Part 27
--Oh! Les promesses ne coûtent rien à don Melchior; il lui est plus facile de promettre cinquante onces que de donner dix piastres.
--Vous croyez, Excellence? Il n'est donc pas riche?
--Lui? il est plus gueux que toi.
--Hum! Alors c'est triste, car je n'ai encore réussi à économiser que des dettes.
--Je dois convenir que tu es un rude imbécile et que tu mérites bien ce qui t'arrive.
--Moi, Excellence?
--Pardieu! Qui donc? Comment, drôle, tu t'attèles à la suite d'un misérable qui n'a ni sou ni maille, qui est ruiné sans ressources, au lieu de prendre parti pour ceux qui te pourraient payer.
--Qui sont donc ceux-là, s'il vous plaît, Excellence? je vous avoue que j'ai les dents très longues et que je servirais ces personnes avec enthousiasme.
--Je n'en doute pas; te figures-tu par hasard que je vais m'amuser à te donner des conseils?
--Ah! Si vous vouliez, Excellence, je vous servirais avec bonheur.
--Toi, allons donc.
--Pourquoi pas, Excellence?
--Dam, puisque tu es l'ennemi de ceux que j'aime, tu dois être le mien.
--Oh! Si je l'avais su.
--Qu'aurais-tu fait?
--Je ne sais pas, mais pour sûr je ne les aurais pas espionné; employez-moi, Excellence, je vous en supplie.
--Tu n'es bon à rien.
--Mettez-moi à l'épreuve, vous verrez, Excellence, je ne vous dis que cela.
L'aventurier feignit de réfléchir; Jesús Domínguez attendait avec anxiété.
--Non, dit-il enfin; tu es un homme sur lequel on ne saurait compter.
--Oh! Que vous me connaissez mal, Excellence, moi qui vous suis si dévoué.
L'aventurier éclata de rire.
--Voilà un dévouement à ma personne qui t'es venu bien vite, dit-il. Eh bien, voyons je consens à faire un essai; mais si tu me trompes?
--Il suffit, Excellence, je vous connais; soyez tranquille, vous serez content de moi; de quoi s'agit-il?
--De retourner ton dolman tout simplement.
--Bon, je comprends, c'est facile; mon maître ne fera pas un pas sans que vous en soyez averti.
--Bon! N'a-t-il pas un ami intime, ce cher don Melchior!
--Oui, Excellence, un certain don Antonio Cacerbar; ils sont unis comme les doigts de la main.
--Tu ne feras pas mal de le surveiller aussi par la même occasion.
--Je ne demande pas mieux.
--Et comme toute peine mérite salaire, je te donne une demi-once d'avance.
--Une demi-once! s'écria-t-il d'un air radieux.
--Et comme tu as besoin d'argent, je t'avancerai vingt jours.
--Dix onces! Vous me donnerez dix onces d'avance, Excellence, à moi! Oh! C'est impossible.
--C'est si possible que les voilà, reprit-il en les retirant de sa poche et les lui mettant dans la main.
Le bandit s'en empara avec un mouvement de joie fébrile.
--Oh! s'écria-t-il, don Melchior et son ami n'ont qu'à bien se tenir.
--Sois adroit surtout, don Melchior et don Antonio sont fins.
--Je les connais, mais ils ont affaire à plus fin qu'eux; rapportez-vous-en à moi.
--Cela te regarde: à la moindre bévue je t'abandonne.
--Je ne crains pas que cela arrive.
--Ne m'as-tu pas parlé de la dextérité de tes doigts.
--Je vous en ai parlé en effet, Excellence.
--Eh bien, si par hasard ces messieurs laissent traîner quelques papiers importants, tu feras bien de les serrer et de me les apporter ensuite; je suis très curieux.
--Il suffit! Au cas où je n'en trouverais pas d'égarés j'en chercherai.
--Ce moyen est bon, je l'approuve; ah! Souviens-toi de ceci: les papiers sont à part; chacun, d'eux s'il en vaut la peine, te sera payé trois onces; si tu te trompes ce sera tant pis pour toi, tu ne toucheras rien.
--Je prendrai mes précautions, Excellence; maintenant voulez-vous me dire où je pourrai vous rencontrer lorsque j'aurai des communications à vous faire ou des papiers à vous remettre?
--C'est très facile: je fais tous les jours, de trois à cinq heures, une promenade du côté du canal de Las Vigas.
--J'y serai.
--Surtout, sois prudent.
--Comme un opossum, Excellence.
--Adieu; veille attentivement.
--Excellence, j'ai l'honneur de vous saluer.
Ils se séparèrent.
Don Jaime, après avoir ordonné au vieux domestique de sa sœur qui pendant tout le temps de cette conversation avait tenu la porte ouverte, de rentrer et de la barricader solidement au dedans, se dirigea vers la demeure des deux jeunes gens en se frottant les mains.
Le comte et son ami, inquiets de la longue absence de don Jaime, l'attendaient en proie aune vive anxiété; déjà ils se préparaient à se mettre à sa recherche, lorsqu'il entra; ils le reçurent avec de chaleureux témoignages de joie, puis ils lui demandèrent des nouvelles de son expédition.
Don Jaime ne vit aucune raison de leur laisser ignorer ce qui s'était passé et il leur raconta en détail sa conversation avec Jesús Domínguez, et comment il avait fini par l'amener à trahir son maître pour lui servir d'espion.
Ce récit amusa beaucoup les jeunes gens.
Les trois hommes demeurèrent ensemble jusqu'au jour; un peu après le lever du soleil ils se séparèrent; la dernière phrase de don Jaime en les quittant fut celle-ci:
--Mes amis, si bizarre que vous paraisse ma conduite, ne la jugez pas encore; dans quelques jours au plus, je frapperai le grand coup que depuis tant d'années je prépare; quoiqu'il arrive, tout vous sera alors expliqué; ayez donc patience, vous êtes plus que vous ne le supposez intéressés au succès de cette affaire; souvenez-vous de ce que vous m'avez juré et tenez-vous prêts à agir lorsque je réclamerai votre aide, adieu.
Il leur serra affectueusement la main et se retira.
Une semaine tout entière s'écoula sans qu'il se passât d'événements dignes d'être rapportés.
Cependant une inquiétude sourde régnait dans la ville; des rassemblements nombreux, où toutes les nouvelles politiques étaient commentées, se formaient dans les rues et sur les places.
Dans les quartiers marchands les boutiques ne s'ouvraient plus que pendant quelques heures à peine, les vivres devenaient de plus en plus rares et par conséquent plus chers, les Indiens ne venant plus qu'en petit nombre à la ville et n'apportaient que fort peu de choses avec eux.
Une vague agitation, sans cause bien connue et bien définie régnait dans la population, on sentait que le moment de la crise approchait rapidement et que l'orage depuis si longtemps suspendu sur México ne tarderait pas à éclater avec une fureur terrible.
Don Jaime, en apparence du moins, menait la vie désœuvrée d'un homme que sa position met au-dessus de toutes les éventualités et pour lequel les événements politiques n'ont plus d'importance; il allait et venait, de ci, de là, sur les places, dans les rues, flânant et fumant son cigare, écoutant tout ce qui se disait avec la physionomie béate d'un gobe-mouche, acceptant comme vraies les plus monstrueuses inepties inventées par les nouvellistes de carrefours et pour sa part ne disant mot.
Chaque jour il allait faire une promenade vers le canal de Las Vigas; le hasard lui faisait rencontrer Jesús Domínguez, ils causaient assez longtemps en marchant côte à côte, puis ils se séparaient en apparence toujours fort satisfaits l'un de l'autre.
Cependant, depuis deux ou trois jours don Jaime ne paraissait plus être aussi content de son espion; des mots piquants, des menaces détournées avaient été échangés entre eux.
--Mon ami Jesús Domínguez, avait dit don Jaime à son espion, à la sixième ou septième entrevue qu'il avait eue avec lui, prenez garde, je crois m'apercevoir que vous essayez de jouer un double jeu, j'ai l'odorat fin, vous le savez, je flaire une trahison.
--Oh! Seigneurie, s'était écrié le señor Domínguez, vous faites erreur, je vous suis au contraire très fidèle, croyez-le bien, ce n'est pas un généreux caballero comme vous qu'on trahit.
--C'est possible; dans tous les cas, vous voilà prévenu, agissez en conséquence, et surtout ne manquez pas de m'apporter demain les papiers que depuis trois jours déjà vous me promettez.
Là-dessus, don Jaime avait quitté l'espion le laissant tout penaud de cette verte mercuriale et surtout fort inquiet de la façon dont les choses, s'il n'agissait avec prudence, pourraient tourner pour lui. Car, il faut bien l'avouer, la conscience du señor Jesús Domínguez n'était pas très tranquille: les soupçons de don Jaime n'étaient pas totalement dénués de fondement; si l'espion n'avait pas encore trahi son généreux protecteur, la pensée lui était venue de le faire, et pour un homme comme le guérillero de la pensée à l'exécution il n'y avait qu'un pas.
Aussi résolut-il de se réhabiliter par un coup d'éclat dans l'esprit de don Jaime afin de regagner sa confiance, quitte à en abuser complètement plus tard; à cet effet, il se décida à s'emparer des papiers que lui réclamait don Jaime et à les lui apporter le lendemain, résolu, s'il y trouvait un bénéfice convenable, à les lui voler après.
Le lendemain, à l'heure convenue, don Jaime était au rendez-vous; Jesús Domínguez ne tarda pas à arriver, et avec un grand étalage de dévouement selon sa coutume, il remit une liasse de papiers assez volumineuse à l'aventurier; celui-ci y jeta un coup d'œil rapide, les fit disparaître sous son manteau, et après avoir laissé tomber une lourde bourse dans la main du guérillero, il lui tourna brusquement le dos, sans écouter ses protestations.
--¡Diablos! murmura Jesús Domínguez, cela brûle; il n'a pas l'air tendre aujourd'hui, ne lui laissons pas le temps de prendre ses précautions; j'ai heureusement découvert son adresse, il faut agir et aller tout conter à don Melchior, je saurai arranger les choses de façon à ce qu'il croie que je n'ai manœuvré que pour donner confiance à son ennemi et le lui livrer plus facilement, et comme en effet je le lui livrerai, il sera enchanté et me félicitera de mon adresse. Vive Dios! C'est une belle chose que l'esprit! Décidément je suis un homme rempli d'intelligence.
Tout en s'adressant ces compliments en aparté, Jesús Domínguez qui marchait la tête baissée comme les gens qui réfléchissent, alla donner du nez dans le dos de deux individus qui allaient devant lui bras dessus bras dessous en causant de leurs affaires.
Ces deux individus étaient probablement d'un caractère peu endurant, car ils se retournèrent vivement et adressèrent des reproches assez durs au guérillero.
Celui-ci qui se sentait dans son tort, et qui, porteur d'une somme considérable, ne se souciait pas de se faire une mauvaise affaire, essaya de s'excuser du mieux qu'il pût.
Mais les inconnus ne voulurent rien entendre, et continuèrent de lui adresser les épithètes de brute, d'imbécile et autres gracieusetés de ce genre.
Si patient que fût le guérillero, cependant la patience finit par lui échapper et se laissant dominer par la colère, il porta la main à son couteau.
Ce geste imprudent causa sa perte; les deux inconnus se ruèrent sur lui, le renversèrent, et le frappèrent tous les deux à la fois à coups redoublés; puis, comme la rue où cette rixe avait eu lieu était entièrement déserte et que, par conséquent, nul ne les avait vus, ils s'assurèrent que le pauvre diable était bien mort; puis ils s'éloignèrent tranquillement, non point toutefois sans l'avoir auparavant débarrassé de l'argent qu'il portait sur lui et de tout ce qui aurait pu faire constater son identité.
Ainsi mourut le señor Jesús Domínguez.
Les celadores relevèrent son corps deux heures plus tard, et comme personne ne le connaissait il fut jeté sans cérémonie dans un trou creusé dans un cimetière, sans que nul s'en inquiétât davantage. Don Melchior peut-être fut étonné de ne plus le revoir, mais comme il n'avait qu'une confiance médiocre en son honnêteté; il supposa qu'après s'être rendu coupable de quelque soustraction, il avait jugé convenable de tirer au large, et il n'y pensa plus.
XXXVI
COMMENCEMENT DE LA FIN
Les quelques jours qui s'étaient écoulé depuis son entrevue avec don Jaime n'avaient pas été perdus par le général don Miguel Miramón.
Décidé à jouer une dernière partie, il n'avait pas voulu la risquer avant que d'avoir mis autant que possible du moins sinon toutes les chances de son côté, mais égalisé les avantages, de façon à rendre la lutte qui, quel qu'en fût le résultat, devait être décisive, plus favorables à ses projets.
Non seulement le Président s'occupait activement à recruter et organiser son armée et à la mettre sur un pied respectable, mais encore, ne se dissimulant point combien l'enlèvement des six cent soixante mille piastres de la convention anglaise, dans la maison même du consul de cette nation, lui était préjudiciable, il faisait d'énergiques efforts, pour remédier au mal que lui avait causé ce coup de main et préparait une négociation par laquelle il s'engageait à rendre à Londres même l'argent dont il s'était si malencontreusement emparé; faisant valoir, comme excuse de cette action audacieuse, qu'elle n'avait été en fait qu'un acte de représailles contre M. Mathew chargé d'affaires du gouvernement britannique dont les incessantes machinations et les démonstrations hostiles au gouvernement reconnu du Mexique avait placé le Président dans la situation critique dans laquelle il se trouvait, et donnant pour preuve de ce dire que, ce qui était vrai, on avait trouvé après la bataille de Toluca, dans les bagages du général Degollado fait prisonnier à cette affaire, un plan d'attaque de México, écrit de la main même de M. Mathew, fait qui constituait un acte de félonie de la part du représentant d'un gouvernement ami.
Le Président, pour donner plus de force à cette déclaration, avait montré l'original de ce plan aux ministres étrangers résidant à México, puis il l'avait fait traduire et publier dans le journal officiel.
Cette publication avait produit tout l'effet que le Président en espérait, et en augmentant la haine instinctive de la population pour la nation anglaise, lui avait ramené quelques sympathies.
Miramón avait alors redoublé d'efforts et était enfin parvenu à armer huit mille hommes, chiffre bien faible contre les vingt-quatre mille qui le menaçaient; car le général Huerta, dont la conduite avait pendant quelque temps été assez empreinte d'hésitation, s'était enfin décidé à quitter Morelia à la tête de quatre mille hommes, ce qui joint aux onze mille de González Ortega, aux cinq mille de Gazza Amondia et aux quatre mille de Auréliano Carvajal et de Cuellar, formait un effectif de vingt-quatre mille hommes en effet, qui s'avançaient à marche forcée sur México et ne tarderaient pas à paraître devant la place.
La situation devenait à chaque instant plus critique. La population ignorant les projets du Président était en proie à la terreur la plus vive, s'attendant à chaque instant, à voir déboucher les têtes de colonnes juaristes, et à subir toutes les horreurs d'un siège.
Cependant Miramón qui tenait avant tout à ne pas perdre l'estime de ses compatriotes, et à calmer les craintes exagérées de la population, se résolut à convoquer l'ayuntamiento.
Alors il s'appliqua à faire comprendre, dans un discours rempli de cœur, à ces représentants de la population de la capitale, que son intention n'avait jamais été d'attendre l'armée ennemie derrière les murs de la ville, qu'il était au contraire décidé à l'aller attaquer en rase campagne et que, quelque fût le résultat de la bataille qu'il se proposait de livrer, la ville n'aurait pas à redouter un siège.
Cette assurance calma un peu les craintes de la population et arrêta comme par enchantement les tentatives de désordre et les cris séditieux que les partisans cachés de Juárez excitaient sourdement dans les groupes rassemblés sur les places et qui, depuis deux ou trois jours, y stationnaient continuellement, y bivouaquant même la nuit.
Lorsque le Président crut avoir pris toutes les mesures de prudence que les circonstances exigeaient, pour attaquer l'ennemi sans trop de désavantage, tout en laissant dans la ville des forces nécessaires pour la maintenir dans le devoir; il réunit un dernier conseil de guerre, afin de discuter le plan le plus convenable pour surprendre et battre l'ennemi.
Ce conseil de guerre dura plusieurs heures. Nombre de projets furent émis, dont quelques-uns ainsi que cela arrive toujours en pareille circonstance étaient impraticables et dont d'autres s'ils avaient été adoptés auraient peut-être sauvé le gouvernement.
Malheureusement dans cette circonstance le général Miramón, ordinairement si sensé et si prudent, se laissa emporter par son ressentiment personnel, au lieu de considérer le véritable intérêt national.
Don Benito Juárez est avocat: nous constaterons en passant, que depuis la proclamation de l'indépendance mexicaine, ce personnage est le seul président de la République qui ne soit pas sorti des rangs de l'armée et appartienne à la magistrature. Or, Juárez n'étant pas militaire ne pouvait se mettre à la tête de son armée; aussi avait-il fixé sa résidence à la Veracruz, dont provisoirement il avait fait sa capitale, et avait nommé don González Ortega général en chef avec les pouvoirs les plus étendus quant à la question de stratégie militaire; s'en rapportant entièrement à ses connaissances spéciales et à son expérience pour la conduite de la guerre; mais il s'était réservé complètement la question diplomatique; ne voulant pas que le général Ortega, brave soldat, mais fort mauvais négociateur, compromît, par une générosité mal entendue, les succès qu'il attendait de sa politique cauteleuse et sournoise.
Le général Ortega était celui par lequel Miramón avait été vaincu à Silao; le ressentiment de cette défaite était resté toujours présent dans le cœur du président et il éprouvait le plus vif désir de laver l'affront qu'il avait reçu en cette circonstance; aussi, oubliant sa prudence habituelle, contre l'avis de ses plus sages conseillers, il insista dans le conseil, pour que la première attaque fût dirigée contre le corps à la tête duquel se trouvait Ortega.
Du reste, les motifs qu'il alléguait pour faire adopter cette résolution, bien qu'assez spécieux, ne manquaient pas cependant d'une certaine logique.
Il prétendait que Ortega, commandant en chef et se trouvant à la tête du corps le plus nombreux, onze mille hommes, s'il réussissait à le battre, la démoralisation se mettrait dans l'armée ennemie, dont on aurait alors bon marché.
Le Président soutint son opinion avec tant d'éloquence et d'opiniâtreté, qu'il finit par vaincre l'opposition des membres du conseil et faire définitivement adopter le plan qu'il avait conçu; une fois cette décision prise, le général, ne voulant pas perdre un instant pour la mettre à exécution, indiqua pour le lendemain une revue de toutes les troupes et fixa le départ pour le jour même afin de ne pas laisser refroidir l'enthousiasme des soldats.
Lorsque le conseil fut enfin levé, le Président se retira dans ses appartements, afin de prendre ses dernières dispositions, mettre ordre à ses affaires personnelles, et brûler certains papiers compromettants qu'il ne voulait pas laisser derrière lui.
Depuis plusieurs heures déjà, le président était renfermé dans son cabinet, la soirée était avancée, lorsque l'huissier de service lui annonça la visite de don Jaime; il donna aussitôt l'ordre de l'introduire.
L'aventurier entra.
--Vous me permettez de continuer, n'est-ce pas? lui dit-il en souriant, je n'ai plus que quelques papiers à mettre en ordre et ce sera fini.
--Faites, faites, général, répondit don Jaime en s'installant dans une butaca.
Le Président reprit son travail un instant interrompu.
Don Jaime le considéra un instant avec une expression d'indicible mélancolie.
--Ainsi, dit-il, votre résolution est définitivement prise, général?
--Oui, le sort en est jeté! J'ai franchi le Rubicon, dirai-je, s'il n'était pas ridicule à moi de me comparer à César: je vais offrir la bataille à mes ennemis.
--Je ne blâme pas cette résolution, elle est digne de vous, général; me permettez-vous de vous demander quand vous comptez vous mettre en marche?
--Demain, aussitôt après la revue que j'ai ordonnée.
--Bon, j'ai le temps alors d'expédier deux ou trois batteurs d'estrade intelligents qui vous informeront de la position exacte de l'ennemi.
--Bien que plusieurs soient déjà partis, j'accepte votre offre avec reconnaissance, don Jaime.
--Maintenant, veuillez me dire quelle direction vous comptez suivre, et le corps que vous avez résolu d'attaquer.
--Je veux prendre le taureau par les cornes, c'est à González Ortega lui-même que j'ai l'intention d'avoir affaire.
L'aventurier hocha la tête, mais il ne hasarda pas la plus légère observation.
--C'est bien, dit-il.
Miramón quitta son bureau et vint s'asseoir près de lui.
--Là! Voilà qui est fini, dit-il; maintenant me voici tout à vous, voyons, je devine que vous désirez me faire quelque communication importante: parlez, don Jaime, je vous écoute.
--Vous ne vous trompez pas, général; j'ai en effet à vous communiquer une affaire de la plus grande importance, veuillez être assez bon pour prendre connaissance de ce papier.
Et il présenta au Président un papier plié en quatre. Le Président le prit, le lut sans que sur son visage éclatât la moindre marque de surprise, puis il le rendit à l'aventurier.
--Vous avez lu la signature? dit celui-ci.
--Oui, répondit-il froidement, cet écrit est une lettre de créance donnée par don Benito Juárez à don Antonio Cacerbar, pour lui servir auprès de ses adhérents.
--C'est bien cela, en effet, général; il ne vous reste plus aucun doute, maintenant, sur la trahison de cet homme?
--Aucun.
--Pardonnez-moi de vous interroger, général: que comptez-vous faire?
--Rien.
--Comment, rien? s'écria-t-il avec une surprise nullement jouée.
--Non, je ne ferai rien, reprit-il.
L'aventurier fit un geste de stupeur.
--Je ne vous comprends pas, Excellence, murmura-t-il.
--Écoutez-moi, don Jaime, et vous me comprendrez, répondit le Président d'une voix douce et pénétrante. Don Francisco Pacheco, l'ambassadeur extraordinaire de Sa Majesté la reine d'Espagne, m'a rendu, depuis son arrivée au Mexique, d'immenses services; après la défaite de Silao, lorsque ma situation était des plus précaires, il n'a pas hésité à reconnaître mon gouvernement; depuis, il m'a prodigué les meilleurs conseils et donné les preuves les plus grandes de sympathie; sa conduite a été si bienveillante envers moi, qu'il a compromis sa position diplomatique et que dès que Juárez arrivera au pouvoir, il lui donnera ses passeports: le señor Pacheco sait tout cela et cependant, en ce moment où je suis presque perdu, sa conduite demeure la même; c'est sur lui seul, je vous l'avoue, que je compte, pour obtenir de l'ennemi, au cas probable d'une défaite, de bonnes conditions, non pour moi, mais pour la malheureuse population de cette ville, et les personnes qui, par amitié pour moi, se font le plus compromises pendant ces derniers temps. Or, l'homme dont vous me dénoncez la trahison, trahison, je me hâte d'en convenir avec vous, tellement flagrante, qu'il ne peut exister le plus léger doute à cet égard; cet homme non seulement est Espagnol et porteur d'un grand nom, mais encore il m'a été personnellement recommandé par l'ambassadeur lui-même, dont, j'en suis convaincu, la religion a été surprise et qui a été le premier trompé en cette circonstance. Le but principal de la mission du señor Pacheco, vous ne l'ignorez pas, est de demander satisfaction de nombreuses injures faites à ses nationaux, et réparation de vexations dont, depuis plusieurs années, ils ont été victimes.
--Oui, général, je sais cela.