Les nuits mexicaines

Part 13

Chapter 133,788 wordsPublic domain

Cependant les balles pleuvaient toujours sur eux sans qu'ils osassent se hasarder à franchir la brèche. Leurs chefs, plus intéressés qu'eux encore à la réussite de leurs projets firent cesser toute hésitation en s'armant résolument de pics et de marteaux non seulement pour agrandir la brèche, mais encore pour éventrer complètement le mur, car ils comprenaient que ce n'était que par une irruption soudaine et irrésistible qu'ils parviendraient à renverser l'obstacle que leur opposaient les défenseurs de l'hacienda.

Ceux-ci continuaient bravement à tirailler, mais leurs coups étaient perdus pour la plupart, les guérilleros travaillant à l'abri et se gardant bien de se montrer devant la brèche.

--Ils ont changé de tactique, dit le comte à Dominique; ils s'occupent maintenant à renverser le mur, bientôt ils reviendront à l'assaut, et, ajouta-t-il en jetant un triste regard autour de lui, nous serons forcés, les hommes qui nous accompagnent ne sont pas capables de résister à une attaque vigoureuse.

--Tu as raison, ami, la situation est grave, répondit le jeune homme.

--Que faire? répondit le mayordomo.

--Ah! Une idée! s'écria tout à coup Dominique en se frappant le front; vous avez de la poudre ici?

--Oui, grâce à Dieu, elle ne nous manque pas, mais à quoi bon?

--Faites-en apporter un baril le plus tôt possible, je réponds du reste.

--C'est facile.

--Allez alors.

Le mayordomo s'éloigna en courant.

--Que veux-tu faire? demanda le comte.

--Tu verras, répondit le jeune homme dont le regard étincelait; pardieu, c'est une triomphante idée qui m'est venue-là. Ces bandits s'empareront probablement de l'hacienda, nous sommes trop faibles pour leur résister et ce n'est pour eux qu'une affaire de temps, mais vive Dieu il leur en cuira!

--Je ne te comprends pas!

--Ah! continua le jeune homme en proie à une exaltation fébrile, ah, ils veulent s'ouvrir un large passage, je me charge de leur en faire un, moi, sois tranquille.

En ce moment, le mayordomo revenait portant non pas un, mais trois barillets de poudre sur une brouette; chacun de ces barils contenait cent vingt livres de poudre environ.

--Trois barils! reprit joyeusement Dominique. Tant mieux, nous aurons chacun le nôtre ainsi.

--Mais que veux-tu faire?

--Je veux les faire sauter. Vive Dieu! s'écria-t-il. Allons! A l'œuvre, imitez-moi.

Il prit un baril et le défonça; le comte et Léo Carral firent de même.

--Maintenant, dit-il en s'adressant aux peones effrayés de ces préparatifs sinistres, en arrière vous autres, mais continuez toujours à tirer pour les inquiéter.

Les trois hommes demeurèrent seuls avec les deux domestiques du comte, qui n'avaient pas voulu abandonner leur maître.

En quelques mots Dominique expliqua son projet à ses compagnons.

Ils se chargèrent des barils, et se glissant silencieusement derrière les arbres, ils s'approchèrent de la grotte.

Les assiégeants, occupés à démolir intérieurement le mur, et n'osant se risquer devant la brèche à cause du feu continuel des peones, ne voyaient pas ce qui se passait au dehors, il fut donc assez facile aux cinq hommes d'arriver jusqu'au pied même du mur que démolissaient les guérilleros, sans être découvert.

Dominique plaça les trois barils de poudre à toucher le bas du mur, et sur ces barils il entassa, aidé par ses compagnons, toutes les pierres qu'il put trouver, puis il prit son mechero, en retira la mèche dont il coupa un bout long de dix centimètres au plus, il alluma cette mèche et la planta dans un des barils.

--En retraite! En retraite! dit-il à demi-voix, le mur ne tient plus. Voyez il penche, dans un instant il tombera.

Et, donnant l'exemple à ses compagnons, il s'éloigna en courant.

Presque tous les défenseurs de l'hacienda, au nombre d'une quarantaine environ et ayant don Andrés à leur tête, étaient réunis à l'entrée de la huerta.

--Pourquoi courez-vous si fort? demanda-t-il aux jeunes gens; est-ce que les bandits arrivent.

--Non, non, répondit Dominique, pas encore, mais vous aurez bientôt de leurs nouvelles.

--Où est doña Dolores, demanda le comte.

--Dans mon appartement avec ses femmes, parfaitement en sûreté.

--Tirez donc, vous autres, cria Dominique aux peones.

Ceux-ci recommencèrent un feu d'enfer.

--Raimbaut, dit le comte à voix basse, il faut tout prévoir, allez avec Lanca Ibarru, sellez cinq chevaux; qu'un des chevaux ait une selle de femme, vous me comprenez, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur le comte.

--Vous mènerez ces chevaux à la porte qui est au fond de la huerta. Vous m'attendrez là avec Ibarru, bien armés tous deux; allez.

Raimbaut s'éloigna aussitôt, aussi tranquille et aussi calme que si rien d'extraordinaire ne se passait en ce moment.

--Ah! fit avec un soupir de regret don Andrés, si Melchior était ici, il nous serait bien utile.

--Il y sera bientôt, soyez tranquille, señor, répondit avec ironie le comte.

--Mais où peut-il être?

--Hum! Qui sait?

--Ah! Ah! fit Dominique, il se passe quelque chose là-bas.

En effet, les pierres vigoureusement ébranlées sous les coups répétés des guérilleros commençaient à tomber au dehors. La brèche s'élargissait rapidement, enfin un pan de mur se détacha d'un seul bloc et se renversa du côté du jardin.

Les guérilleros poussèrent un grand cri, jetèrent leurs pics et saisissant leurs armes, ils se préparèrent à s'élancer au dehors. Mais tout à coup, une explosion terrible se fit entendre, la terre trembla comme agitée par une convulsion volcanique, un nuage de fumée monta vers le ciel et des masses de débris lancés par l'explosion, retombèrent projetés dans toutes les directions.

Un horrible cri d'agonie traversa l'espace, puis ce fut tout: un silence de mort plana sur cette scène.

--En avant! En avant! s'écria Dominique.

Les dégâts causés par la mine étaient terribles; l'entrée du souterrain complètement bouleversée et entièrement bouchée par des masses de terre et de pierres amoncelées n'avait livré passage à aucun des assiégeants. Çà et là seulement du milieu des débris sortaient les restes défigurés de ce qui un instant auparavant était des hommes. La catastrophe avait du être épouvantable, mais le souterrain en avait gardé le secret.

--Oh! Dieu soit béni! Nous sommes sauvés, s'écria don Andrés.

--Oui, oui, s'écria le mayordomo, si d'autres assaillants ne se présentent point d'un autre côté.

Soudain, comme si le hasard eût voulu lui donner raison, de grands cris se firent entendre, mêlés à des coups de feu, et une flamme subite, qui s'éleva des communs de l'hacienda, éclaira le paysage d'une lueur sinistre.

--Aux armes! Aux armes! s'écrièrent des peones en accourant effarés; les guérilleros! Les guérilleros!

Et en effet, on vit bientôt apparaître, aux reflets rougeâtres de l'incendie qui dévorait les bâtiments, les noires silhouettes d'une centaine d'hommes qui accouraient en brandissant leurs armes et en poussant des hurlements de fureur.

A quelques pas, devant ces bandits, s'avançait un homme tenant un sabre d'une main et une torche de l'autre.

--Don Melchior! s'écria le vieillard avec désespoir.

--Pardieu, je vais l'arrêter, moi, dit Dominique en le couchant en joue.

Don Andrés se jeta sur l'arme qu'il releva.

--C'est mon fils! dit-il.

Le coup alla se perdre dans l'espace.

--Hum! Je crois que vous vous repentirez de lui avoir sauvé la vie, señor, répondit froidement Dominique.

Don Andrés, entraîné par le comte et par Dominique, était entré dans son appartement dont les peones avaient barricadé à la hâte toutes les issues et faisaient par les fenêtres un feu nourri sur les assiégeants.

Don Melchior avait des intelligences avec les partisans de Juárez. Réduit, ainsi que le mayordomo l'avait fort bien dit au comte, au désespoir par le prochain mariage de sa sœur et la perte inévitable de la fortune dont il avait conservé si longtemps l'espoir d'être le seul héritier, le jeune homme n'avait plus gardé de mesure et sous certaines conditions acceptées par Cuellar, quitte à ne pas les tenir plus tard, il avait proposé à celui-ci de lui livrer l'hacienda; et toutes les mesures avaient en conséquence été prises.

Il avait alors été convenu qu'une partie de la cuadrilla sous les ordres d'officiers résolus, tenterait une surprise par le souterrain dont le jeune homme avait précédemment livré le secret.

Puis en même temps que cette troupe opérerait, l'autre moitié de la cuadrilla sous les ordres de Cuellar lui-même et guidée par don Melchior, escaladerait silencieusement les murs de l'hacienda du côté des corales, que, sans doute, on négligerait de garder pour demeurer à la défense des bâtiments dont ils étaient assez éloignés.

Nous avons rapporté quel avait été le succès de cette double attaque.

Cuellar, il l'ignorait encore, avait perdu à cette affaire, sa première moitié de la cuadrilla engloutie tout entière sous les débris du souterrain effondré; avec ce qui lui restait d'hommes, il soutenait en ce moment un combat acharné contre les peones de l'hacienda qui sachant qu'ils avaient affaire à la bande de Cuellar, le plus féroce et le plus sanguinaire de tous les guérilleros de Juárez, et que cette bande n'accordait pas de quartier, se battaient avec cette énergie du désespoir qui décuple les forces.

Cependant le combat se prolongeait; les peones embusqués dans les appartements avaient garni les fenêtres avec tout ce qui leur était tombé sous les mains et tiraient à couvert sur les assaillants disséminés dans les cours et auxquels ils causaient des pertes sensibles.

Cuellar était furieux non seulement de cette résistance imprévue, mais encore du retard incompréhensible des soldats de sa cuadrilla qui étaient entrés par la grotte et qui depuis longtemps déjà auraient dû l'avoir rejoint.

Il avait à la vérité entendu le bruit de l'explosion de la mine, mais comme alors il se trouvait assez loin encore de l'hacienda, dans une direction diamétralement opposée à celle où cette explosion avait eu lieu, le bruit n'était parvenu à ses oreilles que sourd et indistinct et il ne s'en était pas autrement préoccupé, mais le retard inexplicable de ses compagnons dans ce moment où leur secours aurait été si nécessaire commençait à lui causer de vives inquiétudes, et il se préparait à envoyer quelques-uns de ses hommes à la découverte, avec mission de hâter l'arrivée des retardataires, lorsque tout à coup des cris de victoire partirent de l'intérieur même des bâtiments qu'il attaquait et plusieurs guérilleros apparurent aux fenêtres en agitant joyeusement leurs armes.

C'était grâce à don Melchior que ce succès décisif avait été obtenu. Tandis que le gros des assiégeants attaquait les bâtiments de face il s'était, accompagné de quelques hommes résolus, glissé dans l'ombre et par une fenêtre basse, que dans le premier moment de confusion on avait oublié de barricader comme les autres, il s'était introduit dans l'intérieur et avait apparu à l'improviste devant les assiégés que sa présence avait terrifiés et sur lesquels ceux qui l'accompagnaient s'étaient précipité le sabre haut et le pistolet au poing.

Ce ne fut plus alors un combat mais une horrible boucherie; les peones, malgré leurs prières, étaient saisis par leurs vainqueurs, poignardés et précipités par les fenêtres dans les cours.

Les guérilleros inondèrent bientôt tous les bâtiments de l'hacienda, poursuivant de chambre en chambre et massacrant sans pitié les malheureux peones.

Ils atteignirent ainsi un grand salon dont les larges portes à deux battants étaient ouvertes, mais arrivés là, non seulement ils s'arrêtèrent, mais encore ils reculèrent avec un instinctif mouvement de frayeur devant le spectacle terrible qui s'offrit à leurs regards.

Ce salon était splendidement éclairé par une quantité de bougies placées dans tous les candélabres et sur tous les meubles.

Dans un angle du salon, une barricade avait été élevée au moyen de meubles entassés les uns sur les autres; derrière cette barricade, doña Dolores s'était réfugiée ainsi que toutes les femmes et les enfants des peones de l'hacienda; à deux pas en avant de la barricade, quatre hommes se tenaient droits et immobiles ayant un fusil d'une main et un pistolet de l'autre: ces quatre hommes étaient: don Andrés, le comte, Dominique et Leo Carral; deux barils de poudre défoncés étaient placés près d'eux.

--Halte, dit le comte d'une voix railleuse, halte, je vous prie, caballeros, un pas de plus et nous sautons tous. Ne dépassez donc pas le seuil de cette porte, s'il vous plaît.

Les guérilleros s'étaient bien gardés de désobéir à cette courtoise recommandation, ils avaient du premier coup d'œil reconnu à qui ils avaient affaire.

Don Melchior frappait du pied avec rage de se voir ainsi réduit à l'impuissance.

--Que voulez-vous? dit-il d'une voix étranglée.

--Rien, de vous, nous sommes des hommes d'honneur, nous ne traiterons pas avec un misérable de votre sorte.

--Vous serez fusillés comme des chiens, Français maudits.

--Je vous défie de mettre votre menace à exécution, répondit le comte en armant froidement le revolver qu'il tenait à la main et en dirigeant la gueule sur le baril de poudre placé près de lui.

Les guérilleros se reculèrent en poussant des hurlements de frayeur.

--Ne tirez pas, ne tirez pas, s'écrièrent ils, voici le colonel.

En effet, Cuellar arrivait. Cuellar est un affreux bandit, cette affirmation ne surprendra personne; mais il faut lui rendre cette justice qu'il est d'une bravoure sans égale.

Il se fraya un passage à travers ses soldats et bientôt il se trouva seul en avant.

Il s'inclina gracieusement devant les quatre hommes, les examina d'un air sournois et tout en tordant nonchalamment une cigarette:

--Eh! mais, dit-il gaiement, c'est fort ingénieux cette affaire que vous avez imaginée-là, je vous en fais mon sincère compliment, caballeros. Ces diables de Français ont des idées incroyables, ma parole d'honneur, ajouta-t-il en se parlant à lui-même, ils ne se laissent jamais prendre en défaut, il y a là de quoi nous envoyer tous en paradis.

--Et le cas échéant nous n'hésiterons pas plus que nous avons hésité à faire sauter les soldats que vous aviez expédiés en éclaireurs par la grotte.

--Hein? fit Cuellar en pâlissant, que dites-vous donc de mes soldats?

--Je dis, reprit froidement le comte, que vous pouvez faire rechercher leurs cadavres dans le souterrain, tous s'y trouveront, car tous y sont restés.

Un frémissement de terreur parcourut les rangs des guérilleros à ces paroles.

Il y eut un silence.

Cuellar réfléchissait.

Il releva la tête, toute trace d'émotion avait disparu de son visage, il jeta les yeux autour de lui comme s'il cherchait quelque chose.

--Est-ce du feu que vous cherchez? lui demanda Dominique en s'avançant vers lui une bougie à la main, allumez-donc votre cigarette, señor.

Et il lui tendit poliment la bougie.

Cuellar alluma sa cigarette et rendit la bougie.

--Merci, señor, dit-il.

Dominique rejoignit ses compagnons.

--Ainsi, dit Cuellar, vous demandez une capitulation?

--Vous vous trompez, señor, répondit froidement le comte, nous vous l'offrons au contraire.

--Vous nous l'offrez? fit avec étonnement le guérillero.

--Oui, parce que nous sommes maîtres de votre vie.

--Permettez, fit Cuellar, ceci est spécieux, car en nous faisant sauter, vous sautez avec nous.

--Pardieu! C'est bien ainsi que nous l'entendons.

Cuellar réfléchit encore.

--Voyons, dit-il au bout d'un instant, ne faisons pas une guerre de mots, venons au fait comme des hommes: que voulez-vous?

--Je vais vous le dire répondit le comte.

XVII

APRÈS LA BATAILLE

Cuellar fumait nonchalamment sa cigarette; sa main gauche était posée sur son long sabre dont l'extrémité du trainoir du fourreau reposait sur le plancher; il y avait un laisser-aller charmant dans la façon dont il se tenait debout, à la porte du salon, laissant ses yeux errer au hasard avec une douceur féline et envoyant par la bouche et les narines, avec la béate sensualité d'un véritable dégustateur, d'épaisses bouffées de fumée bleuâtre.

--Pardon, señores, dit-il, avant que d'aller plus loin, il est nécessaire de bien nous entendre, je crois, permettez-moi de vous adresser une légère observation.

--Parlez, señor, répondit le comte.

--Traitons, je le veux bien, je ne demande pas mieux même; je suis un homme fort arrangeant comme vous le voyez, seulement n'exigez pas de moi de ces choses par dessus les maisons que je serais contraint de vous refuser, car, je n'ai pas besoin de vous dire que si vous êtes décidés, je ne le suis pas moins, et que tout en désirant une transaction avantageuse pour vous comme pour moi, ma foi, si vous étiez trop dur, je préférerais sauter avec vous, d'autant plus que j'ai le pressentiment que je finirai comme cela un jour ou l'autre et que je ne serais pas fâché d'aller au diable en aussi bonne compagnie.

Bien que ces paroles fussent prononcées d'un air souriant, le comte ne se trompa pas à l'expression résolue de l'homme auquel il avait affaire.

--Oh! Señor dit-il, vous nous connaissez bien mal si vous nous supposez capables de vous demander des impossibilités, seulement comme notre position est bonne, nous en voulons profiter.

--Et je vous approuve grandement, caballero, mais comme vous êtes Français et que vos compatriotes ne doutent de rien, j'ai cru de mon devoir de vous faire cette observation.

--Soyez convaincu, señor, répondit le comte en affectant la même tranquillité que son interlocuteur, que nous n'exigerons que des conditions raisonnables.

--Vous exigerez! reprit Cuellar en appuyant avec affectation sur ces deux mots.

--Ma foi oui; ainsi nous ne vous obligerons pas à nous rendre l'hacienda, car nous savons que si vous en sortiez aujourd'hui, demain vous recommenceriez l'attaque.

--Vous êtes plein de pénétration, señor; venez donc au fait, je vous prie.

--M'y voici, d'abord, vous nous rendrez les pauvres peones qui ont échappé au massacre.

--Je n'y vois pas de difficulté.

--Avec leurs armes, leurs chevaux et le peu qu'ils possèdent.

--Passe pour cela, ensuite.

--Don Andrés de la Cruz, sa fille, le mayordomo, Léo Carral, mon ami, moi et toutes les femmes et les enfants réfugiés dans ce salon, nous serons libres de nous retirer où cela nous plaira sans craindre d'être inquiétés.

Cuellar fit la grimace.

--Après, dit-il?

--Pardon, est-ce convenu?

--Oui, c'est convenu, après?

--Mon ami et moi nous sommes étrangers, Français, le Mexique n'est point en guerre, que je sache, avec notre pays.

--Cela pourra venir, dit Cuellar en raillant.

--Peut-être, mais en attendant, nous sommes en paix et nous avons droit à votre protection.

--N'avez-vous pas combattu contre nous?

--C'est vrai, mais nous étions dans le cas de légitime défense; on nous attaquait, nous devions nous défendre.

--Bon, bon, passez.

--Nous voulons donc avoir le droit d'emporter avec nous, sur des mules, tout ce qui nous appartient.

--Est-ce tout?

--A peu près, acceptez-vous ces conditions?

--Je les accepte.

--Bon, seulement il nous reste une petite formalité à remplir.

--Une formalité! Laquelle donc?

--Celle des otages.

--Comment des otages, n'avez-vous pas ma parole?

--Parfaitement.

--Eh bien! Que demandez-vous de plus?

--Je vous l'ai dit, des otages; vous comprenez bien, señor, que je n'irai pas ainsi confier la vie de mes compagnons et la mienne, je ne dirai pas à vous, j'ai votre parole, et je la crois bonne, mais à vos soldats, qui en braves guérilleros qu'ils sont ne se feraient aucun scrupule, si nous avions la folie de nous livrer entre leurs mains, pour nous rançonner et peut-être nous faire pis; vous ne commandez pas des troupes régulières, señor, et si sévère que soit la discipline que vous maintenez dans votre cuadrilla, je doute qu'elle aille jusqu'à faire respecter vos prisonniers, lorsque vous n'êtes pas là pour les protéger de votre présence.

Cuellar, intérieurement flatté des paroles du comte, lui sourit gracieusement.

--Hum! dit-il, ce que vous dites là peut être vrai jusqu'à un certain point. Bref, quels sont ces otages que vous désirez, et combien en voulez-vous?

--Un seul, señor, vous voyez que c'est bien peu.

--Bien peu, en effet, mais quel est cet otage?

--Vous-même, répondit nettement le comte.

--¡Canarios! fit Cuellar en ricanant, vous n'êtes pas dégoûté! Celui-là vous suffirait en effet.

--Aussi n'en voulons-nous pas d'autres.

--C'est fort malheureux.

--Pourquoi donc?

--Parce que je refuse, ¡caray! Et qui me servirait de caution, à moi s'il vous plaît?

--La parole d'un gentilhomme français, caballero, répondit fièrement le comte, parole qui jamais n'a été engagée en vain.

--Ma foi, reprit Cuellar avec la bonhommie qu'il possède si bien, et qui, lorsque cela lui convient, le fait prendre pour le meilleur homme du monde, j'accepte, caballero, il en arrivera ce qui pourra, je suis curieux de mettre un peu à l'épreuve cette parole dont les Européens sont si fiers; c'est donc convenu, je vous sers d'otage; maintenant combien de temps demeurerais-je près de vous? Il est fort important pour moi de régler cette question.

--Nous ne vous demanderons pas autre chose que de nous suivre jusqu'en vue de Puebla; une fois là, vous serez libre, vous pouvez même, si cela vous plaît, prendre avec vous une escorte d'une dizaine d'hommes pour assurer votre retour.

--Allons, voilà qui est dit, je suis des vôtres, caballero; don Melchior vous demeurerez ici pendant mon absence et vous veillerez à ce que tout marche bien.

--Oui, répondit sourdement don Melchior.

Le comte, après avoir dit quelques mots à voix basse au mayordomo, s'adressa de nouveau à Cuellar:

--Señor, lui dit-il, veuillez, je vous prie, donner l'ordre que les peones soient amenés; puis, pendant que vous demeurerez près de nous, Ño Léo Carral ira tout préparer pour notre départ.

--Bien, fit Cuellar; le mayordomo peut aller à ses affaires. Vous entendez, vous autres, ajouta-t-il en se tournant vers les guérilleros toujours immobiles, cet homme est libre, qu'on amène ici les peones.

Une quinzaine de pauvres diables, les habits en lambeaux, couverts de sang, mais armés ainsi que cela avait été convenu, entrèrent alors dans le salon; ces quinze hommes étaient tout ce qui restait des défenseurs de l'hacienda.

Cuellar pénétra alors dans la pièce sur le seuil de laquelle il s'était tenu jusque-là et, sans en être prié, il alla se poster derrière la barricade.

Don Melchior, sentant la fausseté de la position dans laquelle il se trouvait placé, maintenant qu'il restait seul en face des assiégés, se détourna pour se retirer; mais alors don Andrés se leva, et l'interpellant d'une voix forte et impérieuse:

--Arrêtez, Melchior, lui dit-il, nous ne pouvons nous séparer ainsi, à présent que nous ne devons plus nous revoir en ce monde, une explication suprême est nécessaire, indispensable même entre nous.

Don Melchior tressaillit aux accents de cette voix, son front pâlit, il fit un mouvement comme s'il voulait fuir, mais s'arrêtant tout à coup et relevant fièrement la tête:

--Que me voulez-vous? dit-il, parlez je vous écoute.

Pendant un laps de temps assez long, le vieillard demeura les yeux fixés sur son fils avec une expression étrangement mélangée d'amour, de colère, de douleur et de mépris, et faisant enfin un effort sur lui-même, il prit la parole:

--Pourquoi vouloir vous retirer? lui dit-il; est-ce parce que le crime que vous avez commis vous fait horreur, ou bien fuyez-vous la rage au cœur de voir votre parricide avorté et votre père sauvé, malgré tous vos efforts pour lui arracher la vie; Dieu n'a pas permis la réussite complète de vos sinistres projets; il me châtie de ma faiblesse pour vous et de la place que vous aviez usurpé dans mon cœur; je paie bien cher un moment d'erreur, mais enfin, le voile qui couvrait mes yeux est tombé. Allez misérable, marqué au front d'un stigmate indélébile, soyez maudit! Et que cette malédiction que je prononce sur vous, pèse éternellement sur votre cœur! Allez, parricide, je ne vous connais plus!