Part 25
Au lieu de se diriger directement vers le rancho, il le contourna afin de s'assurer que, à part la sentinelle placée devant la porte, il n'avait pas à redouter d'être découvert par quelque surveillant embusqué sur le derrière du bâtiment.
Ainsi que l'aventurier l'avait prévu, le rancho n'était gardé que par devant.
Il se redressa, et autant que les ténèbres lui permettaient de le faire il examina les environs.
Un corral assez grand, clos par une haie vive, attenait à l'habitation; ce corral paraissait désert.
Don Jaime chercha une ouverture par laquelle il pût se glisser dans l'intérieur; après quelques minutes de tâtonnement, il en découvrit enfin une assez large pour lui livrer passage.
Il entra.
Maintenant les difficultés étaient moindres pour s'approcher de la maison; en suivant la haie il parvint en quelques instants presqu'au mur.
Ce qui l'étonnait, c'était de ne pas avoir été senti et dépisté par le chien qui précédemment avait si brusquement annoncé son approche.
Voici ce qui était arrivé: inquiets des aboiements du chien et craignant qu'il ne révélât par ses cris leur présence suspecte aux Indiens qui à cette heure se rendaient à la ville pour vendre leurs marchandises, les étrangers réunis dans le rancho, confiants dans leur sentinelle pour veiller sur leur sûreté, avaient ordonné au ranchero de faire rentrer l'animal dans l'intérieur de sa maison et de l'enchaîner assez loin pour que ses cris ne fussent pas entendus du dehors dans le cas où la fantaisie d'aboyer lui reprendrait.
Cet excès de prudence, de la part des hôtes provisoires du rancho, permit à l'aventurier de s'approcher non seulement sans être découvert mais encore sans éveiller les soupçons.
Bien qu'il ignorât cette particularité, don Jaime en profita, remerciant tout bas la Providence qui l'avait débarrassé d'un surveillant si incommode.
En examinant attentivement le mur contre lequel il marchait, et en le sondant, il arriva devant une porte qui, par une négligence inconcevable, n'était que poussée, et qui céda à la légère pression qu'il lui imprima.
Cette porte ouvrait sur un corridor fort sombre en ce moment, mais un léger filet de lumière qui filtrait à travers les ais mal joints d'une porte, révéla à don Jaime l'endroit où, selon toutes probabilités, les étrangers étaient réunis.
L'aventurier s'approcha à pas de loups, plaça son œil à la fissure, et regarda.
Trois hommes couverts d'épais manteaux étaient assis autour d'une table encombrée de bouteilles et de gobelets, dans une salle assez grande, autant qu'on en pouvait juger, et éclairée seulement par un candil fumeux placé sur un coin de la table.
La conversation était animée entre les trois convives qui buvaient, fumaient et parlaient, comme des hommes qui se croient sûrs de ne pas être écoutés et par conséquent de n'avoir rien à redouter.
Ces trois hommes, l'aventurier les reconnut aussitôt: le premier était don Felipe Neri Irzabal, le colonel guérillero, le second don Melchior de la Cruz et le troisième don Antonio de Cacerbar.
--Enfin! murmura l'aventurier avec un frisson de joie, je vais donc tout savoir.
Et il prêta attentivement l'oreille.
Don Felipe parlait, il semblait être dans un état d'ivresse assez prononcé; cependant, bien que sa langue fût pâteuse, il ne divaguait pas encore, seulement comme tous les gens à demi-ivres, il commençait à s'embrouiller dans des raisonnements entortillés, et paraissait soutenir avec un indomptable entêtement une condition qu'il voulait imposer à ses deux interlocuteurs et à laquelle ceux-ci ne voulaient pas consentir.
--Non, répétait-il incessamment, il est inutile d'insister, señores, je ne vous livrerai pas la lettre que vous me demandez, je suis un honnête homme, moi, je n'ai qu'une parole, ¡voto a brios! et à chaque mot il frappait du poing sur la table.
--Mais, répondit don Melchior, si vous vous obstinez à garder cette lettre que vous avez cependant ordre de nous remettre, il nous sera impossible de remplir la mission dont nous sommes chargés.
--Quel crédit, ajouta don Antonio, nous accorderont les personnes avec lesquelles nous devons nous entendre si rien ne vient leur prouver que nous sommes bien et dûment autorisés à le faire?
--Cela ne me regarde pas, chacun pour soi en ce monde, je suis un honnête homme, je dois veiller à mes intérêts comme vous veillez aux vôtres.
--Mais ce que vous dites-là est absurde, s'écria don Antonio avec impatience; c'est notre tête que nous risquons dans cette affaire.
--Possible, cher seigneur, chacun fait ce qu'il veut. Moi, je suis un honnête homme, je marche droit devant moi, vous n'aurez point la lettre, à moins de me donner ce que je vous demande, donnant donnant, je ne connais que cela, moi. Pourquoi, selon vos conventions avec le général, ne l'avez-vous pas prévenu de l'affaire d'aujourd'hui?
--Nous vous avons prouvé que cela était impossible, puisque cette sortie a été résolue à l'improviste.
--Bon, à l'improviste! Vous vous arrangerez comme vous pourrez avec Son Excellence le général en chef, je m'en lave les mains.
--Trêve de niaiseries, dit sèchement don Antonio, voulez-vous oui ou non remettre à moi ou à ce caballero la lettre dont vous avez été chargé par le Président pour nous?
--Non, répondit nettement don Felipe, à moins que vous me fassiez un bon de dix mille piastres. C'est réellement pour rien, je suis un honnête homme, moi.
--Hum! murmura à part lui l'aventurier; un autographe du señor Benito Juárez, c'est précieux en effet, je ne le marchanderais pas moi, si on me l'offrait.
--Mais, s'écria don Melchior, c'est un vol indigne que vous commettez en agissant ainsi.
--Eh bien, après? fit cyniquement don Felipe d'un ton d'ironie amer, je vole, vous trahissez, nous sommes partie à partie, voilà tout.
A cette insulte qui leur tombait si brutalement en plein visage, les deux hommes se levèrent.
--Partons, dit don Melchior, cet homme est une brute qui ne veut rien entendre.
--Le plus simple est d'aller trouver le général en chef, ajouta don Antonio, il saura nous rendre justice, et nous venger de ce misérable ivrogne.
--Allez, allez, mes chers seigneurs, dit le guérillero en ricanant, allez et bon voyage; je garde la lettre, peut-être trouverai-je acquéreur; je suis honnête homme, moi!
A cette menace, les deux hommes échangèrent un regard en portant la main à leurs armes, mais après une hésitation qui eut la rapidité d'un éclair, ils haussèrent dédaigneusement les épaules et sortirent de la salle.
Au bout de quelques instants, on entendit au dehors le galop rapide de plusieurs chevaux qui s'éloignaient.
--Les voilà partis, murmura le guérillero en se versant un plein gobelet de mezcal qu'il avala d'un trait; ils décampent, ma foi, comme si le diable les emportait! Ils sont furieux! Bah! Cela m'est bien égal, j'ai gardé la lettre.
Tout en se parlant ainsi à lui-même, le guérillero replaça son gobelet sur la table; soudain, il tressaillit: un homme enveloppé jusqu'aux yeux dans les plis redoublés d'un épais manteau se tenait immobile devant lui.
Cet homme tenait de chaque main un revolver à six coups, dont les canons étaient dirigés sur la poitrine du guérillero.
Celui-ci fit un brusque mouvement d'effroi à cette vue à laquelle il était si loin de s'attendre.
--Hein? s'écria-t-il d'une voix que l'émotion et l'épouvante faisaient trembler; quel est ce démon et à qui en veut-il? Ah! Ça, mais je suis donc tombé dans un guêpier, moi!
La terreur l'avait dégrisé; il essaya de se lever pour s'enfuir.
--Un mot, un geste, dit l'inconnu d'une voix sourde et menaçante, et je vous brûle la cervelle.
Le guérillero se laissa lourdement retomber sur l'escabeau qui lui servait de siège.
XXXIII
RÈGLEMENT DE COMPTE
Caché derrière la porte du corridor, l'aventurier n'avait pas perdu un mot de ce qui s'était dit.
Lorsque don Melchior et don Antonio s'étaient levés, ignorant par quelle porte ils sortiraient, don Jaime avait en toute hâte quitté le corridor, s'était glissé dans le corral et blotti contre la haie il avait attendu.
Mais, après quelques minutes, comme rien n'avait bougé, qu'aucun bruit ne s'était fait entendre, il s'était hasardé à sortir de sa cachette, et à s'engager de nouveau dans le corridor.
Puis, il s'était approché de la porte et avait appliqué son œil à la fente par laquelle il avait pu précédemment voir tout ce qui s'était passé dans la salle.
Les deux hommes venaient de sortir, don Felipe était seul, toujours assis devant la table et buvant.
Le parti de l'aventurier fut pris aussitôt: plaçant la lame de son couteau entre le pêne de la serrure et la gâche, il avait ouvert la porte sans bruit, s'était silencieusement approché du guérillero et lui avait révélé sa présence de la façon tant soit peu brutale que nous avons rapportée à la fin du chapitre précédent.
Le guérillero était brave, cependant l'apparition soudaine de l'aventurier et la vue des revolvers dirigés vers lui l'avaient atterré.
Don Jaime profita de cet instant de prostration; sans désarmer ses pistolets, il marcha droit à la porte par laquelle don Melchior et don Antonio s'étaient retirés, la ferma solidement en dedans afin d'éviter toute surprise, puis il revint à pas lents vers la table, s'assit sur un escabeau, posa ses pistolets tout armés devant lui, et laissant tomber son manteau.
--Causons, dit-il.
Bien que ce mot eût été prononcé d'une voix assez douce, cependant l'effet qu'il produisit sur le guérillero fut immense.
--El Rayo! s'écria-t-il avec un frisson de terreur en apercevant le masque noir qui couvrait le visage de son singulier interlocuteur.
--Ah! Ah! fit celui-ci avec un ricanement ironique, vous me reconnaissez, cher seigneur don Felipe.
--Que me voulez-vous? balbutia-t-il.
--Plusieurs choses, répondit l'aventurier, mais procédons par ordre, rien ne nous presse.
Le guérillero se versa un plein gobelet de refino de Cataluña, le porta à ses lèvres et le vida d'un seul coup.
--Prenez garde, lui fit observer l'aventurier, l'eau-de-vie d'Espagne est forte, elle monte facilement à la tête; mieux vaut, je crois, pour ce qui va se passer entre nous que vous conserviez votre sang-froid.
--C'est juste, murmura le guérillero et, saisissant la bouteille par le col, il la lança contre la muraille où elle se brisa en éclat.
L'aventurier sourit, puis il reprit en tordant nonchalamment une cigarette entre ses doigts:
--Je vois que vous avez la mémoire bonne, cela me fait plaisir, je craignais que vous ne m'ayez oublié.
--Non, non, je me rappelle notre dernière rencontre à Las Cumbres.
--C'est cela; vous souvenez-vous comment s'est terminée notre entrevue?
Le guérillero devint pâle, mais il ne répondit pas.
--Bon, je vois que la mémoire vous fait défaut, je vais vous venir en aide.
--C'est inutile, répondit don Felipe, en relevant la tête et semblant prendre définitivement une résolution, comme le hasard m'avait permis d'apercevoir vos traits, vous m'avez dit...
--Je sais, je sais, interrompit l'aventurier, eh bien, la promesse que je vous ai faite, je vais la tenir.
--Tant mieux, dit-il résolument; après tout on ne meurt qu'une fois, autant aujourd'hui qu'un autre jour et à présent que plus tard, je suis prêt à vous faire face.
--Je suis charmé de vous voir dans ces dispositions belliqueuses, répondit froidement l'aventurier; refrénez un peu votre ardeur batailleuse, je vous prie, chaque chose aura son temps, soyez tranquille, mais il ne s'agit pas de cela pour le mouvement.
--De quoi s'agit-il donc alors? demanda le guérillero avec étonnement.
--Je vais vous le dire.
L'aventurier sourit de nouveau, appuya les coudes sur la table et se penchant légèrement vers son interlocuteur:
--Combien, dit-il, vouliez-vous vendre à vos nobles amis, la lettre que le señor don Benito Juárez vous avait chargé de leur remettre.
Don Felipe fixa sur lui un regard effaré et faisant machinalement le signe de croix:
--Cet homme est le démon! murmura-t-il avec épouvante.
--Non, rassurez-vous, je ne suis pas le démon, mais je sais beaucoup de choses, sur vous surtout, cher seigneur, et sur les nombreux trafics, auxquels vous vous livrez; je connais le marché que vous avez fait avec un certain don Diego; de plus, si vous le désirez, je vous répéterai mot pour mot la conversation que vous avez eue il y a une heure à peine, dans cette salle même où nous sommes en ce moment, avec les señores don Melchior de la Cruz et don Antonio Cacerbar. Maintenant, venons au fait; je veux que vous me donniez, vous me comprenez bien n'est-ce pas? Que vous me donniez et non pas que vous me vendiez la lettre du señor Juárez que vous avez là dans votre dolman, que vous avez refusée aux honorables caballeros dont je vous ai cité les noms, et que vous me livriez en même temps les autres papiers dont vous êtes porteur et qui, je le suppose, doivent être fort intéressants.
Le guérillero avait eu le temps de reprendre une partie de son sang-froid; aussi, fût-ce d'une voix assez ferme qu'il répondit:
--Que prétendez-vous faire de ces papiers?
--Ceci doit vous importer fort peu, du moment où ils ne seront plus dans vos mains.
--Et si je refuse de vous les livrer?
--Je serai quitte pour vous les prendre de force; voilà tout, répondit-il paisiblement.
--Caballero, dit don Felipe avec un accent de dignité dont l'aventurier fut surpris, ce n'est pas le fait d'un homme brave comme vous l'êtes de menacer ainsi qui ne saurait se défendre; je n'ai pour toute arme que mon sabre, tandis que vous au contraire vous disposez de la vie de douze hommes.
--Pour cette fois, il y dans ce que vous dites une apparence de raison, reprit l'aventurier, et votre observation serait juste, si je devais me servir de mes revolvers pour vous contraindre à faire ce que j'exige de vous; mais rassurez-vous, vous aurez un combat loyal, mes pistolets demeureront sur cette table; je croiserai seulement ma machette contre votre sabre, ce qui non seulement, rétablira l'équilibre entre nous mais encore vous donnera sur moi un avantage signalé.
--Agirez-vous réellement ainsi, caballero?
--Je vous en donne ma parole d'honneur; j'ai pour habitude de toujours régler loyalement mes comptes avec mes ennemis comme avec mes amis.
--Ah! Vous appelez cela régler vos comptes? dit-il avec ironie.
--Certes; quel autre nom puis-je employer?
--Mais d'où provient cette haine que vous me portez?
--Je n'ai pas de haine pour vous plus que pour tout autre misérable de votre trempe, dit-il brusquement; vous avez, dans un moment de forfanterie, voulu voir mon visage, afin de me reconnaître plus tard, je vous ai averti que cette vue vous coûterait la vie; peut-être vous aurai-je oublié, mais aujourd'hui vous vous trouvez de nouveau sur ma route, vous possédez des papiers qui me sont indispensables, ces papiers, je suis résolu à m'en emparer à tout prix; vous me les refusez, je ne puis m'en rendre maître qu'en vous tuant, je vous tuerai; maintenant, je vous accorde cinq minutes pour réfléchir et me dire si décidément vous vous obstinez dans votre refus.
--Ces cinq minutes que vous m'octroyez si généreusement sont inutiles, ma résolution est immuable, vous n'aurez ces papiers qu'avec ma vie.
--Soit, vous mourrez, dit-il en se levant.
Il prit ses revolver, les désarma et les alla poser sur une table placée à l'extrémité de la pièce; puis, revenant vers le guérillero et saisissant sa machette:
--Êtes-vous prêt? lui dit-il.
--Un instant, répondit don Felipe en se levant à son tour, j'ai, avant de croiser le fer avec vous, deux demandes à vous adresser.
--Je vous écoute, parlez.
--Le combat que nous allons nous livrer est un combat à mort?
--En voici la preuve, répondit l'aventurier en détachant son masque et le jetant loin de lui.
--Bien, dit-il, cette preuve que vous me donnez est suffisante en effet, l'un de nous succombera donc; supposons que ce soit moi.
--Toute supposition est inutile, le fait est certain.
--Je l'admets, répondit froidement le guérillero; au cas où cela se réaliserait, me promettez-vous de faire ce que je vous demanderai?
--Oui, sur l'honneur, si cela m'est possible.
--Merci, c'est possible: il s'agit simplement d'être mon exécuteur testamentaire.
--Je le serai, parlez.
--J'ai ma mère et une sœur encore jeune qui vivent assez pauvrement dans une petite maison située non loin du canal de las Vigas, à México, vous trouverez dans mes papiers leur adresse exacte:
--Bien.
--Je désire qu'elles soient, après ma mort, mises en possession de ma fortune.
--Cela sera fait; mais cette fortune, où se trouve-t-elle?
--A México; tous mes fonds sont déposés chez *** et Cie, banquiers anglais, auxquels je les faisais passer au fur et à mesure; sur la simple présentation de mes titres, les sommes vous seront intégralement remises.
--Est-ce tout?
-Pas encore; j'ai sur moi plusieurs traites montant à la somme totale de cinquante mille piastres sur différentes maisons de banque étrangères de México; ces traites, vous les toucherez, vous enjoindrez la valeur aux sommes que vous aurez précédemment reçues, et le tout sera, par vos soins, remis à ma mère et à ma sœur; me jurez-vous de faire cela?
--Je vous en donne ma parole d'honneur.
--Bien, j'ai confiance en vous; je n'ai plus qu'une demande à vous adresser.
--Laquelle?
--La voici: nous autres Mexicains, nous ne nous servons que fort maladroitement des sabres et des épées, dont nous ignorons le maniement, le duel étant prohibé par nos lois, la seule arme dont nous sachions véritablement nous servir est le couteau: consentez-vous à ce que nous nous battions au couteau? Il est bien entendu que nous combattrons avec toute la lame.
--Le duel étrange que vous me proposez est plutôt une lutte de léperos et de bandits que de caballeros; j'accepte cependant.
--Je vous suis reconnaissant de tant de condescendance, caballero, et maintenant que Dieu me protège, je ferai de mon mieux.
--Amen, dit en souriant l'aventurier.
Cette conversation si calme entre deux hommes sur le point de s'entre égorger, ce testament de mort fait si froidement et dont l'exécution est confiée en cas de mort de l'un des adversaires, à celui qui doit survivre, montre une des faces les plus étranges du caractère mexicain, car ces détails sont de la plus rigoureuse exactitude; bien que fort brave naturellement, le Mexicain redoute la mort, ce sentiment est inné chez lui; mais le moment venu de risquer définitivement sa vie et même de la perdre, nul n'accepte avec plus de philosophie, disons mieux, avec plus d'indifférence, cette dure alternative et n'accomplit plus insouciamment ce sacrifice qui, chez les autres peuples, n'est jamais envisagé sans un certain effroi et un instinctif tressaillement nerveux.
Quant au duel, les lois mexicaines le prohibent même dans l'armée entre officiers; de là tant d'assassinats et de guet-apens qui se commettent pour laver des affronts reçus et impossibles à venger autrement; seuls, les léperos et les gens du peuple se battent au couteau.
Ce combat parfaitement réglé a ses lois dont il n'est pas permis de s'écarter; les adversaires font leurs conditions sur la longueur de la lame afin de convenir à l'avance de la profondeur des blessures qui seront faites; on se bat à un pouce, à deux pouces, à la moitié ou à la totalité de la lame selon la gravité de l'insulte; les combattants placent leur pouce sur la lame du couteau à la longueur convenue, et tout est dit.
Don Felipe et don Jaime avaient dégrafé leurs sabres devenus inutiles et s'étaient armés du long couteau que tout Mexicain porte à la botte droite; après s'être débarrassés de leurs manteaux, ils les avaient roulés autour de leur bras gauche en ayant soin d'en laisser pendre une petite partie en forme de rideau; c'est avec ce bras ainsi garanti qu'on pare les coups qui sont portés. Puis, les deux hommes tombèrent en garde, les jambes écartées et légèrement pliées, le corps penché en avant, le bras gauche étendu à demi et la lame du couteau cachée derrière le manteau.
Le combat commença aussitôt avec un acharnement égal des deux parts.
Les deux hommes tournaient et bondissaient autour l'un de l'autre, avançant et reculant comme deux bêtes fauves.
L'œil dans l'œil, les lèvres serrées, la poitrine haletante.
C'était bien un combat à mort qu'ils se livraient.
Don Felipe possédait, à un degré extrême, la science de cette arme dangereuse; plusieurs fois son adversaire vit l'éclair bleuâtre de l'acier éblouir ses regards et sentit la pointe aiguë du couteau s'enfoncer légèrement dans ses chairs; mais, plus calme que le guérillero, il laissait celui-ci s'épuiser en vains efforts attendant avec la patience d'un tigre aux aguets, le moment favorable d'en finir d'un seul coup.
Plusieurs fois, harassés de fatigue, ils s'arrêtèrent d'un commun accord pour se précipiter ensuite l'un contre l'autre avec une nouvelle furie.
Le sang s'échappait de plusieurs blessures assez légères qu'ils s'étaient faites et ruisselait sur le plancher de la salle.
Tout à coup don Felipe se ramassa sur lui-même et bondit en avant avec la rapidité d'un jaguar, mais son pied glissa dans le sang, il chancela, et pendant qu'il essayait de reprendre son équilibre, le couteau de don Jaime disparut tout entier dans sa poitrine.
Le malheureux poussa un soupir étouffé. Un flot de sang sortit de sa bouche, et il tomba comme une masse sur le sol.
L'aventurier se pencha vers lui, il était mort: la lame lui avait traversé le cœur.
--Pauvre diable, murmura don Jaime, c'est lui qui l'a voulu!
Après cette laconique oraison funèbre, il fouilla son dolman et ses calçonneras, s'empara de tous ses papiers, puis il reprit ses revolvers, remit son masque et, s'enveloppant tant bien que mal dans son manteau haché de coups de couteau, il sortit de la salle, gagna le corridor, repassa à travers la haie sans être aperçu de la sentinelle qui se tenait toujours devant la porte du rancho et arrivé à une certaine distance du Palo Quemado, il imita le hou houlement du hibou.
Presque aussitôt López parut conduisant les deux chevaux.
--A México! s'écria don Jaime en bondissant en selle, cette fois je crois que je tiens ma vengeance.
Les deux cavaliers partirent à fond de train. La joie que l'aventurier éprouvait du succès inespéré de son expédition, l'empêchait de sentir la douleur des estafilades, légères à la vérité, qu'il avait reçues dans son duel.
XXXIV
UNE RÉSOLUTION SUPRÊME
Les premières lueurs du jour commençaient à nuancer le ciel de teintes d'opale au moment où les deux cavaliers atteignirent la garita de San Antonio.
Depuis quelque temps déjà ils avaient ralenti l'allure rapide de leurs chevaux, avaient quitté leurs masques et rétabli autant que possible de l'ordre dans leurs vêtements fripés, salis, et endommagés par les péripéties nombreuses de leur course nocturne.
A quelques pas de la garita, ils s'étaient mêlés aux groupes d'Indiens qui se rendaient au marché, de sorte qu'il leur fut facile de rentrer dans la ville sans être remarqués.
Don Jaime se dirigea aussitôt vers la maison qu'il habitait, calle de San Francisco, près la place Mayor.