Part 17
--¡Demonios! s'écria triomphalement Melchior, vous êtes un brave ami. Mais maintenant, à mon tour: regardez bien ce religieux, le reconnaissez-vous, non? Eh bien, cet homme n'est autre que cet aventurier nommé don Adolfo, don Olivero, don Jaime, que sais-je encore? Et que depuis si longtemps on poursuit vainement.
--Serait-il possible? s'écria don Diego.
--C'est vrai, dit alors don Adolfo.
--Avant une heure vous serez mort, fusillé comme traître et bandit, s'écria Melchior.
Don Adolfo haussa les épaules avec dédain.
--Il est évident, observa don Diego, que cet homme sera fusillé, mais c'est au président seul qu'il appartient de statuer sur son sort, il se prétend Français.
--Ah, ça! Mais tous ces démons appartiennent donc à cette nation maudite? s'écria don Melchior tout déconcerté.
--Ma foi, je ne saurais trop vous dire; pour ce qui est de cet homme, comme c'est un rude compagnon et que peut-être vous seriez assez embarrassé de lui, je l'expédierai au président avec une escorte particulière.
--Non pas, non pas, si vous voulez m'être agréable je tiens à l'emmener au contraire; soyez tranquille, je prendrai des précautions telles que tout fin qu'il soit il ne m'échappera pas, seulement il est bon de le désarmer.
L'aventurier remit silencieusement ses armes à don Diego.
En ce moment, un valet parut et annonça que l'escorte attendait dans la rue.
--C'est bien, dit Melchior, en route.
Le domestique donna une machette, une paire de pistolets et un zarapé à son maître et lui boucla les éperons.
--Maintenant nous pouvons partir, dit don Melchior.
--Allons, fit don Diego, señor don Adolfo ou quelque soit votre nom, veuillez, passer le premier.
L'aventurier obéit sans répondre.
Vingt-cinq ou trente soldats vêtus un peu de costumes de fantaisie, la plupart en lambeaux et ressemblant bien plutôt à des bandits qu'à d'honnêtes militaires, attendaient dans la rue.
Ces soldats étaient tous bien montés et bien armés.
Au milieu d'eux le comte de la Saulay et ses deux domestiques étaient étroitement surveillés; un sourire de joie éclaira le visage de don Melchior à la vue du gentilhomme; celui-ci ne daigna pas paraître s'apercevoir de sa présence.
Un cheval était préparé pour don Adolfo; sur un signe de don Diego, il se mit en selle et alla de lui-même se placer à la droite du comte avec lequel il échangea un serrement demain.
Don Melchior se mit en selle.
--Maintenant, mon ami, fit don Diego, bon voyage. Je m'en retourne au gouvernement.
--Adieu donc! fit Melchior, et l'escorte se mit en marche.
Il était environ deux heures de l'après-midi, la plus grande chaleur du jour était passée, les boutiques commençaient à se rouvrir, et les marchands placés sur le seuil de leurs portes regardaient en bâillant passer les soldats.
Don Melchior s'avançait à quelques pas en avant de sa troupe; son maintien était froid et compassé, il faisait de vains efforts pour contenir la joie qu'il éprouvait de sentir enfin entre ses mains ses implacables ennemis.
On était sorti de la ville depuis longtemps déjà; le lieutenant qui commandait l'escorte s'approcha de don Melchior.
--Nos gens sont fatigués, lui dit-il, il serait temps de songer à camper pour la nuit.
--Campons, je le veux bien, répondit celui-ci, pourvu que ce soit dans un endroit sûr.
--Je connais à quelques pas d'ici, reprit le lieutenant, un rancho abandonné, où nous serons fort bien.
--Allons y donc alors.
Le lieutenant prit la direction de la troupe et les soldats ne tardèrent pas à s'engager dans un sentier à peine tracé à travers un bois fort touffu. Au bout de trois quarts d'heure environ, ils atteignirent une vaste clairière au centre de laquelle s'élevait le rancho annoncé.
L'officier donna l'ordre à ses soldats de mettre pied à terre.
Ceux-ci obéirent avec empressement; ils paraissaient avoir hâte de se reposer de leurs fatigues.
Sautant à bas de son cheval, don Melchior entra dans le rancho afin de s'assurer de l'état dans lequel il se trouvait.
Mais à peine avait-il fait un pas dans l'intérieur qu'il fut saisi à l'improviste, roulé dans un zarapé, garrotté et bâillonné, avant même qu'il eût eu le temps d'essayer une défense inutile.
Au bout de quelques minutes, il entendit un cliquetis de sabres et un bruit cadencé de pas au dehors du rancho, les soldats ou du moins une partie d'entre eux s'éloignaient sans autrement s'occuper de lui.
Presqu'aussitôt il fut pris à la fois par les pieds et les épaules, soulevé de terre et emporté. Après quelques pas faits assez rapidement, il lui sembla que ceux qui le portaient lui faisaient descendre un escalier qui paraissait s'enfoncer en terre; puis, après environ dix minutes de marche, il fut doucement déposé sur un lit assez moelleux, composé de fourrures ainsi qu'il le supposa, et on le laissa seul.
Un silence absolu régnait autour du prisonnier; il était bien réellement seul.
Enfin un bruit léger se fit entendre; ce bruit s'accrut peu à peu et devint bientôt assez fort; il ressemblait à la marche de plusieurs personnes, dont les pas craquaient sur le sable.
Ce bruit cessa tout à coup.
Le jeune homme se sentit saisir et enlever de nouveau. On recommença à le porter pendant un laps de temps assez long; les porteurs se relayaient de distance en distance.
Enfin on s'arrêta de nouveau; à l'air plus frais et plus vif qui frappait son visage, le prisonnier conjectura qu'il avait quitté le souterrain et se trouvait en rase campagne.
On le déposa à terre.
--Laissez le prisonnier libre, dit une voix dont le timbre sec et métallique frappa le jeune homme.
Aussitôt ses liens furent détachés, son bâillon et le bandeau qui couvrait ses yeux enlevés.
Don Melchior bondit sur ses pieds et regarda autour de lui.
L'endroit où il se trouvait était le sommet d'une colline assez élevée au milieu d'une immense plaine. La nuit était sombre, dans le lointain un peu sur la droite brillaient comme autant d'étoiles les lumières des maisons de Puebla.
Le jeune homme formait le centre d'un groupe considérable d'hommes rangés en cercle autour de lui.
Ces hommes étaient masqués; chacun d'eux tenait à la main droite une torche en bois d'ocote dont la flamme agitée par le vent nuançait de teintes sanglantes les accidents du paysage, et leur imprimait une apparence fantastique.
Don Melchior sentit un frisson de terreur courir par tout son corps, il comprit qu'il était au pouvoir des membres de cette mystérieuse association maçonnique à laquelle il était lui-même affilié, et qui étendait sur tout le territoire mexicain les ténébreuses ramifications de ses ventes redoutables.
Le silence était si profond sur la colline, tous ces hommes ressemblaient si bien à des statues, dans leur froide immobilité, que le jeune homme entendait sourdement les battements précipités de son cœur dans sa poitrine.
Un homme fit un pas en avant.
--Don Melchior de la Cruz, dit-il, savez-vous où vous êtes, et en présence de qui vous vous trouvez?
--Je le sais, répondit-il les lèvres serrées.
--Vous reconnaissez-vous justiciable des hommes dont vous êtes entouré?
--Oui, parce qu'ils ont la force en main, et que toute velléité de résistance ou de protestation serait de ma part un acte de folie.
--Non, ce n'est point pour cette raison que vous êtes justiciable de ces hommes, et vous le savez bien, reprit froidement l'homme masqué, c'est parce que vous vous êtes volontairement lié à eux par un pacte, qu'en faisant ce pacte, vous avez accepté leur juridiction et leur avez donné le droit d'être vos juges si vous manquiez aux serments que vous avez prêtés, de votre plein gré, entre leurs mains.
Don Melchior haussa dédaigneusement les épaules.
--A quoi bon tenter une défense inutile, dit-il, ne suis-je pas condamné d'avance? Exécutez donc sans plus de retard la sentence que vous avez prononcée déjà tacitement.
L'homme masqué lui lança un regard flamboyant à travers les ouvertures de son masque.
--Don Melchior, reprit-il d'une voix dure et profondément accentuée, ce n'est ni comme parricide, ni comme fratricide, ni comme voleur, que vous comparaissez devant ce tribunal suprême, je vous le répète, c'est comme traître à la patrie; je vous somme de vous défendre.
--Et moi je ne le veux pas; répondit-il d'une voix haute et ferme.
--Soit, continua froidement l'homme masqué; alors plantant sa torche dans le sol, il se tourna vers les assistants.
--Frères, dit-il, quel châtiment a mérité cet homme?
--La mort, répondirent les hommes masqués, d'une voix sourde.
Don Melchior demeura impassible.
--Vous êtes condamné à mourir, reprit celui qui jusque-là avait porté la parole, la sentence sera exécutée ici même, vous avez une demi-heure pour vous préparer à comparaître devant Dieu.
--De quelle façon mourrai-je? demanda négligemment le jeune homme.
--Par la corde.
--Autant cette mort qu'une autre, fît-il avec un sourire ironique.
--Nous ne nous reconnaissons pas le droit de tuer l'âme avec le corps, reprit l'homme masqué: un prêtre entendra la confession de vos fautes.
--Merci, dit laconiquement le jeune homme.
L'homme masqué demeura un instant immobile comme s'il eût attendu que don Melchior lui adressât une autre demande, mais voyant qu'il continuait à garder le silence, il reprit sa torche, fit deux pas en arrière, l'agita à trois reprises différentes, et l'éteignit sous son pied.
Toutes les autres torches s'éteignirent au même instant; un léger froissement de feuilles sèches et de branches cassées se fit entendre, et don Melchior se trouva seul.
Cependant le jeune homme ne se trompa pas à cette apparente solitude, il comprit que, bien qu'invisibles ses ennemis continuaient à le surveiller.
L'homme, si fortement trempée que soit son âme, si grande que soit son énergie, bien que cent fois il ait bravé la mort en face, lorsqu'il a vingt ans, c'est-à-dire quand il se trouve à peine sur le seuil de l'existence, que l'avenir lui sourit à travers le prisme enivrant de la jeunesse, ne peut faire ainsi abstraction complète et réelle de lui-même et sans transition aucune passer de la vie à la mort, sans éprouver un énervement complet et subit de toutes ses facultés intellectuelles et souffrir une angoisse horrible et un tressaillement affreux de tous les muscles, surtout lorsque cette mort qui vient le prendre plein de force, de sève et de jeunesse, lui est donnée froidement, de nuit, à la dérobée pour ainsi dire et qu'elle a un cachet indicible d'infamie.
Aussi malgré tout son courage et, toute sa volonté, don Melchior souffrait une épouvantable agonie; à la racine de chacun de ses cheveux, dressés sur sa tête par la terreur, perlait une gouttelette de sueur froide, ses traits étaient affreusement contractés et une pâleur livide et terreuse couvrait son visage.
En ce moment une main se posa doucement sur son épaule, il tressaillit comme s'il eût reçu une commotion électrique et releva brusquement la tête.
Un moine se tenait devant lui, le capuchon rabaissé sur le visage.
--Ah! fit-il, en se levant, voilà le prêtre.
--Oui, dit le religieux, d'une voix basse mais parfaitement distincte, agenouillez-vous, mon fils, je viens recevoir votre confession.
Le jeune homme tressaillit au son de cette voix qu'il lui sembla reconnaître, son regard se fixa ardent et interrogateur sur le moine immobile devant lui.
Celui-ci s'agenouilla en lui faisant signe de l'imiter. Don Melchior obéit machinalement.
Ces deux hommes ainsi à genoux sur le sommet désert de cette colline, faiblement éclairés par la lueur faible et tremblante des lanternes qui rendait plus profonde l'obscurité qui les enveloppait de toutes parts, offraient un spectacle étrange et saisissant.
--On nous surveille, dit le moine; commandez l'impassibilité aux traits de votre visage, l'immobilité à vos nerfs et écoutez-moi, nous n'avons pas un instant à perdre; me reconnaissez-vous?
--Oui, murmura faiblement don Melchior, qui sentant ami à son côté se rattachait malgré lui à l'espérance, le sentiment qui le dernier survit dans le cœur de l'homme, oui, vous êtes don Antonio de Cacerbar.
--Revêtu du costume que je porte en ce moment, reprit don Antonio, j'étais sur le point d'entrer à Puebla, lorsque je fus soudain entouré par des hommes masqués qui me demandèrent si j'étais dans les ordres, sur ma réponse affirmative, réponse faite a tout hasard afin de ne pas rompre un incognito qui est ma seule sauvegarde contre mes ennemis, ces hommes, m'emmenèrent avec eux et me conduisirent ici, j'ai assisté à votre jugement en frémissant de terreur pour moi-même si j'étais reconnu par ces hommes, à qui je n'ai échappé une première fois que par miracle; mais quoi qu'il arrive je suis résolu à partager votre sort; avez-vous des armes?
--Non, mais à quoi bon des armes contre un nombre d'ennemis aussi considérable?
--A se faire tuer bravement au lieu d'être ignominieusement pendu.
--C'est vrai, s'écria le jeune homme.
--Silence malheureux fit vivement don Antonio, prenez ce revolver à six coups et ce poignard, j'en garde autant pour moi.
--Soyez tranquille, dit-il en serrant les armes contre sa poitrine, maintenant je ne les crains plus.
--Bien, voilà comment je voulais vous voir; souvenez-vous de ceci: les chevaux attendent tout sellés là, à droite au bas de la colline; si nous parvenons à les atteindre nous sommes sauvés.
--Quoi qu'il arrive, merci don Antonio, si Dieu veut que nous échappions...
--Ne me promettez rien, interrompit vivement don Antonio; il sera temps plus tard de régler nos comptes.
Le moine donna l'absolution à son pénitent.
Quelques minutes s'écoulèrent; enfin don Melchior se leva, sa contenance était fière et assurée, il était certain de ne pas mourir sans vengeance.
Les hommes masqués reparurent tout à coup et couronnèrent de nouveau le sommet de la colline.
Celui qui jusque-là avait seul parlé, s'approcha du condamné auprès duquel don Antonio était venu se placer comme pour l'exhorter à ses derniers moments.
--Êtes-vous prêt? demanda l'inconnu.
--Je le suis, répondit froidement don Melchior.
--Dressez la potence et allumez les torches, commanda l'homme masqué.
Il se fit alors un grand mouvement dans la foule, il y eut un instant de désordre; les initiés étaient si convaincus que toute fuite était impossible au condamné, d'ailleurs il était si peu probable qu'il tentât de se soustraire à son sort que pendant deux ou trois minutes ils se relâchèrent de leur surveillance.
Don Melchior et son ami profitèrent de ce moment d'oubli.
--Allons, s'écria don Antonio, en renversant l'homme placé le plus près de lui, suivez-moi.
--Allons, répéta hardiment don Melchior en armant son revolver et saisissant son poignard.
Ils se précipitèrent tête baissée au milieu des initiés frappant furieusement à droite et à gauche, et s'ouvrant passage, le poignard d'une main et le revolver de l'autre.
De même que toutes les actions désespérées, celle-ci réussit par sa folie même; il y eût une mêlée effroyable, une lutte gigantesque de quelques minutes entre les initiés surpris à l'improviste, et les deux hommes résolus à s'échapper ou à périr les armes à la main; puis, on entendit un galop furieux de chevaux, et une voix railleuse qui criait au loin:
--Au revoir!
Don Melchior et don Antonio couraient ventre à terre sur la route de Puebla.
Tout espoir de les rejoindre était perdu; du reste, ils avaient laissé un sanglant sillon derrière eux: dix cadavres étaient étendus sur la terre.
--Arrêtez! s'écria don Adolfo à ceux qui s'élançaient vers les chevaux, laissez les fuir, don Melchior est condamné, sa mort est certaine; mais, ajouta-t-il par réflexion, quel est donc ce moine maudit?
Leo Carral, le mayordomo, se pencha à son oreille.
--Ce moine, je l'ai reconnu moi, dit-il, c'est don Antonio de Cacerbar.
--Ah! fit-il avec colère, encore cet homme!
Quelques minutes plus tard, une cavalcade, composée d'une dizaine de cavaliers environ, prenait au grand trot la route de la capitale du Mexique.
Cette cavalcade était conduite par don Jaime ou Olivier, ou Adolfo, comme il plaira au lecteur de le nommer.
XXII
DON DIEGO
Don Melchior de la Cruz, résolu de s'emparer à tout prix de la fortune de son père, fortune que le mariage de sa sœur menaçait de lui faire perdre sans retour, s'était jeté à corps perdu dans la politique, espérant trouver au milieu des factions qui depuis si longtemps déchiraient son pays l'occasion de satisfaire son ambition et son insatiable avarice en pêchant à pleine main dans l'eau trouble des révolutions. Doué d'un caractère énergique, d'une grande intelligence, véritable condottière politique, passant sans hésitation comme sans remords d'un parti dans l'autre, selon les avantages qui lui étaient offerts, toujours prêt à servir celui qui le payait le plus cher, il était arrivé à se rendre maître de secrets importants qui le faisaient redouter de tous et lui avaient acquis un certain crédit auprès des chefs des partis qu'il avait servis tour à tour; espion du grand monde, il avait su entrer partout, s'affilier à toutes les confréries et les sociétés secrètes, possédant au plus haut degré le talent si envié des plus renommés diplomates, de feindre au naturel les sentiments et les opinions les plus opposés. C'est ainsi qu'il s'était fait recevoir membre de la mystérieuse société d'Union et Force, par laquelle il devait plus tard être condamné à mort, avec la résolution bien arrêtée d'avance de vendre les secrets de cette redoutable association, lorsqu'une occasion favorable se présenterait. Don Antonio de Cacerbar se fit peu de temps après recevoir membre de cette même association.
Ces deux hommes devaient se comprendre au premier mot, ce fut ce qui arriva. L'amitié la plus étroite les unit bientôt.
Lorsque dans le commencement de leur liaison par suite de révélations anonymes don Antonio de Cacerbar, convaincu de trahison, condamné par l'association mystérieuse, et obligé de défendre sa vie contre un des affiliés, tomba sous l'épée de son adversaire, et fut laissé pour mort sur la route, où le trouva Dominique ainsi que nous l'avons rapporté plus haut, don Melchior, qui de loin assistait masqué à cette sanglante exécution, résolut, si cela était possible, de sauver cet homme qui lui inspirait de si vives sympathies. Après le départ de ses compagnons, aussitôt que cela lui avait été possible, il était accouru dans l'intention de porter secours au blessé, mais il ne l'avait plus trouvé; le hasard, en amenant en ce lieu Dominique lui ravit, à son grand regret, cette occasion qu'il désirait de rendre don Antonio son débiteur.
Plus tard, lorsque don Antonio, à demi guéri, s'était échappé de la grotte où on le soignait, les deux hommes s'étaient rencontrés de nouveau; plus heureux cette fois, don Melchior avait rendu à don Antonio des services importants.
Celui-ci, à son tour, s'était, en plusieurs circonstances, trouvé à même de faire profiter le jeune homme du crédit occulte dont il disposait.
Seulement, si don Antonio connaissait à fond les affaires de son associé, le but qu'il se proposait et les moyens qu'il comptait employer pour l'atteindre, il n'en était pas de même de don Melchior à l'égard de don Antonio de Cacerbar; celui-ci demeurait pour lui à l'état d'énigme indéchiffrable. Cependant le jeune homme, bien que plusieurs fois déjà il eût essayé de faire parler son ami et de l'amener à des confidences qui lui auraient donné certaines prérogatives, sans jamais y parvenir, ne renonçait pas à réussir à découvrir un jour ce que l'autre paraissait avoir tant d'intérêt à cacher.
Le dernier service que don Antonio lui avait rendu en le faisant si à l'improviste échapper à l'implacable justice des affiliés de l'Union et Force avait placé, provisoirement du moins, don Melchior sous sa dépendance.
Don Antonio sembla mettre un certain point d'honneur à ne pas rappeler à don Melchior l'immense danger dont il l'avait sauvé; il continua à le servir ainsi qu'il l'avait fait jusque-là.
Le premier soin du jeune homme, en rentrant dans Puebla, avait été de se rendre en toute hâte au couvent où, après l'avoir enlevée, il avait relégué sa sœur; mais, ainsi qu'il en avait le pressentiment secret, il trouva la jeune fille disparue et le couvent vide.
Don Antonio ne lui avait dit à ce sujet qu'une phrase de dix mots, mais cette phrase avait une éloquence terrible.
--Il n'y a que les morts qui ne s'échappent pas, avait-il dit.
Don Melchior avait courbé la tête en reconnaissant la justesse de ces paroles.
Toutes les recherches du jeune homme dans Puebla furent vaines, nul ne put ou ne voulut lui rien dire; la supérieure du couvent fut muette.
--Allons à México, c'est là que nous la trouverons, si toutefois elle n'est pas morte, lui dit don Antonio.
Ils partirent.
Quels moyens employa don Antonio pour découvrir la retraite de doña Dolores, nous ne saurions le dire, mais ce qui est certain, c'est que, deux jours après son arrivée dans la ville, il connaissait la demeure de la jeune fille.
Laissons pour quelques instants ces deux hommes que trop tôt nous retrouverons, et disons comment doña Dolores avait été délivrée.
La jeune fille avait été placée, par l'ordre de don Melchior, dans un couvent de religieuses Carmélites.
La supérieure, que don Melchior avait réussi à mettre dans ses intérêts, grâce à une somme considérable qu'il avait versée entre ses mains et à la promesse d'autres plus fortes encore, si elle exécutait avec zèle et intelligence ses recommandations, ne laissait recevoir aucune autre visite à la jeune fille que celle de son frère, il lui était défendu d'écrire des lettres, et celles qui lui arrivaient étaient impitoyablement interceptées.
Dolores passait ainsi des jours tristes et décolorés, au fond d'une étroite cellule, privée de tous rapports avec le monde, et ne conservant plus même l'espoir d'être un jour rendue à la liberté; son frère, du reste, lui avait fait connaître sa volonté à cet égard: il exigeait qu'elle prît le voile.
Ce moyen était le seul que don Melchior avait trouvé pour contraindre sa sœur à lui faire l'abandon de sa fortune, en renonçant au monde.
Cependant don Melchior, bien qu'il se fût fait nommer tuteur de sa sœur, n'aurait pu la conduire dans un couvent sans une autorisation écrite du gouverneur, autorisation facilement obtenue qui avait été présentée par le secrétaire particulier de son excellence le gouverneur, don Diego Izaguirre, à la mère supérieure, lorsque la jeune fille avait été amenée au couvent.
Le soir du jour où don Melchior avait été si adroitement enlevé par don Adolfo qu'il croyait son prisonnier, vers neuf heures du soir, trois hommes enveloppés d'épais manteaux et montés sur de beaux et vigoureux genets d'Espagne, s'arrêtèrent à la porte du couvent, à laquelle ils frappèrent.
La tourière ouvrit un judas pratiqué dans cette porte, échangea quelques mots à voix basse avec un de ces cavaliers qui avait mis pied à terre, et satisfaite sans doute des réponses qu'elle avait reçues, elle avait entrebâillé la porte, de façon à livrer passage au visiteur attardé.
Celui-ci jeta alors la bride de son cheval à un de ses compagnons; pendant que ceux-ci l'attendaient au dehors, il entra, et la porte se referma derrière lui.
Après avoir traversé plusieurs corridors, la tourière ouvrit la cellule de l'abbesse et annonça don Diego Izaguirre, secrétaire particulier de son excellence le gouverneur.
Don Diego après avoir échangé quelques compliments, retira un pli cacheté de son dolman et le présenta à la supérieure qui l'ouvrit et le lut rapidement.
--Très bien, dit-elle, señor; je suis prête à vous obéir.
--Souvenez-vous bien, madame, de la teneur de l'ordre que je vous ai communiqué et que je suis forcé de vous reprendre. Tout le monde, vous entendez, madame, fit-il en soulignant ces mots avec intention, doit ignorer comment doña Dolores a quitté le couvent; cette recommandation est de la plus haute importance.
--Je ne l'oublierai pas, señor.