Part 15
Cependant la petite troupe horriblement décimée ne comptait plus que quelques hommes en état de combattre, les autres étaient morts ou blessés.
Le cheval de don Andrés avait été tué, et le vieillard, bien qu'il perdît son sang par deux blessures, n'en continuait pas moins à combattre.
Tout à coup il poussa un cri terrible de désespoir: don Melchior s'était élancé, d'un bond de tigre, sur le groupe au milieu duquel doña Dolores était réfugiée. Renversant et abattant tous les peones qui se trouvaient sur son passage, don Melchior avait saisi la jeune fille; malgré sa résistance, il l'avait jetée en travers sur le cou de son cheval, et franchissant tous les obstacles, il s'était mis à fuir sans s'occuper d'avantage du combat soutenu par ses compagnons.
Ceux-ci, en se voyant ainsi abandonnés renoncèrent à continuer un combat désormais sans but pour eux et, sans doute par suite d'un ordre précédemment donné, ils se dispersèrent dans toutes les directions, laissant les peones libres de continuer leur chemin vers Puebla si tel était leur désir.
L'enlèvement de doña Dolores avait été si rapidement exécuté par don Melchior que nul ne s'en était aperçu dans le premier moment et que le cri de désespoir poussé pardon Andrés avait seul donné l'alarme.
Sans calculer le danger auquel ils s'exposaient, le comte et le mayordomo s'étaient lancés à la poursuite de don Melchior.
Mais le jeune homme, monté sur un cheval de prix, avait sur leurs chevaux fatigués une avance considérable qui s'accroissait d'instant en instant.
Dominique jeta un regard sur don Andrés gisant renversé sur le sol et le relevant doucement:
--Ayez bon espoir, señor, lui dit-il, je sauverai votre fille.
Le vieillard joignit les mains en le regardant avec une expression d'indicible reconnaissance, et il s'évanouit.
Le vaquero remonta sur son cheval et lui enfonçant les éperons aux flancs, il laissa don Andrés entre les mains de ses serviteurs et à son tour il se mit à la poursuite du ravisseur.
Cependant la poursuite continuait: il ne fallait qu'un instant au vaquero pour acquérir la certitude que don Melchior, mieux monté que lui et ses amis, ne tarderait pas à se trouver hors de portée.
Le jeune homme, qui jusque-là avait galopé en ligne droite à travers terre, fit soudain un brusque crochet comme si un obstacle imprévu s'était brusquement dressé devant lui et revenant sur la droite il changea de direction, pendant quelques minutes, il parut vouloir se rapprocher de ceux qui le poursuivaient. Ceux-ci essayèrent alors de lui barrer le passage; Dominique, lui, arrêta son cheval, mit pied à terre, puis il arma son fusil.
Don Melchior devait, d'après la direction qu'il suivait en ce moment, passer à environ cent mètres de lui.
Le vaquero fit le signe de la croix, épaula son arme et lâcha la détente.
Le cheval de don Melchior frappé à la tête, roula foudroyé sur le sol, entraînant son cavalier dans sa chute.
Au même instant, une trentaine de partisans apparurent au loin, se dirigeant à toute bride vers le lieu de l'embuscade.
Cuellar galopait à leur tête.
Quelque grande que fût la hâte, mise par le comte et le mayordomo pour se rendre à l'endroit où don Melchior était tombé, Cuellar arriva avant eux.
Don Melchior se releva tout froissé de sa chute, et se pencha vers sa sœur pour l'aider à se redresser; doña Dolores était évanouie.
--¡Vive Dios! Señor, dit Cuellar d'un ton bourru, vous êtes un rude compagnon; vous pratiquez la trahison et le guet-apens avec un rare talent, mais je veux bien que le diable me torde le cou plus tôt qu'il ne doit le faire, si nous chevauchons plus longtemps de compagnie.
--Vous prenez mal votre temps pour plaisanter, señor, répondit don Melchior; cette jeune dame, qui est ma sœur, est évanouie.
--A qui la faute, s'écria brutalement le partisan, si ce n'est à vous qui, dans le seul but de l'enlever je ne sais dans quelle intention, m'avez fait tuer vingt des hommes les plus résolus de ma cuadrilla? Mais cela ne continuera pas ainsi, j'y mettrai bon ordre, je vous jure.
--Que voulez-vous dire? fit don Melchior avec hauteur.
--Je veux dire que vous me ferez désormais le sensible plaisir d'aller où vous voudrez pourvu que ce ne soit pas avec moi, et que je prétends, à compter de cet instant, ne plus rien avoir de commun avec vous. C'est clair, n'est-ce pas?
--Parfaitement clair, señor, aussi je n'abuserai plus longtemps de votre patience, fournissez-moi les chevaux nécessaires pour ma sœur et pour moi, et aussitôt je vous laisserai.
--Du diable si je vous fournirai rien; quant à cette jeune dame, voici venir plusieurs cavaliers qui, j'en ai peur, vous laisseront difficilement l'emmener avec vous.
Don Melchior blêmit de rage, mais il comprit que toute résistance de sa part était impossible; il croisa les bras sur la poitrine releva fièrement la tête et attendit.
Le comte, le mayordomo et Dominique accouraient en effet.
Cuellar fit quelques pas au devant d'eux, les jeunes gens étaient assez inquiets, ils ne connaissaient pas les intentions du partisan et appréhendaient qu'il ne se déclarât contre eux.
Mais Cuellar se hâta de les désabuser.
--Vous arrivez à propos, señores, leur dit-il amicalement; j'espère que vous ne m'avez pas fait l'injure de supposer que j'étais pour quelque chose dans le guet-apens dont vous avez failli être victime.
--Nous ne l'avons pas cru un instant, señor, répondit poliment le comte.
--Je vous remercie de la bonne opinion que vous avez de moi, señores; sans doute vous venez réclamer que cette jeune dame vous soit remise.
--C'est en effet notre intention, señor.
--Et si je refuse de vous la laisser enlever, dit fièrement don Melchior.
--Je vous brûlerai la cervelle, señor, interrompit froidement le partisan: croyez-moi, n'essayez pas de lutter contre moi, profitez plutôt de la bonne disposition dans laquelle je me trouve en ce moment pour gagner au pied; car je pourrais me repentir bientôt de cette dernière preuve de bonté que je vous donne et vous abandonner à vos ennemis.
--Soit, dit don Melchior avec amertume, je me retire puisque j'y suis contraint; et toisant le comte avec mépris: Nous nous reverrons, señor, ajouta-t-il, et alors, je l'espère, si la force n'est pas entièrement de mon côté, au moins les chances seront-elles égales.
--Déjà vous vous êtes trompé à ce sujet, señor; j'ai trop confiance en Dieu pour croire qu'il n'en sera pas toujours ainsi.
--Nous verrons! répondit-il sourdement en faisant quelques pas en arrière comme pour s'éloigner.
--Et votre père, ne désirez-vous pas savoir quel a été pour lui le résultat de votre guet-apens? lui dit alors Dominique d'un ton de sourde menace.
--Je n'ai pas de père, répondit haineusement don Melchior.
--Non! s'écria le comte avec dégoût, car vous l'avez tué.
Le jeune homme frissonna, une pâleur livide couvrit son visage, un sourire amer contracta ses lèvres minces, et jetant un regard venimeux sur ceux qui l'entouraient:
--Place! cria-t-il d'une voix étranglée; soit, j'accepte cette nouvelle injure, faites place au parricide.
Chacun se recula avec horreur, suivant, d'un œil épouvanté, ce monstre qui s'éloignait calme et paisible en apparence à travers la plaine. Cuellar lui-même le regarda se retirer eu hochant la tête.
--Cet homme est un démon, murmura-t-il, et il fit le signe de la croix.
Geste qui fut pieusement imité par ses soldats. Doña Dolores fut doucement soulevée dans les bras de Dominique, placée sur le cheval du comte et les jeunes gens escortés par Cuellar retournèrent auprès de don Andrés.
Les peones avaient pansé tant bien que mal les blessures de leur maître.
Sur l'ordre du comte, les peones confectionnèrent un brancard avec des branches d'arbres, ils le couvrirent de leurs zarapés, et le vieillard y fut placé côte à côte avec sa fille.
Cependant don Andrés était toujours sans connaissance.
Cuellar prit alors congé du comte.
--Je regrette plus que je ne saurais l'exprimer ce malheureux événement, dit-il, avec une certaine tristesse; bien que cet homme soit un Espagnol et, par conséquent, un ennemi du Mexique, cependant le fâcheux état dans lequel je le vois réduit me remplit de compassion.
Les jeunes gens remercièrent le rude partisan de cette preuve de sympathie et après avoir relevé leurs blessés, ils se séparèrent définitivement de lui et reprirent tristement la route de Puebla, où ils arrivèrent, deux heures plus tard, accompagnés de plusieurs des parents de don Andrés qui, avertis par un péon détaché en avant, étaient sortis à leur rencontre.
XIX
COMPLICATIONS
Loïck se tut.
Le récit du ranchero avait été long; don Jaime l'avait écouté d'un bout à l'autre sans l'interrompre, le visage froid et impassible, mais les yeux pleins d'éclairs.
--Est-ce tout, enfin? demanda-il à Loïck en se tournant vers lui.
--Tout, oui, seigneurie.
--De quelle façon avez-vous été si bien instruit des moindres particularités de cette épouvantable catastrophe?
--C'est Domingo lui-même qui m'a raconté l'événement; il était à demi fou de douleur et de rage, sachant que je me rendrais près de vous, il m'a chargé de vous redire...
Don Jaime l'interrompit brusquement:
--C'est bien, Domingo ne vous a pas chargé d'un autre message pour moi? dit-il en fixant sur lui un regard flamboyant.
Le ranchero se troubla.
--Seigneurie, balbutia-il.
--Au diable le Breton, s'écria l'aventurier qu'as-tu donc à te troubler ainsi? Voyons, parle ou étrangle.
--Seigneurie, dit-il résolument, je crains d'avoir fait une sottise.
--Pardieu, je m'en doute, rien qu'à ton air contrit? Cette sottise quelle est-elle enfin?
--C'est que, reprit-il, Domingo paraissait si désespéré de ne pas savoir où vous trouver, il semblait avoir si grand besoin de vous entretenir, que...
--De sorte que tu n'as pas su retenir ta langue et que tu lui as révélé...
--Où vous demeurez, oui, seigneurie.
Après cet aveu, le ranchero courba humblement la tête comme s'il avait la conviction intérieure d'avoir commis un grand crime.
Il y eut un silence.
--Naturellement, tu lui as appris sous quel nom je me cachais dans cette maison, reprit don Jaime au bout d'un instant.
--Dam, fit naïvement Loïck, si je ne l'avais pas fait, il aurait été assez embarrassé pour vous rencontrer, seigneurie.
--C'est juste; ainsi il va venir?
--Je le crains.
--C'est bon.
Don Jaime fit quelques pas dans la chambre en réfléchissant, puis se rapprochant de Loïck toujours immobile à sa place:
--Êtes-vous venu seul à México? lui demanda-t-il.
--López m'accompagne, seigneurie, mais je l'ai laissé dans une pulquería de la barrière de Belén où il m'attend.
--Bien, vous allez le rejoindre, vous ne lui direz rien; dans une heure, pas avant, vous reviendrez ici avec lui, peut-être aurais-je besoin de vous deux.
--Bon, fit-il en se frottant les mains, vous pouvez être tranquille, seigneurie, nous y serons.
--Maintenant, adieu.
--Pardon, seigneurie, j'ai un billet à vous remettre.
--Un billet! De quelle part?
Loïck fouilla dans son dolman, en retira un papier soigneusement cacheté et le présenta à don Jaime.
--Le voici, dit-il.
L'aventurier jeta les yeux sur la suscription.
--Don Estevan! s'écria-t-il avec un cri de joie, et il rompit vivement le cachet.
Le billet, bien que fort court, était écrit en chiffres; voici son contenu:
«Tout marche à souhait; notre homme arrive de «lui-même vers l'appât qui lui est présenté. Samedi, «minuit; peral.
«Espoir!» «CORDOUE »
Don Jaime déchira le billet en parcelles impalpables.
--Quel jour sommes-nous? demanda-t-il tout à coup à Loïck.
--Aujourd'hui? fit celui-ci ahuri de cette question à laquelle il ne s'attendait pas du tout.
--Imbécile! Il ne s'agit ni d'hier ni de demain probablement.
--C'est vrai, seigneurie, nous sommes au mardi.
--Ne pouvais-tu le dire tout de suite?
Lorsque don Jaime était agité soit par la joie soit par la colère, il tutoyait Loïck: celui-ci le savait, et la façon dont l'aventurier lui parlait était pour lui un baromètre infaillible auquel il ne se trompait pas.
Don Jaime fit encore quelques pas d'un air préoccupé dans la chambre.
--Puis-je partir? hasarda Loïck.
--Il y a dix minutes que tu devrais être parti, répondit-il brusquement.
Le ranchero ne se fit pas répéter cette injonction. Il salua et se retira. Don Jaime demeura seul, mais au bout d'un instant la porte s'ouvrit et les deux dames rentrèrent.
Leur visage était inquiet, elles s'approchèrent timidement de l'aventurier.
--Vous avez reçu de mauvaises nouvelles, don Jaime? demanda doña Maria.
--Hélas oui! Ma sœur, répondit-il, de fort mauvaises même.
--Pouvez-vous nous les faire connaître?
--Je n'ai aucune raison pour vous en faire un secret, d'ailleurs elles regardent des personnes que vous aimez.
--Ciel! fit doña Carmen en joignant les mains, Dolores peut-être?
--Dolores, oui mon enfant, répondit don Jaime, Dolores votre amie; l'hacienda del Arenal a été surprise et incendiée par les Juaristes.
--Oh! Mon Dieu! s'écrièrent les deux dames avec douleur, pauvre Dolores! Et don Andrés?
--Don Andrés est grièvement blessé.
--Dieu soit loué qu'il ne soit pas mort.
--Il n'en vaut guère mieux.
--Où sont-ils en ce moment?
--Réfugiés à Puebla où ils sont arrivés sous l'escorte de quelques-uns de leurs peones commandés par Leo Carral.
--Oh! C'est un serviteur dévoué.
--Oui, mais je doute que s'il avait été seul, il fût parvenu à sauver ses maîtres, heureusement don Andrés avait à l'hacienda deux gentilshommes français, le comte de la Saulay...
--Celui qui doit épouser Dolores? dit vivement doña Carmen.
--En effet, et le baron Charles de Meriadec, attaché à l'ambassade française; il paraît que ces deux braves jeunes gens ont fait des prodiges de valeur; que c'est grâce à leur bravoure que nos amis ont échappé au sort horrible qui les menaçait.
--Dieu les bénisse! s'écria doña Maria, je ne les connais pas, mais déjà je m'intéresse à eux comme à de vieux amis.
--Vous ne tarderez pas à connaître au moins l'un d'eux.
--Ah! fit curieusement la jeune fille.
--Oui, j'attends ici d'un moment à l'autre le baron de Meriadec.
--Nous le recevrons du mieux qu'il nous sera possible.
--Je vous en prie.
--Mais Dolores ne peut demeurer à Puebla.
--C'est mon avis; je compte me rendre auprès d'elle.
--Pourquoi ne viendrait-elle pas près de nous? fit doña Carmen; elle serait en sûreté ici; les soins ne manqueraient pas à son père.
--Ce que vous dites, Carmen, est fort judicieux; peut-être vaudrait-il mieux qu'elle demeurât quelque temps avec vous, j'y songerai; avant tout, il faut que je voie don Andrés, que je m'assure de l'état dans lequel il se trouve, et s'il peut être transporté.
--Mon frère, dit doña Maria, je remarque que vous nous avez parlé de Dolores et de son père, mais que vous ne nous avez pas dit un mot de don Melchior.
Le visage de don Jaime se rembrunit subitement à cette parole, ses traits se contractèrent.
--Lui serait-il arrivé malheur? s'écria doña Maria.
--Plût au ciel qu'il en fût ainsi! répondit-il avec une tristesse mêlée de colère, ne parlez jamais de cet homme, c'est un monstre.
--Mon Dieu! Vous m'effrayez, don Jaime.
--Je vous ai dit, n'est-ce pas, que l'hacienda del Arenal avait été surprise parles guérilleros.
--Oui, fit-elle, palpitante d'effroi.
--Savez-vous qui commandait les Juaristes et leur servait de guide? Don Melchior de la Cruz.
--Oh! s'écrièrent les deux femmes avec horreur.
--Plus tard, lorsqu'à la suite d'un traité don Andrés et sa fille parvinrent à obtenir l'autorisation de se retirer sains et sauf à Puebla, un homme leur tendit un guet-apens à quelque distance de la ville et les attaqua traîtreusement; cet homme, c'était encore don Melchior.
--Oh! C'est horrible! firent-elles en se cachant le visage dans les mains et en éclatant en sanglots.
--N'est-ce pas? reprit-il, d'autant plus horrible que don Melchior avait froidement calculé la mort de son père, qu'il voulait par un parricide s'emparer de la fortune de sa sœur, fortune à laquelle il n'a aucun droit, et que le mariage prochain de doña Dolores lui enlève tout entière, ou du moins il le croyait ainsi.
--Cet homme est un monstre, dit doña Maria.
Les deux dames avaient été altérées par cette révélation. Leur intimité était grande avec la famille de la Cruz, les deux jeunes filles avaient été presque élevées ensembles; elles s'aimaient comme deux sœurs, bien que doña Carmen fût un peu plus âgée que doña Dolores; aussi la nouvelle du malheur qui était si à l'improviste venu fondre sur don Andrés, les remplissait-elles de douleur; doña Maria insista chaleureusement près de don Jaime pour que don Andrés et sa fille fussent amenés à México et logés dans sa maison, où doña Dolores trouverait ces soins et ces consolations dont après un tel désastre elle devait avoir si grand besoin.
--Je verrai, je tâcherai de vous satisfaire, répondit don Jaime, cependant je n'ose rien vous promettre encore; je compte partir aujourd'hui même pour Puebla, et si je n'attendais pas la visite du baron de Meriadec, je partirais tout de suite.
--Cette fois sera la première, dit doucement doña Maria, que je vous verrai nous quitter presque sans regret.
Don Jaime sourit.
En ce moment on entendit ouvrir la porte de la rue et résonner les pas d'un cheval dans le zaguán.
--Voici le baron, dit l'aventurier, et il alla au-devant de son visiteur.
C'était effectivement Dominique qui arrivait.
Don Jaime lui tendit la main, et lui lançant un regard significatif:
--Soyez le bienvenu, mon cher baron, lui dit-il en français, langue que les deux dames parlaient fort bien, je vous attendais avec impatience.
Le jeune homme comprit que jusqu'à nouvel ordre il devait garder son incognito.
--Je suis véritablement désolé de vous avoir fait attendre, mon cher don Jaime, répondit-il, mais j'arrive de Puebla à franc-étrier et je ne vous apprendrai rien de nouveau en vous disant que la route est longue.
--Je la connais, reprit en souriant don Jaime, mais venez donc que je vous présente à deux dames qui désirent vous connaître, ne demeurons pas davantage ici.
--Mesdames, dit entrant don Jaime, permettez-moi de vous présenter le baron Charles de Meriadec attaché à l'ambassade française, un de mes meilleurs amis dont j'ai eu occasion de vous entretenir. Mon cher baron, j'ai l'honneur de vous présenter doña Maria ma sœur et doña Carmen ma nièce.
Bien que, avec intention sans doute, l'aventurier eût supprimé la moitié du nom des dames, le jeune homme ne parut pas s'en apercevoir et les salua respectueusement.
--Maintenant, reprit gaîment don Jaime, vous voici de la famille, vous connaissez notre hospitalité espagnole, si vous avez besoin de quelque chose parlez, nous sommes tous à vos ordres.
On s'assit et tout en se rafraîchissant on causa.
--Vous pouvez parler en toute franchise, baron, dit don Jaime, ces dames sont au courant de l'affreux événement de l'Arenal.
--Plus affreux que vous ne le supposez sans doute, fit le jeune homme, et puisque vous vous intéressez à cette malheureuse famille, je crains d'ajouter encore à votre douleur et d'être un messager de mauvaises nouvelles.
--Nous sommes intimement liés avec don Andrés de la Cruz et sa charmante fille, répondit doña Maria.
--Alors, madame, pardonnez-moi de n'avoir que des choses tristes à vous apprendre.
Le jeune homme hésita.
--Oh! Parlez, parlez.
--Je n'ai que quelques mots à dire: les Juaristes se sont emparés de Puebla, la ville s'est rendue à la première sommation.
--Les lâches! fit l'aventurier en frappant la table du poing.
--Vous l'ignoriez?
--Oui, je la croyais encore au pouvoir de Miramón.
--Le premier soin des Juaristes a été, selon leur coutume invariable, de rançonner et d'emprisonner les étrangers et surtout les Espagnols résidants dans la ville; quelques-uns mêmes ont été fusillés sans autre forme de procès; les prisons regorgent, on a été obligé de se servir de plusieurs couvents pour renfermer les prisonniers; la terreur règne à Puebla.
--Continuez, mon ami... et don Andrés?
--Don Andrés, vous le savez sans doute, est gravement blessé.
--Oui, je le sais.
--Son état laisse peu d'espoir; le gouverneur de la ville, malgré les représentations de personnes notables et les prières de tous les honnêtes gens, a fait enlever don Andrés comme atteint et convaincu de haute trahison; ce sont les termes mêmes du mandat d'amener; malgré les larmes de sa fille et de tous ses amis il l'a fait transférer dans les cachots de l'ancienne inquisition; la maison habitée par don Andrés a été pillée et démolie.
--Mais c'est affreux, c'est de la barbarie.
--Oh! Ceci n'est rien encore.
--Comment, rien?
--Don Andrés a été mis en jugement et comme il protestait de son innocence, malgré tous les efforts des juges pour l'obliger à s'accuser soi-même, il a été appliqué à la torture.
--A la torture! s'écrièrent les auditeurs, avec un geste d'horreur.
--Oui, ce vieillard blessé, mourant, a été suspendu par les pouces et a reçu l'estrapade, et cela à deux reprises différentes; malgré ce martyre, ses bourreaux n'ont pu réussir à le contraindre à avouer les crimes qu'ils lui imputent et dont il est innocent.
--Oh! Ceci passe toute croyance, s'écria don Jaime, et sans doute le malheureux est mort?
--Pas encore, ou du moins il ne l'était pas à mon départ de Puebla, il n'est même pas condamné, rien ne presse les bourreaux, le temps leur appartient, ils jouent avec leur victime.
--Et Dolores, s'écria doña Carmen, pauvre Dolores! Comme elle doit souffrir!
--Doña Dolores a disparu, elle a été enlevée.
--Disparue! s'écria don Jaime d'une voix éclatante, et vous vivez pour me l'apprendre!
--J'ai fait tout ce que j'ai pu pour être tué, répondit-il simplement, je n'ai pas réussi.
--Ah! Je la retrouverai, moi! reprit l'aventurier; et le comte que fait-il?
--Le comte est au désespoir, il cherche aidé par Leo Carral; moi, je suis venu vers vous.
--Vous avez bien fait; je ne vous manquerai pas. Le comte et Leo Carral sont donc demeurés à Puebla?
--Leo Carral seul, le comte a été contraint de fuir pour échapper aux poursuites des Juaristes, il s'est réfugié avec ses domestiques au rancho; chaque jour son plus jeune valet Ibarru, je crois qu'il le nomme ainsi, va à la ville s'entendre avec le mayordomo.
--Est-ce de votre propre mouvement que vous êtes venu vers moi?
--Oui, mais j'ai pris d'abord conseil du comte, je n'ai pas voulu agir sans avoir son avis.
--Vous avez eu raison; ma sœur préparez un appartement convenable pour doña Dolores.
--Vous la ramènerez donc? s'écrièrent les deux dames.
--Oui, ou je périrai.
--Partons-nous? demanda le jeune homme avec impatience.
--Dans un instant, j'attends Loïck et López.
--Loïck est ici?
--C'est lui qui m'a apporté la nouvelle de la surprise de l'hacienda.
--C'est moi qui vous l'avais envoyé.
--Je le sais. Votre cheval est fatigué, vous le laisserez ici, on en aura soin, je vous en donnerai un autre.
--Soit.
--Vous avez sans doute entendu prononcer les noms des principaux persécuteurs de don Andrés?
--Ils sont trois; le premier est le premier secrétaire, l'âme damnée du nouveau gouverneur, son nom est don Antonio de Cacerbar.
--Vous avez eu la main heureuse, dit l'aventurier avec ironie: cet homme est le même auquel vous avez si philantropiquement sauvé la vie.
Le jeune homme eut un rugissement de tigre.
--Je le tuerai, dit-il sourdement.
Don Jaime lui jeta un regard étonné.
--Vous le haïssez donc bien? lui demanda-t-il.
--Sa mort même, ne me satisfera pas; la conduite de cet homme est étrange, il est arrivé à l'improviste dans la ville, deux jours après l'armée; il n'a fait qu'apparaître, puis il est dit-on reparti, laissant derrière lui une longue traînée de sang.
--Nous le retrouverons; nous; quel est le second?
--Ne l'avez vous pas deviné déjà?
--Don Melchior, n'est-ce pas?
--Oui.
--Bien, je sais alors où chercher doña Dolores; c'est lui qui l'a enlevée.
--C'est probable.
--Et le troisième.