cher, quelle union: Ferdinand et Marthe! Lui, accaparant tout le disponible à sa portée, soumettant la vie même des siens à son œuvre de personnalité. Elle, cédant tout son moi, n’ayant d’exigence que pour le bien de la communauté! Mais c’est d’un magnifique espoir pour la littérature!

Chaupillard enfonça ses mains dans ses poches, bien résolu à emporter ses convictions:

--Moi, je vois un ménage de petits bourgeois, d’une pingrerie spéciale, je l’avoue; mais il ne suffit pas d’être grippe-sou et têtu pour devenir un Rothschild... Du reste, je ne souhaite que du bien à Prestal... quand on a eu comme moi affaire à la tourbe des imbéciles...

Avant de prendre congé, il s’esclaffa formidablement:

--Et monsieur Ferdinand Prestal entend faire un roman héroïque, un roman à exemple! J’ai vu ça à son aspect, à l’animation phraseuse de madame! Eh bien, nous allons rigoler, l’avenir est plein de promesses; nous avons trois choses à attendre: notre conquérant se cassera le nez tout simplement devant le vulgaire et suprême obstacle: son bureau et son ménage l’empêcheront d’aboutir; ou bien, il arrachera tant bien que mal son nombre de pages, mais ne trouvera pas d’éditeur; ou bien, s’il franchit les deux premiers défilés... je demande à le voir l’exemple, le résultat!

IV

Ce matin-là, Marthe, ayant mis le chocolat au feu, se hâtait d’épousseter la salle à manger. Albert vint dire sur le seuil:

--Maman, je ne sais pas faire mon problème.

--Demande à ton père...

Elle se reprit aussitôt avec la précipitation d’une personne qui, par oubli, allait causer une perte irréparable.

--Non, ne le dérange pas.

Elle considéra d’un regard religieux le salon où Ferdinand écrivait, face aux fenêtres, ayant le Dickens à sa droite, la bibliothèque avec le Balzac et le Tolstoï derrière sa chaise.

Le problème expliqué, Georges eut un bouton à recoudre.

A sept heures et demie, comme Ferdinand avait rangé ses papiers, elle entama la conversation, une chaussure à la main, devant le cabinet de toilette.

* * * * *

Elle avait toujours quelque chose à raconter et les faits les plus ordinaires devenaient notables à la reproduction. Ferdinand s’en était aperçu, puis il avait fini par tourner la constatation toute à sa propre louange:

--Un cheval, un arbre sur pied ne nous intéressent pas; sur toile, leur vérité nous charme. Nous n’avons pas le temps de regarder la nature, mais nous prenons la peine de lire. C’est que notre attention paresseuse au milieu de trop de richesses demande à être servie; de là, le métier si important de _fixeur d’attention_: peintre, dessinateur, romancier.

Quant à lui,--depuis que ce soin avait si bien profité à la confection de ses nouvelles,--il écoutait Marthe comme un voleur; de plus, resserrant son butin chichement, il ne lâchait guère que des paroles intéressées, avare jusqu’à refuser presque les petites banalités par quoi, dans la maison, entre mari et femme on s’effleure, on s’assure qu’il n’existe pas de dissension. Cependant, il s’ingéniait à bavarder de temps en temps, par devoir de réciprocité,--et tout au fond, par cette réflexion que la pratique du discours n’est pas sans utilité pour un écrivain; le bureau lui fournissait quelques détails à éplucher, le soir de préférence:

--Figure-toi que nous l’avons échappé belle, cet après-midi: un amas de dossiers périmés a failli être incendié par une fuite de gaz! Le chef sera longtemps avant de reprendre son teint jaunâtre assorti aux boiseries, le pauvre homme est resté tout vert-de-gris. Pense donc: si notre recueil de chinoiseries avait été détruit, nous en étions réduits à traiter les affaires avec le simple bon sens!

Marthe ne calculait pas; au lieu de repasser en soi-même les actes journaliers, comme fait chacun, elle pensait tout haut en regardant Ferdinand.

* * * * *

--J’ai le placement d’un vieux caleçon à Albert, dit-elle en brossant, figure-toi qu’une hospitalisée d’hier est sans linge par ce froid terrible. Je crois que l’adresse de l’ouvroir lui a été donnée par maman: «une dame d’Asnières qui reçoit parfois vos deux petits garçons», m’a-t-elle dit. Elle ressemble à un masque japonais, elle a quarante-neuf ans, des moustaches et des gros sourcils gris et, à peu près le développement physique d’Albert. _Avant de tomber si bas_, elle exerçait la profession de colleuse d’affiches, elle faisait neuf heures de promenade par jour, avec, en guise de falbalas, un pot en fer, un pinceau, une échelle et une musette remplie de placards. Les confidences ne lui coûtent pas: «J’ai toujours été maigre comme ça, même dans le temps de mon premier mari où c’était assez rare de manquer un repas. Mes deux maris m’ont dit la même chose au bout de deux jours: on sera bons amis tant que tu voudras, mais pour ce qui est de la farce, on ne peut pourtant pas rire avec un squelette.»

Marthe alla changer de brosse dans la cuisine. Ferdinand courut, le torse nu, griffonner une note sur la table du salon.

La brosse changée glissait brillamment, d’un accompagnement alerte:

--Je lui trouvais l’air avare, cachottier, auprès des autres hospitalisées; j’ai fini par savoir; elle m’a cligné de l’œil dans un coin, avec un indicible bonheur: «C’est un riche avantage d’être maigre par le froid; si j’étais moitié plus grosse, je serais le double plus nue».

Marthe n’altérait par aucune transition le débobinement de sa pensée.

--Le lendemain de Noël, si j’ai demi-congé, je me propose d’aller surprendre Catherine chez ses patrons, avec les enfants. Maintenant, je suis très amie avec la fille de ma directrice; elle m’a raconté sa visite de jeudi chez une dame patronnesse: «Il y avait un canapé comme du beurre, et l’air sentait le gâteau, et l’on croyait que la soie des rideaux allait poisser comme des berlingots». Elle m’a résumé son impression au milieu d’un éclat de rire blond et rose: «On est bien là dedans, comme la main dans une poche neuve».

A huit heures et quart, Ferdinand servi--mouchoir, col, nœud de cravate,--les enfants inspectés: ongles et ourlets d’oreilles, Marthe fila au plus vite, préoccupée de ses gants troués qui n’en étaient pourtant qu’à leur troisième hiver; elle achevait toujours de s’habiller dans la rue. Près de l’école, rue Boursault, après avoir quitté les enfants, elle rencontra un des instituteurs, et, sincèrement, comme quelqu’un qui n’est pas encore tout à fait tiré de la paresse du matin, elle dit:

--Mais oui, monsieur, je me dépêche, il va falloir commencer la journée.

* * * * *

Au bureau, Ferdinand trouva son ami Griffon très peiné: une nouvelle frasque d’Adèle, juste au moment où, satisfait des apparences, il commençait à s’organiser une occupation de mari tranquille: entouré de livres, il songeait à critiquer des œuvres littéraires au point de vue spécial de leur portée sociale. Et crac! sa pensée était tiraillée de force par l’imbroglio des absences de sa femme.

Les employés, sujets aux épanchements, s’asseyaient dans le couloir sur un grand coffre en bois où logeait le combustible. Là, ils ne cessaient pas d’être présents; les allées et venues des garçons, des collègues, des chefs, du public leur indiquaient l’instant où ils devaient se précipiter vers le porte-plume.

Griffon parlait bas, les avant-bras sur les genoux:

--Elle renoue je ne sais quelles aventures avec cette détestable madame de Mireille. Je l’ai encore suppliée: séparons-nous, tu vois bien, nous nous rendons l’un l’autre malheureux. Non! je suis condamné à cette existence cahotée. Ah! mon vieux tu as de la chance d’être bien marié, quoi qu’en dise Chaupillard.

Et Griffon développait un thème coutumier:

--Une bonne compagne peut faire un grand artiste d’un simple praticien, une mauvaise compagne tue le génie le plus vivace. La pensée, pour rayonner, a besoin d’une atmosphère de sécurité, de bienveillance... Et ce n’est pas un paradoxe de dire que la femme améliore un artiste par les vêtements qu’elle lui raccommode... Tu travailles...

Passa un vieillard égaré, à la recherche d’un introuvable garçon de bureau. Ferdinand, penché, une main sur le coffre, secoua la tête:

--Il ne faut pas exagérer; je suis diantrement gêné dans mes entournures. Parviendrai-je à pondre mon roman? Il me manque des rentes.

--Non, non et non! se fâcha Griffon. Est-il possible de ne pas comprendre? Le jour où tu vivrais de tes rentes, tu serais bien moins impressionnable, et l’art, sous toutes ses formes, c’est l’exposé vécu de la douleur.

--Oh! oh! contesta Ferdinand, avec le geste de s’égoutter les doigts, quoi de plus artistique que la froide beauté plastique!

--Mais, mon vieux, triompha Griffon, la plus impeccable femme nue de marbre est due à la torture du désir chez l’artiste, et c’est aussi l’exposé _a contrario_, de la douleur, ou, si tu préfères, du bonheur impossible à atteindre.

Ferdinand, le visage éclairé d’un sourire intérieur, feignait un parti pris irréductible, par amitié. Au moins, pendant que Griffon discutait, il oubliait ses griefs domestiques, il ressaisissait sa personnalité; ses coudes enlevés de ses genoux s’agitaient, agressifs:

--Mais mon vieux, tu ne sauras me faire craquer d’admiration devant la magnificence de Vanderbilt, si tu n’as pas un peu crevé de faim. Nos sensations ne sont que du relatif: célébrer la beauté, c’est accuser la laideur.

Le vieillard perdu approchait de nouveau.

--Va te promener! lança Ferdinand, en manière d’avis contraire.

Le vieillard qui longeait le côté des fenêtres s’arrêta net, vira et parut entreprendre de compter les innombrables ouvertures symétriques sur la cour carrée. Une horloge marquait onze heures, il régla sa montre soigneusement, il sifflota même, comme un flâneur qui parcourrait le bâtiment pour son plaisir.

Pendant qu’il tournait le dos, un garçon de bureau passa, avec une allure «de couloir»: une allure qui fuit l’interview, rapide, affairée. Le vieillard devina l’ombre glissante... trop tard! les basques bleues disparaissaient derrière une de ces portes interdites dont le bouton n’a pas d’arrêt pour les mains profanes. Le vieillard guigna les deux employés sur le coffre, et s’éloigna: le brun barbu parlait avec trop de véhémence.

Ferdinand avait reconnu par expérience un _public_ égaré. Comme les allégations de Griffon n’étaient pas nouvelles et ne pouvaient pas servir dans son roman, il contracta les sourcils, en auditeur terrible, et laissa évader son attention. «Les gens perdus sont toujours timides, pensa-t-il; d’ailleurs, hardis, les gens ne s’égarent pas. La timidité est le vice initial des filles perdues, bien qu’ensuite elles affectent un air de tourisme décidé... Tiens, il faut que je prenne ça en note.»

Griffon plaidait dans le désert.

--Je place au plus haut la sensibilité... Les écrivains dispensés par naissance du souci d’argent--et consécutivement de mille autres soucis,--feront des œuvres plus logiques, plus savantes, plus nobles peut-être, mais jamais aussi palpitantes que ceux ayant encore des racines dans la classe exploitée. Il faut que l’écrivain puisse _sentir personnellement_ l’injustice, la privation; or, rien de tel que d’être nu pour sentir les coups directement...

Ici Griffon tapota la poitrine de Ferdinand:

--Moi-même, étant jeune, j’ai voulu comme tant d’autres, donner dans la littérature généreuse; j’ai vite reconnu mon infériorité de dilettante.

Ferdinand, redevenu attentif, fut sur le point de conseiller: «Tu devrais t’y remettre, maintenant que tu as une femme qui te fait souffrir»; il haussa les épaules:

--La morale de ton boniment, mon canard, c’est que la condition parfaite pour un romancier n’existe pas. Riche, il ne sent pas directement, admettons; mais, sans-le-sou, les nécessités matérielles restreignent déplorablement sa production. Et tu ne peux pas me rassurer; parviendrai-je à gratter mon roman sur mes obligations d’employé? s’il n’y avait que mon temps de boulotté, je...

Le vieillard égaré fit une nouvelle exploration dans le couloir aride; il s’adressa humblement à ces messieurs:

--Excusez-moi, je ne trouve pas d’appariteur: le bureau de monsieur Prestal?

Ferdinand se leva:

--Ah! ah! fit-il, interrogeant l’horloge dans la cour, d’un air qui ne laissait pas espérer que M. Prestal fût à son bureau à une heure aussi insolite.

Mais il ajouta d’un ton d’extrême obligeance:

--Si vous voulez bien venir avec moi, monsieur, je tâcherai de vous répondre.

La journée finie, Ferdinand invita son ami:

--Viens donc jusqu’à la maison dire bonjour aux «loupiots», ils ont à te consulter au sujet de leur moteur détraqué, tu es l’homme de ressource pour eux. C’est rigouillard, ils ne me bassinent pas trop, ils savent parfaitement qu’il n’y a pas grand’chose à tirer de moi.

Il souriait, par réminiscence paternelle, comme si une journée de bureau faisait un vide d’une année.

--Allons-y, accepta Griffon, je serai content de les voir; et puis, je te dis, ma femme est dans une crise fâcheuse... autant rentrer le plus tard possible, cela me dispensera peut-être de constater son absence. Prenons-nous le tramway? il va neiger.

Ils s’arrêtèrent au bord du trottoir, perplexes. Ferdinand plaisanta:

--Après quelques années passées dans les bureaux à exercer le métier de manquer de décision, l’on ne sait même plus si l’on doit prendre l’omnibus, ou aller à pied. Marchons, va!

Déprimés par leurs sept heures «de présence», les deux amis cheminèrent, comme des employés, sans parler, en fumant et en regardant les femmes.

Ce fut seulement dans le bout de la rue Saussure habité par Ferdinand, que Griffon, mélancolique, dit, le front mobile à droite et à gauche:

--J’aime bien ton coin des Batignolles, c’est un restant de banlieue typique; les boutiques sont espacées entre des habitations de rez-de-chaussée; voici le commerce de vins avec saucissons d’Auvergne pendus derrière les vitres; voici le «Ressemelage américain», puis la «Spécialité de cafés, journaux et mercerie», et la blanchisserie de fin et de gros, grande comme un fer à repasser.

Ferdinand montra l’enfilade à peu près déserte:

--Autres caractéristiques: il ne circule guère de voitures que le matin et le soir; dans la journée, il reste toujours assez de silence pour que l’on entende çà et là des oiseaux en cage. Et les marchands des quatre saisons connaissent les clientes par leur nom, comme des boutiquiers. Jusqu’aux fenêtres du troisième, ils s’abouchent: «Faut rien, m’ame Gluten?»

Un arrêt, avant d’entrer dans la maison.

--Dame! ajouta Ferdinand par plaisanterie, un écrivain ne peut pas habiter n’importe où; il ne donne son maximum que grâce à l’affinité du milieu. Pige un peu comme cette rue vieille, médiocre, inoccupée, a un air «bonne femme». J’ai besoin toutefois de me sentir à proximité du mouvement fiévreux, violent; les sifflets de la gare Saint-Lazare m’entretiennent. Et tu vois la boutique de mon encadreur, juste en face mes fenêtres... pourrais-je me passer de cette devanture noire et jaune! le front au carreau, j’appuie ma méditation sur les baguettes de bois doré, de chêne, sur le portrait du général agrandi...

--Si nous montions? dit Griffon, il neige.

* * * * *

Le cas de madame Griffon était assez curieux.

Malgré les objurgations les plus variées,--du mineur au majeur,--elle fréquentait assidument une ancienne condisciple mariée à un peintre amateur, très riche et nomade. M. de Mireille parcourait le globe à la recherche de sites inspirateurs.

Ces dames trouvaient «galbeux» de hanter les ateliers montmartrois. Dans leurs expéditions, elles avaient découvert un artiste de génie, nommé Morlane et, entre autres fariboles, elles avaient entrepris de le rendre fou.

Il était aux mains d’un trafiquant malin qui lui prenait tous ses tableaux, par traité, de façon à juste l’empêcher de mourir de faim.

Morlane brûlé de passion n’avait souvent le moyen de gager ni modèle, ni maîtresse, et lorsque l’aubaine de quelque jolie fille venait à lui échoir, ce n’était jamais que de la chair bête, mal parée. Or, sa pauvreté offrait un côté pathologique: devant la grâce des manières, le vrai luxe des vêtements, l’authentique odeur d’élégance, en un mot, devant la véritable dame chic, Morlane tombait à une convoitise morbide, son être bouleversé agonisait, sa raison quittait le sommet.

Madame Griffon et madame de Mireille s’amusaient à être les délices chères qu’un indigent regarde en frémissant. Sous prétexte de camaraderie obligeante, elles venaient, se dévêtissaient à peine, progressivement, juste ce qu’il fallait pour faire du mal.

Elles avaient été admonestées inutilement par un habitué de l’atelier, le jeune Ribérol, critique d’art en disponibilité.

--Ménagez donc Morlane! Voyez-le se débattre et sombrer: son imagination lasse ne fournit plus le contrepoids indispensable à ses désirs.

D’ailleurs, le beau Ribérol, mince, impeccable, verni, très salonnier d’attitude, avait peu insisté dans ses remontrances; il avait discerné soudain, qu’en l’occurrence, quelque chose s’offrait de mieux à faire que de défendre Morlane.

Aguiché jusqu’à la frénésie, ce dernier aurait essayé de violenter une femme ordinaire, mais sa névrose comportait un total phénomène d’aboulie. Et les deux amies s’enhardissaient de comprendre que leurs dentelles, leur batiste, leur acabit physique, et leur condition sociale les protégeaient plus que des barreaux de fer.