Part 14
Don Melchior, malgré toute son audace, ne put soutenir le regard fulgurant que son père fixait implacablement sur lui; une pâleur, livide envahit son visage, un tremblement convulsif agita ses membres, sa tête se courba sous le poids de l'anathème et il recula à pas lents sans se retourner, comme s'il eût été entraîné par une force supérieure à sa volonté et disparut enfin au milieu des guérilleros qui lui livrèrent passage avec un mouvement d'horreur.
Un silence funèbre régnait dans le salon; tous ces hommes, si peu impressionnables pourtant, subissaient l'influence de cette terrible malédiction prononcée par un père sur un fils coupable.
Cuellar fut le premier qui recouvra son sang-froid.
--Vous avez eu tort, dit-il à don Andrés en hochant la tète, de faire à votre fils cet affront sanglant devant tous.
--Oui, oui, répondit tristement le vieillard je vous comprends, il se vengera; que m'importe? Ma vie n'est-elle pas brisée désormais?
Et penchant la tête sur sa poitrine, le vieillard tomba dans une sombre et profonde méditation.
--Veillez sur lui, dit Cuellar au comte, je connais don Melchior, c'est un véritable Indien.
Cependant doña Dolores, qui jusqu'à ce moment était demeurée craintivement cachée au milieu de ses femmes, derrière la barricade, se leva, déplaça quelques meubles, glissa doucement à travers l'ouverture qu'elle avait pratiquée et alla s'asseoir auprès de don Andrés.
Celui-ci ne bougea pas, il ne l'avait ni vu venir, ni entendu se placer à son côté.
Elle se pencha vers lui, saisit ses mains qu'elle pressa dans les siennes, le baisa doucement au front et lui dit de sa voix mélodieuse avec un accent de tendresse impossible à rendre:
--Mon père, mon bon père, ne vous reste-t-il donc pas un enfant qui vous chérit et vous respecte? Ne vous laissez pas ainsi abattre par la douleur; regardez-moi mon père, au nom du ciel, je suis votre fille, ne m'aimez-vous donc pas, moi qui ai un si grand amour pour vous?
Don Andrés releva son visage baigné de larmes et ouvrant ses bras à la jeune fille qui s'y précipita avec un cri de joie:
--Oh! J'étais ingrat, s'écria-t-il avec une tendresse ineffable, je doutais de la bonté infinie de Dieu, ma fille me reste! Je ne suis plus seul sur la terre, je puis être heureux encore!
--Oui, mon père, Dieu a voulu vous éprouver, mais il ne nous abandonnera pas dans notre douleur, soyez fort contre l'infortune, oubliez votre fils ingrat à son repentir, relevez-le de la malédiction terrible que vous avez prononcée sur lui, laissez-le revenir repentant à vos genoux, il n'est qu'égaré, j'en suis sûre, comment ne vous aimerait-il pas, vous, mon noble père, vous si grand et si bon toujours.
--Ne me parles jamais de ton frère, enfant, répondit le vieillard avec une énergie farouche, cet homme n'existe plus pour moi; tu n'as pas de frère, tu n'en as jamais eu! Pardonnes-moi de t'avoir trompé en te laissant croire que ce misérable faisait partie de notre famille; non ce monstre n'est pas mon fils, j'ai été abusé moi-même, en supposant que le même sang coulait dans ses veines et dans les miennes.
--Mon père, calmez-vous au nom du ciel, je vous en supplie!
--Viens, pauvre enfant, reprit-il en la serrant dans ses bras, ne me quittes pas, j'ai besoin de te sentir là, près de moi, pour ne pas me croire seul au monde, et pour avoir la force de surmonter mon désespoir; oh! Redis-moi encore que tu m'aimes, tu ne saurais comprendre combien ces paroles font du bien à mon cœur et apportent de soulagement à ma douleur.
Les guérilleros s'étaient dispersé dans toutes les parties de l'hacienda, pillant et dévastant, brisant les meubles et faisant sauter les serrures avec une dextérité qui témoignait d'une longue habitude, seulement, d'après les conventions faites, l'appartement du comte avait été respecté; Raimbaut et Ibarru relevés de leur longue faction par Léo Carral, s'occupaient activement à charger sur des mules les coffres et les valises du comte et de Dominique; les guérilleros les avaient pendant quelques instants regardés d'un air narquois, riant entre eux de la façon maladroite dont les deux domestiques s'y prenaient pour charger les mules, puis ils avaient offert leurs bons offices à Raimbaut, bons offices que celui-ci avait bravement acceptés; alors ces mêmes hommes, qui sans le plus léger scrupule se seraient livrés au pillage de tous ces objets pour eux d'un grand prix, s'étaient activement occupés à les transporter et à les emballer avec le plus grand soin, sans que la pensée leur vînt un seul instant de soustraire la moindre chose.
Grâce à leur concours intelligent, les bagages des deux jeunes gens furent en fort peu de temps chargés sur trois mules, et Léo Carral n'eut plus qu'à veiller à ce que les chevaux nécessaires au voyage fussent sellés, ce qui en un tour de main fut accompli, tant los guérilleros mirent de hâte et de bonne volonté à aller chercher les chevaux au corral et à les amener dans la cour.
Léo Carral rentra alors dans le salon et annonça que tout était prêt pour le départ.
--Messieurs, nous partirons quand il vous plaira, dit le comte.
--Allons donc alors.
Ils sortirent du salon, entourés par les guérilleros qui marchaient auprès d'eux en poussant de grands cris, mais cependant sans oser les approcher de trop près, contenus, selon toute apparence, par le respect qu'ils portaient à leur chef.
Lorsque tous ceux qui devaient quitter l'hacienda furent à cheval, ainsi qu'une dizaine de guérilleros commandés par un bas officier et dont la mission était de servir d'escorte au retour à leur colonel, le guérillero s'adressa à ses soldats, en leur recommandant d'obéir en tout à don Melchior de la Cruz pendant son absence, puis il donna le signal du départ. En comptant les femmes et les enfants, la petite caravane se composait à peu près d'une soixantaine de personnes; c'était tout ce qui restait des deux cents serviteurs de l'hacienda.
Cuellar marchait en avant, à droite du comte; derrière, se trouvait doña Dolores entre son père et Dominique; puis venaient les peones, conduisant les mules de charges sous la direction de Leo Carral et des deux domestiques du comte; les guérilleros formaient l'arrière-garde.
Ils descendirent la colline au petit pas, et bientôt ils se trouvèrent dans la plaine; la nuit était sombre, il était environ deux heures du matin, le froid était glacial, et les tristes voyageurs grelottaient sous leurs zarapés.
Ils prirent la grande route de Puebla, qu'ils atteignirent au bout de vingt minutes environ, et adoptèrent alors une allure plus rapide; la ville n'était éloignée que de cinq ou six lieues, ils avaient l'espoir d'y arriver au lever du soleil, ou du moins aux premières heures du jour.
Soudain, une grande lueur teignit le ciel de reflets rougeâtres et éclaira au loin la campagne.
C'était l'hacienda qui brûlait.
A cette vue, don Andrés jeta un regard triste en arrière en poussant un profond soupir, mais il ne prononça pas une parole.
Seul, Cuellar parlait; il essayait de prouver au comte que la guerre avait des nécessités fâcheuses, que, depuis longtemps déjà, don Andrés avait été dénoncé comme un partisan avoué de Miramón, et que la prise et la destruction de l'hacienda n'étaient que les conséquences de son mauvais vouloir pour le président Juárez, toutes choses auxquelles le comte, comprenant l'inutilité d'une discussion sur un semblable sujet avec un pareil homme, ne se donnait même pas la peine de répondre.
Ils marchèrent ainsi pendant trois heures environ, sans que nul incident ne vînt troubler la monotonie de leur voyage.
Le soleil se levait, et, aux premières lueurs de l'aurore, les dômes et les hauts clochers de Puebla apparurent au loin découpant leur silhouette noire et encore indistincte sur l'azur foncé du ciel.
Le comte fit faire halte à la caravane.
--Señor, dit-il à Cuellar, vous avez loyalement accompli les conditions stipulées entre nous, recevez-en ici mes remerciements et ceux de mes malheureux amis; nous ne sommes plus qu'à deux lieues au plus de Puebla, voici le jour, il est inutile que vous nous accompagniez davantage.
--En effet, señor, je crois que vous pouvez maintenant vous passer de moi, et puisque vous me le permettez, je vais vous quitter, en vous réitérant mes regrets pour ce qui s'est passé, malheureusement je ne suis pas le maître, et...
--Brisons là, je vous prie, interrompit le comte, ce qui est fait est irréparable, quant à présent du moins, il est donc inutile de nous appesantir davantage sur ce sujet.
Cuellar s'inclina.
--Un mot, señor conde, dit-il à voix basse. Le jeune homme s'avança vers lui.
--Laissez-moi, reprit le guérillero, avant de nous séparer vous donner un avis.
--J'écoute, señor.
--Vous êtes encore loin de Puebla, où vous n'arriverez pas avant deux heures: soyez sur vos gardes, surveillez avec soin la campagne autour de vous.
--Que voulez-vous dire, señor?
--On ne sait pas ce qui peut survenir; je vous le répète, veillez.
--Adieu, señor, répondit machinalement le jeune homme en lui rendant son salut.
Après avoir ainsi pris courtoisement congé de ses compagnons de route, le guérillero se mit à la tête de ses soldats et s'éloigna au galop, non toutefois sans avoir, par un geste significatif, recommandé la prudence au jeune homme.
Le comte le regarda s'éloigner d'un air pensif.
--Qu'as-tu donc, ami? lui demanda Dominique. Ludovic lui rapporta ce que Cuellar lui avait dit en le quittant.
Le vaquero fronça le sourcil.
--Il y a quelque anguille sous roche, dit-il; dans tous les cas, l'avis est bon, et nous aurions tort de le négliger.
XVIII
LE GUET-APENS
Pendant quelques minutes encore, après le départ du guérillero, la triste caravane continua silencieusement sa route.
Cependant les dernières paroles prononcées par Cuellar avaient porté; le comte et le vaquero se sentaient inquiets, malgré eux et sans oser se communiquer leurs sombres pressentiments, ils n'avançaient qu'avec une excessive prudence, humant l'air pour ainsi dire et tressaillant au moindre bruissement suspect dans les halliers.
Il était un peu plus de cinq heures du matin, on était à cette minute extrême, où la nature semble pour un instant se recueillir, et où le jour et la nuit luttant à force presqu'égale se fondent l'un dans l'autre et produisent cette lueur d'opale, dont les teintes vaporeuses prêtent aux objets une apparence vague et indéterminée qui leur donne quelque chose de fantastique, une vapeur grisâtre montait de la terre vers le ciel et produisait un brouillard transparent que les rayons de plus en plus forts du soleil déchiraient par place, illuminant une partie du paysage et laissant l'autre dans l'ombre; en un mot, ce n'était plus la nuit sans être encore le jour.
Au loin, les dômes nombreux des édifices de Puebla apparaissaient, se détachant en masses confuses sur le bleu sombre du ciel; les arbres lavés par l'abondante rosée de la nuit étaient plus verts; à chacune de leurs feuilles tremblotait une gouttelette d'eau cristalline et leurs branches agitées par la brise matinale s'entrechoquaient doucement avec de mystérieux murmures; déjà les oiseaux blottis sous la feuillée préludaient par de petits cris d'appel à leurs joyeux concerts, et les bœufs sauvages élevaient çà et là leurs têtes effarées au-dessus des hautes herbes en poussant de sourds mugissements.
Les fugitifs suivaient un sentier tortueux assez profondément encaissé à droite et à gauche par des soulèvements factices du terrain occasionnés par la culture des agaves qui limitaient l'horizon à un cercle excessivement restreint et empêchaient de surveiller les environs aussi sérieusement que peut-être il eût été nécessaire de le faire pour la sûreté générale de la caravane.
Le comte se rapprocha de Dominique et se penchant légèrement sur sa selle:
--Mon ami, lui dit-il d'une voix basse et étouffée, je ne sais pourquoi, mais je sens une inquiétude extrême; les adieux de ce bandit m'ont douloureusement frappé; ils me semblent nous présager un malheur prochain, terrible et inévitable, cependant nous ne sommes plus qu'à une faible distance de la ville et la tranquillité qui règne autour de nous devrait me rassurer.
--C'est cette tranquillité, répondit sur le même ton le jeune homme, qui comme toi me remplit d'une angoisse inexprimable; moi aussi j'ai le pressentiment d'un malheur, nous sommes ici dans un guêpier, l'endroit est des mieux choisis pour une embuscade.
--Que faire? murmura le comte.
--Je ne sais trop, le cas est difficile, cependant je suis convaincu qu'il nous faut redoubler de prudence. Place don Andrés et sa fille à l'avant-garde, avertis les peones de marcher la barbe sur l'épaule, le doigt sur la gâchette des fusils, sois prêt à la moindre alerte; pendant ce temps, j'irai, moi, à la découverte, et si l'ennemi est à notre poursuite, je saurai le dépister mais ne perdons pas un seul instant.
Tout en parlant ainsi, le vaquero avait mis pied à terre, et après avoir jeté à un péon la bride de son cheval, il avait mis son fusil sous son bras gauche, avait gravi la pente de droite, et presqu'aussitôt il avait disparu au milieu des buissons qui bordaient le sentier.
Demeuré seul, le comte se mit immédiatement en devoir de suivre les conseils de son ami; en conséquence, il forma des peones, les plus résolus et les mieux armés, une arrière-garde, en leur intimant l'ordre de surveiller attentivement les abords de la route, tout en leur dissimulant, de crainte de les effrayer, la gravité des événements qu'il prévoyait.
Le mayordomo, comme s'il eût deviné les inquiétudes du comte et eût partagé ses soupçons d'une attaque prochaine, avait placé don Andrés et sa fille au milieu d'un petit groupe de serviteurs dévoués dont il avait pris le commandement et pressant les chevaux il avait laissé entre lui et le gros de la caravane un intervalle d'une centaine de pas.
Doña Dolores, accablée par les émotions terribles de la nuit, n'avait prêté que fort peu d'attention aux dispositions prises par ses amis et avait suivi machinalement l'impulsion nouvelle qui lui avait été donnée, n'ayant pas selon toute probabilité conscience du nouveau danger qui la menaçait, et ne songeant qu'à une chose, veiller sur son père dont l'état de prostration devenait de plus en plus alarmant.
En effet, depuis son départ de l'hacienda, malgré les prières de sa fille, don Andrés n'avait pas prononcé une parole, le front pâle, les yeux fixes et sans regard, la tête inclinée sur la poitrine, le corps agité par un tremblement nerveux continu, plongé dans un sombre désespoir, il laissait à son cheval le soin de le conduire sans paraître savoir où il allait, tant la douleur avait brisé en lui toute énergie et toute volonté.
Leo Carral dévoué à son maître et à sa jeune maîtresse et comprenant combien au cas probable d'une attaque le vieillard serait incapable d'opposer la moindre résistance, avait surtout recommandé aux serviteurs qu'il avait choisis, pour servir d'escorte à don Andrés, de ne pas le perdre de vue et au moment du combat d'essayer par tous les moyens de le sortir de la mêlée et de le mettre autant que possible à l'abri du péril, puis, sur un signe que le comte lui avait fait, il avait tourné bride et avait été le rejoindre.
--Vous avez, je le vois, dit le comte, eu comme moi le pressentiment d'un danger.
Le mayordomo hocha la tête.
--Don Melchior n'abandonnera pas la partie, répondit-il, avant qu'elle soit définitivement gagnée ou perdue pour lui.
--Le soupçonnez-vous donc capable d'un aussi horrible guet-apens?
--Cet homme est capable de tout.
--Mais alors c'est un monstre?
--Non, répondit doucement le mayordomo, c'est un sang mêlé, un envieux, et un orgueilleux, qui sait que la fortune seule peut lui faire obtenir l'apparente considération qu'il convoite; tous les moyens lui seront bons pour obtenir cette considération.
--Même un parricide?
--Même un parricide.
--Ce que vous me dites-là est épouvantable.
--Que voulez-vous, señor? Cela est ainsi.
--Grâce à Dieu, nous approchons de Puebla, une fois dans la ville nous n'aurons plus rien à redouter.
--Oui, mais nous n'y sommes pas encore; vous connaissez aussi bien que moi le proverbe, seigneurie.
--Quel proverbe?
--Celui-ci: entre la coupe et les lèvres, il y a place pour un malheur.
--J'espère que cette fois vous vous tromperez.
--Je le souhaite, mais vous m'aviez appelé, seigneurie.
--En effet, j'avais une recommandation à vous faire.
--Je vous écoute.
--Au cas où nous serions attaqués, j'exige que vous nous abandonniez à nos propres forces, et que vous vous sauviez à toute bride vers Puebla, en emmenant avec vous don Andrés et sa fille, pendant que nous combattrons. Peut être aurez-vous le temps de les mettre en sûreté derrière les murailles de la ville.
--Je vous obéirai, seigneurie; on n'arrivera à mon maître qu'en passant sur mon cadavre. N'avez-vous rien de plus à me dire?
--Non, retournez donc à votre poste, et à la grâce de Dieu!
Le mayordomo salua et rejoignit au galop la petite troupe au centre de laquelle marchaient don Andrés et sa fille.
Presqu'au même instant Dominique reparut sur le bord du sentier; il reprit son cheval et vint se placer à la droite du comte.
--Eh bien? lui demanda celui-ci, as-tu découvert quelque chose?
--Oui et non, répondit-il à demi voix.
Son visage était sombre, ses sourcils froncés à se joindre; le comte l'examina attentivement pendant un instant, et sentit redoubler son inquiétude.
--Explique-toi, lui dit-il enfin.
--A quoi bon, tu ne me comprendrais pas.
--Peut-être! Parles toujours.
--Voici le fait, à droite, à gauche et en arrière la plaine est complètement déserte; j'en ai acquis la certitude. Le danger, si véritablement il existe, n'est donc pas à redouter de ce côté, si un piège nous est tendu, si des ennemis embusqués se préparent à fondre sur nous, ce piège est en avant, ces ennemis sont cachés entre la ville et nous.
--Qui te fait supposer cela?
--Des indices pour moi certains, et que ma longue habitude du désert m'a fait reconnaître du premier coup; dans les régions où nous sommes les hommes négligent généralement toutes ces précautions usitées dans les prairies, et dont l'oubli d'une seule entraînerait la mort immédiate de l'imprudent chasseur ou guerrier qui aurait dénoncé ainsi sa présence à ses ennemis; ici, les pistes sont faciles à reconnaître et plus faciles à suivre, car elles sont parfaitement visibles pour l'œil même le plus inexpérimenté; écoute bien ceci: depuis l'Arenal, nous avons été je ne dirai pas suivi, le terme n'est pas juste en cette circonstance, mais flanqué à notre droite par une nombreuse troupe de cavaliers qui à une distance d'une portée de fusil tout au plus galopait dans la même direction que nous; cette troupe, quelle qu'elle soit, a fait un crochet à une demi lieue d'ici, s'appuyant un peu sur la gauche, comme si elle voulait se rapprocher de nous, puis elle a redoublé de vitesse, nous a dépassés, et s'est engagé devant nous dans le sentier sur lequel nous sommes, de sorte que nous la suivons en ce moment.
--Tu conclus de cela?
--Je conclus que la situation est grave, critique même et que, quelles que précautions que nous prenions, je crains bien que nous ayons affaire à trop forte partie; remarques comme le sentier se rétrécit peu à peu, comme les bords de la route s'escarpent, nous nous trouvons maintenant dans un _cañon_, dans un quart d'heure, vingt minutes au plus, nous atteindrons l'endroit où ce cañon débouche dans la plaine: c'est là, sois-en sûr, que nous attendent ceux qui nous guettent.
--Mon ami, cela n'est que trop clair; malheureusement nous n'avons aucun moyen de nous soustraire au sort qui nous menace, il nous faut pousser en avant quand même.
--Je le sais bien, et c'est ce qui me chagrine, dit le vaquero, avec un soupir étouffé, en jetant à la dérobée un regard vers doña Dolores; s'il ne s'agissait que de nous la question serait bientôt tranchée, nous sommes des hommes et nous saurons bravement nous faire tuer, mais ce vieillard et cette pauvre innocente enfant, notre mort les sauvera-t-elle?
--Du moins nous tenterons l'impossible pour qu'ils ne tombent pas aux mains de leurs persécuteurs.
--Voici que nous approchons du point suspect, pressons le pas afin d'être prêts à toute éventualité.
Ils mirent leurs chevaux au galop.
Quelques minutes s'écoulèrent, ils atteignirent enfin un endroit où le sentier, avant que de déboucher dans la plaine, faisait un coude assez brusque.
--Attention, dit le comte à voix basse.
Chacun appuya le doigt sur la gâchette.
Le coude fut passé, mais soudain toute la cavalcade s'arrêta avec un frissonnement de surprise et de crainte.
L'entrée du cañon était barrée par une forte barricade faite avec des branches, des arbres et des pierres jetées en travers du sentier, derrière cette barricade une vingtaine d'hommes se tenaient immobiles et menaçants; aux rayons du soleil levant on voyait étinceler les armes d'autres individus qui à droite et à gauche couronnaient les hauteurs.
Un cavalier fièrement campé au milieu du sentier se tenait un peu en avant de la barricade.
Ce cavalier était don Melchior.
--Ah! Ah! dit-il avec un ricanement ironique, chacun son tour, caballeros, je crois que c'est moi en ce moment qui suis maître de la situation et en mesure d'imposer des conditions.
Le comte sans se déconcerter se rapprocha de quelques pas.
--Prenez garde à ce que vous voulez faire, señor, répondit-il; un traité a été loyalement conclu entre votre chef et nous, toute infraction à ce traité serait une trahison et le déshonneur en retomberait sur votre chef.
--Bon, reprit don Melchior, nous sommes des partisans nous autres, nous faisons la guerre à notre mode sans nous inquiéter de ce qu'on en pourra penser, au lieu d'entamer une discussion oiseuse et qui ne saurait avoir de résultat favorable pour vous, il serait il me semble plus sensé de vous informer à quelles conditions je consentirai à vous ouvrir passage.
--De conditions? Nous n'en accepterons aucune, caballero, et si vous ne consentez pas à nous laisser passer nous pourrons vous contraindre à le faire, si graves que doivent être pour vous et pour nous les conséquences d'une lutte.
--Essayez, répondit-il avec un sourire ironique.
--C'est ce que nous allons faire.
Don Melchior haussa les épaules et se tournant vers ses partisans:
--Feu, dit-il.
Une effroyable détonation se fit entendre et un ouragan de fer s'abattit sur la petite troupe.
--En avant! En avant! cria le comte.
Les peones s'élancèrent avec des hurlements de colère contre la barricade.
La lutte était engagée, lutte terrible, épouvantable, car les peones savaient qu'il ne leur serait pas fait quartier par leurs féroces adversaires et ils combattirent en conséquence, faisant des prodiges de valeur, non pas pour vaincre, ils ne le croyaient pas possible, mais pour ne pas tomber sans vengeance.
Don Andrés s'était arraché des bras de sa fille qui vainement avait essayé de le retenir, et armé seulement d'une machette il s'était résolument jeté au plus fort de la mêlée.
L'élan des peones avait été si impétueux que la barricade avait été franchie du premier bond et les deux partis s'étaient attaqués à l'arme blanche, trop rapproché, l'un de l'autre pour se servir de leur fusils ou de leurs pistolets.
Les partisans, placés sur les hauteurs, étaient forcément réduits à l'inaction par la crainte de blesser leurs amis, tant les deux troupes s'étaient confondues.
Don Melchior était loin de s'attendre à une si vigoureuse résistance de la part des peones; grâce à la position avantageuse qu'il avait choisie, il avait cru la victoire facile et il avait compté sur une soumission immédiate. L'événement dérangeait singulièrement ses calculs, les conséquences de son action commençaient à lui apparaître: Cuellar, qui aurait sans doute pardonné une trahison accomplie sans coup férir, ne lui pardonnerait pas d'avoir ainsi fait tuer sottement ses soldats les plus braves.
Ces pensées redoublaient la rage de don Melchior.