Part 26
Arrivé chez lui, il congédia López qui tombait littéralement de sommeil, malgré le copieux à-compte qu'il avait pris pendant que son maître était au Palo Quemado, lui donna congé pour toute la journée en lui assignant seulement un rendez-vous pour le soir même, puis il se retira dans son appartement, ou plutôt dans sa chambre. Cette chambre était une véritable habitation de Spartiate; le mobilier, réduit à sa plus simple expression, se composait seulement d'un cadre en bois garni d'un cuir de bœuf qui lui servait de lit, une vieille selle formait oreiller, et une peau d'ours noir tenait lieu de couverture; une table chargée de papiers et de quelques livres, un escabeau, un coffre renfermant ses hardes, et un râtelier garni d'armes de toutes sortes, couteaux, pistolets, sabres, épées, poignards, machettes, fusils, carabines, rifles et revolvers, complétaient avec des harnais pendus au mur ce singulier ameublement que relevait un lavabo fourni d'ustensiles de toilette placé derrière un zarapé formant portière dans un angle de la chambre.
Don Jaime pansa ses blessures qu'il lava avec soin avec de l'eau et du sel, suivant la coutume indienne, puis il s'assit devant sa table, et commença l'inspection des papiers dont il avait eu tant de peine à s'emparer, et dont la possession avait failli lui coûter la vie.
Il fut bientôt complètement absorbé par ce travail qui paraissait fortement l'intéresser.
Enfin, vers dix heures du matin, il quitta son siège, plia les papiers, les renferma dans un portefeuille qu'il plaça dans une poche de son dolman, jeta un zarapé sur son épaule, se coiffa d'un chapeau de vigogne à large golilla d'or, et dans cette tenue aussi élégante que pittoresque, il sortit de chez lui.
Don Jaime avait, on s'en souvient, donné à don Felipe sa parole d'honneur d'être son exécuteur testamentaire, c'était pour accomplir cette promesse sacrée qu'il sortait.
Vers six heures du soir il rentra chez lui; sa parole était dégagée, il avait remis à la mère et à la sœur de don Felipe la fortune dont un coup de couteau les avait rendues si à l'improviste héritières.
A la porte de sa maison l'aventurier trouva López, parfaitement reposé, qui l'attendait.
Le peon avait servi un modeste dîner à son maître.
--Quoi de nouveau? lui demanda don Jaime, en s'asseyant à table et en commençant à manger de bon appétit.
--Pas grand chose, mi amo, répondit-il, il n'est venu qu'un capitaine aide-de-camp de Son Excellence le Président.
--Ah! fit don Jaime.
--Le Président vous prie de vous rendre au palais, à huit heures, il désire vous voir.
--J'irai; après, tu n'as rien appris? Tu n'es donc pas sorti?
--Pardonnez-moi, mi amo, je suis allé comme de coutume chez le barbier.
--Et tu n'as rien entendu, là?
--Deux choses seulement.
--Voyons la première.
--Les Juaristes, dit-on, s'avancent à marche forcée sur la ciudad; ils ne sont plus qu'à trois journées d'ici, toujours d'après ce qu'on rapporte.
--Cette nouvelle est assez probable, l'ennemi doit en ce moment opérer une concentration des ses troupes; après?
López se mit à rire.
--Pourquoi ris-tu, animal? lui demanda don Jaime.
--C'est la seconde nouvelle que j'ai entendu raconter qui me fait rire, mi amo.
--Elle est donc bien drôle?
--Dam, vous allez en juger: on dit que l'un des chefs les plus redoutables des guérilleros de don Benito Juárez, a été ce matin trouvé tué d'un coup de couteau, dans une salle du rancho del Palo Quemado.
--Oh! Oh! fit don Jaime en souriant à son tour; et raconte-t-on comment est arrivé ce malheureux événement?
--Personne n'y comprend rien, mi amo, il paraîtrait que ce colonel, car il était colonel, avait été battre l'estrade jusqu'au Palo Quemado, ou il s'était arrêté pour passer la nuit; des sentinelles avaient été placées autour de l'habitation, pour veiller au salut de leur chef, personne, excepté deux cavaliers inconnus, ne s'étaient introduits dans le rancho; c'est après le départ de ces deux cavaliers qui avaient eu une longue conversation avec le colonel, que celui-ci a été trouvé mort, dans la salle, d'un coup de couteau qui lui avait traversé le cœur; aussi, on suppose qu'une querelle s'étant élevée entre le colonel et les deux inconnus, ceux-ci l'auront tué, mais cet événement s'est accompli avec tant de silence, que les soldats couchés à quelques pas seulement, n'ont rien entendu.
--Voilà qui est singulier, en effet.
--Il paraît, mi amo, que ce colonel don Felipe Irzabal, tel était son nom, était un affreux brigand, sans foi ni loi, sur le compte duquel on raconte nombre d'atrocités.
--Puisqu'il en est ainsi, mon cher López, tout est pour le mieux, et nous n'avons plus à nous occuper de ce drôle, dit don Jaime en se levant.
--Oh! Il ira bien au diable sans nous.
--C'est probable, à moins qu'il n'y soit déjà; dis-moi, je vais faire un tour de promenade par la ville en attendant huit heures; à dix heures du soir tu te trouveras à la porte du palais avec deux chevaux et des armes, au cas où nous serions contraints de faire, comme la nuit passée, une promenade au clair de la lune.
--Oui, mi amo, et je vous attendrai quelle que soit l'heure à laquelle vous sortirez.
--Tu m'attendras, à moins que je ne te fasse prévenir que je n'ai pas besoin de toi.
--Bien, mi amo, soyez tranquille.
Don Jaime sortit alors, et ainsi qu'il l'avait annoncé, il alla faire une courte promenade, mais seulement sous les portales de la place Mayor, afin de se trouver au palais juste à l'heure qui lui avait été assignée.
Ce fut en effet ce qui arriva: à huit heures précises l'aventurier se présenta à la porte du palais.
Un huissier l'attendait pour le conduire auprès du Président.
Le général Miramón se promenait, triste et pensif, dans un petit salon attenant à ses appartements particuliers; en apercevant don Jaime, son visage se dérida.
--Soyez le bienvenu, mon ami, lui dit-il en lui tendant affectueusement la main, j'étais impatient de vous voir, car vous êtes le seul homme qui me compreniez et avec lequel je puisse parler franchement, tenez, asseyez-vous là près de moi et causons; voulez-vous?
--Je vous trouve triste, général; vous serait-il arrivé quelque chose de fâcheux?
--Non, mon ami, rien; mais vous le savez depuis longtemps déjà, je n'ai pas beaucoup de motifs d'être gai; je quitte madame Miramón: la pauvre femme tremble, non pas pour elle, la bonne et douce créature, mais pour ses enfants, elle voit tout en noir et prévoit des malheurs terribles, elle a pleuré: voilà pourquoi vous me voyez triste.
--Mais pourquoi, général, ne pas éloigner madame Miramón de cette ville qui d'un jour à l'autre peut-être assiégée?
--Je le lui ai proposé plusieurs fois déjà, j'ai insisté même en essayant de lui faire comprendre que l'intérêt de ses enfants, leur sûreté, exigeaient impérieusement cette séparation; elle a refusé, vous savez combien elle m'aime, elle est partagée entre l'amour qu'elle a pour moi et son affection pour ses enfants, et elle ne peut se résoudre à prendre un parti; quant à moi, je n'ose la contraindre à partir; aussi ma perplexité est-elle extrême.
Le général détourna la tête en étouffant un soupir.
Il y eut un silence.
Don Jaime comprit que c'était à lui à détourner la conversation et à lui faire prendre un tour moins pénible pour le général.
--Et vos prisonniers? lui demanda-t-il.
--De ce côté-là, tout est arrangé; grâce à Dieu, ils n'ont plus rien à redouter pour leur sûreté; aussi les ai-je autorisés à sortir par la ville afin de visiter leurs amis et leurs parents.
--Tant mieux, général, je vous avoue que j'ai craint un instant pour eux.
--Ma foi, mon ami, je puis maintenant vous dire franchement que j'ai eu plus peur que vous encore, car dans cette affaire c'était mon honneur qui était en jeu.
--C'est vrai, mais voyons maintenant: avez-vous quelque nouveau projet?
Avant de répondre, le général fit le tour du salon et sans affectation il souleva les portières afin de s'assurer que personne n'était aux écoutes.
--Oui, dit-il enfin, en revenant vers don Jaime; oui, mon ami, j'ai un projet, car je veux finir une fois pour toutes: ou je succomberai, ou mes ennemis seront abattus pour jamais.
--Dieu veuille que vous réussissiez, général.
--Ma victoire d'hier m'a rendu sinon l'espoir, du moins le courage; je veux tenter un coup décisif. Je n'ai plus rien à ménager à présent, je veux risquer le tout pour le tout, la fortune peut encore me sourire.
Ils s'approchèrent alors d'une table sur laquelle était étendue une immense carte de la Confédération mexicaine, piquée en différents endroit d'une infinité d'épingles.
Le président continua.
--Don Benito Juárez, de sa capitale de la Veracruz a ordonné la concentration de ses troupes et leur marche spontanée sur México où nous sommes renfermés, seul point du territoire que nous occupions encore, hélas! Voyez: voici le corps du général Ortega fort de onze mille hommes de vieilles troupes, il vient de l'intérieur, c'est-à-dire de Guadalajara, en ralliant sur son passage tous les petits détachements disséminés dans les campagnes. Amondia et Gazza qui ont longé la côte viennent par Jalapa, amenant avec eux près de six mille hommes de troupes régulières et flanqués en avant, à droite et à gauche, par les guérillas de Cuellar, de Carvajal et de don Felipe Neri Irzabal.
--Quant à ce dernier chef, général, vous n'avez plus à vous en occuper, il est mort.
--D'accord, mais sa bande existe toujours.
--C'est vrai.
--Or, ces corps qui arrivent de différents côtés à la fois, ne tarderont pas, si nous les laissons faire, à se réunir et à nous enserrer dans un cercle de fer, composent un effectif de près de vingt mille hommes; de quelles forces disposons-nous pour leur résister?
--Mais...
--Je vais vous le dire: en épuisant toutes nos ressources je ne saurais disposer que de sept mille hommes, de huit mille au plus en armant les léperos, etc; armée bien faible, vous en conviendrez.
--En rase campagne, oui, c'est possible, général; mais ici, à México, avec la formidable artillerie dont vous disposez, plus de cent vingt pièces de canons, il vous est facile d'organiser une sérieuse résistance; et si l'ennemi se résout à mettre le siège devant la capitale, des flots de sang seront versés avant qu'il réussisse à s'en rendre maître.
--Oui, mon ami, ce que vous dites est vrai, mais, vous le savez, je suis un homme humain et modéré; la ville n'est pas disposée à se défendre, nous n'avons ni vivres, ni provisions, ni moyens de nous en procurer, puisque maintenant les campagnes ne nous appartiennent plus et que, en dehors d'un réseau de trois ou quatre lieues à peine autour de la ville, tout nous est hostile. Comprenez-vous, mon ami, quelles seraient les horreurs d'un siège subi dans ces conditions désavantageuses, les ravages dont la capitale du Mexique, la plus belle et la plus noble cité du Nouveau Monde, serait victime? Non, la pensée seule des extrémités auxquelles serait réduite cette malheureuse population, me navre le cœur, jamais je ne consentirai à la pousser à une telle extrémité.
--Bien, général, vous parlez en homme de cœur aimant véritablement son pays; je voudrais que vos ennemis vous entendissent vous exprimer ainsi.
--Eh! Mon Dieu, mon ami, ceux que vous nommez mes ennemis, n'existent pas en réalité, je le sais parfaitement: des ouvertures m'ont été faites à moi personnellement à plusieurs reprises, m'offrant des conditions fort avantageuses et fort honorables; lorsque je serai tombé, j'offrirai cette singulière particularité, rare au Mexique, d'un président de la République renversé par des gens qui l'estiment et emportant dans sa chute toutes les sympathies de ses ennemis.
--Oui, oui, général, et il n'y a pas longtemps encore, si vous aviez consenti à éloigner certaines personnes que je ne nommerai pas, tout se serait arrangé à l'amiable.
--Je le sais comme vous, mon ami, mais c'eût été une lâcheté, je n'ai pas voulu la commettre: les personnes auxquelles vous faites allusion me sont dévouées, elles m'aiment; nous tomberons ou nous triompherons ensemble.
--Les sentiments que vous exprimez, général, sont trop nobles pour que j'essaie de les discuter.
--Merci, laissons ce sujet et revenons à ce que nous disions; je ne veux pas par ma faute amener la destruction de la capitale et la livrer à ces sanglantes heures de pillages, qui toujours suivent la prise des villes assiégées; les guérillas de Juárez me sont connues, les bandits qui les composent causeraient des malheurs irréparables si on leur abandonnait la ville dont, croyez-moi, mon ami, il ne laisserait pas pierre sur pierre.
--Cela n'est malheureusement que trop probable général; mais alors que comptez-vous faire? Quel est votre projet? Vous n'avez pas sans doute l'intention de vous livrer entre les mains de vos ennemis?
--J'en ai eu la pensée un instant, mais j'y ai renoncé; voici le plan que j'ai formé, il est simple: sortir de la ville avec six mille hommes environ, l'élite de mes troupes, marcher droit à l'ennemi, le surprendre et le battre en détail avant que ses différents corps aient eu le temps d'opérer leur jonction et de se souder définitivement les uns aux autres.
--Ce plan est fort simple en effet, général, à mon avis il offre de grandes chances de réussite.
--Tout dépendra de la première bataille: gagnée, je suis sauvé, perdue, tout est fini sans remède.
--Dieu est grand, général! La victoire n'est pas toujours pour les gros bataillons.
--Enfin qui vivra verra!
--Quand comptez-vous mettre votre plan à exécution.
--Dans quelques jours, il me faut le temps de le préparer; avant dix jours je serai en mesure d'agir et je quitterai immédiatement la ville; je compte sur vous, n'est-ce pas?
--Pardieu, général, ne suis-je pas à vous, corps et âme?
--Je le sais, mon ami, mais assez de politique: Quant au présent, accompagnez-moi, je vous prie, dans les appartements de madame Miramón; elle désire vivement vous voir.
--Cette gracieuse invitation me comble de joie, général, j'aurais cependant désiré vous parler d'une chose fort importante.
--Plus tard, plus tard, trêve je vous prie, aux affaires, peut-être s'agit-il d'une nouvelle défection ou d'un traître à punir? J'apprends depuis quelques jours assez de ces mauvaises nouvelles pour désirer jouir de quelques heures de répit: ainsi que disait cet ancien, à demain les affaires sérieuses.
--Oui, répondit don Jaime avec intention, et le lendemain il n'était plus temps.
--Soit, à la grâce de Dieu! Jouissons du présent. C'est le seul bien qui nous reste, puisque l'avenir ne nous appartient plus.
Et prenant don Jaime par dessous le bras, il l'entraîna doucement sans que celui-ci, osât résister davantage, dans les appartements de madame Miramón, charmante femme, aimante et timide, véritable ange gardien du général, que les grandeurs de son mari effrayait et qui ne se trouvait heureuse que dans la vie intime du foyer domestique, entre ses deux enfants.
XXXV
JESUS DOMINGUEZ
Au bout d'une heure, don Jaime sortit du palais et suivi de López il se rendit à la maison du faubourg, où il trouva le comte et son ami qui, tout entiers à leur amour et indifférents aux événements qui se passaient autour d'eux, passaient des journées entières avec celles qu'ils aimaient, jouissant avec cette heureuse insouciance de la jeunesse, du présent qui leur semblait si doux, sans vouloir songer à l'avenir.
--Ah! Vous voilà, mon frère, s'écria doña Maria avec joie, que vous devenez rare!
--Les affaires! répondit en souriant l'aventurier. La table était dressée au milieu de la salle, les deux domestiques du comte immobiles devant les dressoirs se disposaient à servir et Leo Carral, une serviette sur le bras, attendait qu'on se mît à table.
--Ma foi, puisque vous êtes servies, dit gaiement don Jaime, je ne vous laisserai pas souper seules avec ces caballeros, si toutefois vous daignez me permettre de vous tenir compagnie.
--Quel bonheur! s'écria doña Carmen.
Les cavaliers offrirent alors la main aux dames et les conduisirent aux sièges préparés pour elles, puis ils prirent place à leur côté.
Le souper commença.
Il fut ce qu'il devait être entre gens qui s'aimaient et se connaissaient de longue date, c'est-à-dire joyeux et plein d'entrain et de douce intimité.
Jamais les jeunes filles n'avaient été aussi heureuses, cet imprévu les charmait. Les heures s'écoulaient rapidement sans que personne songeât à en faire la remarque; tout à coup minuit sonna à une pendule placée sur une console dans la salle à manger même.
Les douze coups tombèrent les uns après les autres avec une majestueuse lenteur au milieu de la conversation qu'ils glacèrent subitement et arrêtèrent net.
--Mon Dieu! s'écria doña Dolores avec un léger mouvement de frayeur, déjà si tard!
--Comme le temps passe! dit nonchalamment don Jaime; il nous faut maintenant songer au départ.
On quitta la table et les trois amis, après avoir promis de revenir le plus tôt et le plus souvent possible faire visite aux trois recluses, se retirèrent enfin, laissant les dames libres de se livrer au repos.
López attendait son maître sous le zaguán.
--Que me veux-tu? lui demanda celui-ci.
--Nous sommes espionnés, répondit le peon. Il le conduisit à la porte et fit silencieusement glisser un guichet dans une rainure.
Don Jaime regarda; juste en face de la porte, presque confondu avec l'obscurité qui régnait dans un enfoncement produit par les déblais et les échafauds d'une maison en réparation, un homme, qui aurait échappé à un regard moins perçant que celui de l'aventurier, se tenait immobile.
--Je crois que tu as raison, dit don Jaime au peon; dans tous les cas, il est urgent de s'en assurer, et je m'en charge, ajouta-t-il entre ses dents avec une expression terrible. Change avec moi de manteau et de chapeau; tu accompagneras ces caballeros; cet homme a vu entrer trois hommes, il faut qu'il en voie sortir trois; maintenant à cheval et partez.
--Mais, dit Dominique, il serait plus simple, il me semble, de tuer cet homme.
--Cela pourra venir, répondit don Jaime, mais je tiens avant tout à m'assurer que c'est bien un espion; je ne me soucie pas de commettre une méprise. Ne vous inquiétez pas de moi, avant une demi heure je vous rejoindrai et je vous rendrai compte de ce qui se sera passé entre cet homme et moi.
--A bientôt, dit le comte en lui serrant la main.
--A bientôt.
Ils sortirent alors suivis de Leo Carral et des deux domestiques du comte.
Le vieux serviteur de doña Maria referma bruyamment la porte derrière eux, mais il eut le soin de la rouvrir aussitôt sans bruit.
Don Jaime s'était replacé au guichet d'où il lui était facile de suivre tous les mouvements de l'espion supposé.
Au bruit causé par le départ des jeunes gens, celui-ci s'était vivement penché en avant afin, sans doute, de remarquer la direction qu'ils prenaient, puis il s'était renfoncé dans l'obscurité, et il avait repris son immobilité de statue. Près d'un quart d'heure s'écoula sans que cet homme fît le moindre mouvement; don Jaime ne le perdait pas de vue, enfin il s'avança avec précaution hors de sa cachette, regarda avec soin autour de lui, et rassuré par la solitude de la rue, il se hasarda à faire quelques pas en avant, puis après un moment d'hésitation, il s'avança résolument vers la maison en traversant la rue en ligne droite; tout à coup la porte s'ouvrit et il se trouva face-à-face avec don Jaime.
Il fit un brusque mouvement de retraite et voulut fuir, mais l'aventurier le saisit par le bras qu'il lui serra comme dans un étau, et l'entraînant à sa suite malgré la résistance opiniâtre qu'il opposait, il le conduisit auprès d'une statuette de la vierge placée dans une niche au-dessus d'une boutique, et devant laquelle brûlaient quelques cierges, puis, d'un revers de main, il fit tomber le chapeau de son prisonnier et examina curieusement ses traits.
--Eh, señor Jesús Domínguez, dit-il au bout d'un instant d'une voix ironique, est-ce donc vous? Vive Dios, je ne comptais guère vous rencontrer ici.
Le pauvre diable regarda piteusement celui entre les mains duquel il se trouvait, mais il ne répondit pas.
L'aventurier attendit un instant, puis voyant que décidément son prisonnier s'obstinait à ne pas lui parler:
--Ah çà, drôle, lui dit-il en le secouant rudement, répondras-tu à la fin?
Celui-ci fit entendre un gémissement sourd.
--C'est el Rayo ou c'est le diable! murmura-t-il avec effroi, en levant un regard atone sur le visage masqué de l'homme qui le tenait si solidement.
--C'est l'un ou l'autre en effet, reprit l'aventurier en ricanant, ainsi tu es en bonnes mains, sois tranquille; maintenant veux-tu me dire comment il se fait que de guérillero et voleur de grands chemins, tu es devenu espion et sans doute assassin, au besoin, dans cette capitale.
--Des malheurs, Excellence, on m'a calomnié, j'étais trop honnête, répondit Domínguez.
--Toi? Du diable si j'en crois un mot, je te connais trop bien, drôle, pour que tu puisses essayer de me tromper; décides-toi donc à me dire la vérité, et cela tout de suite et sans plus tergiverser, ou sinon je te tue comme un lâche zopilote que tu es.
--Vous serait-il égal, Excellence, de me serrer le bras un peu moins fort, vous me le tordez si cruellement qu'il doit être démis.
--Soit, dit-il en le lâchant, mais n'essaie pas de fuir, car il t'en cuirait; maintenant parle, je t'écoute.
Jesús Domínguez en se sentant délivré de la rude étreinte de l'aventurier poussa un soupir de soulagement, remua son bras à plusieurs reprises afin de rétablir la circulation, puis il se décida à parler.
--Je vous annoncerai d'abord, Excellence, dit-il, que je suis toujours guérillero, et de plus je suis monté en grade puisque j'ai le grade de lieutenant.
--Tant mieux pour toi. Mais que fais-tu ici?
--Je suis en expédition, Excellence.
--En expédition, ainsi tout seul, à México? Ah ça, tu te moques de moi, bribón?
--Je vous jure, sur la part que j'espère en paradis, Excellence, que je vous dis la stricte vérité; d'ailleurs je ne suis pas seul ici, mon capitaine m'accompagne, c'est même sur son ordre exprès que je suis venu.
--Ah! Ah! Et quel est ce capitaine?
--Oh! Vous le connaissez, Excellence.
--C'est probable, mais il a un nom je suppose?
--Certainement, Excellence: il se nomme don Melchior de la Cruz.
--Je m'en doutais; maintenant je devine tout: tu es chargé d'espionner doña Dolores de la Cruz, n'est-ce pas?
--Oui, Excellence.
--Bon, après?
--Après, mais voilà tout, Excellence.
--Oh! Que non pas, mon drôle, il y a encore quelque chose.
--Mais je vous assure.
--Bien, je vois qu'il faut que j'emploie les grands moyens, dit-il en armant froidement un pistolet.
--Mais que faites-vous donc, Excellence? s'écria-t-il avec effroi.
--Tu le vois, il me semble, je me prépare tout simplement à te brûler la cervelle; ainsi, si tu veux essayer de jeter ton âme à la tête du bon Dieu, dépèche-toi de le faire, tu n'as plus que deux minutes à vivre.
--Mais ce n'est pas le moyen de me faire parler, cela! s'écria-t-il naïvement.
--Non, répondit froidement l'aventurier, mais c'est celui de te faire taire.
--Hum! fit-il, vous disposez de si bons arguments, Excellence, qu'il n'y a pas moyen de vous résister, je préfère tout vous dire.
--Tu auras raison.
--Donc, voici en deux mots: j'étais non seulement chargé d'espionner doña Dolores, mais encore de surveiller la vieille dame et la jeune fille chez lesquelles elle demeure et de plus toutes les personnes qui leur font visite.
--Diable! C'était là bien de la besogne pour un homme seul.
--Pas trop, Excellence; elles ne reçoivent presque personne.
--Et depuis quand fais-tu cet honorable métier, drôle?
--Depuis dix ou douze jours, Excellence.
--Ainsi tu faisais partie des bandits qui ont essayé de s'introduire de vive force dans cette maison?
--Oui, Excellence, mais cela ne nous a pas réussi.
--Je le sais; es-tu au moins bien payé par celui qui t'emploie?
--Il ne m'a encore rien donné, je dois en convenir, mais il m'a promis cinquante onces.