Les Obsédés

Part 2

Chapter 23,725 wordsPublic domain

Marthe répondit:

--Avant son malheur, Catherine travaillait avec sa mère, une couturière de quartier, ayant une petite clientèle; le père est un médaillé militaire, surveillant d’usine; elle ne sait guère plus que lire et écrire. Ne la croyez pas nulle pourtant: ce soir, après le départ de la nourrice, Catherine m’a obligé à déguiser ma pensée: «En somme, ai-je dit, votre enfant ne sera presque pas séparé de vous, vous le verrez souvent, vous irez, on vous l’amènera facilement...» Mensonge! Outre le voyage en chemin de fer, il y a vingt kilomètres de route. Mais elle _voulait_, et sa bouche m’aspirait l’âme, et il me semblait voir un frisson phosphorescent animer l’imperceptible duvet brun de sa lèvre supérieure.

Griffon attaquait le découpage du poulet, il émit avec sentiment:

--Albert et Georges, vos deux diables, quand je leur présente un jouet de deux sous, ont aussi toute l’expression dans le bas du visage.

Un silence commandé par la bonne dont les bras nageaient autour de la table.

Madame Griffon se leva, piqua une fleur dans les cheveux de Marthe et s’appuyant au dossier haut de la chaise, elle rit admirativement dans le cou de son amie:

--Vous parlez comme on écrit quand on s’applique et encore, zut! j’ai jamais mis de phosphore dans mes lettres... Fallait nous l’apporter le mioche, puisque nous n’en avons pas... voilà ce qui manque.

Un désir sincère de charité, d’élévation morale, perçait dans cette plaisanterie. Marthe pencha la tête pour recevoir et rendre la câlinerie; elle ne put s’empêcher de scruter Griffon d’un rapide coup d’œil.

Comme toujours, deux pensées vivaient simultanément dans la pièce; l’une perceptible, celle du discours échangé; l’autre tacite, secrète, faite de ce que les personnes réunies connaissaient les unes des autres et de ce qu’elles désiraient, chacune, par tempérament.

Les Prestal «savaient tout».

Griffon, homme d’intérieur, était une espèce de savant gai: philosophe et sociologue. Il offrait ou concédait à sa femme toutes les distractions loyales, mais il lui demandait d’être rentrée au moment des repas, d’être véridique, et de se créer des occupations plausibles.

Adèle s’obstinait à s’habiller comme pour l’encan, des demi-journées dans son cabinet de toilette, à fréquenter une certaine madame de Mireille capable des pires excentricités. Ou bien elle jouait à la femme fragile, se languissait sur une chaise longue, selon une médiocre leçon de théâtre; mais tout vrai commerce littéraire la rebutait; elle s’acoquinait aux feuilletons de stupidité négresse, aux productions grivoises les plus vomitives.

Cette guigne aussi était sienne de raconter des visites à des personnes décédées, ou à des expositions fermées.

Prise en défaut, elle cherchait querelle à son mari, pleurait, se barricadait derrière un grief imaginaire sans rapport aucun avec la situation présente, dans un tel illogisme sourd, buté, dans une telle mauvaise foi arrogante, que Griffon «y renonçait». Une bonne claque, selon le mode enfantin, les aurait peut-être sauvés tous les deux. Puis, voilà: chair faible, il acceptait d’être dédommagé par des exagérations, tel un amant payeur à qui l’on prend souci d’accorder le grand jeu de temps en temps.

Au fond, il s’était peu à peu désaffectionné; sa famille, outrée de voir un garçon de si haute valeur sombrer dans les tracas domestiques, le poussait au divorce. Jeune encore, sans enfant, il pouvait reconstituer bellement son existence, à la condition pourtant d’éviter un drame ou un scandale. Et Adèle tenait à son emploi lucratif de femme mariée; n’ayant pas eu de dot, elle ne voulait pas déchoir à la médiocrité d’une pension alimentaire. Elle aimait beaucoup à paraître, non sans quelque noblesse d’ailleurs: jamais elle ne perdait l’occasion d’ajouter à sa coquetterie le faste des pourboires.

* * * * *

Pour l’instant, elle se rassit, et demanda soudain avec une mine soucieuse de critique prêt à porter un jugement définitif:

--Combien ferez-vous de pages, exactement, à votre livre, monsieur Prestal?

Son mari tira Ferdinand d’embarras:

--A l’encontre des Anglais et des Russes, les Français préfèrent qu’on leur serve le roman pas trop épais.

Elle réclama, la main au-dessus du poulet découpé:

--Laissez-moi vous soigner, monsieur Prestal, vous allez mettre au monde un amour de feuilleton.

--Vous pouvez blaguer, répondit Ferdinand, livrant son assiette, il n’est pas moins vrai que «la soupe nourrit le roman», selon un vieux proverbe.

Et il décocha un rire de gratitude vers Marthe.

--Mais oui, aucun concours n’est indifférent, affirma Griffon.

Et il ajouta avec une bonhomie un peu soupirante:

--Tu as tout ce qu’il faut pour bien travailler.

La fourchette à servir fut posée d’un choc brusque: s’agissait-il d’une comparaison désobligeante?

Marthe s’empressa de bifurquer:

--Catherine Bise aura très peu de liberté chez ses patrons, mais elle a promis de m’écrire; j’attends sa correspondance avec une sorte d’appréhension...

--Je vous conseille de prendre un air malheureux, s’écria madame Griffon, votre mari va devenir célèbre. Ce que je me goberais moi, d’être la légitime d’un grand écrivain!

Elle s’exprimait un peu vulgairement, autant par disposition spontanée que par insuffisance de culture. Il lui aurait plu de parler faubourien comme Ferdinand, mais elle ne savait donner que l’accent «à traîne»; le vocabulaire lui manquait. Elle n’appartenait ni au peuple, ni à la vraie bourgeoisie: son père était un petit employé obligé d’habiter «un vilain quartier», mais elle avait été élevée dans un pensionnat de demoiselles, à Saint-Mandé.

Actuellement, il apparaissait surtout que le projet de Ferdinand frappait à l’extrême son imagination; une certaine tension du front révélait même que «le roman fait» pourrait être un de ces gros lots qui causent du refroidissement entre chères amies.

Ferdinand avait voulu fatiguer la salade qui n’était jamais mélangée à son goût. Griffon, un coude sur la table, concentrait sur lui un singulier sourire nerveux:

--Mon vieux, la valeur de ton œuvre dépendra de la force avec laquelle tu aimeras Catherine et son enfant.

Ferdinand offrit le saladier; son regard émincé fila le long de son bras et, par-dessus la verdure, fureta le minois blond de madame Griffon:

--Je n’ai pas vu Catherine, eh bien, je la sens, je l’ai dans la peau, appuya-t-il.

La jolie Adèle haussa les paupières, en femme désobligée de ne pas constituer le seul point de mire de l’univers.

--Vous n’êtes pas jalouse? demanda-t-elle de côté.

La figure de Marthe attrapa un supplément de lumière:

--Si j’avais à l’être, je serais jalouse de la littérature; mais je souhaite que mon mari aime bien Catherine et son mioche: la pitié renforce les sentiments de famille. Quand j’ai tripoté des tout petits maladifs à l’ouvroir, je trouve meilleures, le soir, les joues de mes enfants.

La bonne heurta Griffon d’un geste maladroit qui faillit attirer l’attention sur elle. A chaque instant, elle arrivait au bruit du timbre, muette et à pas mous, elle apportait et emportait les choses, sur de brèves indications et sans être vue, pour ainsi dire.

--Il y avait longtemps que tu n’avais chanté ta couvée, dit Ferdinand moqueur.

--Mes enfants sont plus beaux que toi, riposta sa femme par une feinte agression.

--Ils vont se disputer, rit madame Griffon, montrant ses dents éblouissantes à son mari, avec une contorsion de chatte bien disposée.

Un total épanouissement parcourut la barbe de Griffon:

--Je sais bien qui pliera le premier.

Les estomacs avaient leur compte.

Le dessert. La soirée continuée, les coudes sur la table, sans façon.

--Les gens ont tort qui, le repas fini, abandonnent la salle à manger lentement chargée d’effluves, déclama Ferdinand.

Le meuble était agréable chez Griffon; les chaises de bois tourné léger avaient un haut dossier légèrement renversé et des accoudoirs. Un vieux dressoir se hérissait de bonshommes normands sculptés avec une amusante naïveté.

Madame Griffon montra, d’un clignement malicieux, à Marthe, un objet placé sur l’étagère du dressoir et chuchota, comme une enfant désobéissante:

--Mon gain est toujours là.

Il s’agissait d’un vase de fausse porcelaine de Chine qu’elle avait gagné à la foire aux pains d’épices. Elle affectait de le présenter à tout le monde, avec cette déclaration:

--Le seul gain de ma vie.

C’était une façon de taquiner son mari qui ne partageait pas son goût intrépide pour les chevaux de bois, les tirs et les loteries, et qui lui reprochait, à l’occasion, ses occupations vides, «même pas égoïstes, sans aucun profit».

Elle avait trouvé un mot très agaçant, mais très symbolique. Il y avait en vérité, dans le lot de fête foraine, comme un spécimen des aptitudes de la jolie femme.

Ce soir, après le dîner, elle se sentait si bon cœur que, résistant à l’envie de contrarier son mari, elle avait parlé tout bas. La réponse de Marthe fut mise dans un baiser: «Hou! la vilaine!»

Soudain, Adèle interrogea Ferdinand avec vivacité:

--Comment allez-vous faire?... Vous allez écrire: _Chapitre premier_... Ensuite, il va falloir rudement travailler, conclut-elle, sur un ton beaucoup moins enthousiaste.

Et elle garda même une moue pénible.

Griffon, qui rêvassait, trouva le joint de continuer sa pensée tout haut:

--Les critiques ont coutume de dire d’un romancier médiocre «qu’il a besoin de travailler encore», on croirait qu’il n’a pas assez lu de traités littéraires. C’est comme si l’on disait d’un instituteur qu’il n’a pas assez étudié les manuels de pédagogie: la vraie pédagogie ne s’apprend pas dans les livres.

Adèle contemplait toujours Ferdinand, la tête penchée, et semblait le trouver profondément «phénomène» depuis qu’il allait entreprendre un ouvrage exigeant une application matérielle si prolongée.

Ferdinand ne put se dispenser d’adresser une réponse à cette admiration muette, tout en fumant d’un air capable:

--Ah! l’on n’est pas un monsieur ordinaire, quand on fait un roman. Nous avons un collègue,--Farandeau, tu connais?--depuis dix ans, l’on entend murmurer «qu’il fait un roman». On n’en sait pas plus; seulement, il est officier de l’instruction publique et il a des mains trop molles, qui n’ont jamais touché à rien de lourd. Et puis, il ne parle que de ses fonctions animales, mais dans un style particulier. Par exemple, il dit: _je dors comme un bois_, et, les lèvres serrées, les yeux supérieurs et désabusés, il guette si vous faites le rapprochement voulu avec _la Belle au bois dormant_. Il a une physionomie tellement ingrate que l’on ne devine pas s’il plaisante ou s’il sent comme ça... il doit sentir comme ça.

Le décor de la table changeait: les tasses après les verres; des carafons verts et jaunes après les bouteilles rouges. La sonorité de la rue entretenait l’impression de l’hiver extérieur: la trompe des tramways, _la Presse_, couraient lointainement, diminuaient, s’évanouissaient, puis le vent gelé apportait des clameurs neuves grossissantes, au galop.

Catherine Bise et son enfant reprenaient la prépondérance dans la conversation, et se mêlaient au cliquetis d’intimité des cuillers à café.

--Pourvu qu’elle supporte la séparation, d’abord!... Une allumette? tiens.

On discuta des moyens à employer pour qu’un enfant fût bien soigné en nourrice.

La bonne fonctionnait, en tortillant la tête sur son cou trop court, avec une indicible application, comme si les paroles étaient en duvet et qu’elle cherchât à s’y frotter le plus possible. Ignorée derrière le haut dossier des chaises, elle marchait, elle marchait et, selon le dialogue, elle envoyait une poussée de joue vers Marthe, une poussée de joue vers Griffon.

Il est rare que l’on ne formule pas une trouvaille au moment de se séparer. Ce fut la maîtresse de la maison: le roman inspiré de Catherine devait être mis sur chantier sans délai, eh bien! dès qu’un fragment serait composé, M. Prestal pourrait venir le lire aux Griffon!

--Mais oui! Ce serait excellent à tous les points de vue.

Debout, on gesticula de satisfaction:

--Permettez; il y a loin du projet à la réalisation.

--Je suis sûre que ce sera très épatant.

Marthe n’oubliait jamais de faire une discrète apparition dans la cuisine. Tiens! la bonne était nouvelle! Et Marthe vit que cette fille avait exactement une tête de tortue, plate, allongée dans le sens du nez à la nuque, la bouche fendue en claquoir. Mais quoi? Ce n’étaient pas les vingt sous d’usage qu’elle attendait! Grâce à son expérience de l’ouvroir, Marthe crut saisir que la bonne sollicitait une autre bienveillance, avec une avidité de tortue drôlement mobile. Supposition: une mendiante qui aurait vu secourir d’autres pauvresses et qui, muette, mutilée, ne pourrait qu’agiter désespérément sa tête pour attirer l’attention à son tour.

Mais Marthe n’eut pas le temps.

Ferdinand criait dans l’antichambre:

--Allons, tu viens?... Entendu, l’on vous apportera ici Catherine et son moutard enveloppés dans du papier... au revoir, mon vieux...

--Au revoir...

--A bientôt... Catherine...

--Bonne réussite... l’enfant...

A cause des bourrelets, la porte joignit avec un coup sourd de chair écrasée.

* * * * *

Avant de se coucher, à minuit, Ferdinand prépara sur sa table du papier blanc coupé d’une certaine dimension.

Il écrivait dans le salon donnant sur la rue Saussure. L’appartement comprenait une autre pièce sur le devant: la salle à manger, remarquable par le cuivre luisant de la suspension et du poêle de faïence et, sur la cour, deux chambres à coucher.

Trois «têtes» grandeur nature, encadrées, caractérisaient le salon: Balzac et Tolstoï accrochés au mur de chaque côté de la bibliothèque et Dickens, près d’une fenêtre, face à la cheminée. Ferdinand avait acheté ces portraits dans l’exaltation d’avoir touché les fameux cinquante francs de sa nouvelle. L’occasion avait déterminé son choix; il aurait aussi bien pris Zola, Dostoievsky et Ibsen. Il en plaisantait:

--On voit tout de suite chez qui l’on entre; et, si l’on veut apprécier mes œuvres, on sait à qui me comparer.

Il n’avait jamais fouillé le détail de ces gravures.

Ce soir-là, quand il eut donné à son papier le format indispensable, comme il tournait encore pour chercher de l’encre fraîche, il s’aperçut, au bout d’un an, que le menton de Dickens était balafré comme par un projectile.

«C’est normal de ne pas examiner à fond les objets d’art que l’on possède chez soi, réfléchit-il narquoisement, on a le temps de les étudier, on a toute sa vie pour ça; l’important c’est de les avoir achetés et mis en place.»

Plusieurs secondes, il resta en contemplation; et son front, par une accumulation de fluide, se gonflait, se déformait: indice de l’appétit littéraire unique, exclusif.

Quand il se décida à passer dans la chambre à coucher, Marthe était déjà au lit; les sorties du soir la fatiguaient beaucoup après son service de l’ouvroir. Malgré un pesant besoin de sommeil, elle attendait son mari, les yeux patients vers la porte.

Elle le saisit, d’un regard direct de femme, abrité sous les cils.

Alors, sur le ton acquitté d’une personne qui sait ce qu’elle voulait savoir, elle dit:

--Eh bien, tu en fais un front!

Et elle s’endormit tout de suite.

III

La semaine suivante, un mardi, comme Marthe rentrait à cinq heures et demie, avec ses enfants cueillis à l’école en passant, madame Griffon arriva, en surprise, un bouquet de mimosas à la main.

--Vous êtes bien aimable, remercia Marthe, j’adore les fleurs... et puis l’hiver les rapproche de nous, un peu comme des créatures frileuses... Excusez-moi, une minute, je mets un morceau de viande sur le feu.

Madame Griffon embrassait Albert et Georges et leur abandonnait son superbe tour de cou en fourrure.

--Amusez-vous avec la «bête».

Ils ne devaient pas tarder à rire aux dépens de la bête, mais avant, ils admirèrent la visiteuse, comme une image, à cause de son costume tailleur, gros vert, à lignes raides, tandis que leur mère, habillée de confection, était en noir lâché, qui allait avec leurs tabliers de classe.

--Asseyez-vous donc près du feu, dit Marthe, revenant toute parfumée d’oignon.

--Figurez-vous que j’ai reçu un télégramme de madame de Mireille, mais je ne veux plus de ses rendez-vous; elle est mon mauvais génie... Alors, j’ai sauté dans une voiture, de peur de changer d’idée en chemin, et me voici. Je vous prierai de me prêter un livre bien écrit, pour donner satisfaction à mon mari... Les siens, je les ai déjà feuilletés... et comme ses romans sont mêlés avec ses bouquins de philosophie, il me semble qu’ils ont pris le goût embêtant.

--Tout ce que vous voudrez, consentit Marthe, en montrant la bibliothèque, un grand meuble à quatre portes, qui occupait le fond du salon.

La visiteuse se planta devant les vitres pendant que le rissolage appelait son amie à la cuisine, et elle criait à travers l’appartement:

--C’est joli _Germinal_?... Vous pouvez lire les Russes?... Moi, toutes les traductions m’ennuient, sauf le bonhomme là-bas: Charles Dickens. Et d’abord, je ne lirais pas d’étrangers quand on me paierait, parce que mon mari ne trouve jamais que je prononce bien leur nom... vous comprenez, ça suffit...

A six heures et demie, arrivée de Ferdinand. Poignées de main, banalités familières.

--Ce que vous avez le nez rouge!

--Je m’assortis à vos cheveux.

Rien ne taquinait la blonde Adèle, comme de prétendre qu’elle était rousse.

Le regard de Ferdinand était peut-être trop indifférent; comme d’un chat qui n’aimerait pas le lait, censément.

--Quelque chose de gondolant? _Les Moralités légendaires_ de Laforgue.

Madame Griffon lut deux lignes, tira la langue:

--Vous êtes méchant... Je prends _Germinal_ et je me sauve du côté de mon dîner; il est temps! Mon mari va encore être rentré avant moi.

Elle haussa les épaules sur sa propre négligence d’épouse.

--Heureusement qu’aujourd’hui j’ai l’excuse de m’être attardée en bonne compagnie.

--Albert! Georges! gronda Marthe, n’arrachez pas cette fourrure. Vite, une feuille de papier pour envelopper le livre. Il est plein de poussière; cela vient de notre poêle mobile.

--Ah! oui, railla Ferdinand, il y a une horrible difficulté: en hiver, il faut opter entre le froid et la poussière; si l’on écoutait ma femme, on renoncerait à la chaleur.

--Ni plus, ni moins... avoua Marthe.

Les époux riaient d’un de ces différends vulgaires qui surgissent dans les ménages les mieux unis.

Madame Griffon, au milieu du salon, balançait entre son amie qui enveloppait _Germinal_ près de la fenêtre, et Ferdinand adossé à la bibliothèque; on l’eût dite embarrassée d’exposer le véritable objet de sa visite.

--Et votre roman, monsieur Prestal, il avance?

Ferdinand ne put s’empêcher d’adresser un regard amusé à sa femme, tellement la question était bonne.

--Fichtre! implora-t-il, laissez-moi encore une semaine. Et puis, il me manque tout de même d’avoir vu Catherine Bise de mes yeux.

La visiteuse soupira, comme s’il eût dépendu d’elle de présenter Catherine:

--Si j’avais été une personne méritante comme madame Prestal...

Un rire frais éclata:

--Je n’ai aucun mérite, croyez-moi; je suis plutôt une égoïste, attachée à sa petite tranquillité.

Mais, madame Griffon continua, décidée malgré tout à une contrition nécessaire et soutenant ses yeux en détresse à ceux de Tolstoï:

--Si j’avais été plus méritante, j’aurais pris Catherine chez moi, comme bonne; mais c’est impossible. Elle n’a peut-être rien fait pour être malheureuse... et moi qui chante tout le temps et qui ne fais pas grand’chose de sérieux... Est-ce drôle? sitôt que je me suis représenté Catherine dans ma maison, j’ai senti une gêne, comme quelqu’un qui a pris deux parts. Et mon mari si disposé aux actions mirobolantes a trouvé impossible aussi que nous recueillions Catherine Bise. Par quel motif, lui? Je n’ai pas deviné. Mais, dites donc, au revoir, les gens.

Et la jolie femme secoua les mains folâtrement, soulagée, quitte d’une dette imaginaire. _Germinal_ oublié resta sur un fauteuil.

Ferdinand, qui avait fermé la porte derrière elle, rouvrit en entendant des exclamations dans l’escalier:

--Ah! vous allez chez les Prestal?

Une voix d’homme forte et ironique:

--Non! je monte voir une bonne au sixième.

Il se retourna et annonça, sans plaisir, à Marthe:

--Voilà Chaupillard.

L’arrivant était un beau garçon, dans la trentaine, grand, brun, l’air intelligent, mis avec une élégance aisée de clubman. Mais un intraduisible cachet de malveillance détruisait généralement l’effet de ses avantages physiques et de son affectation souriante. On le sentait étranger à tout échange de sympathie; visiblement même, sa personnalité avait de tels griefs contre l’univers que le sexe féminin n’obtenait de lui qu’une infime attention.

--Bonjour, Prestal.

Il s’installa dans le salon, à la place de Ferdinand, un coude sur la table.

--Ils grandissent toujours ces deux bonshommes-là... ah! mon cher, les courses de Nice, quelle déveine! Un cheval qui allait de succès en succès, au moment décisif le voilà fourbu...

--La rosse Tarpéienne... modula Ferdinand resté debout.

Chaupillard fit la grimace.

--Bonjour, madame, dit-il à Marthe qui ne s’était pas pressée de quitter sa cuisine. Je viens de rencontrer la petite Griffon, elle ne divorce toujours pas?

--Vous le savez mieux que personne, affirma Ferdinand, puisque vous êtes de ceux qui lui conseillent de ne pas lâcher...

--Tiens! s’écria Marthe, sur quoi est-ce que je marche?

--Maman, c’est pas moi, c’est Albert, déclara Georges.

Sur le tapis, gisait un des yeux en verre jaune de «la bête».

--Vous travaillez? demanda Chaupillard à Ferdinand.

--Comme ci, comme ça, répondit celui-ci qui s’assit contre la bibliothèque.

Puis, après une hésitation, sachant qu’il aurait mieux fait de se taire:

--J’ai commencé un roman.

Chaupillard se leva aussitôt, animé, verbeux, tel un homme «à son affaire», qui traite un sujet de prédilection:

--Vous n’y pensez pas?... Vous offrir en pâture à la clique des imbéciles? Car enfin, moi, j’en ai publié un de roman; vous savez à quelle bande d’idiots j’ai eu affaire! les éditeurs des canailles; les critiques, tous plus crétins les uns que les autres; quant au public, un ramassis qui n’existe pas... Croyez-moi, laissez ça! Vous avez du talent, c’est entendu; gardez-le pour vous.

Marthe était retournée préparer son dîner. Le visiteur faisait des pas devant Ferdinand assis, il allait jusqu’à la cheminée prononcer une phrase devant la glace, il revenait, les pouces dans les poches de son gilet, le menton menaçant. Il vociférait à plein gosier, mais sans vibration:

--Parbleu! continua-t-il, une porte se rencontre, il n’y a qu’à pousser, l’on entend du bruit: «Eh! là bas, moi aussi, j’arrive, j’en suis», et l’on entre dans l’enfer! Mais, malheureux, d’abord, il y a une chose à laquelle vous ne songez pas: la vie va être suspendue à cette question: le roman se fera-t-il? Jusqu’alors, vous avez pu facilement répondre de votre prétention aux yeux du monde: «j’écris des nouvelles», deux ou trois suffisent: l’on est bien le monsieur affiché. Mais là, dire: «je fais un roman», quelle imprudence! Fournir un moyen grave d’estimation, se mettre en demeure soi-même!

Ferdinand, les jambes croisées, appuyé au dossier renversé, souriait, esquissait des gestes, sachant inutile de placer une parole; il comparait Chaupillard à un invité qui courrait çà et là casser les fleurs du jardin.

Celui-ci, en effet, trouvait des morceaux de vérité décourageante:

--Alors, nuit et jour, dans la maison, dans la rue, une obligation inquiétante va dominer votre existence à tous. Le temps, les choses et les gens seront là, désormais, créanciers: vous préparez un roman! Bien, nous attendons. Votre mari, votre père a entrepris un roman? Bien, nous verrons. Une dette vous poursuivra... et quand vous aurez payé, on se fichera de vous.

Marthe vint sourire à la porte du salon:

--Vous êtes donc toujours mécontent, monsieur Chaupillard?