Part 29
Miramón appuyé contre un arbre, les bras croisés sur la poitrine, la tête basse, gardait un silence farouche que ses généraux immobiles près de lui n'osaient se hasarder à rompre.
Don Jaime s'avança et s'arrêtant à deux pas du président.
--Général! dit-il.
Aux accents de cette voix amie, Miramón releva la tête et tendant la main à l'aventurier:
--C'est vous, lui dit-il, mon ami? Oh pourquoi me suis-je obstiné à ne pas vous croire?
--Ce qui est fait est fait, général, répondit rudement l'aventurier, il n'y a plus à y revenir; mais avant de quitter le lieu où nous sommes, vous avez un devoir à remplir, une justice exemplaire à faire.
--Que voulez-vous dire? demanda-t-il avec étonnement.
Les autres généraux s'étaient rapprochés non moins surpris que lui.
--Vous savez pourquoi nous avons été vaincus? reprit l'aventurier.
--Parce que nous avons été trahis.
--Mais le traître, le connaissez-vous, général?
--Non, je ne le connais pas, fit-il avec ressentiment.
--Eh bien, moi, je le connais, j'étais là, lorsqu'il a accompli son lâche projet, je le surveillais car je le soupçonnais depuis longtemps déjà.
--Qu'importe! Ce misérable ne saurait être atteint maintenant.
--Vous vous trompez, général, car je vous l'amène; je suis allé le chercher au milieu de ses nouveaux compagnons, je serais allé jusqu'en enfer pour m'emparer de lui.
A ces paroles, un frémissement de joie courut parmi les chefs et les soldats.
--Vive Dieu! s'écria Cobos, ce misérable mérite d'être écartelé.
--Amenez cet homme, dit tristement Miramón, car son cœur était péniblement affecté d'être contraint de sévir: il va être jugé.
--Ce ne sera pas long, dit le général Negrete, il subira la mort des traîtres, fusillé par derrière.
--Il n'y a qu'à constater son identité, puis le faire exécuter, ajouta Cobos.
Don Jaime fit un geste, don Melchior parut amené par deux soldats.
Il était pâle, défait, ses habits déchirés étaient souillés de sang et de boue; on lui avait attaché les bras derrière le dos.
Les officiers s'étaient formés en cour martiale, sous la présidence du général Cobos.
--Votre nom? demanda celui-ci.
--Don Melchior de la Cruz, répondit-il d'une voix sourde.
--Reconnaissez-vous avoir passé à l'ennemi en entraînant à votre suite les soldats sous vos ordres?
Il ne répondit pas, mais tout son corps fut agité d'un tremblement convulsif.
--La certitude de la trahison de cet homme est acquise au tribunal, reprit Cobos; quel châtiment a-t-il mérité?
--Celui des traîtres, répondirent d'une seule voix les officiers.
--Qu'on l'exécute, dit Cobos.
Le condamné fut amené devant le front de bandière et mis à genoux.
Dix caporaux formèrent un peloton et se placèrent à six pas derrière lui.
Le général Cobos s'approcha alors du condamné.
--Lâche et traître, lui dit-il, tu es indigne du rang auquel tu avais été élevé; au nom de tous nos compagnons je te déclare dégradé et rejeté de parmi les gens d'honneur.
Un soldat enleva alors à don Melchior les insignes de son grade et l'en souffleta.
Le jeune homme poussa un rugissement de tigre à cette insulte, jeta un regard effaré autour de lui et fit un mouvement pour se lever.
--Feu! cria le général Cobos.
Une détonation retentit; le condamné jeta un horrible cri d'agonie et tomba la face contre terre, se débattant dans des convulsions horribles.
--Achevez-le! dit Miramón avec pitié.
--Non, répondit Cobos d'une voix rude; qu'il meure comme un chien: plus il souffrira, plus notre vengeance sera complète.
Miramón fit un geste de dégoût et ordonna de sonner le boute-selle.
On partit.
Deux hommes seuls étaient demeurés près du misérable, le regardant se tordre à leurs pieds dans d'atroces souffrances.
Ces deux hommes étaient le général Cobos et don Jaime.
Don Jaime se pencha vers le mourant, lui releva la tête et le contraignant à fixer sur lui son regard glauque:
--Parricide, traître envers ta patrie et tes frères, lui dit-il d'une voix sourde, ce sont tes frères qui se vengent aujourd'hui; meurs comme un chien que tu es, ton âme ira au démon qui l'attend, et ton corps privé de sépulture, sera la proie des bêtes fauves!
--Grâce! s'écria le misérable en se renversant en arrière, grâce!
Une dernière convulsion agita son corps, ses traits crispés devinrent hideux, il jeta un cri horrible et ne bougea plus. Don Jaime le poussa du pied.
Il était mort.
--Un! dit sourdement l'aventurier en remontant à cheval.
--Hein! fit le général Cobos.
--Rien, c'est un compte que j'établis, répondit-il avec un éclat de rire railleur.
XXXVIII
FACE A FACE
Lorsque le général Miramón arriva à México, la nouvelle de sa défaite était déjà publique.
Il se passa alors un fait singulier: le clergé et l'aristocratie, que toujours le président Miramón avait soutenus et défendus, et dont cependant l'indifférence et l'égoïsme avaient causé la ruine et amené la perte totale, déploraient maintenant la conduite qu'ils avaient tenue envers l'homme qui seul était capable de les sauver.
Si Miramón avait voulu à cette heure suprême faire un appel à la population, elle se serait immédiatement groupée autour de lui et il lui aurait été facile d'organiser une vigoureuse défense.
La pensée ne lui en vint même pas: il était dégoûté du pouvoir, n'aspirait qu'à en descendre et à rentrer dans la vie privée.
Son premier soin, à peine arrivé à México, avait été de réunir le corps diplomatique étranger et de prier ses membres de s'interposer afin de sauver la ville, en faisant cesser un état de guerre qui n'avait plus de raison d'être du moment où México était disposée à ouvrir sans combat ses portes aux troupes fédérales.
Une députation, composée du ministre de France, de celui d'Espagne, du général Berriozábal le prisonnier de Toluca et du général Ayestarán, ami particulier de Miramón, se rendit aussitôt auprès du général Ortega afin d'obtenir une honorable capitulation.
Don Antonio Cacerbar avait essayé de se joindre à la députation; il avait appris la fin déplorable de son ami don Melchior; un sombre pressentiment l'avertissait qu'un sort semblable le menaçait; mais les portes de la ville étaient gardées avec soin, nul ne pouvait sortir sans un laissez-passer visé par le commandant de place: force fut à don Antonio de demeurer à México. Une lettre qu'il reçut lui rendit un peu d'espoir, en lui laissant entrevoir une conclusion, plus prochaine qu'il ne le croyait, des projets dont depuis longtemps il poursuivait l'exécution.
Cependant, comme don Antonio Cacerbar était un homme fort prudent, que les sombres machinations auxquelles il avait voué sa ténébreuse existence, l'avaient habitué à se mettre constamment sur ses gardes tout en restant chez lui, ainsi qu'on l'y invitait dans la lettre qu'il avait reçue, il avait convoqué une douzaine de coupe-jarrets émérites, et les avait cachés derrière des tapisseries afin d'être prêt à tout événement.
C'était le jour même du retour de Miramón à México. Il était environ neuf heures du soir. Don Antonio retiré dans sa chambre à coucher lisait, ou plutôt essayait de lire, car sa conscience bourrelée ne lui laissait pas la tranquillité d'esprit nécessaire pour prendre cette innocente distraction, lorsqu'il entendit parler assez haut dans son antichambre; il se leva aussitôt, et se préparait à ouvrir la porte, afin de s'informer de la cause du bruit qu'il avait entendu, lorsque cette porte s'ouvrit et son domestique de confiance parut, servant d'introducteur à plusieurs personnes. Ces personnes étaient au nombre de neuf: six hommes masqués et enveloppés dans des zarapés, et trois dames.
En les apercevant, don Antonio éprouva un tressaillement nerveux, mais se remettant aussitôt, il se tint debout devant sa table, attendant selon toute probabilité qu'un des inconnus se décidât à parler.
Ce fut en effet ce qui arriva.
--Señor don Antonio, dit l'un d'eux en faisant un pas en avant, je vous livre doña Maria duchesse de Tobar, votre belle-sœur, doña Carmen de Tobar, votre nièce, et doña Dolores de la Cruz!
A ces paroles prononcées avec un accent de sanglante ironie, don Antonio fit un pas en arrière, et son visage se couvrit d'une pâleur cadavéreuse.
--Je ne vous comprends pas, dit-il, d'une voix qu'il essayait vainement de rendre ferme mais qui tremblait.
--Ne me reconnaissez-vous donc pas, don Horacio? dit alors doña Maria d'une voix douce; la douleur a-t-elle si complètement changé mes traits qu'il vous soit possible de nier que je suis la malheureuse épouse du frère que vous avez assassiné?
--Que signifie cette comédie? s'écria don Antonio avec violence; cette femme est folle! Et vous, misérable, qui osez vous jouer de moi, prenez garde!
Celui auquel s'adressaient ces paroles ne répondit que par un ricanement de mépris, et élevant la voix:
--Vous voulez des témoins de ce qui va se passer ici, caballero? Vous trouvez sans doute que nous ne sommes pas en nombre suffisant pour entendre ce qui va se dire, soit, j'y consens: sortez de vos cachettes, señores, et vous caballeros, venez.
Au même instant, les tapisseries furent soulevées, lus portes ouvertes, et une vingtaine de personnes entrèrent dans la chambre.
--Ah! Vous avez appelé des témoins, fit don Antonio d'une voix railleuse, que votre sang retombe sur votre tête alors! Et se tournant vers les hommes qui se tenaient immobiles derrière lui: Sus à ces misérables! leur cria-t-il, tuez-les comme des chiens! Et il sauta sur une paire de revolvers à six coups, placés sur une table à sa portée.
Mais personne ne bougea.
--Bas les masques! dit le personnage qui seul jusqu'alors avait parlé, ils sont inutiles maintenant; c'est à visage découvert qu'il nous faut parler à cet homme.
D'un geste il enleva le loup qui lui couvrait le visage; ses compagnons l'imitèrent.
Le lecteur les a reconnus déjà; c'étaient don Jaime, Domingo, le comte Ludovic, Léo Carral, don Diego, et Loïck le ranchero.
--Maintenant, señor, reprit don Jaime, quittez votre nom d'emprunt comme nous avons jeté nos masques; me reconnaissez-vous? Je suis don Jaime de Bivar, le frère de votre belle-sœur; depuis vingt-deux ans je vous suis pas à pas, seigneur don Horacio de Tobar, épiant toutes vos démarches et cherchant la vengeance que Dieu m'accorde enfin, grande et complète ainsi que je l'avais rêvée.
Don Horacio releva fièrement la tête, et toisant du haut en bas don Jaime avec une expression de souverain mépris:
--Eh bien après, mon noble beau-frère, lui dit-il, car ainsi que vous le désirez je renonce à feindre et je consens à vous reconnaître; quelle si belle vengeance et si complète avez-vous donc conquise après vingt-deux ans, noble descendant du cid Campeador? Celle de me contraindre à me tuer? La belle avance! Est-ce qu'un homme de ma trempe n'est pas toujours prêt à mourir? Que pouvez-vous de plus? Rien, en supposant que je roule là sanglant à vos pieds, j'emporterai avec moi dans ma tombe le secret de cette vengeance que vous ne soupçonnez même pas, et dont tous les bénéfices me restent, car je vous léguerai, en mourant, un plus profond désespoir que celui qui dans une nuit a blanchi les cheveux de votre sœur.
--Détrompez-vous, don Horacio, répondit don Jaime; vos secrets je les connais tous, et quant à vous tuer, cette considération n'entre pour moi qu'en seconde ligne dans mon plan de vengeance; je vous tuerai oui, mais par la main du bourreau, vous mourrez, déshonoré; de la mort des infâmes, du _garote_ enfin!
--Tu mens, misérable! s'écria don Horacio avec un rugissement de bête fauve, moi, moi, le duc de Tobar! Noble comme le roi! Moi appartenant à l'une des plus puissantes et des plus anciennes familles d'Espagne! Mourir du garote! La haine t'égare, tu es fou te dis-je! Il y a un ambassadeur de Sa Majesté au Mexique.
--Oui, répondit don Jaime, mais cet ambassadeur t'abandonne à toutes les rigueurs des lois mexicaines.
--Lui, mon ami, mon protecteur, celui qui m'a présenté au Président Miramón? Cela n'est pas, cela ne peut pas être; d'ailleurs qu'ai-je à craindre des lois de ce pays, moi, étranger?
--Oui, un étranger qui a pris du service au Mexique avec un gouvernement pour le trahir au bénéfice d'un autre, cette lettre que tu demandais avec tant d'insistance au colonel don Felipe, et qu'il n'a pas voulu te vendre il me l'a donnée pour rien à moi, et ces lettres si compromettantes pour toi qui t'ont été enlevées à Puebla, grâce à don Estevan que tu ne connais pas et qui est ton cousin, se trouvent en ce moment entre les mains de Juárez; ainsi de ce côté-là tu es perdu sans ressources, car tu te lésais, la clémence n'est pas une des vertus saillantes du señor don Benito Juárez; enfin, ton secret le plus précieux, celui que tu crois si bien gardé, je le possède aussi: je connais l'existence du frère jumeau de doña Carmen, de plus je sais où il est et le puis, si je le veux, faire paraître à l'improviste devant toi: regarde, voici l'homme auquel tu avais vendu ton neveu, ajouta-t-il en désignant Loïck immobile près de lui.
--Oh! murmura-t-il en se laissant tomber sur un fauteuil et se tordant les bras avec désespoir, oh! Je suis perdu.
--Oui, et bien complètement perdu, don Horacio, fit-il avec mépris, car la mort même ne saurait te sauver du déshonneur.
--Parlez, au nom du ciel! s'écria doña Maria en s'approchant de son beau-frère; n'est-ce pas que je ne me suis pas trompée? Que don Jaime a bien dit la vérité, que j'ai un fils enfin! Et que ce fils est le frère jumeau de ma bien-aimée Carmen.
--Oui, murmura-t-il d'une voix sourde.
--Oh! Soyez béni, mon Dieu! s'écria-t-elle avec une expression de joie ineffable; et ce fils vous savez où il est, vous me le rendrez, n'est-ce pas? Je vous en supplie, songez que je ne l'ai jamais vu, que j'ai besoin de ses caresses, où est-il? Dites-le moi.
--Où il est?
--Oui.
--Je ne sais pas, répondit-il froidement.
La malheureuse mère se laissa tomber sur un siège en se cachant la tête dans les mains.
Don Jaime s'approcha d'elle.
--Courage, pauvre femme! lui dit-il doucement.
Il y eut un instant de silence funèbre; dans cette chambre où tant de personnes se trouvaient réunies, seul on entendait le bruit des respirations sifflantes et celui des sanglots étouffés de doña Maria et des deux jeunes filles.
Don Horacio fit un pas en avant.
--Mon noble beau-frère, dit-il d'un ton ferme empreint d'une certaine grandeur, priez, je vous prie, ces caballeros de se retirer dans une pièce attenante; je désire pour quelques instants demeurer seul avec vous et ma belle-sœur.
Don Jaime s'inclina et s'adressant au comte:
--Mon ami, lui dit-il, soyez assez bon pour conduire ces dames dans le salon qui précède cette pièce.
Le comte présenta la main aux jeunes filles et sortit sans répondre, suivi de tous les assistants qui sur un signe de don Jaime se retirèrent silencieusement.
Seul, Dominique était demeuré fixant un œil ardent sur don Horacio.
--Quant à moi, dit-il d'une voix sombre, comme j'ignore ce qui va se passer ici et que je redoute un piège ou un guet-apens, je ne sortirai que sur l'ordre exprès de don Jaime, c'est lui qui m'a élevé, je suis son fils d'adoption, mon devoir est de le défendre.
--Demeurez donc, señor, répondit don Horacio avec un sourire triste, puisque vous êtes presque de notre famille.
Don Jaime s'avança alors.
--Mon beau-frère, lui dit-il, ce fils que vous aviez enlevé à ma sœur, l'héritier des ducs de Tobar que vous croyiez perdu, je l'ai sauvé, moi! Dominique, embrassez votre mère! Maria, voilà votre fils!
--Ma mère! s'écria le jeune homme en s'élançant vers elle avec un bond de tigre, ma mère!
--Mon fils! murmura doña Maria d'une voix mourante et elle tomba évanouie dans les bras de l'enfant qu'elle venait enfin de retrouver.
Forte contre la douleur comme toutes les natures d'élite, la joie l'avait vaincue.
Dominique enleva sa mère dans ses bras vigoureux, la déposa sur une chaise longue; puis, les sourcils froncés, le regard plein d'éclairs, les lèvres serrées, il s'avança à pas lents vers don Horacio.
Celui-ci le regardait approcher avec un frissonnement de terreur, l'œil fixe et le front pâle, reculant pas à pas devant lui jusqu'à ce qu'enfin, sentant la tapisserie à son épaule, il fût malgré lui contraint de s'arrêter.
--Assassin de mon père, bourreau de ma mère, dit le jeune homme d'une voix terrible, lâche et misérable; sois maudit!
Don Horacio courba la tête sous cet anathème; mais se redressant aussitôt:
--Dieu est juste! dit-il, mon châtiment commence, je savais que ce jeune homme vivait; j'avais à force de recherches fini par retrouver, sous le nom de Loïck, le misérable auquel à l'heure de sa naissance je l'avais vendu.
--Oui, dit don Jaime, et ce Loïck que la misère avait conduit au crime, repentant de sa faute, me l'a rendu à moi.
--Oui tout cela est vrai, fit don Horacio d'une voix saccadée; ce jeune homme est bien mon neveu, il a les traits et la voix de mon malheureux frère!
Il cacha son visage dans ses mains.
Mais se redressant aussitôt:
--Mon frère, dit-il avec fermeté, vous possédez presque toutes les preuves des crimes horribles que j'ai commis; et s'approchant d'un meuble qu'il brisa: voici celles qui vous manquent, ajouta-t-il en lui remettant une liasse de papiers. A mon insu peut-être déjà le remord était entré dans mon cœur: voici mon testament, prenez-le, il nomme mon neveu mon légataire universel en établissant ses droits d'une manière indiscutable; mais le nom de Tobar ne doit pas être flétri. Pour vous, pour votre neveu dont le nom est le mien, n'exécutez pas la cruelle vengeance que vous avez préparée contre moi: je vous jure sur ma foi de de gentilhomme, sur l'honneur sans tache de mes ancêtres, que vous aurez pleine satisfaction des crimes que j'ai commis et de l'existence de douleur à laquelle j'ai condamné ma belle-sœur.
Don Jaime et Dominique demeurèrent sombres et silencieux.
--Me refuserez-vous? Serez-vous donc impitoyables? s'écria-t-il avec anxiété.
En ce moment, doña Maria quitta la chaise sur laquelle son fils l'avait étendue; elle se leva toute droite et marchant d'un pas lent et automatique vers don Horacio elle se plaça entre lui, son frère et son fils; alors étendant le bras avec une majesté suprême:
--Frère de mon mari, dit-elle d'une voix empreinte d'une douceur ineffable, la vengeance n'appartient qu'à Dieu! Au nom de l'homme que j'ai tant aimé et que votre main cruelle m'a ravi, je vous pardonne les affreuses tortures que vous m'avez infligées, les douleurs sans nom auxquelles, depuis vingt-deux ans, vous m'avez condamnée, moi pauvre femme innocente, je vous pardonne! Puisse Dieu vous être miséricordieux!
Don Horacio tomba prosterné à ses genoux.
--Vous êtes une sainte, dit-il, je suis indigne de pardon, je le sais, mais j'essaierai de racheter autant qu'il dépendra de moi, par ma mort, les crimes de ma vie.
Il se releva alors et voulut lui baiser la main, mais elle se recula avec un geste d'horreur.
--C'est juste, dit-il tristement, je suis indigne de vous toucher.
--Non, reprit-elle, puisque le repentir est entré dans votre cœur.
Et elle lui tendit la main en détournant la tête.
Don Horacio y imprima ses lèvres avec respect et se tournant vers son beau-frère et son neveu toujours immobiles:
--Vous seuls, dit-il tristement, serez-vous donc impitoyables?
--Nous n'avons plus le droit de punir, répondit sourdement don Jaime.
Dominique baissa la tête en gardant un silence farouche; sa mère s'approcha de lui et le prit doucement par le bras; à cet attouchement, le jeune homme tressaillit.
--Que voulez-vous, ma mère? dit-il.
--J'ai pardonné à cet homme, lui dit-elle d'une voix douce avec prière.
--Ma mère, répondit-il avec un accent de haine implacable, quand j'ai maudit cet homme, c'est mon père qui parlait par ma bouche et, du fond de la tombe sanglante où l'a couché ce misérable, me dictait cette malédiction; elle restera sur lui, stigmate indélébile, et Dieu lui demandera, comme au premier fratricide: Caïn! Qu'as-tu fait de ton frère?
A ces paroles, prononcées d'une voix terrible, don Horacio s'affaissa foudroyé sur le sol.
Don Jaime et doña Maria s'étaient éloignés de lui avec horreur.
Il demeura ainsi plusieurs minutes étendu sur le plancher de la salle, sans que les assistants fissent un mouvement pour le secourir; enfin, doña Maria se pencha vers lui.
--Arrêtez, ma mère! s'écria le jeune homme, ne touchez pas ce misérable, ce contact vous souillerait.
--Je lui ai pardonné! dit-elle faiblement. Cependant, peu à peu, don Horacio avait repris ses sens; il se releva lentement; ses traits, affreusement contractés, avaient une expression de résolution étrange.
Il se tourna vers Dominique:
--Vous l'exigez, dit-il, soit, la réparation sera éclatante.
Il fouilla dans le tiroir d'un meuble soigneusement fermé et dont il ouvrit la serrure au moyen d'une clé pendue à son cou par une chaînette d'or, prit quelque chose qu'on ne put voir, repoussa le tiroir, puis, marchant d'un pas ferme vers la porte, il l'ouvrit à deux battants.
--Entrez, caballeros, entrez tous, cria-t-il d'une voix stridente.
En un instant la chambre fut remplie de monde.
Seuls, le comte de la Saulay et don Estevan, sur un geste significatif de don Jaime, étaient restés dans le salon avec les jeunes filles.
Don Jaime s'avança alors vers sa sœur, et lui offrant le bras:
--Venez, lui dit-il, venez, Maria, cette scène vous tue; votre place n'est plus ici, maintenant que vous avez pardonné à cet homme.
Doña Maria n'opposa qu'une faible résistance et suivit son frère, qui la conduisit dans le salon dont il referma la porte sur elle.
On entendit le roulement d'une voiture, c'étaient les trois dames qui, emmenées par le comte, retournaient dans leur maison.
Au même instant, un bruit d'armes résonna au dehors.
--Qu'est-ce cela? dit don Horacio avec un geste d'effroi.
Des pas nombreux s'approchèrent, les portes s'ouvrirent avec fracas, et des soldats parurent.
A leur tête venaient le préfet de la ville, l'alcade mayor et plusieurs corchetes.
--Au nom de la loi, dit le préfet d'une voix brève, don Antonio Cacerbar, vous êtes mon prisonnier; corchetes, emparez-vous de cet homme.
--Don Antonio Cacerbar n'existe plus, dit don Jaime en se jetant vivement entre les agents de police et son beau-frère.
--Merci, répondit celui-ci, merci d'avoir sauvé l'honneur de mon nom; señores, dit-il d'une voix haute, en montrant Dominique immobile à ses côtés, voici le duc de Tobar; je suis un grand coupable, priez Dieu qu'il me pardonne.
--Allons, corchetes, s'écria le préfet, emparez-vous de cet homme, vous dis-je.
--Venez donc, répondit froidement don Horacio en portant vivement la main à sa bouche.
Soudain, il pâlit, chancela comme un homme ivre, et roula sur le sol sans pousser même un soupir.
Il était mort. Don Horacio s'était empoisonné.
--Señores, dit alors don Jaime au préfet et à l'alcalde mayor, votre mission s'arrête devant la mort du coupable, son cadavre appartient désormais à sa famille; veuillez vous retirer.
--Que Dieu pardonne à ce malheureux ce dernier crime! dit le préfet; nous n'avons plus rien à faire ici.
Et, après s'être incliné cérémonieusement, il se retira avec toute sa suite.
--Messieurs, dit alors don Jaime d'une voix triste, en s'adressant aux assistants terrifiés du dénouement étrange et rapide de cette scène, prions pour l'âme de ce grand coupable.
Tous s'agenouillèrent, Dominique seul demeura debout, sombre et les yeux ardemment fixés sur le cadavre.
--Dominique, lui dit doucement son oncle, ta haine pour lui vit-elle donc au-delà du tombeau?
--Oui! s'écria-t-il d'une voix terrible, oui, maudit soit-il dans l'éternité!
Les assistants se relevèrent avec épouvante, ce foudroyant anathème avait glacé la prière sur leurs lèvres.
XXXIX
ÉPILOGUE
LA HACHE
Cependant les événements politiques marchaient avec une rapidité fatale.
La députation envoyée au général Ortega, était de retour à México, elle n'avait obtenu aucune capitulation.