Les nuits mexicaines

Part 16

Chapter 163,786 wordsPublic domain

--Le troisième est un jeune homme d'une belle et gracieuse figure, d'une voix douce, de manières distinguées, plus terrible à lui seul à ce qu'on dit que les deux autres ensemble, bien que n'ayant pas de titre officiel; il paraît disposer d'un grand pouvoir, il passe pour un agent secret de Juárez.

--Son nom?

--Don Diego Izaguirre.

Le visage de l'aventurier s'éclaircit.

--Bon, fit-il avec un sourire, l'affaire n'est pas aussi désespérée que je le craignais, nous réussirons.

--Le croyez-vous?

--J'en suis sûr.

--Le ciel vous entende! s'écrièrent les deux dames en joignant les mains.

Cependant doña Maria, depuis l'arrivée du soi-disant baron, était en proie à une préoccupation extraordinaire; tandis que le jeune homme causait avec don Jaime, elle le regardait avec une fixité étrange; elle se sentait les yeux pleins de larmes, la poitrine oppressée; elle ne comprenait rien à l'émotion que lui causait la vue et le son de la voix de cet élégant jeune homme qu'elle voyait cependant pour la première fois; vainement elle cherchait dans ses souvenirs, où déjà elle avait entendu cette voix dont l'accent avait pour elle quelque chose de doucement sympathique qui lui allait au cœur; elle étudiait le beau et loyal visage du vaquero comme si elle eût voulu retrouver dans ses traits une ressemblance fugitive, avec une personne que jadis elle avait connue; mais tout était chaos dans sa mémoire; une barrière infranchissable semblait s'élever entre le présent et le passé, comme pour lui prouver quelle se laissait dominer par une espérance folle, et que l'homme qui se trouvait devant elle, lui était bien réellement étranger.

Don Jaime suivait attentivement sur le visage de doña Maria les divers sentiments qui venaient tour à tour s'y refléter, mais quelle que fût son opinion à ce sujet, il demeurait froid, impassible et indifférent en apparence, aux péripéties de ce drame intime qui cependant devait l'intéresser au plus haut point.

Loïck arriva, suivi de López; un cheval frais fut sellé pour Dominique.

--Partons, dit l'aventurier en se levant; le temps presse.

Le jeune homme prit congé des dames.

--Vous reviendrez, n'est ce pas, monsieur? lui demanda gracieusement doña Maria.

--Vous êtes mille fois trop bonne, madame, répondit-il; ce sera pour moi un bonheur de profiter de votre charmante invitation.

Ils sortirent. Doña Maria arrêta son frère par le bras.

--Un mot, don Jaime, lui dit-elle d'une voix tremblante.

--Parlez, ma sœur.

--Vous connaissez ce jeune homme?

--Parfaitement.

--Est-ce bien réellement un gentilhomme français?

--Il passe pour tel, répondit-il, en la regardant fixement.

--J'étais folle, murmura-t-elle en lâchant le bras qu'elle avait retenu jusque-là et en poussant un soupir.

Don Jaime sourit sans répondre.

Bientôt on entendit résonner au dehors les fers des quatre chevaux lancés à fond de train.

XX

LA SURPRISE

Ils galopèrent ainsi jusqu'au soir, sans échanger une parole.

Au coucher du soleil, ils atteignirent un rancho ruiné placé comme une vedette, sur le bord de la route; l'aventurier fit un geste, les cavaliers retinrent la bride.

Un homme sortit du rancho, les regarda sans prononcer une parole, puis il rentra.

Quelques minutes s'écoulèrent; l'homme reparut de nouveau, cette fois il venait de derrière le rancho et conduisait deux chevaux par la bride.

Ces chevaux étaient sellés.

L'aventurier et Dominique sautèrent à terre, enlevèrent les alforjas et les pistolets, les replacèrent sur les chevaux frais et se mirent en selle.

L'homme revint une seconde fois, il amenait deux autres chevaux, Loïck et López descendirent à leur tour. L'homme, toujours muet, rassembla les brides des quatre chevaux et s'éloigna les conduisant derrière lui.

--En route! cria don Jaime.

Ils repartirent.

La course recommença silencieuse et rapide; la nuit était sombre, les cavaliers glissaient dans l'ombre comme des fantômes.

Toute la nuit, ils galopèrent ainsi; vers cinq heures du matin, ils changèrent encore de chevaux dans un rancho à demi ruiné; ces hommes semblaient de fer: depuis quinze heures ils étaient en selle, la fatigue n'avait pas de prise sur eux.

Pas un mot n'avait été échangé entre eux pendant cette longue traite.

Vers dix heures du matin, ils virent briller aux rayons éclatants du soleil les dômes de Puebla; ils avaient franchi cent-vingt-six kilomètres qui séparent cette ville de México en moins de vingt heures, par des chemins presqu'impraticables.

A une-demi lieue environ de la ville, au lieu de continuer à s'avancer en ligne droite, sur un signe de l'aventurier, ils firent un crochet et s'enfoncèrent dans un sentier à peine frayé, tracé à travers un bois taillis.

Pendant une heure, ils galopèrent à la suite de don Jaime qui avait pris la tête de la cavalcade. Ils atteignirent ainsi un brûlis qui formait une clairière assez étendue. Au centre de cette clairière s'élevait une enramada.

--Nous sommes arrivés, dit l'aventurier en arrêtant son cheval et mettant pied à terre; c'est ici provisoirement que nous établirons notre quartier général.

Ses compagnons sautèrent sur le sol et se mirent en devoir de desseller les chevaux.

--Attendez, reprit-il. Loïck, tu vas aller à ton rancho où se trouve en ce moment le comte de la Saulay et ses domestiques, tu les ramèneras ici; toi López, tu iras aux provisions.

--Nous attendrons donc tous les deux sous cette enramada? demanda Dominique.

--Non, car je vais me rendre à Puebla.

--Ne craignez-vous pas d'être reconnu?

L'aventurier sourit.

Don Jaime et le vaquero demeurèrent seuls. Ils entraînèrent leurs chevaux et leur retirèrent la bride pour qu'ils pussent brouter l'herbe tendre de la clairière.

--Suivez-moi, dit don Jaime.

Dominique obéit.

Ils entrèrent sous l'enramada.

On nomme enramada au Mexique une espèce de chaumière informe construite tant bien que mal avec des branches d'arbres entrelacées et recouverte avec d'autres branches et des feuilles; ces masures, d'une fort piètre apparence, offrent cependant un abri très suffisant contre la pluie et le soleil.

Cette enramada, mieux construite que les autres, était divisée en deux compartiments, par une claie de branches entrelacées qui montait jusqu'au toit et séparait la hutte en deux parties égales dans sa largeur. Don Jaime ne s'arrêta pas au premier compartiment et passa immédiatement dans le second, toujours suivi par Dominique qui depuis quelques instants semblait être plongé dans des sérieuses réflexions.

L'aventurier dérangea un amas d'herbes et de feuilles sèches et prenant sa machette il se mit en devoir de creuser la terre.

Dominique le regardait avec étonnement.

--Que faites-vous donc? lui demanda-t-il.

--Vous le voyez, je dégage l'entrée d'un souterrain; aidez-moi, répondit-il.

Tous deux se mirent à l'œuvre. Bientôt apparut une large pierre plate au centre de laquelle un anneau était scellé.

Lorsque la pierre eut été enlevée, apparurent des marches grossièrement taillées dans le roc.

--Descendons, dit l'aventurier.

Au moyen d'une allumette chimique l'aventurier avait allumé une lampe.

Dominique jeta un regard curieux autour de lui: l'endroit où il se trouvait, situé à sept ou huit mètres au-dessous du sol, formait une espèce de salle octogone d'assez grande dimension; quatre galeries qui semblaient se prolonger sous terre y venaient aboutir de plusieurs points différents.

Cette salle était amplement fournie d'armes de toutes sortes; on y voyait des harnais, des hardes, un lit fait avec des feuilles et des fourrures, jusqu'à des livres rangés sur une tablette suspendue aux parois.

--Vous voyez un de mes repaires, dit en souriant l'aventurier, j'en possède plusieurs comme celui-ci éparpillés sur tout le territoire mexicain. Ce souterrain date du temps des Aztèques, son existence n'a été révélée il y a plusieurs années déjà par un vieil Indien; vous savez que la province où nous sommes était anciennement le territoire sacré de la religion mexicaine, les temples y pullulaient; les souterrains en grand nombre servaient aux prêtres pour se rendre d'un lieu à un autre sans être découverte et donner ainsi plus de force aux miracles d'ubiquité qu'ils prétendaient accomplir; plus tard, ils servirent de refuge aux Indiens persécutés par les conquérants espagnols; celui où nous sommes qui aboutit d'un côté à la pyramide de Gholula et de l'autre au centre même de Puebla sans compter d'autres issues a été à plusieurs reprises fort utile aux insurgés mexicains pendant la guerre de l'indépendance; aujourd'hui, son existence est ignorée, ce secret n'est connu que de moi et de vous maintenant.

Le vaquero avait écouté avec le plus vif intérêt cette relation.

--Pardon, répondit-il, mais il est une chose que je ne comprends pas bien.

--Laquelle?

--Vous m'avez dit tout à l'heure que si quelqu'un survenait par hasard nous serions avertis aussitôt.

--Oui, je vous ai dit cela, en effet.

--Je ne comprends pas du tout comment cela peut se faire.

--Bien simplement: vous voyez cette galerie, n'est-ce pas?

--Oui.

--Elle aboutit par une espèce de regard d'un mètre carré environ, recouvert de broussailles et impossible à reconnaître, juste à l'entrée du sentier par lequel il est seul possible de pénétrer dans le bois; or, par un effet singulier d'acoustique dont je ne me charge nullement de vous donner l'explication, tous les bruits de quelque nature qu'ils soient, même les plus légers, qui se produisent proche de ce regard sont instantanément répercutés ici, avec une netteté telle qu'il est de la plus grande facilité de reconnaître leur nature.

--Oh! Alors je ne suis plus inquiet.

--D'ailleurs, lorsque les personnes que nous attendons seront arrivées, nous boucherons ce trou qui nous sera inutile et nous entrerons et sortirons par cette galerie qui, s'ouvre là derrière vous.

Tout en donnant ces explications à son ami, l'aventurier avait quitté une partie de ses vêtements.

--Que faites-vous donc? reprit Dominique.

--Je me déguise pour aller prendre langue, et savoir à quel point en sont nos affaires à Puebla, les habitants de cette ville sont fort religieux; les couvents y fourmillent, je vais prendre un costume de camaldule à la faveur duquel je pourrai vaquer à mes occupations sans craindre d'attirer l'attention sur moi.

Le vaquero s'était assis sur les fourrures, et le dos appuyé au mur il réfléchissait.

--Qu'avez-vous donc? Dominique, vous sembler préoccupé, triste, lui demanda don Jaime au bout d'un instant.

Le jeune homme tressaillit comme si un serpent l'avait subitement piqué.

--Je suis triste en effet, maître, murmura-t-il.

--Ne vous ai-je pas dit que nous retrouverons doña Dolores, reprit-il.

Dominique frissonna, son visage devint livide.

--Maître, dit-il en se levant et en courbant la tête, méprisez-moi, je suis un lâche!

--Un lâche, vous Domingo, vrai Dieu! Vous en avez menti!

--Non, maître, je dis vrai, j'ai méconnu mon devoir, trahi mon ami, oublié vos recommandations; il soupira profondément: J'aime la fiancée de mon ami, ajouta-t-il faiblement.

L'aventurier fixa sur lui son regard clair avec une expression indéfinissable.

--Je le savais, dit-il.

Domingo tressaillit et se redressant brusquement:

--Vous le saviez! s'écria-t-il atterré.

--Je le savais, reprit don Jaime.

--Et vous ne me méprisez pas?

--Pourquoi? Est-on maître de son cœur?

--Mais c'est la fiancée du comte, mon ami!

L'aventurier ne répondit pas à cette exclamation.

--Et elle vous aime, reprit-il.

--Oh! s'écria-t-il, comment le saurai-je? C'est à peine si j'ai osé me l'avouer à moi-même.

Il y eut un long silence. Tout en revêtant son costume de moine, l'aventurier examinait à la dérobée le jeune homme.

--Le comte n'aime pas doña Dolores, dit-il enfin.

--Comment? Cela est-il possible s'écria-t-il avec feu.

Don Jaime se mit à rire.

--Voilà bien les amoureux! reprit-il, ils ne comprennent pas que les autres n'aient pas les mêmes yeux qu'eux.

--Mais il doit l'épouser.

--Il doit, dit-il en appuyant avec intention sur le mot.

--N'est-il pas venu au Mexique, expressément dans ce but?

--C'est vrai.

--Vous voyez bien qu'il l'épousera, alors.

L'aventurier haussa les épaules.

--Votre conclusion est absurde, dit-il; l'homme sait-il jamais ce qu'il fera? Demain lui appartient-il?

--Mais depuis les malheurs qui ont accablé la famille de doña Dolores et doña Dolores elle-même, le comte tente l'impossible pour sauver la jeune fille.

--Cela prouve que le comte est un parfait gentilhomme et un homme d'honneur, voilà tout; d'ailleurs il est son parent et il fait son devoir en tentant de la sauver, même au risque de sa vie et de sa fortune.

Dominique haussa les épaules à plusieurs reprises.

--Il l'aime, dit-il.

--Alors je retourne la phrase, doña Dolores ne l'aime pas.

--Vous croyez.

--J'en suis sûr.

--Oh! Si je pouvais me le persuader, j'espérerais.

--Vous êtes un enfant; maintenant je pars, attendez-moi ici; surtout jurez moi de ne pas vous éloigner avant mon retour.

--Je vous le jure.

--Bien, je vais travailler pour vous, espérez; à bientôt.

Et lui faisant un dernier signe de la main, l'aventurier s'éloigna par une galerie latérale.

Le jeune homme demeura immobile et songeur tant que le bruit des pas de son ami qui s'éloignait, parvint à son oreille, puis il se laissa retomber sur le lit de fourrures, en murmurant à voix basse:

--Il m'a dit d'espérer.

Nous laisserons Dominique plongé dans des réflexions qui, d'après l'expression de son visage, devaient être agréables, et nous suivrons don Jaime dans son aventureuse expédition.

Le souterrain était situé à environ une demi-lieue de la ville, c'était donc un peu plus d'une demi-lieue que don Jaime avait à faire sous terre avant de se trouver dans Puebla.

Mais ce trajet assez long ne paraissait nullement l'inquiéter, il marchait bon pas à travers la galerie où par des interstices invisibles pénétrait une clarté suffisante pour qu'il pût se guider facilement au milieu des détours sans nombre qu'il était contraint de faire.

Il marcha ainsi pendant près de trois quarts d'heure, enfin il arriva au pied d'un escalier composé d'une quinzaine de marches.

L'aventurier s'arrêta un instant pour reprendre haleine puis il monta.

Lorsqu'il atteignit le sommet de l'escalier, il chercha un ressort qu'il trouva bientôt, appuya le doigt dessus, aussitôt une pierre énorme se détacha du mur, roula sans bruit sur des gonds invisibles et ouvrit un large passage, don Jaime sortit et repoussa la pierre qui reprit immédiatement sa première position, d'une façon tellement parfaite qu'il était impossible, même en y mettant la plus sérieuse attention, d'apercevoir dans le mur la moindre fissure, la plus légère solution de continuité.

Don Jaime jeta un regard interrogateur autour de lui; il était seul.

L'endroit où il se trouvait était une chapelle de la cathédrale même de Puebla; la porte secrète qui avait livré passage à l'aventurier s'ouvrait dans un angle de cette chapelle, masquée par un confessionnal.

Les précautions étaient bien prises, il n'y avait pas de risque d'être découvert.

Don Jaime sortit de l'Église et se trouva sur la Plaza Mayor.

Il était environ midi, heure de la siesta, la place était à peu près déserte.

L'aventurier rabattit son capuchon sur ses yeux, cacha ses mains dans ses manches, et la tête inclinée sur la poitrine, d'un pas tranquille et recueilli, il traversa la place en diagonale et s'engagea dans une des rues aboutissantes.

Olivier arriva ainsi à la porte d'une coquette maison bâtie entre cour et jardin, et qui semblait surgir du milieu d'un bouquet d'orangers et de grenadiers en fleurs.

Cette porte n'était fermée qu'au pêne, l'aventurier la poussa, entra et la referma derrière lui.

Il se trouva alors dans une allée sablée qui formait berceau et aboutissait à la porte même de la maison exhaussée de quelques marches et surmontée d'une large véranda à la mode mexicaine.

Olivier jeta un regard soupçonneux autour de lui, le jardin était désert.

Il avança, mais au lieu de se diriger vers la maison. Il s'enfonça dans une allée latérale et après quelques détours il se trouva devant une porte de dégagement semblant appartenir aux communs.

Arrivé là, Olivier prit un sifflet d'argent suspendu à son cou par une mince chaîne d'or, le porta à sa bouche et en tira un son doux et modulé d'une certaine façon.

Presqu'aussitôt un sifflet semblable se fit entendre dans l'intérieur des bâtiments, la porte s'ouvrit et un homme parut.

L'aventurier fit un signe maçonnique à cet homme qui lui répondit de la même manière et il entra à sa suite dans la maison.

Sans parler, cet homme le guida à travers plusieurs appartements et arrivé à une porte l'ouvrit, s'effaça pour laisser passer l'aventurier devant lui, puis, lorsque celui-ci fût entré, il la referma en demeurant au dehors.

La pièce dans laquelle l'aventurier avait été ainsi introduit, était élégamment meublée, de larges stores étendus devant les fenêtres interceptaient les rayons du soleil, le sol était antérieurement recouvert d'un de ces moelleux petates que seuls les Indiens savent confectionner; un hamac en fils d'aloès suspendu par des anneaux d'argent à des crampons de même métal coupait la pièce en deux.

Un homme étendu dans ce hamac dormait profondément.

Cet homme était don Melchior de la Cruz; un couteau à manche de vermeil curieusement fouillé, à lame large, longue et affilée comme une langue de vipère, était placé sur une table basse en bois de santal à portée de sa main auprès de deux magnifiques pistolets revolvers à six coups de fabrique française et portant le nom de Devisme gravé sur les canons.

Même au milieu de Puebla, dans sa propre maison, don Melchior jugeait convenable de se tenir en garde contre une surprise ou une trahison.

Du reste, ses craintes n'avaient rien d'exagéré, car l'homme qui se trouvait en ce moment devant lui pouvait à bon droit être réputé comme un de ses ennemis les plus redoutables.

L'aventurier le considéra pendant quelques secondes, enfin il s'avança doucement vers le hamac sans que ses pas produisissent le moindre bruit, tant il semblait, glisser sur le petate.

Il prit les revolvers, les fit disparaître sous sa robe, s'empara du couteau, puis il toucha légèrement le dormeur.

Si léger qu'eût été cet attouchement, il suffit cependant pour éveiller don Melchior.

Il ouvrit aussitôt les yeux et étendit le bras vers la table par un mouvement machinal.

--C'est inutile, lui dit froidement Olivier, les armes n'y sont plus.

Au son de cette voix bien connue, don Melchior se redressa comme poussé par un ressort, et fixant un œil hagard sur l'homme immobile devant lui:

--Qui êtes-vous? lui demanda-t-il d'une voix étranglée par l'épouvante.

--Ne m'avez-vous donc pas reconnu déjà? répondit railleusement l'aventurier.

--Qui êtes-vous? reprit-il.

--Ah! Vous voulez une certitude, soit regardez! Et il rejeta son capuchon sur ses épaules.

--Don Adolfo! murmura le jeune homme d'une voix sourde.

--Pourquoi cet étonnement? répondit l'aventurier toujours railleur; ne m'attendiez-vous pas? Vous deviez cependant supposer que je viendrais vous trouver.

Don Melchior demeura un instant comme perdu dans ses pensées.

--Soit, dit-il enfin; après tout, mieux vaut en finir une fois pour toutes; et il retourna s'asseoir tranquille et insouciant en apparence sur le bord du hamac.

Olivier sourit.

--A la bonne heure, dit-il, je préfère vous voir ainsi; causons, nous avons le temps.

--Vous ne venez donc pas dans le but de m'assassiner? dit-il avec ironie.

--Oh! Quelle mauvaise pensée avez-vous là, cher seigneur! Moi porter la main sur vous! Oh, non! Dieu m'en préserve, ceci est l'affaire du bourreau, je me garderai bien d'aller sur les brisées de cet estimable fonctionnaire.

--Le fait, s'écria-t-il impétueusement, c'est que vous vous êtes introduit chez moi comme un malfaiteur, sous un déguisement, pour m'assassiner sans doute.

--Vous vous répétez, ceci est maladroit; si je suis venu déguisé chez vous, c'est que les circonstances exigeaient que je prisse cette précaution, voilà tout; d'ailleurs je n'ai fait que suivre votre exemple; et changeant subitement de ton, à propos, ajouta-t-il, êtes-vous satisfait de Juárez? Vous a-t-il bien payé votre trahison? J'ai entendu dire que c'était un Indien assez avare et assez mesquin; il se sera contenté de vous faire des promesses, n'est-ce pas?

Don Melchior sourit avec dédain.

--Est-ce pour me débiter ces pauvretés que vous vous êtes introduit si secrètement près de moi? répondit-il.

L'aventurier se leva, saisit un revolver de chaque main, fit un pas en avant et le toisant avec un indicible mépris:

--Non, misérable, s'écria-t-il d'une voix tonnante, je suis venu pour vous brûler la cervelle si vous refusez de me révéler ce que vous avez fait de doña Dolores, votre sœur.

XXI

LES PRISONNIERS

Il y eut pendant quelques secondes un silence plein de menace.

Les deux hommes étaient debout en face l'un de l'autre, se toisant du regard.

Ce silence, ce fut don Melchior de la Cruz qui le premier le rompit.

--Ah, ah, ah! fit-il en éclatant d'un rire strident et en se laissant retomber sur le bord du hamac. Avais-je donc si grand tort de vous dire, cher seigneur, que vous vous étiez introduit chez moi pour m'assassiner.

L'aventurier se mordit les lèvres avec dépit et fit disparaître les malencontreux revolvers.

--Eh bien, non, s'écria-t-il d'une voix vibrante, non, je vous le répète, je ne vous tuerai pas, vous n'êtes pas digne de mourir de la main d'un honnête homme; mais je saurai vous contraindre à m'avouer la vérité.

Le jeune homme le regarda avec une expression singulière.

--Essayez, dit-il en haussant les épaules avec dédain.

Puis il se mit à tordre négligemment entre ses doigts une délicate cigarette de paille de maïs, l'alluma, et lançant vers le plafond une bouffée de fumée bleuâtre et odorante:

--Allez, dit-il, je vous attends.

--Bon; voici ce que je vous propose: vous êtes mon prisonnier, eh bien, je vous rendrai voire liberté, si vous remettez doña Dolores entre, je ne dirai pas mes mains, mais celles du comte de la Saulay, son cousin, qu'elle doit incessamment épouser.

--Hum! Ceci est grave, cher seigneur; remarquez que je suis le tuteur légal de ma sœur.

--Comment, son tuteur?

--Oui, puisque notre père est mort.

--Don Andrés de la Cruz est mort? s'écria l'aventurier en se levant d'un bond.

--Hélas, oui! répondit hypocritement le jeune homme en levant les yeux au ciel, nous avons eu la douleur de le perdre avant-hier au soir, hier matin il a été enterré; le pauvre vieillard n'a pu résister aux affreux malheurs qui ont accablé notre famille, la douleur l'a brisé; sa fin a été fort touchante.

Il y eut un silence; Olivier marchait de long en large dans la chambre. Tout à coup, l'aventurier s'arrêta en face du jeune homme.

--Sans ambages ni circonlocutions, lui dit-il, voulez-vous, oui ou non, rendre la liberté à votre sœur?

--Non, répondit résolument Melchior.

--Bien, reprit froidement l'aventurier; alors tant pis pour vous.

A ce moment, la porte s'ouvrit, un jeune homme de haute mine et élégamment vêtu entra dans la chambre.

A la vue de ce jeune homme, un sourire narquois éclaira le visage de don Melchior.

--Eh! dit-il à part lui, les choses pourraient tourner autrement que ce cher don Adolfo ne le suppose.

Le jeune homme salua poliment et s'approcha du maître de la maison avec lequel il échangea une poignée, de main.

--Je vous dérange, demanda-t-il, en jetant sur le moine supposé un regard indifférent.

--Au contraire, cher don Diego, vous ne pouviez arriver plus à propos mais par quel hasard vous vois-je à une heure si insolite?

--Je viens vous annoncer une bonne nouvelle. Le comte de la Saulay, votre ennemi particulier, est en notre pouvoir, mais comme il est Français et qu'il y a certaines considérations à garder, le général a décidé de l'envoyer, sous bonne escorte, à notre illustrissime président. Une autre bonne nouvelle, vous êtes chargé du commandement de cette escorte.