Les nuits mexicaines

Part 28

Chapter 283,711 wordsPublic domain

--Bien; maintenant que penserait l'ambassadeur, si je mettais en jugement pour crime de haute trahison, non seulement un Espagnol de la plus grande noblesse du royaume, mais encore un homme dont il m'a répondu; croyez-vous qu'il serait flatté, après les les services qu'il n'a cessé de me rendre et ceux que, peut-être bientôt, il sera appelé à me rendre encore, d'un tel procédé de ma part? Je pourrais, me direz-vous peut-être, prendre cette lettre et traiter confidentiellement cette affaire avec l'ambassadeur; mon ami, l'insulte serait plus grave encore de cette façon, vous allez en juger: don Francisco Pacheco est le représentant d'un gouvernement européen, il appartient à la vieille école des diplomates du commencement du siècle; pour ces deux raisons et d'autres encore que je passe sous silence, il nous a, nous autres pauvres diplomates et gouvernants américains, dans une estime assez mince, tant il est infatué de son mérite et de sa supériorité sur nous, si j'étais assez niais pour lui prouver qu'il s'est laissé berner par un coquin, qui s'est joué de lui avec la plus audacieuse effronterie, don Francisco Pacheco serait furieux, non pas d'avoir été trompé, mais de ce que j'aurais démasqué le trompeur; son amour-propre blessé ne me pardonnerait pas, cet avantage que le hasard me donnerait gratuitement sur lui, et d'un ami utile, je me ferais un ennemi irréconciliable.

--Ces raisons que vous daignez me donner, général, sont fort bonnes, je le reconnais; malgré tout cet homme est un traître.

--C'est vrai, mais ce n'est pas un sot, tant s'en faut; que demain je livre bataille et que je sois vainqueur, soyez persuadé qu'il demeurera attaché à ma fortune, ainsi qu'il l'a déjà fait à Toluca.

--Fidèle, oui, jusqu'à ce qu'il trouve une occasion favorable de vous trahir définitivement.

--Je ne dis pas non, mais qui sait? Peut-être trouverons-nous, d'ici là, le moyen de nous en défaire, sans bruit et sans scandale.

L'aventurier réfléchit un instant.

--Tenez, général, dit-il tout à coup, ce moyen je crois l'avoir trouvé.

--Avant tout, laissez-moi vous adresser une question, et promettez-moi de me répondre.

--Je vous le promets.

--Vous connaissez cet homme, il est votre ennemi personnel.

--Oui, général, répondit-il franchement.

--Je m'en doutais, l'acharnement que vous mettez à le perdre ne me semblait pas naturel; maintenant voyons votre moyen.

--Le seul motif qui vous retient, vous me l'avez dit vous-même, est la crainte d'indisposer l'ambassadeur de Sa Majesté catholique.

--C'est le seul en effet, don Jaime.

--Eh bien, général, si le señor Pacheco consentait à abandonner cet homme?

--Vous parviendriez à obtenir cela?

--J'obtiendrai plus s'il le faut, je me ferai donner par lui une lettre dans laquelle non seulement il abandonnera don Antonio Cacerbar, ainsi qu'il se fait nommer, mais encore où il vous autorisera à le mettre en jugement.

--Oh! Oh! Vous vous avancez beaucoup il me semble, don Jaime, dit le Président avec doute.

--Ceci me regarde, général, le principal est que vous ne soyez compromis en rien, et que vous demeuriez neutre.

--C'est mon seul désir, vous en comprenez les raisons graves.

--Je les comprends, oui général, et je vous donne ma parole que votre nom ne sera même pas prononcé.

--A mon tour, je vous donne ma parole de soldat, que si vous réussissez à obtenir cette lettre, ce misérable sera fusillé par derrière, au milieu de la place Mayor, quand même je n'aurais plus qu'une heure de pouvoir.

--Je retiens votre parole, général; d'ailleurs j'ai le blanc-seing que vous avez daigné m'accorder; j'arrêterai moi-même ce misérable, lorsque le moment sera veau.

--N'avez-vous rien de plus à me dire?

--Pardonnez-moi général, j'ai encore une demande à vous adresser.

--Laquelle?

--Général, je désire vous accompagner dans votre expédition.

--Je vous remercie, mon ami, j'accepte avec joie.

--J'aurai l'honneur de me joindre à vous au moment du départ de l'armée.

--Je vous attache à mon état-major.

--C'est une grande faveur sans doute, répondit-il en souriant, malheureusement il m'est impossible de l'accepter.

--Pourquoi donc?

--Parce que je ne serai pas seul, général: les trois cents cavaliers qui déjà m'ont suivi à Toluca, viendront encore avec moi, mais pendant la bataille ma cuadrilla et moi nous serons à vos côtés.

--Je renonce à vous comprendre, mon ami, vous avez le privilège d'accomplir des miracles.

--Vous en aurez bientôt la preuve. Maintenant, général, permettez-moi de prendre congé de vous.

--Allez donc, mon ami, je ne vous retiens plus. Après avoir serré affectueusement la main que lui tendait le général, don Jaime se retira.

López l'attendait à la porte du palais, il monta à cheval, et rentra aussitôt chez lui.

Après avoir écrit quelques lettres, qu'il chargea son peon de porter tout de suite, don Jaime changea de vêtements, prit certains papiers renfermés dans une boîte de bronze fermant à clef, s'assura que l'heure n'était pas indue (il était à peine dix heures du soir), puis il sortit, et se dirigea à grands pas vers l'ambassade d'Espagne, dont il n'était pas fort éloigné.

La porte de l'ambassadeur était encore ouverte; des valets en grande livrée allaient et venaient dans les cours et sous le péristyle; un suisse se tenait, à l'entrée du zaguán, une hallebarde à la main.

Don Jaime s'adressa à lui.

Le suisse appela un valet de pied, et fit signe à l'aventurier de suivre cet homme.

Arrivé dans une antichambre, un huissier, portant une chaîne d'argent au cou, s'approcha.

Don Jaime lui remit une carte renfermée dans une enveloppe sous cachet volant.

--Remettez cette carte à Son Excellence, dit-il. Au bout de quelques minutes l'huissier rentra, et soulevant une portière:

--Son Excellence attend votre seigneurie, dit-il. Don Jaime le suivit, traversa plusieurs salons, et pénétra enfin dans un cabinet dans lequel se tenait l'ambassadeur.

Don Francisco Pacheco fit quelques pas au-devant de lui, et le saluant gracieusement.

--A quel heureux motif dois-je votre visite, caballero? lui dit-il.

--Je supplie votre Excellence de m'excuser, répondit don Jaime en s'inclinant, mais il n'a pas dépendu de moi de choisir une heure plus convenable.

--A quelque heure qu'il vous plaise de venir, monsieur, je serai toujours charmé de vous recevoir, répondit l'ambassadeur.

Sur un signe de lui, l'huissier approcha un siège et se retira.

Les deux personnages se saluèrent de nouveau et s'assirent.

--Maintenant je suis prêt à vous entendre, dit l'ambassadeur; veuillez parler, je vous prie, monsieur le C...

--Je supplie votre Excellence, interrompit vivement don Jaime, de me permettre de garder l'incognito, même vis-à-vis d'elle.

--Soit, monsieur, je respecterai votre désir, reprit l'ambassadeur en s'inclinant.

Don Jaime ouvrit son portefeuille, en retira un papier, et le présenta tout ouvert à l'ambassadeur.

--Que votre Excellence, dit-il, daigne jeter les yeux sur cet ordre royal.

L'ambassadeur prit le papier, et après s'être incliné devant son visiteur, il commença à le lire avec la plus sérieuse attention; lorsque cette lecture fut terminée, il tendit le papier à don Jaime, qui le plia et le replaça dans son portefeuille.

--C'est l'exécution de cet ordre royal que vous exigez, caballero? dit l'ambassadeur.

Don Jaime s'inclina.

--Soit, reprit don Francisco Pacheco.

Il se leva, alla à son bureau, écrivit quelques mots sur une feuille de papier portant les armes d'Espagne et le timbre de l'ambassade, signa, apposa son cachet, et présentant le papier tout ouvert à don Jaime:

--Voici, dit-il, une lettre pour Son Excellence le général Miramón; désirez-vous vous en charger, ou préférez-vous qu'elle soit envoyée par l'ambassade?

--Je m'en chargerai, si votre Excellence y consent, répondit-il.

L'ambassadeur plia la lettre, la plaça sous enveloppe et la remit ensuite à don Jaime.

--Je regrette, caballero, lui dit-il, de ne pouvoir vous donner d'autres preuves de mon désir de vous être agréable.

--J'ai l'honneur de prier votre Excellence d'agréer l'expression de ma vive reconnaissance, répondit don Jaime en s'inclinant respectueusement.

--N'aurai-je donc pas le plaisir de vous revoir, caballero?

--J'aurai l'honneur de venir présenter mes devoirs à votre Excellence.

L'ambassadeur toucha un timbre, l'huissier parut. Les deux personnages se saluèrent cérémonieusement, et don Jaime se retira.

XXXVII

LE DERNIER COUP DE BOUTOIR

Le lendemain, le soleil se leva radieux dans des flots d'or et de pourpre.

México était en joie.

La ville avait pris ses airs de fête, elle semblait revenue à ses beaux jours de calme et de tranquillité: toute la population était dans les rues; cette foule bigarrée se hâtait avec des cris, des chants et des rires, vers le paseo de Bucareli.

On entendait résonner les musiques militaires, les tambours et les clairons, dans des directions différentes.

Des officiers d'état-major, revêtus d'uniformes ruisselants de broderies d'or et coiffés de chapeaux à plumes, galopaient çà et là pour porter des ordres.

Les troupes quittaient les casernes et se dirigeaient vers le Paseo, où elles se massaient de chaque côté de la grande avenue.

L'artillerie prenait position devant la statue équestre du roi Charles IV, que les _léperos_ s'obstinent à confondre avec Fernando Cortez, et la cavalerie forte de onze cents hommes seulement, se rangeait sur l'Alameda.

Les léperos et les gamins profitaient de l'occasion pour se réjouir en tirant des cohetes (pétards) dans les jambes des promeneurs.

Vers dix heures du matin, de grands cris se firent entendre, ces cris se rapprochèrent rapidement du Paseo.

C'était le peuple qui acclamait le président de la République.

Le général Miramón arrivait au milieu d'un brillant état-major.

L'expression du visage du président était joyeuse, il semblait heureux de ces cris de vive Miramón, poussés sur son passage, et qui lui prouvaient que le peuple l'aimait toujours, et lui témoignait, à sa façon, sa reconnaissance pour l'héroïque résolution qu'il avait prise, de risquer une dernière bataille en rase campagne, au lieu d'attendre l'ennemi dans la ville.

Le général saluait en souriant à droite et à gauche.

Lorsqu'il atteignit l'entrée du Paseo, vingt pièces de canon tonnèrent à la fois et annoncèrent ainsi sa présence aux troupes massées sur la promenade.

Alors, des ordres rapides coururent de rangs en rangs, les soldats s'alignèrent, les musiques des régiments se mirent à jouer, les clairons sonnèrent, les tambours battirent aux champs, le président passa lentement sur le front de bandière et la revue commença.

Les soldats semblaient pleins d'ardeur; la foule leur avait communiqué son enthousiasme, ils criaient à qui mieux mieux: vive Miramón! sur le passage du président.

L'inspection que passait le général était sévère et consciencieuse; ce n'était pas une de ces revues de parade, dont de temps en temps les gouvernants donnent le spectacle au peuple pour le divertir; en quittant la ville ces troupes allaient marcher tout droit à la bataille, il s'agissait de savoir si elles étaient bien réellement en état d'affronter l'ennemi devant lequel, quelques heures plus tard, elles se trouveraient.

Les ordres du général avaient été scrupuleusement exécutés, les soldats étaient bien armés; ils avaient un air martial qui faisait plaisir à voir.

Lorsque le président eût passé dans les rangs en adressant çà et là la parole à des soldats qu'il reconnaissait ou feignait de reconnaître, vieux moyen qui réussit toujours parce qu'il flatte l'amour-propre du soldat, il se plaça au milieu d'un des ronds-points du Paseo et commanda plusieurs manœuvres afin de s'assurer du degré d'instruction des troupes.

Ces manœuvres, dont quelques-unes étaient assez difficiles, furent exécutées avec un ensemble fort satisfaisant. Le président félicita chaleureusement les chefs de corps, puis le défilé commença; seulement, après avoir passé devant le président, les troupes allaient reprendre leurs premières positions et établissaient un campement provisoire.

Miramón, ne voulant pas fatiguer inutilement les soldats en les obligeant à marcher par la grande chaleur, avait résolu de ne partir qu'à la nuit tombante; jusque-là les troupes devaient bivouaquer sur le Paseo.

Parmi les officiers qui composaient l'état-major du président et qui retournèrent avec lui au palais, se trouvaient don Melchior de la Cruz, don Antonio Cacerbar et don Jaime.

Don Melchior, bien qu'il fût assez étonné de rencontrer revêtu du costume militaire celui qu'il ne connaissait que sous le nom de don Adolfo et que, jusqu'alors, il avait supposé s'occuper de contrebande, le salua en souriant avec ironie; don Jaime lui rendit sèchement son salut et se hâta de s'éloigner peu soucieux d'entrer en conversation avec lui.

Quant à don Antonio, comme jamais il n'avait vu don Jaime à visage découvert, il ne le remarqua pas.

Pendant que le président rentrait au palais, don Jaime qui s'était arrêté sur la place Mayor avait mis pied à terre et avait été rejoint par le comte et Dominique, auxquels il avait donné rendez-vous, mais qui ne l'auraient pas reconnu s'il n'avait pas eu la précaution de marcher droit à eux.

--Vous partez avec l'armée? lui demandèrent-ils.

--Oui, mes amis, je pars, répondit-il, mais bientôt je serai de retour ici; malheureusement la campagne ne sera pas longue. Pendant mon absence, redoublez de vigilance, je vous prie; ne perdez pas de vue la maison de ma sœur: un de nos ennemis restera dans la ville.

--Un seul? fit Dominique.

--Oui, mais c'est le plus redoutable des deux. Celui auquel tu as si maladroitement sauvé la vie, Dominique.

--Bon, je le connais, celui-là, répondit le jeune homme, il n'a qu'à bien se tenir.

--Et don Melchior? dit le comte.

--Celui-là, il ne nous inquiétera plus, répondit don Jaime avec une expression singulière; donc, chers amis, veillez attentivement, et ne vous laissez pas surprendre.

--Bon, s'il le faut, nous nous ferons aider par Leo Carral et par nos domestiques.

--Ce sera plus prudent, et même peut-être ferez-vous bien de les loger dans la maison.

--C'est à quoi nous allons songer.

--Maintenant séparons-nous, j'ai affaire au palais; au revoir, mes amis, à bientôt.

Ils se séparèrent.

Don Jaime entra dans le palais; il se dirigea vers le cabinet du président.

L'huissier le connaissait, il ne fit aucune difficulté pour le laisser passer.

Miramón écoutait les rapports que lui faisaient plusieurs batteurs d'estrade, touchant les mouvements de l'ennemi.

Don Jaime s'assit et attendit patiemment que le président eût fini son interrogatoire.

Enfin le dernier batteur d'estrade termina son rapport et se retira.

--Eh bien, dit en riant le président, avez-vous vu l'ambassadeur?

--Certes, hier en vous quittant, général.

--Et la fameuse lettre?

--La voilà, dit-il en la lui tendant.

Le général fit un geste de surprise, prit le papier et le lut rapidement.

--Eh bien? lui demanda don Jaime.

--Nous avons non seulement carte blanche, répondit-il, mais encore je suis prié de sévir contre cet homme, c'est merveilleux; vous avez, sur mon honneur, tenu plus que vous ne promettiez. Comment avez-vous fait?

--J'ai simplement demandé la lettre.

--Vous êtes l'homme le plus mystérieux que je connaisse; à moi de tenir ma promesse, maintenant.

--Rien ne presse.

--Vous ne voulez plus le faire arrêter?

--Au contraire, mais à notre retour seulement.

--Comme il vous plaira; mais, d'ici là, qu'en ferons-nous?

--Nous le laisserons ici, sous les ordres du commandant de place.

--Pardieu, vous avez raison!

Le président écrivit un ordre, le cacheta et appella l'huissier.

--Le colonel Cacerbar est-il là? demanda-t-il.

--Oui, Excellence.

--Qu'il porte cet ordre au commandant de place.

L'huissier prit l'ordre et partit.

--Voilà qui est fait, dit le président.

Don Jaime demeura auprès du général, jusqu'à l'heure du départ.

A la tombée de la, nuit, les troupes commencèrent à défiler sur la place, entourées du peuple qui poussait des vivats.

Lorsque toutes les troupes furent passées, le général quitta le palais à son tour, avec son état-major.

Un nombreux escadron de cavalerie stationnait sur la place.

--Quels sont ces cavaliers? demanda le général.

--Ma cuadrilla, répondit don Jaime en s'inclinant. Ces cavaliers revêtus d'épais manteaux, la tête couverte de chapeaux à larges bords, ne laissaient voir que le bas de leurs visages couvert de barbe.

Ce fut vainement que le président les examina en essayant de voir leurs traits.

--Vous ne les reconnaîtrez pas, lui dit don Jaime à voix basse: ces barbes sont fausses, leur costume lui-même est un déguisement; mais, croyez en ma parole, ils n'en frapperont pas moins de bons coups dans la bataille.

--J'en suis persuadé, et je vous remercie. On se mit en marche.

Don Jaime leva son épée, les cavaliers évoluèrent et se placèrent en arrière-garde; ils étaient trois cents.

Au rebours de la cavalerie mexicaine dont la lance est l'arme de prédilection, ils portaient la carabine, la latte droite des chasseurs d'Afrique français et les pistolets dans les fontes.

A minuit on campa.

Ordre fut donné de ne pas allumer les feux de bivouac.

Vers trois heures du matin un batteur d'estrade arriva.

Il fut aussitôt conduit au président.

--Ah! Ah! C'est toi López; dit le général en le reconnaissant.

--Oui, mon général, répondit López en souriant à don Jaime assis auprès du président et fumant nonchalamment une cigarette.

--Quoi de nouveau? As-tu des nouvelles de l'ennemi? dit Miramón.

--Oui, mon général, et de toutes fraîches.

--Tant mieux; où est-il?

--A quatre lieues d'ici.

--Bon, nous y serons bientôt alors. Quel corps est-ce?

--Celui du général don Jesús González Ortega.

--Bravo, fit joyeusement le président, tu es un garçon précieux; tiens, voilà pour toi.

Il lui mit quelques pièces d'or dans la main.

--Donne-moi des détails, reprit-il.

--Le général Ortega amène avec lui onze mille hommes, dont trois mille cavaliers et trente-cinq pièces de canon.

--Les as-tu vus?

--J'ai marché pendant plus d'une heure avec eux.

--Dans quelle disposition sont-ils?

--Dam, général, ils sont enragés après vous.

--Bien, repose-toi, tu as une heure à dormir.

López salua et s'éloigna.

--Enfin, dit Miramón, nous allons donc être en présence.

--Combien avez-vous de troupes, général? demanda don Jaime.

Six mille hommes, dont onze cents cavaliers et vingt pièces de canon.

--Hum, fit don Jaime, contre onze mille!

--Ce n'est pas tout à fait le double, mon ami: le courage suppléera au nombre.

--Dieu le veuille.

A quatre heures le camp fut levé; López servait de guide.

Les troupes, transies de froid étaient dans de mauvaises dispositions.

Vers sept heures du matin, on fit halte; l'armée fut rangée en bataille dans une position assez avantageuse, les pièces mises en batterie.

Don Jaime rangea ses cavaliers derrière la cavalerie régulière.

Puis, toutes les dispositions prises, on déjeuna.

A neuf heures du matin, on commença à entendre ce que les Espagnols appellent un _tiroteo_: c'étaient les grands-gardes qui se repliaient devant les têtes de colonnes d'Ortega qui débouchaient sur le champ de bataille choisi par Miramón, et qui engageaient la fusillade avec elles.

Rien n'aurait été plus facile au président que d'éviter la bataille; il ne le voulut pas, il avait hâte d'en finir.

Miramón était entouré de ses plus sûrs lieutenants: Vélez, Cobos, Negrete Ayestarán et Márquez.

En apercevant l'ennemi, il monta à cheval, parcourut les rangs de sa petite armée, donna ses instructions d'une voix ferme et brève, essaya de communiquer à tous la vaillante ardeur qui l'enflammait et levant son épée en l'air:

--En avant! cria-t-il d'une voix retentissante.

La bataille commença aussitôt.

L'armée juariste, forcée de se masser sous le feu de l'ennemi, avait un désavantage marqué.

Les soldats de Miramón, excités par l'exemple de leur jeune chef, il n'avait alors que vingt-six ans, combattaient comme des lions et faisaient des prodiges de valeur.

C'est en vain que les Juaristes essayaient de s'établir solidement dans les positions qu'ils avaient choisies; ils furent culbutés à plusieurs reprises par les charges vigoureuses de leurs ennemis.

Malgré la supériorité de leur nombre, les soldats n'avançaient que pas à pas, incessamment refoulés et rompus par l'ennemi.

Les lieutenants de Miramón, dans lesquels son âme semblait être passée, se multipliaient, se mettaient à la tête des troupes, les entraînaient à leur suite et s'enfonçaient avec elles au plus fort de la mêlée: encore un effort, la bataille était gagnée et Ortega contraint à la retraite.

Miramón accourut: il jugea la position d'un coup d'œil infaillible.

Le moment était venu de lancer la cavalerie sur le centre des Juaristes, afin de l'enfoncer par une charge décisive.

Le président cria: En avant!

La cavalerie hésita.

Miramón réitéra l'ordre.

Les cavaliers partirent; mais, au lieu de charger, la moitié passa à l'ennemi et revient la lance haute sur l'autre moitié fidèle encore.

Démoralisés par cette subite désertion, cinquante cavaliers qui restaient encore tournèrent bride et se dispersèrent dans toutes les directions.

L'infanterie, se voyant ainsi lâchement abandonnée, ne combattit plus que mollement.

Les cris de trahison! Trahison! Sauve qui peut! coururent de rangs en rangs.

En vain les officiers essayèrent de ramener les soldats à l'ennemi, ils étaient démoralisés.

Bientôt la fuite devint générale.

L'armée de Miramón n'existait plus. Ortega était vainqueur encore une fois, mais grâce à une trahison indigne, au moment même, où la bataille était perdue pour lui.

Nous avons dit que don Jaime avait pris avec sa cuadrilla position en arrière de la cavalerie de Miramón.

Certes, si trois cents hommes avaient pu changer l'issue de la bataille, ces braves cavaliers auraient accompli ce prodige; même lorsque la déroute était générale, ils combattaient encore avec un acharnement sans égal contre la cavalerie juariste lancée à la poursuite des fuyards.

Don Jaime avait un but en prolongeant ce combat inégal.

Témoin de l'indigne trahison qui avait causé la perte de la bataille, il avait vu l'officier qui, le premier, était passé à l'ennemi avec ses soldats: cet officier était don Melchior, don Jaime l'avait reconnu et il avait juré de s'emparer de lui.

La cuadrilla de l'aventurier n'était pas composée de cavaliers vulgaires, ils en avaient déjà donné la preuve et devaient la donner encore; en quelques mots brefs et rapides, don Jaime fit comprendre son intention.

Les cavaliers poussèrent des cris de rage et chargèrent résolument l'ennemi.

Il y eut une lutte gigantesque de trois cents hommes contre trois mille: la cuadrilla disparut tout entière comme si elle eût été subitement engloutie sous la masse formidable de ses adversaires.

Puis les Juaristes commencèrent à osciller, leurs rangs se disjoignirent, il se fit une trouée et par cette trouée passa la cuadrilla entraînant au milieu d'elle don Melchior prisonnier.

--Au président! Au président! s'écria don Jaime en s'élançant suivi de toute sa troupe vers Miramón qui essayait vainement de rallier quelques détachements.

Les lieutenants de Miramón, qui tous étaient ses amis, ne l'avaient pas abandonné: ils avaient juré de mourir avec lui.

La cuadrilla fournit une dernière charge afin de dégager le général.

Puis, après avoir jeté un regard désolé sur le champ de bataille, Miramón se décida enfin à écouter ses fidèles et à se mettre en retraite; à peine lui restait-t-il de toute son armée un millier d'hommes, les autres étaient morts, dispersés ou passés à l'ennemi.

Les premiers instants de la retraite furent terribles; Miramón était en proie à une immense douleur causée non pas par sa défaite qu'il avait prévue, mais par la lâche trahison dont il avait été victime.

Lorsqu'on ne craignit plus d'être atteint par l'ennemi, le président ordonna une halte pour laisser souffler les chevaux.