Part 12
--Ce n'est pas cela que je veux dire, monsieur, je connais votre splendide hospitalité, seulement je crois que mieux vaudrait placer le baron près de moi, mes domestiques le serviraient, mon appartement est grand.
--Mais cela va horriblement vous gêner.
--Pas du tout, au contraire, j'ai plus de pièces qu'il ne m'en faut, il en prendra une; de cette façon, nous pourrons causer tout à notre aise, lorsque cela nous plaira; depuis deux ans que nous nous sommes vus, nous avons bien des confidences à nous faire.
--Vous l'exigez, monsieur le comte?
--Je suis chez vous, monsieur, je n'ai donc rien à exiger, ce n'est qu'une faveur que je vous demande, une prière que je vous adresse, pas autre chose.
--Puisqu'il en est ainsi, monsieur le comte, il sera fait selon votre désir; ce soir même, si vous le permettez, tout sera mis en état.
Ludovic prit alors congé de don Andrés et se retira dans son appartement; mais presque derrière lui arrivèrent des peones chargés de meubles qui, en quelques instants, eurent changé son salon en une chambre à coucher confortablement installée.
Le comte, dès qu'il fut seul avec son valet de chambre, le mit au courant de tout ce qu'il devait savoir, pour jouer son rôle de façon à ne pas commettre de bévues, puisqu'il s'était trouvé au rendez-vous et avait vu Ludovic.
Le lendemain, vers neuf heures du matin, le comte fut averti qu'un cavalier vêtu à l'européenne, et suivi d'un arriero, conduisant deux mules chargées de malles et de coffres s'approchait de l'hacienda.
Ludovic ne douta pas que ce fût Dominique, il se leva et se hâta de se rendre à la porte de l'hacienda; don Andrés s'y trouvait déjà afin de faire à l'étranger les honneurs de sa propriété.
Le comte ne laissait pas d'être intérieurement assez inquiet de la façon dont le vaquero porterait ce costume européen si mesquin et si étriqué, et par cela même, si difficile à porter avec aisance; mais il fut presque aussitôt rassuré à la vue du fier et beau jeune homme qui s'avançait maîtrisant son cheval avec grâce, et ayant sur toute sa personne un incontestable cachet de distinction. Un instant, il douta que cet élégant cavalier fût le même homme qu'il avait vu la veille et dont les manières franches mais légèrement triviales lui avaient fait craindre pour le rôle qu'il entreprenait de jouer, mais il ne tarda pas à être convaincu que c'était bien réellement Dominique qui se trouvait devant lui.
Les deux jeunes gens se jetèrent dans les bras l'un de l'autre avec les témoignages de la plus vive amitié, puis le comte présenta son ami à don Andrés.
L'hacendero, charmé par la bonne tournure et la haute mine du jeune homme, lui fit l'accueil le plus cordial, puis le comte et le baron, se retirèrent, suivis par l'arriero qui n'était autre que Loïck le ranchero.
Dès que les mules furent déchargées, les caisses et les malles placées dans l'appartement, le baron, car nous lui donnerons provisoirement ce titre, gratifia d'un généreux pourboire l'arriero qui se confondit en bénédictions, et se hâta de s'en aller avec ses mules, ne se souciant pas de demeurer trop longtemps dans l'hacienda de crainte de rencontrer quelque visage de connaissance.
Lorsque les deux jeunes gens furent seuls, ils placèrent Raimbaut en faction dans l'antichambre, afin de ne pas être surpris, et, s'étant retirés dans la chambre à coucher du comte, ils commencèrent une longue et sérieuse conversation, pendant laquelle Ludovic mit le baron au fait, en lui faisant une espèce de biographie, des personnes avec lesquelles il était pour quelque temps appelé à vivre; il s'étendit surtout sur le compte de don Melchior, dont il l'engagea à se méfier, et il lui recommanda de ne pas oublier qu'il ne savait que quelques mots d'espagnol, et qu'il ne le comprenait pas: ce point était essentiel.
--J'ai vécu longtemps avec les Peaux-Rouges, répondit le jeune homme, j'ai profité des leçons que j'ai reçues d'eux; Vous serez surpris vous-même de la perfection avec laquelle je jouerai mon rôle.
--Je vous avoue que j'en suis surpris déjà, vous avez complètement trompé mon attente; j'étais loin de croire à un tel résultat.
--Vous me flattez; je tâcherai de toujours mériter votre approbation.
--Mais j'y songe, mon cher Charles, reprit en souriant le comte, nous sommes de vieux amis, des camarades de collège.
--Pardieu, nous nous sommes connus tout enfants, répondit l'autre de même.
--Ne vous semble-t-il pas que, dans cette situation, nous devons nous tutoyer?
--Cela me semble évident, la perfection du rôle l'exige.
--Eh bien, c'est convenu, je te tutoie et tu me tutoies.
--Je le crois bien, deux camarades comme nous.
Là-dessus, les deux jeunes gens se serrèrent cordialement la main, en riant comme des écoliers en vacances.
Une partie de la journée s'écoula ainsi sans autre incident que la présentation du baron Charles de Meriadec, par son ami le comte de la Saulay, à doña Dolores et à son frère, don Melchior de la Cruz, double présentation dont le prétendu baron se tira en comédien achevé.
Doña Dolores répondit par un gracieux et encourageant sourire au compliment que le jeune homme crut devoir lui adresser.
Don Melchior se contenta de s'incliner sans lui répondre, en lui lançant un regard louche sous ses prunelles.
--Hum! dit le baron lorsqu'il se retrouva avec le comte, ce don Melchior me fait l'effet d'être une vilaine chenille.
--Je partage entièrement cette opinion, répondit nettement le comte.
Vers trois heures de l'après-dîner, doña Dolores fît demander aux jeunes gens s'ils voulaient lui faire l'honneur de venir lui tenir compagnie quelques instants, ils acceptèrent avec empressement et se hâtèrent de se rendre près d'elle.
Ils croisèrent don Melchior dans la cour; le jeune homme ne leur parla pas, mais il les suivit du regard jusqu'à ce qu'ils fussent entrés dans l'appartement de sa sœur.
Un mois s'écoula, sans que rien ne vînt troubler la monotone existence des habitants de l'hacienda.
Le comte et son ami sortaient souvent en compagnie du mayordomo, soit pour aller à la chasse, soit simplement pour se promener; quelquefois, mais rarement, doña Dolores les accompagnait.
Maintenant que le comte n'était plus seul avec elle, elle paraissait moins redouter de se trouver avec lui, parfois même elle semblait y prendre un certain plaisir; elle accueillait favorablement ses galanteries, souriait des saillies qui lui échappaient, et, en toutes circonstances, lui témoignait une entière confiance.
Mais c'était surtout au soi-disant baron qu'elle montrait une préférence marquée, soit que, le connaissant pour ce qu'il était réellement, elle le jugeât sans importance, soit que, par pur caprice de coquetterie féminine, elle se plût à jouer avec cette nature dont elle ne soupçonnait pas l'indomptable énergie, et voulût essayer sur le naïf jeune homme la puissance de ses charmes.
Dominique ne s'apercevait pas, ou feignait de ne pas s'apercevoir de ce manège de la jeune fille; d'une politesse exquise avec elle, d'une prévenance sans bornes, il demeurait cependant dans les strictes limites qu'il s'était posées à lui-même, ne se souciant pas de donner de la jalousie à un homme pour lequel il professait une sincère amitié et qu'il savait être sur le point d'épouser doña Dolores.
Quant à don Melchior, son caractère s'était de plus en plus assombri, ses absences étaient devenues plus longues et plus fréquentes, et, dans les rares occasions où le hasard le mettait en présence des deux jeunes gens, il répondait silencieusement à leur salut, sans daigner leur adresser la parole; définitivement, la répugnance qu'il avait tout d'abord éprouvée pour eux s'était, avec le temps, changée en une bonne et forte haine mexicaine.
Cependant les événements politiques marchaient avec une rapidité toujours croissante; les troupes de Juárez occupaient sérieusement la campagne; déjà des éclaireurs de son parti avaient paru aux environs de l'hacienda; on parlait vaguement de propriétés espagnoles prises d'assaut, pillées, livrées aux flammes, et dont les maîtres avaient été lâchement assassinés après avoir été mis à rançon par les guérilleros.
L'inquiétude était grande à l'Arenal: don Andrés de la Cruz, que sa qualité d'Espagnol ne rassurait que médiocrement sur l'avenir, prenait les précautions les plus exagérées pour ne pas être surpris par l'ennemi; la question de l'abandon de l'hacienda pour se retirer à Puebla avait même été plusieurs fois agitée, mais toujours elle avait été repoussée par don Melchior avec obstination.
Cependant, la conduite étrange que, depuis que le comte se trouvait dans l'hacienda, menait le jeune homme, son affectation à se tenir à l'écart, ses absences fréquentes et prolongées, et, plus que tout, les recommandations de don Olivier, dont la méfiance éveillée depuis longtemps sans doute, et reposant sur des faits connus de lui seul, avaient amené à l'hacienda la présence de Dominique sous le nom de baron de Meriadec, éveillaient les soupçons du comte, soupçons auxquels l'antipathie secrète qu'il éprouvait depuis le premier jour pour Melchior, donnaient presque la force d'une certitude.
Le comte, après de mûres réflexions, s'était résolu de faire part à Dominique et à Léo Carral de ses inquiétudes, lorsqu'un soir, en entrant dans le patio, il rencontra don Melchior à cheval, se dirigeant vers la porte de l'hacienda.
Le comte se demanda alors, comment à une heure aussi avancée (il était environ neuf heures du soir), don Melchior osait, par une nuit sans lune, se hasarder seul, dans la campagne, au risque de tomber dans une embuscade des guérilleros de Juárez, dont les éclaireurs, ce qu'il savait fort bien, rôdaient depuis quelques jours déjà aux environs de l'hacienda.
Cette nouvelle sortie du jeune homme, que rien ne motivait en apparence, dissipa les derniers doutes du comte, et l'affermit dans sa résolution, de prendre immédiatement conseil de ses deux confidents.
En ce moment, Léo Carral traversait le patio; Ludovic l'appela.
Le mayordomo accourut aussitôt.
--Où allez vous donc ainsi? lui demanda le comte.
--Je ne saurais trop vous dire, seigneurie, répondit le mayordomo, je suis ce soir, je ne sais pourquoi, plus inquiet qu'à l'ordinaire, et je vais faire une visite autour de l'hacienda.
--C'est peut-être un pressentiment, dit le comte pensif, voulez-vous que je vous accompagne?
--Je compte sortir et battre un peu l'estrade aux environs, reprit Ño Leo Carral.
--Bien, faites seller mon cheval et celui de don Carlos, nous vous rejoignons dans un instant.
--Surtout, seigneurie, n'emmenez pas de domestiques, faisons nos affaires nous-mêmes, j'ai un projet; évitons toute chance de trahison.
--Convenu, dans dix minutes nous vous rejoindrons.
--Vous trouverez vos chevaux à la porte de la première cour. Je n'ai pas besoin de vous recommander d'être armés.
--Soyez tranquille.
--Le comte rentra chez lui.
Dominique fut bientôt mis au courant des choses; tous deux quittèrent aussitôt après l'appartement, et rejoignirent le mayordomo qui, déjà en selle, les attendait devant la porte ouverte, de l'hacienda.
--Nous voici, dit le comte.
--Partons, répondit laconiquement Leo Carral.
Ils sautèrent sur leurs chevaux, et sortirent sans ajouter une parole.
Derrière eux, la porte de l'hacienda fut doucement refermée.
La rampe qui conduisait à la plaine fut descendue au grand trot.
--Eh! fit le comte au bout d'un instant, que signifie cela, sommes-nous donc montés sur des chevaux spectres, qu'ils ne produisent aucun bruit en marchant?
--Parlez plus bas, seigneurie, répondit le mayordomo, nous sommes probablement entourés d'espions; quant à ce qui vous intrigue si fort, ce n'est qu'une précaution toute simple, les sabots de vos chevaux sont enveloppés dans des sacs de peau de mouton, remplis de sable.
--Diable! reprit Ludovic, il paraît alors que nous allons en expédition secrète.
--Oui, seigneurie, secrète, et surtout fort importante.
--Qu'y a-t-il donc?
--Je me méfie de don Melchior.
--Mais songez donc, mon ami, que don Melchior est le fils de don Andrés, son héritier.
--Oui, mais ainsi que nous disons ici du mauvais côté de la couverture, sa mère était une Indienne, Zapotèque, dont je ne sais pourquoi mon maître se coiffa, car elle n'était ni belle, ni bonne, ni spirituelle; bref, de leur liaison, il résulta un enfant, cet enfant est don Melchior. La mère mourut en couche, en suppliant don Andrés de ne pas abandonner la pauvre créature, mon maître le promit, il reconnut l'enfant et l'éleva, comme s'il eût été légitime lorsque quelques années plus tard, il fit consentir sa femme à conserver l'enfant près d'elle. Il fut donc élevé comme s'il eût été réellement fils légitime, d'autant plus que doña Lucia de la Cruz mourut en ne donnant qu'une fille à son mari.
--Ah! Ah! fit le comte, je commence à entrevoir la vérité.
--Tout alla bien pendant plusieurs années, don Melchior, fort bien traité par son père, en arriva peu à peu à se persuader qu'à la mort de don Andrés la fortune paternelle lui reviendrait en effet; mais il y a un an environ, mon maître reçut une lettre à la suite de laquelle il eut, avec son fils, une longue et sérieuse explication.
--Oui, oui, cette lettre lui rappelait les projets de mariage convenus entre ma famille et la sienne et mon arrivée prochaine.
--Probablement, seigneurie; mais rien ne transpira de ce qui s'était passé entre le père et le fils, seulement on remarqua que don Melchior, qui n'a pas positivement un caractère gai, devint, à partir de cette époque, sombre et acariâtre, recherchant la solitude et ne parlant même à son père que lorsqu'il y était absolument contraint; lui, qui ne faisait que de courtes et rares excursions au dehors, commença à prendre un goût effréné pour la chasse, et se livra à des courses qui souvent duraient plusieurs jours; votre arrivée subite à l'hacienda, lorsque sans doute il espérait encore ne jamais vous voir, augmenta dans des proportions effrayantes ses mauvaises dispositions, et je suis convaincu que désespéré de voir lui échapper sans retour l'héritage que, depuis si longtemps il convoite, il n'hésitera devant rien, serait-ce un crime, pour s'en emparer. Voilà seigneurie, ce qu'il était, je le crois, de mon devoir de vous apprendre; Dieu sait que, si j'ai parlé, ce n'a été que dans une intention pure.
--Tout m'est expliqué maintenant, Ño Léo Carral, je suis, comme vous, persuadé que Melchior médite une odieuse trahison contre l'homme auquel il doit tout et qui est son père.
--Eh bien, dit Dominique, voulez-vous savoir mon opinion? Si l'occasion s'en présente, ce sera œuvre pie de lui loger une balle dans sa méchante cervelle; le monde sera de cette façon débarrassé d'un affreux scélérat.
--Amen! dit le comte en riant.
En ce moment ils atteignirent la plaine.
--Seigneurie, voici où commencent pour nous les difficultés de l'entreprise que nous tentons, dit alors le mayordomo, il nous faut agir avec la plus extrême prudence, et surtout éviter de révéler notre présence aux espions invisibles dont nous sommes sans doute entourés.
--Ne craignez rien, nous serons muets comme des poissons; passez donc devant, sans crainte, nous marcherons dans vos pas à la mode des Indiens sur le sentier de la guerre.
Le mayordomo prit la tête de la file et ils commencèrent à s'avancer assez rapidement dans des sentiers qui s'enchevêtraient les uns dans les autres et qui auraient formé un réseau inextricable pour tout autre que Léo Carral.
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, la nuit était sans lune, le ciel noir comme de l'encre. Un silence profond, interrompu à longs intervalles par les cris stridents des oiseaux de nuit, planait sur la campagne.
Ils continuèrent à s'avancer ainsi sans échanger une parole pendant environ une demi-heure, enfin le mayordomo s'arrêta.
--Nous sommes arrivés, dit-il à voix basse, descendez de cheval, ici nous sommes en sûreté.
--Croyez-vous? dit Dominique; il m'a semblé pendant la marche entendre des cris d'oiseaux de nuit trop bien imités pour être vrais.
--Vous avez raison, reprit Léo Carral; ce sont les sentinelles ennemies qui s'avertissent, nous avons été éventés, mais grâce à la nuit et à ma connaissance des chemins, nous avons, provisoirement du moins, dépisté ceux qui se sont mis à notre poursuite, ils nous cherchent dans une direction opposée à celle où nous sommes.
--C'est aussi ce que j'ai cru comprendre, répondit Dominique.
Le comte écoutait avidement cette conversation, mais vainement, ce que disaient les deux hommes était de l'hébreu pour lui; pour la première fois depuis qu'il était au monde le hasard le plaçait dans une situation aussi singulière; aussi l'expérience lui manquait-elle complètement; il était loin de se douter qu'il avait traversé tous les avant-postes d'un campement ennemi, avait passé à portée de pistolets des sentinelles embusquées à droite et à gauche et échappé par miracle peut-être vingt fois à la mort.
--Señores, débarrassez les chevaux des sacs dont ils n'ont plus besoin, tandis que j'allumerai une torche d'_ocote_, dit alors Léo Carral.
Les jeunes gens obéirent, ils reconnaissaient tacitement le mayordomo pour chef de l'expédition.
--Eh bien, est-ce fait? demanda au bout d'un instant le mayordomo.
--Oui, répondit le comte, mais nous n'y voyons goutte, vous n'allumez donc pas votre torche?
--Elle est allumée, mais il serait par trop imprudent d'en montrer ici la lumière; suivez-moi entraînant vos chevaux par la bride.
Il reprit la tête, pour les guider, et ils avancèrent de nouveau, mais à pied, cette fois.
Bientôt une lueur brilla devant eux, et les éclaira assez pour leur laisser distinguer les objets qui les entouraient.
Ils étaient dans une grotte naturelle; cette grotte s'ouvrait au fond d'un couloir assez tortueux pour que la lueur de la torche ne fût pas aperçue du dehors.
--Où diable sommes-nous ici? demanda le comte avec surprise.
--Vous le voyez, seigneurie, dans une grotte.
--Très bien, mais vous aviez une raison pour nous amener ici.
--Certes, j'en avais une, seigneurie, et cette raison la voici: cette grotte, par un souterrain assez long, communique avec l'hacienda; ce souterrain a plusieurs issues dans la campagne et deux dans l'hacienda même. Des deux issues qui aboutissent à l'hacienda, il en est une que moi seul connais, aujourd'hui même j'ai bouché l'autre; mais, redoutant que don Melchior aie pendant ses promenades au dehors découvert la grotte où nous sommes, j'ai voulu la visiter cette nuit, afin de la murer solidement en dedans, et empêcher ainsi que nous soyons surpris.
--Parfaitement raisonné, Ño Leo Carral; les pierres ne manquent pas, nous nous mettrons à l'œuvre lorsque vous voudrez.
--Un instant, seigneurie, assurons-nous d'abord que d'autres ne nous ont pas précédés ici.
--Hum! Cela me semble assez difficile.
--Vous croyez, dit-il avec une légère ironie dans la voix.
Il prit la torche qu'il avait plantée dans un coin et se pencha sur le sol, mais presqu'aussitôt il se redressa en poussant un cri de colère et de rage.
--Qu'avez-vous? s'écrièrent les deux jeunes gens avec anxiété.
--Voyez, dit-il en leur indiquant le sol.
Le comte regarda.
--Nous sommes joués, dit-il au bout d'un instant, il est trop tard.
--Mais expliquez-vous, au nom du ciel! Je ne comprends rien à ce que vous dites, moi, s'écria le comte.
--Tiens mon ami, reprit Dominique, vois-tu comme le sable est foulé? Remarques-tu ces empreintes de pas qui courent dans tous les sens?
--Eh bien?
--Eh bien, mon pauvre ami, ces empreintes sont celles laissées par les hommes conduits probablement par don Melchior, et qui ont pris ce chemin pour s'introduire dans l'hacienda, où peut-être ils sont déjà.
--Non, reprit le mayordomo, les empreintes sont toutes fraîches; ils ne sont entrés que quelques minutes avant nous. L'avance qu'ils ont n'est rien, car arrivés au bout du souterrain il leur faudra démolir le mur que j'ai construit, et il est solide, ne nous décourageons donc pas encore, peut-être Dieu permettra-t-il que nous atteignions l'hacienda à temps; venez, suivez-moi, hâtez-vous, abandonnez les chevaux; ah! C'est le ciel qui m'a inspiré de ne pas boucher la seconde issue.
Agitant alors la torche pour en raviver la flamme, le mayordomo s'élança en courant dans une galerie latérale, suivi par les deux jeunes gens.
Le souterrain montait en pente douce; la route qu'ils avaient suivie pour venir à la grotte, tournait autour de la colline sur laquelle l'hacienda était bâtie; de plus, il leur avait fallu faire de nombreux détours et marcher avec circonspection, c'est-à-dire assez lentement, de peur d'être surpris, ce qui leur avait demandé un laps de temps assez considérable; mais cette fois il n'en était plus ainsi, ils couraient en ligne droite devant eux, ils accomplirent ainsi en moins d'un quart d'heure ce qui, a cheval, avait exigé près d'une heure à travers la campagne, et ils arrivèrent dans le jardin.
L'hacienda était silencieuse.
--Éveillez vos domestiques pendant que je sonnerai la cloche d'alarme, dit le mayordomo; peut-être sauverons-nous l'hacienda!
Il se précipita vers la cloche dont les vibrations redoublées eurent bientôt réveillé les habitants de l'hacienda qui accoururent à demi vêtus, ne comprenant rien à ce qui se passait.
--Aux armes! Aux armes! criaient le comte et ses deux compagnons.
En deux mots, don Andrés fut mis au fait de la situation, et pendant qu'il faisait placer sa fille dans son appartement sous la garde de serviteurs dévoués, et organisait la défense autant du moins que le permettaient les circonstances, le mayordomo suivi des deux jeunes gens et de leurs domestiques, s'était élancé dans le jardin.
Ludovic et doña Dolores n'avaient échangé qu'une parole.
--Je vais là, chez mon père, avait-elle dit.
--J'irai vous y retrouver.
--Je vous attends, nul autre que vous ne m'approchera?
--Je vous le jure.
--Merci.
Ils s'étaient séparés.
Arrivés dans le jardin, les cinq hommes entendirent distinctement les coups pressés que les assaillants frappaient contre la muraille.
Ils s'embusquèrent à portée de pistolet de l'issue, derrière des massifs d'arbres et de fleurs.
--Mais ces gens sont donc des bandits, s'écria le comte, pour venir de cette façon piller les honnêtes gens?
--Pardieu! Si ce sont des bandits, répondit en ricanant Dominique, bientôt vous les verrez à l'œuvre et vous n'en douterez plus.
--Alors, attention! dit le comte, et recevons-les comme ils le méritent.
Cependant les coups redoublaient dans le souterrain; bientôt une pierre se détacha, puis une autre, puis une troisième, et une brèche assez grande s'ouvrit béante dans le mur.
Les guérilleros s'élancèrent avec un hurlement de joie qui se changea aussitôt en rugissement de rage.
Cinq coups de feu confondus en un seul, avaient éclaté comme un formidable roulement de tonnerre.
La bataille commençait.
XVI
L'ASSAUT
A l'effroyable décharge qui les avait accueillis en semant la mort parmi eux, les guérilleros s'étaient rejetés en arrière avec épouvante, surpris par ceux qu'ils comptaient surprendre, préparés à piller mais non à combattre, leur première pensée fut de prendre la fuite, et un désordre indescriptible se mit dans leurs rangs.
Les défenseurs de l'hacienda, dont le nombre s'était considérablement accru, profitèrent de cette hésitation pour faire pleuvoir sur eux une grêle de balles.
Cependant il fallait prendre un parti: ou avancer sous les balles, ou renoncer à l'expédition.
Le propriétaire de l'hacienda était riche, les guérilleros le savaient; depuis longtemps déjà ils désiraient s'emparer de ces richesses qu'ils convoitaient et qu'à tort ou à raison, ils supposaient cachées dans l'hacienda; il leur en coûtait de renoncer à cette expédition préparée de longue main et dont ils se promettaient de si magnifiques résultats.