Les Nuits chaudes du Cap français

Part 9

Chapter 93,887 wordsPublic domain

Je sortis, plus irritée, plus émue encore que je ne l'étais à mon arrivée. Sans doute, pour qu'on m'accueille ainsi, en souriant, j'ai dû exagérer ma faute. Pourquoi aussi ne serais-je qu'une mère à l'égard de cette enfant? J'ai encore la jeunesse; plus d'une fois on m'a dit que j'étais belle, et sans cette clause horrible du testament de ce Gourgueil, qui m'interdit un second mariage à moins que je ne renonce à ses biens, je ne porterais plus aujourd'hui son nom odieux. Mais, au fond, que m'importe? Quel est l'homme qui saurait être tendre, caressant, soumis? Le successeur de ce Gourgueil dont la tyrannie m'a été si cruelle, le continuerait; il faudrait être, comme pour l'autre, une esclave. Et si j'avais un amant, quel scandale dans la colonie! On s'est trop habitué à me considérer comme une des femmes les plus vertueuses de l'île; il faut que je porte le poids de ma réputation. Charge bien légère! Tous ces baisers barbares ne me tentent pas. Toi seule, adorable Antoinette, tu émeus mon être de plaisir. J'oublie que je suis une femme devant toi; tu m'as donné comme un autre sexe pour t'aimer. O pure, innocente enfant, va! je te garderai! tu ne connaîtras point l'étreinte odieuse qui détruirait la grâce de ton jeune corps et te ferait sentir la douleur, toi qui jusqu'ici as ignoré tous les maux! Je ne te demande pas aujourd'hui ton amour; je suis patiente; un jour peut-être ta gratitude s'éveillera pour mon bienfait, mais, en attendant, laisse-toi adorer. Que je puisse prouver, autrement que par de vaines paroles, la force de la passion que je ressens pour toi, et que ma chair porte en ta chair tout le feu qui la dévore. Dieu ne nous maudira pas, ô la plus chérie; il ne peut condamner l'amour qui veut pénétrer et défendre ta perfection. Et nous nous aimerons dans l'ombre, mystérieusement, sans que personne au Cap puisse se douter que tu n'es pas seulement ma fille, mais mon épouse adorée!

J'étais encore devant la maison de M. de la Pouyade lorsque je rencontrai Mme de Létang. Ce n'était plus la femme qui se laissait porter par l'existence avec tant d'indolence et de mollesse, et que rien ne semblait émouvoir. Les yeux rougis et cernés, le sein soulevé de sanglots, elle marchait très vite et comme au hasard, se heurtant contre les pierres de la route, chancelant, paraissant avoir peine à se soutenir. J'oubliai toute rancune, j'allai vers elle, je lui pris les mains; elle n'eut point de larmes, ni de paroles, tant elle semblait hébétée par la douleur.

--Consolez-vous, ma pauvre amie, lui dis-je, nous retrouverons votre chère Agathe et nous châtierons le misérable ravisseur. Ne m'a-t-on pas dit que le chef de la milice avait déjà commencé les recherches, et qu'il pensait être sur une bonne piste?

Elle me regarda fixement comme si elle eût voulu trouver dans mon regard un motif d'espérer, puis secouant la tête d'un air de désolation, elle me quitta sans un mot. Je la vis frapper à la porte de M. de la Pouyade. Puisse-t-il avoir témoigné quelque pitié à cette malheureuse mère! Pour moi, sa vue m'avait atterrée; je pleurai en pensant au rapt de sa fille, mais je songeais moins à son infortune qu'au péril de mon Antoinette. Que deviendrais-je si elle aussi?... mais je ne veux pas croire que la destinée me réserve des peines si cruelles; je n'y survivrais pas. D'ailleurs nous sommes deux à présent à veiller sur elle, et deux femmes qu'unissent l'amour et la haine ne sont-elles pas de bonnes gardiennes?

Voici comment s'est faite cette nouvelle liaison. Ah! bien étranges sont parfois les secours que nous envoie la Providence, mais nous courons des dangers si incroyables et nous avons des ennemis si inattendus!

Je rentrais aux Ingas en palanquin, menée à grande vitesse par mes quatre noirs que j'activais de la voix et d'une souple badine, dans mon impatience de revoir Antoinette. Le trouble que j'avais ressenti devant l'abbé de la Pouyade avait cessé; je me sentais heureuse, pure de toute faute envers Dieu comme envers mon amour, prête à aimer mon enfant avec toute la force de mon âme et de mes sens. Déjà je me trouvais devant la porterie lorsque je croisai un palanquin qui revenait de la maison au galop, palanquin de fillette gâtée plus que de femme sérieuse: tout en acajou avec des crépines dorées et des rubans de soie claire, enveloppé de grands rideaux de mousseline à fleurs roses qui bouffaient au vent comme des voiles. A peine eus-je le temps de le regarder; les rideaux s'écartèrent et, embarrassée dans sa robe, entraînant les coussins, faisant trébucher un porteur, roula et dégringola vers moi, pattes de satin, cul doré et dentelles aux cheveux, une frétillante petite négresse qui, à peine sur ses jambes, s'avança vers moi avec l'air dégagé et la malice d'une jeune guenon:

--_Maame Gourgueil!_ fit-elle avec un sourire qui écarta et durcit ses lèvres entre les dents brillantes, lorsqu'elle fut tout près de moi.

--Comment, répondis-je, me connais-tu si bien?

--_Li vue, li marquée._ (Une fois qu'on t'a vue, on ne t'oublie pas).

Et, parlant ainsi, elle tira d'une pochette de sa candale une lettre odorante d'un parfum vif et entêtant. J'en rompis le cachet et j'y lus cette demande singulière:

«Madame,

«Je vous prie d'excuser la liberté d'une simple fille qui, n'étant point de qualité, et n'appartenant même pas à votre race, ne saurait prétendre à entrer en relations avec une dame de votre rang, si des intérêts, qui nous sont communs, ne me pressaient de solliciter humblement mais avec instance, un rendez-vous. Comme il est utile pour l'une et l'autre que l'on ignore notre entrevue, je vous demanderai de venir vous-même me trouver pendant la fête qu'on donnera ce soir au Cap, en déguisé, ou bien voilée. Vous ne serez pas remarquée au milieu de la foule. Tandis que si j'allais aux Ingas, des personnes que je connais et ne tiens pas à rencontrer pourraient m'y voir. Vous demanderez la maison du sieur Pichon au bout de l'Allée des Lataniers. Elle est à droite. Je demeure derrière, dans un pavillon qui donne sur le jardin. Vous n'avez qu'à traverser la cour, vous y êtes. Encore une fois, madame, je déplore mon audace et les ennuis que vous doit coûter cette visite, et pourtant j'ose espérer que vous n'en aurez point de regret.

«Daignez, Madame, accepter les sentiments de respectueux dévouement avec lesquels je suis votre très humble et très obéissante servante.

«Nanette Berthier.»

Ce nom n'est que trop connu au Cap français. Nanette Berthier, que ses amis de couleur appellent Kouma-Toulou, la Langue Joyeuse, et que nous nommons familièrement Dodue-Fleurie, est une fort belle négresse, grande et grasse, une véritable _pièce d'Inde_[4]. Il n'est point de négociants, de voyageurs de passage à Saint-Domingue qui manquent d'aller souper avec Dodue-Fleurie; ils croiraient même ignorer les délices de l'île s'ils n'obtenaient, à prix d'or, une de ses nuits où, dit-on, elle ne se montre jamais oisive. La lourde volupté que dégage son corps lorsqu'elle se promène dans les rues et les jardins du Cap; tout ce qu'il y a de grossière et ardente luxure dans le balancement de ses hanches vastes, dans ses claquements provocateurs de langue, dans le jeu de ses paupières bordées de longs cils, tantôt retombées comme dans une extase, tantôt levées sur des yeux blancs, où le regard étincelle de colère ou de dédain; ses domestiques noirs qu'elle traite comme des animaux, mais auxquels elle donne des livrées dignes de la Cour; son luxe, ses toilettes, ses fantaisies ruineuses, les suicides des hommes qu'elle a désespérés par son mépris ou ses caprices, tout lui a fait une célébrité inouïe. Elle se croit reine et elle agit en despote. Combien a-t-elle brisé de mariages et fait pleurer de confiantes fiancées! Personne n'ose élever la voix contre elle. Il a fallu que le fils du gouverneur s'éprît de cette femme pour que le père alarmé et furieux d'une telle liaison menaçât la courtisane de la faire arrêter et de déchirer l'acte qui l'affranchissait. Alors pour quelques mois elle a abandonné sa magnifique maison et s'est retirée dans ce logis à demi secret qu'elle m'indique dans sa lettre, ne sortant plus et condamnant sa porte à son ancien amoureux afin d'apaiser le père. Je ne connais pas d'être qui me répugne davantage que cette Dodue-Fleurie. Zinga m'irrite; Zinga m'effraie; Zinga me rappelle d'atroces souvenirs; mais que de fois l'ai-je sentie liée et dévouée à mon être, soit qu'une caresse me l'eût conquise, soit que la beauté de mon corps ou la supériorité de ma race exerce sur son esprit quelque fascination, soit enfin que le fouet, quand il m'est arrivé d'en user avec elle, lui ait fait comprendre la force de ma volonté. Mais je n'ai jamais vu cette Dodue-Fleurie, sans ressentir comme un soulèvement de dégoût; toute sa personne me révolte; sous ses cotillons de soie brochés d'or et parfumés à la poudre à la maréchale, je sens une odeur d'huile et de chair mal lavée. Elle me produit l'impression d'une latrine décorée somptueusement, et pourtant, moi comme les autres, je me sens dominée par elle, et si elle me regarde en face, à la promenade, je baisse les yeux. Ah! il ne fallait pas affranchir un pareil monstre; c'est comme si on ouvrait un cloaque, on serait vite infecté par son débordement. Mais vais-je être injuste envers l'être qui va sauver mon Antoinette; ne puis-je dominer ma répugnance et accepter, quel qu'il soit, le secours que m'envoie le Ciel!

[4] Les colons désignaient ainsi un nègre ou une négresse jeune, en bonne santé et de belle conformation, tels enfin que les Portugais avaient coutume d'en acheter pour leurs colonies des Indes.

Dès que j'eus pris connaissance de la lettre, je dis à la petite négrillonne que j'irais trouver sa maîtresse, le soir même. Aussitôt elle s'inclina, fit une pirouette de bouffonne, stylée à divertir sa maîtresse, et remonta dans le palanquin qui redescendit très vite vers le Cap, sur les épaules de ses porteurs.

Je n'avais pas hésité un seul instant à lui donner cette réponse; l'humiliation d'une pareille démarche ne me coûtait pas, ou plutôt j'avais le pressentiment que cette femme allait me parler d'Antoinette et cela seul suffisait à m'attirer chez elle. Peut-être aussi ai-je senti dans sa lettre ce mystérieux pouvoir qu'elle exerce sur tous et auquel il faut se soumettre, malgré soi.

Je passai la journée avec ma chère enfant; elle s'était remise peu à peu de son émotion, mais quand elle sut que son amie Agathe avait disparu, elle sanglota et rien ne put la consoler. Il fallait que j'eusse toutes ces inquiétudes et qu'elle m'occupât à ce point l'esprit, pour souffrir si courageusement les horribles douleurs d'entrailles qui vinrent me tourmenter. Je m'imaginais qu'un cercle de fer me comprimait, me rétrécissait le ventre de moment en moment; le mal avait des élans brusques et des coups féroces. Parfois j'aurais eu envie de me rouler par terre tant je souffrais, et je cachais ma torture à Antoinette de crainte de l'ennuyer. Une minute il me fut impossible de dissimuler. Elle m'interrogea. «Oh! ce ne sera rien,» lui dis-je. En réalité je ne m'expliquais point ce mal subit; et je me rappelai un fait dont le docteur Chiron m'avait parlé, peu de jours avant: l'empoisonnement d'une maîtresse par ses esclaves. Etais-je aussi, moi, empoisonnée? La crainte de laisser paraître une inquiétude vaine lorsque je m'étais montrée d'abord si tranquille, m'empêcha d'appeler le docteur. Je pensai qu'il se moquerait de moi.

Vers le soir, cependant, le mal se calma; je dis adieu à Antoinette, je la laissai sous la garde de deux noirs en qui j'avais confiance et, après l'avoir enfermée dans sa chambre, je descendis à pied vers le Cap, emportant, afin de n'être point reconnue, un voile léger de tulle noir que je me mis sur le visage, aussitôt que j'eus quitté les Ingas. Je me faisais suivre seulement des deux fils de ma servante Manon, qui me sont dévoués, parce que souvent je leur donne des friandises et des piécettes à l'insu de leur mère. Ils sont les espions des autres noirs de la plantation, et bien que l'aîné n'ait pas quinze ans, ils sont si forts, si courageux et si hardis que je ne crains rien avec eux. Ils avaient chacun, dissimulés dans un manteau, un petit pistolet et un poignard. Ces sorties nocturnes sont dangereuses. Il faut vraiment que j'aime mon Antoinette pour m'exposer ainsi.

Le soleil, étincelant encore à mon départ, m'abandonna en route. Il tomba derrière la mer. La nuit se répandit tout à coup sur les champs de cannes et sur les monts. Des touffes de feu, aux plus hauts sommets, jaillirent seules de l'ombre noire dans le ciel qui, d'instant en instant, semblait se ternir et se fermer pour nos yeux. Une tristesse infinie pesa sur tout mon être. J'attirai mon plus jeune compagnon contre moi.

--Pas peur, maîtresse! dit-il. Zozo et Troussot près toi.

--Et Antoinette, fis-je, connais-tu ceux qui la gardent?

--Maîtresse, sont bons.

Je ne sais pourquoi je baisai au front le petit nègre, qui, à son tour, me lécha la main. Cette venue de l'obscurité m'apporte presque chaque jour un frémissement extraordinaire de tendresse, d'effroi. Je me sens perdue dans ces vastes ténèbres; j'embrasserais alors un animal dans ma terreur de la solitude.

Cependant mes petits nègres avaient allumé les lanternes. Troussot, le plus grand, marchait devant moi; et Zozo, à mes côtés, pour me rassurer.

De la route des Ingas j'aperçus le Cap dans une petite buée lumineuse. Les rumeurs de la fête venaient jusqu'à nous, assourdies. Dans l'immense repos, dans la grande solitude noire de la mer et des monts, les lumières, le bruit de la ville ne semblaient pas prendre plus de place que ces feux d'acacias que les nègres marrons allument en chantant pour conjurer les démons nocturnes.

Au contraire, à peine étions-nous entrés dans le faubourg des Milices, que je me sentis comme étouffée par la foule. En ce dimanche de la Saint-Jean et sous l'influence des nouvelles idées, beaucoup de maîtres ont cru devoir laisser pleine licence à leurs esclaves. Pour la première fois je me demandai si le docteur n'avait pas raison, et je fus saisie de frayeur quand il me fallut, pour passer, écarter des poitrines, des épaules huileuses, me sentir effleurer par des faces noires et luisantes où les lampes fumeuses des éventaires faisaient courir d'étranges reflets. Il arriva que Zozo et Troussot durent frapper, jouer des poings. J'entendis autour de moi gronder des colères; mon coeur battait violemment, et je me disais: «S'ils devinent que j'ai peur, je suis perdue.»

Il y avait là tous les nègres récemment débarqués, ceux que l'on n'a pu dompter encore et qui gardent les violentes ardeurs de l'Afrique; ceux qui ne travaillent que sous la surveillance du commandeur, au sifflement des rigoises et la chaîne aux pieds. Par quelle étrange aberration les avait-on lâchés ainsi? On ne voyait point de gardes de la milice, ni de blancs, ni même de ces esclaves policés qui ont pris auprès de nous nos moeurs, notre costume et nos façons de vivre. Point, non plus, de serviteurs ni de marchands sauf ceux qui s'étaient installés pour la journée. Des têtes ricaneuses et féroces d'un noir luisant comme le bronze, sans cheveux ou bien couvertes d'une laine frisée, des têtes aux yeux blancs, grands ouverts, fixes, aux narines larges, à la bouche grasse, tendue dans un rire continu et montrant des dents menaçantes, m'apparaissaient telles que ces faces d'animaux inconnus que nous voyons dans nos insomnies, sans âme et toutes semblables; elles me frôlaient, me reniflaient ainsi que des chiens, semblaient vouloir me happer et me mordre. Je me croyais la proie de quelque horrible cauchemar, car les têtes se multipliaient à l'infini, me regardant de leurs gros yeux immobiles, avec un rire incessant. Elles semblaient de plus en plus animées de joie furieuse et comme de délire; les bouches d'abord muettes, puis grommelantes, devenaient orageuses; on sentait que le mouvement des vagues humaines était plus rapide, plus violent, comme lorsque l'on quitte les rivages pour la pleine mer. D'instant en instant elles me heurtaient et me pressaient davantage.

Deux jeunes blanches qui s'étaient aventurées dans cette multitude, curieuses des verroteries et des menus objets qu'offraient les petits marchands sous les lampes, furent entraînées dans une chica ridicule et fatigante, à trois temps, que ces nègres dansent dos à dos en s'accroupissant, en se heurtant les fesses et en se relevant d'un élan brusque. Au milieu de cette foule les mouvements étaient encore plus grossiers et plus brutaux. Ces brutes lâchaient en dansant des vents infects.

--Bola! Bola! criaient-ils lorsque les deux jeunes filles, d'abord essayant de rire, puis effarées, muettes de terreur, se mirent à tourner avec eux. Par ces appels ils leur demandaient de se dévêtir pour danser nues ainsi qu'ils étaient eux-mêmes.

Comme elles ne paraissaient pas avoir même l'idée d'obéir ou de refuser, insensibles aux plaisanteries et aux menaces, on les dépouilla, on leur arracha cotillons, chemise, mouchoirs de cou, et des mains noires et rugueuses assaillirent, se disputèrent ces peaux de blanches. Epouvantée je regardais les noirs, attirée par l'ignoble spectacle comme dans le vertige on est attiré par l'abîme; moi-même je fus entraînée, emportée vers le tourbillon des grandes ombres bondissantes sous les lampes fumeuses, au milieu des exhalaisons puantes de ces animaux en rut, pincée, frappée, mordue jusqu'au sang par tout le corps. A mes cris Troussot fit le geste de tirer son pistolet, mais Zozo l'arrêta: un coup de feu eût causé notre massacre; avec une force étonnante pour son âge, il m'enleva aux bras qui m'étreignaient, et, tandis que son frère frappait à poings fermés cette canaille, il me poussa sous la tente d'un marchand, dressée juste en face d'une petite allée qui heureusement était déserte. Nous nous échappâmes par cette issue. Quand nous fûmes loin des brutes, je m'arrêtai pour arranger mes vêtements. J'étais toute meurtrie, et ils avaient déchiré ma robe. Tandis que, le jupon retroussé, je réparais tant bien que mal le désordre de ma toilette, Zozo vit, sur le haut de ma jambe qui était découverte, des gouttes de sang; alors ce bon petit être colla ses lèvres sur ma blessure et la lécha. Je fus bien touchée de cette marque d'affection, et je l'en remerciais, quand des voix gutturales partirent autour de nous, jacassantes et criardes. Je me serais crue transportée au milieu d'une volière immense de perroquets. C'était une troupe de noirs qui passait; elle nous rejeta contre une maison. Ils n'étaient pas très nombreux, mais ils emplissaient la ruelle d'un bruit énorme; leurs pieds nus résonnaient sur la terre comme des claques sur une peau nue; ils chantaient ou plutôt ils criaient sur une mélopée monotone de trois notes cette bizarre complainte:

_Tili saba, a kouma I soumousso akha gni I assan nté --Nté: Mousso a bé fourou --Nieba, baguifing debenta Nté ndimata._

_Hé gni tubabulengo Ouory a sota abé_

_Kono nian-a bé Nté moussodé. --Gni dé, ibé mousso la. --Tyo tili kile abé fourota --Nieba. Tan i foula misse. Ni sira Nté ndimata_

_Hé gni tubabulengo. Ouory a sota abé_

_Nimbe a kha mina dion. Marka abée mousso. Man ouory, sira, missé. Tita Marka, galo diani Konkho bena, aman doumount Nté a mon dibissa kou bété Nté a takha sesouma koro Khang tombi khoto._

_Ne gni tubabulengo. Ouory a sota abé._

_Moun nté a blo sounia da foula Mousso ni ouory. Aman ke fen nté._

_(Il y a trois jours il me dit: «Ta jument est belle. Vends-la moi. --Mais c'est ma femme, elle est mariée. --Ça ne fait rien. Je te donnerai cinquante pièces de guinée.»_

_Ah! ces Européens rouges Ils ont tous de l'argent._

_Dans l'oeil il avait aussi Ma fille aînée. «Est-ce ton enfant? me demande-t-il --Oui, elle va se marier dans un mois. --Ça ne fait rien. Je te donnerai Douze boeufs Et du tabac.»_

_Ah! ces Européens rouges Ils ont tous de l'argent!_

_Ils ont emmené captives Toutes les filles de Marka. Et je n'ai eu ni argent, ni boeufs, ni tabac: Marka démoli, le village brûlé, La faim est venue, je n'ai pas mangé, Je suis bien malheureux. Je n'ai plus d'autre abri contre le soleil Que le vieux tamarinier._

_Ah! ces Européens rouges Ils ont tous de l'argent!_

_Mais pourquoi m'as-tu laissé voler ton fusil à deux coups. Argent ni femmes maintenant ne te serviront guère.)_

Lorsque la troupe fut passée, Zozo cracha dans leur direction.

--Guiambas, dit-il, Bambaras qui sentent encore cale où maître les a parqués, sales nègres! Ah! si moi étais maître à eux, les laisserais pas courir comme ça!

--Et que leur ferais-tu donc?

--Tannerais cuir à eux, et bien! Sales nègres, va!

--Mais tu es un nègre, pourtant, toi aussi!

Il baissa la tête:

--Maîtresse, dit-il, les larmes aux yeux et la voix tremblante, qu'ai fait moi à toi pou qu'insultes moi!

--Mais je ne t'insulte pas, tu es fou, voyons.

Et je lui tapotais les joues.

Je le calmais de mon mieux quand j'entendis des pas précipités; une femme courant à toutes jambes passa près de moi, puis un homme trapu qui la rattrapa, et enfin un troisième individu qu'ils devaient chercher à éviter, mais qui courant plus vite qu'eux parvint à les rejoindre à l'extrémité de la ruelle. Ils eurent ensemble une violente altercation. Les invectives, les injures pleuvaient; les deux hommes se menaçaient de leurs cannes hautes. La femme, muette et les bras croisés, attendait la fin de la querelle.

--Dieu! m'écriai-je, mais c'est Zinga, et Figeroux, et Dubousquens. Les misérables! Voilà comment ils gardent la plantation!

Nous nous étions réfugiés dans une galerie ouverte pour ne pas nous laisser voir. Zinga provoquait Figeroux de sa voix criarde et enfantine, avec des mots aussi grossiers que ceux que l'on entend crier aux portefaix, et un babil gouailleur de gosseline qui sent son derrière protégé. Elle n'employait plus ce langage prétentieux qu'elle avait tenu à Dubousquens, mais un patois ignoble, demi-créole, demi-français, comme si tantôt elle eût voulu n'être comprise que de Figeroux, et tantôt au contraire n'eût parlé que pour Dubousquens, vers qui elle se retournait avec un sourire d'intelligence, chaque fois qu'elle avait lancé au mulâtre une bonne injure.

Elle disait:

--_Ato li pa guen soumaké. Sa pa arien._ (Il n'a pas d'argent, à présent, mais peu importe). Fe'ai toi cornard si m'amuse!

--Je t'enlèverai la peau de la carcasse, gouapeuse! répondait Figeroux.

--Moi, te la coupe'ai, un soi', pendant toi do'mi'.

Le mulâtre leva le bras. Alors, le visage protégé de ses mains, elle dit comme pour s'excuser:

--C'était pou rire, pou rire. Toi, n'en as pas!

Et se tournant vers Dubousquens, elle ajouta:

--I n'en a pas! I n'en a pas! Dors touzou quand z'ai envie.

Figeroux rugissait, voulait la battre, mais elle riait aux éclats, collée à Dubousquens qui, la canne toujours levée, écartait le mulâtre.

--On vous a payé, dit-il, laissez-nous.

--L'autre m'a payé aussi, répliqua froidement Figeroux; elle lui doit sa nuit.

A ce moment, des sanglots s'élevèrent et j'aperçus un homme qui pleurait. La lanterne de la galerie qu'on alluma soudain au-dessus de nous lui éclaira le visage: c'était Samuel Goring.

--Moi, dois nuit, moi, dois nuit, répétait Zinga furieuse, moi dois rien du tout. Ze vais lui paler tout de suite, à gros coçon.

En une minute elle fut devant nous. Je ne voulais pas qu'elle m'aperçût et je me cachai derrière un sterculia, mais c'était bien inutile; elle était trop occupée de Samuel Goring, de Figeroux et de Dubousquens pour glisser un regard dans la galerie.

--Viens dire à toi, fit-elle, que Zinga veut plus toi, plus zamais!