Les Nuits chaudes du Cap français
Part 8
Au moment où ils s'enlaçaient avec frénésie, un coup de sifflet retentit derrière nous. Zinga n'y prit pas garde. Seul le plaisir semblait inspirer les tressaillements de sa chair heureuse. Cependant un second coup, suivi de deux autres, fit se disjoindre les amants. Zinga, encore sur les genoux de Dubousquens, tourna la tête vers la fenêtre et, prêtant l'oreille, parut attendre un nouvel appel.
--C'est lui, fit Zinga avec une grimace d'ennui.
--Qui donc? demanda Dubousquens.
--Figeroux.
--Ne peux-tu le laisser siffler?
--Oh! non, dit-elle toute triste, je vais aller le trouver. Il le faut bien.
Et elle se revêtit en toute hâte, eut un baiser pressé, inattentif pour Dubousquens qui l'étreignit avec passion. Les rôles d'amour semblaient renversés. C'était lui, à présent, qui paraissait l'aimer.
--Ah! tes chères lèvres, disait-il, quand me les donneras-tu, Zinga? Toutes les caresses seraient fades auprès des tiennes!
Elle eut un sourire railleur.
--Celles de «la demoiselle» sont plus douces encore.
--Méchante! cria-t-il comme elle ouvrait la porte. Et quand reviendras-tu?
--Après-demain, à la même heure. Adieu.
--Pourquoi pas demain?
Il n'eut point de réponse; elle était déjà partie. Elle effleura vivement la haie de lianes derrière laquelle nous étions cachés et gagna la ruelle. Une voix en colère gronda aussitôt et nous entendîmes une vigoureuse claquade puis des cris, des sanglots.
--Je t'apprendrai, disait la voix, à ne pas venir quand on t'appelle.
--Mais je n'entendais pas.
--Tu n'entendais pas? C'est donc qu'il t'ensorcelle, pour que tu ne penses plus à le quitter! Sais-tu combien de temps tu es restée avec lui? Et qu'est-ce qu'il t'a donné pour ta peine?
Nous étions sortis de notre cachette et nous assistions de loin à l'algarade. Zinga levait le bras pour se défendre la figure contre les coups. Mon commandeur, Joseph Figeroux, était à côté d'elle, et le docteur, à demi-voix, me faisait observer l'expression féroce du mulâtre. Il est singulier que moi, qui l'ai tous les jours, à toute heure, devant les yeux, ce soit la première fois que je remarque sa physionomie. Je la trouve astucieuse, fausse; elle annonce aussi, par moments, une décision cruelle et hardie, que rien n'arrête. Comment ne m'a-t-elle pas frappée plus tôt? Figeroux a donc employé un sortilège pour m'aveugler, et pour aveugler Zinga, car qui peut attacher cette femme à un être pareil?
En vain Figeroux eut pour père un blanc, en vain est-il affranchi, son visage, bien plus que celui de Zinga, garde les caractères de dissimulation et de cruauté de certains Africains. Il ne rappelle pas ces belles races sénégalaises qui ne diffèrent des nôtres que par la couleur, mais plutôt ces tribus sauvages de la Guinée, qui, dit-on, boivent à certaines fêtes le sang humain. La bouche extraordinairement lippue, et qui ne sourit jamais, le nez écrasé, retroussé, aux narines larges, ne paraissent avides que de carnage. Le front est si bas qu'il apparaît à peine sous la touffe blanche et fine qui s'élance de ses cheveux, ailleurs noirs et laineux. L'oeil à fleur de visage, brillant d'un regard fixe, inflexible, sous des sourcils toujours froncés, donnerait à croire que l'existence n'apporte à cet homme que motifs de colère ou de chagrin. Court, trapu, le ventre proéminent, il ressemble, malgré l'étonnante activité de son existence, toujours en éveil et en mouvement, à quelque planteur oisif qui ne quitte le lit que pour la table et le palanquin. Il portait un accoutrement ridicule et prétentieux: un tricorne de visite, l'habit de drap, que personne ne revêt par cette chaleur, et l'épée au côté, qui n'allait guère avec sa chemise ouverte, sa culotte de toile, ses mollets nus et ses énormes souliers.
Il ne cessait de menacer et d'injurier sa femme dans ce créole du port, rempli d'obscénités grossières, et que je n'entends pas toujours. Voici du moins ce que j'ai compris.
--Veux-tu me dire ce qu'il t'a donné? répétait-il en secouant le bras de Zinga qui se cachait toujours la figure, les coudes levés comme pour prévenir de nouvelles violences.
--J'ai oublié de prendre l'argent, gémit-elle.
--Tu as oublié! Tu as oublié!
Les yeux du mulâtre s'élargissaient d'étonnement. Il ne pouvait concevoir une telle négligence.
--Eh bien, je vais te donner de la mémoire, cria-t-il tout en fureur, tandis que Zinga s'adossait à une muraille, résignée à son sort, se protégeant seulement le plus qu'elle pouvait le dos et le visage. Il la battit de toute la force de son poing, frappant au hasard: les épaules, la poitrine, les hanches.
--Ah! ah! disait-il, je le vois bien, madame aime, madame a une passion; le blanc l'a embagouinée! Le devoir à présent lui importe peu. Qu'elle jouisse, la truie; c'est tout ce qu'elle demande. Eh bien, je t'en donnerai des jouissances. Comment trouves-tu celle-là?
Sous les coups, Zinga soupirait, sanglotait sans répondre.
--Et veux-tu me dire aussi pourquoi tu as repoussé Samuel Goring, pourquoi tu l'as frappé. Qu'est-ce qu'il t'avait fait?
Zinga, au milieu de ses larmes, eut un cri de révolte:
--Ah! tu ne vas pas aussi me forcer à voir cette brute-là!
--Et pourquoi donc pas?
--Il me dégoûte. Je le déteste, je l'exècre!
--Ravale ton exécration, alors, parce que tu le verras, et pas plus tard qu'aujourd'hui. Je le veux!
--Pour l'argent qu'il me donne!
--Il ne s'agit pas d'argent. Il s'agit du bien qu'il fait à notre cause, par ses prédications.
--Je m'en fous de ses prédications, fit Zinga. Jamais il ne me touchera.
--Tu dis? demanda Figeroux en levant sa lourde canne, répète un peu, pour voir!
--Jamais! reprit-elle d'une voix résolue, jamais il ne me touchera.
Le mulâtre abaissa le bras, mais elle avait glissé de côté, évitant ainsi le coup de bâton, et s'était mise à courir. Figeroux la poursuivit quelques instants, jusqu'à ce qu'il fût hors de souffle. Alors il s'arrêta, tout haletant, et d'une main furieuse lui jeta son bâton dans les jambes.
--Carne! cria-t-il, je te retrouverai.
Dans sa fuite Zinga se retourna, et ramassant à pleine mains de la bouse de vache qui séchait sur un mur, elle la lui lança au visage en éclatant de rire. Figeroux s'essuya sa face souillée, grommela je ne sais quelle injure et reprit sa marche lentement derrière la négresse. Il était patient dans la vengeance.
--Vous êtes maintenant édifiée, me dit le docteur.
--Ils sont révoltants d'impudeur et de scélératesse! m'écriai-je.
--Et qu'allez-vous faire?
Il souriait en me regardant avec curiosité comme s'il avait deviné ma réponse et déjà s'en égayait. Je lui répondis d'un ton ferme:
--Renvoyer le mulâtre et enfermer Zinga, dès que je serai de retour.
Je le quittai sur ces mots. J'étais outrée de colère, et, en ce moment, bien décidée à traiter le couple Figeroux comme je l'avais dit. Mais la prudence domina mon ressentiment, ou plutôt une image qui me revient sans cesse à l'esprit, la douce image d'Antoinette, chassa toutes les autres. Je ne songeai plus qu'au danger qu'elle pouvait courir, entre cette Zinga jalouse et ce Dubousquens amoureux, car, j'en étais sûre, les reproches que cette fille avait adressés à son amant étaient fondés. Si je l'avais surpris dans la chambre d'Antoinette, c'est qu'il voulait voir mon enfant bien aimée, lui parler, lui crier sa détestable passion, qui sait? peut-être la déshonorer.
Zinga n'était pour lui qu'un passe-temps, une de ces luxures sans âme où les hommes n'apportent que leur perversité, mais il aimait ou du moins il désirait Antoinette, tout me le laissait croire, jusqu'à cette répulsion secrète que j'éprouvais pour lui sans rien connaître de son existence, et qui me faisait redouter de sa part de grands maux: les pressentiments ne m'ont jamais trompée.
Je revins en toute hâte aux Ingas. Dès mon arrivée l'attitude accablée, l'air de consternation que je remarque chez tous les esclaves m'avertissent d'un malheur. La bouche sèche, la voix rauque, je demande à chacun: «Antoinette! où est Antoinette?» N'obtenant pas de réponse, je vole à la chambre de mon enfant, je la trouve enfin, mais dans quel état, grand Dieu! La robe en lambeaux, les cheveux épars, la tête rejetée en arrière, elle paraît morte. Hors de moi, je prends par le bras la grosse Marion qui regarde devant elle et bouche bée; je secoue Catherine Fuseau qui pleure, la tête dans les mains. Je menace, je prie, j'injurie, je veux des explications: «Qu'est-il arrivé? Voyons! Voulez-vous répondre, canailles?» Alors, au milieu de gémissements et avec toutes sortes d'excuses pour se mettre hors de cause, Marion, Catherine, des filles de cuisine qui surviennent, me versent leur bavardage intarissable, se coupant la parole, se contredisant, s'enfiévrant, parlant toutes à la fois, et ainsi elles essaient de me raconter ou plutôt de me faire deviner l'aventure. «Les demoiselles étaient à s'habiller, nous, nous préparions le dîner.--Dis donc que tu dormais!--Si on peut mentir!...--Je mens point. Même que je disais: elle fait plus de bruit à elle seule en ronflant que toute la maison en travaillant. C'est vrai que ces demoiselles qui s'ébattent comme des diables d'ordinaire, ne menaient cette fois pas plus de tapage que de petites souris. On pensait qu'elles s'étaient rendormies... Mais voici tout à coup un cri, puis deux, puis toute une suite qui partent de la chambre de Mam'zelle, des cris à emporter le gosier de qui les pousse, des cris qui vous entrent dans le coeur. Catherine a peur, elle veut se sauver--Non, c'est toi!--C'est elle, maîtresse! J'ai dû l'emmener avec la cuisinière. Nous la tenions chacune par un bras. Nous arrivons ainsi à la chambre de mam'zelle Antoinette. Bon Dieu! qu'est-ce que nous voyons! Des chaises renversées, les draps du lit arrachés, des traces d'ongles sur la tapisserie comme si on s'y était accroché, mais personne... La fenêtre était grande ouverte et, à présent, les cris venaient du dehors; nous avons regardé dans le jardin: deux diables de nègres, des solides et qui n'avaient pas les jarrets en coton! décampaient si vite entre les champs de cannes, que le vent n'aurait pu les attraper. Ils portaient dans leurs bras des robes gonflées et frétillantes. C'étaient nos demoiselles. J'ai bien reconnu la jupe à pois roses d'Agathe et ses petits pieds chaussés de pantoufles à rubans amarantes, qui battaient l'une après l'autre les côtes de son voleur. C'était elle qui criait. Antoinette, pour son compte, ne remuait pas plus les jambes ni les lèvres qu'une statue. Comme le jardinier et Justin venaient de notre côté, ça nous a donné du courage, nous avons appelé: «A l'aide! à l'aide!» et nous nous sommes lancés à la poursuite de ces brigands. L'un des diables, tout fort et tout grand qu'il était, nous voyant à ses trousses, a senti, je crois bien, grouiller ses entrailles. Il a lâchée mam'zelle. Paf! elle est tombée de ses bras comme un paquet. Puis il a pris ses plus belles jambes de dimanche pour rejoindre son compagnon qui était déjà loin, disparu derrière les cannes. Nous sommes allées à mam'zelle qui était évanouie; et nous l'avons portée dans sa chambre. En voilà-t-il une aventure!»
Je laissais bavarder Marion et Catherine, sans leur répondre. Dans un autre moment je les aurais battues, mais je ne songeais qu'à Antoinette. Agenouillée devant son lit, j'ouvris son corsage, et je passai sous ses narines un flacon de sels. Elle avait perdu tout sentiment.
--Vite! vite! dis-je en secouant par les épaules les brutes insensibles qui m'entouraient. Vite! vite! Courez chez le docteur Chiron. Ramenez-le! Vous dépêcherez-vous, fainéantes!
Cependant Antoinette peu à peu reprit connaissance; je vis ses paupières se relever lentement, les ailes de son nez palpiter; ses lèvres en s'entr'ouvrant parurent me sourire.
--Mon enfant adorée! m'écriai-je en la serrant contre mon coeur, et mes larmes vinrent rafraîchir son front et les ondulations souples de ses beaux cheveux.
Lorsque le docteur entra et qu'il sut ce qui était arrivé:
--Eh bien, dit-il, on se fait enlever par les nègres à présent... Qu'est-ce que je vous disais, madame?
A ces mots les yeux de la pauvre petite se remplirent de larmes.
--Ménagez-la, voyons, docteur! cette enfant souffre!
Il observa le pouls d'un air détaché, puis laissant tomber la main:
--Un peu de fièvre. Ce ne sera rien. Les émotions sont bonnes pour la jeunesse, ajouta-t-il avec un rire stupide, et il ordonna, au hasard, quelque remède.
Il semblait enchanté comme si l'événement donnait raison à ses prophéties. Même l'enlèvement d'Agathe ne l'inquiétait pas.
--Bah! elle reviendra! Cette jeune fille avait évidemment des dispositions au libertinage.
--Vous êtes fou, docteur!
--Ma théorie est faite, madame: point n'enlève-t-on fille qui n'y consente. La bouche dit non, le cul dit oui... D'ailleurs, si cela pouvait vous rendre à l'avenir plus prudente envers vos esclaves et plus attentive à mes conseils, l'aventure aurait été excellente.
A ce moment j'aperçus Zinga qui glissait un regard sournois vers Antoinette. L'infâme! était-elle donc complice des ravisseurs? Si j'en étais sûre, je crois que je ne redouterais plus ni poursuites ni vengeances. J'aurais sa vie!
--Oh! Oh! fit le docteur qui aperçut Zinga, vous ne vous décidez donc pas à enfermer cette fille, chère madame.
--Ah! dis-je, en arrivant ici je n'ai pensé qu'à Antoinette.
Puis, comme pour lui montrer mon repentir, j'ajoutai en me tournant vers la négresse:
--Voilà donc les conséquences de votre inconduite, coureuse!
Elle feignit une profonde surprise; la bouche entrebâillée, les yeux innocents, elle me considérait de la tête aux pieds comme si elle ne me reconnaissait plus et semblait attendre mes paroles:
--Je vous défends, repris-je, de sortir de la maison. Sinon...
Et je levai le bras sur elle.
Elle resta immobile quelques instants, me fixant avec insolence, puis elle leva les épaules, et se retira, remplissant le vestibule de son rire éclatant, de sa gaieté criarde de perroquet.
--Elle vous respecte bien, fit le docteur d'un ton ironique; j'admire, pour ma part, votre courage. Ah! si la rosse était à moi, je la ferais marcher, avec une bonne rigoise pour lui éventer les fesses.
Mais que n'importaient maintenant Zinga, le docteur et le monde entier! Antoinette était là, les roses revenaient à ses joues: je n'avais plus cette idée horrible de la mort qui m'avait accablée en entrant dans la plantation. J'oubliais même l'enlèvement d'Agathe, je ne pensais même pas aux angoisses ni au désespoir que devait éprouver sa pauvre mère.
--Où est Agathe? m'avait demandé la chère enfant en reprenant connaissance.
--On l'a retrouvée, répondis-je; ne vous effrayez pas. Soyez calme.
J'étais pourtant très inquiète, mais uniquement à cause de ma chérie. Qui avait pu ordonner cet enlèvement? Ce n'était, certes, pas l'amour qui l'avait inspiré, car pourquoi s'attaquer à ces deux malheureuses enfants! Je me perdais en conjectures.
--S'ils veulent t'enlever, m'écriai-je, il faudra qu'ils m'enlèvent avec toi, car je ne te quitte plus.
Par le jardinier, je fis armer d'un fusil, et poster derrière les cacaoyers, deux nègres dont j'ai eu déjà l'occasion d'éprouver la fidélité.
Si quelqu'un essaie d'entrer furtivement dans la maison, ils ont ordre de tirer.
De plus, Catherine et Marion vont transporter le lit d'Antoinette dans ma chambre, pour que je puisse mieux veiller sur mon enfant.
Je ne me fierai plus à personne, qu'à moi-même.
Au besoin je saurai la défendre. M. le comte de Provence avait donné à mon mari d'excellents pistolets. Ils resteront désormais sur ma table, près de mon lit, tout chargés. Je ne suis point maladroite.
Mais qui donc a eu l'audace de commander cet enlèvement?... Je ne crois pas que Dubousquens, ni Figeroux soient coupables. Et pourtant!... Dès demain j'irai porter plainte au Conseil; il faudra bien qu'on découvre les coupables et qu'on venge mon Antoinette!
* * * * *
Au milieu de tous les périls qui me menacent et dans l'inquiétude où je suis de perdre mon enfant, je n'espérais pas trouver un auxiliaire à la fois si précieux et si méprisé, ni qu'une main ignoble et charitable se tendrait vers la mienne et que je l'accepterais.
Je m'étais rendue dès le matin, au Cap, chez M. de la Pouyade. Il reposait encore. Par mes instances auprès de son esclave, je l'avais presque contraint de se lever et de venir entendre ma confession.
Il était accouru vers moi, l'habit à demi déboutonné, les souliers dénoués, une barbe de la veille et la perruque de travers. N'importe! c'était un prêtre, et j'avais si grand besoin à ce moment de me confier à un ministre de Dieu et d'entendre, par ses lèvres, que j'étais pardonnée d'en haut, que je l'avais, tel quel, entraîné dans l'église.
--Mon Dieu! s'écria-t-il, madame, qu'avez-vous, que vous est-il arrivé? Le diable est-il dans votre maison, que vous venez sitôt me réveiller?
--Hélas! fis-je. Plût au ciel, mon père, qu'il fût seulement dans la maison, mais je soupçonne qu'il est en moi.
--Ah! ah! voilà qui est amusant, par exemple. Moi qui, jusqu'ici, n'ai exorcisé personne! Comment vais-je faire pour chasser votre démon?
--Ne riez pas, mon père, repris-je. De cruelles tentations viennent souvent incliner au mal une nature portée instinctivement à la vertu; mais je ne saurais me reconnaître quand je fléchis. Il me semble qu'une autre personne emprunte alors mes sens, et mon âme désavoue des actes auxquels elle ne prend aucune part.
--Dieu s'en réjouit là-haut, ma fille, conclut-il en aspirant une pincée de tabac vanillé, tandis que je tombais à ses pieds, puis: Dites vos péchés, fit-il, et avec une ironie absolument déplacée, il ajouta: Ou plutôt ceux de votre démon.
La faute que j'avais commise ne me causait tant de trouble que parce qu'elle atteignait ma chère enfant et l'innocence de mon amour. Une autre ne s'en fût point émue, mais le lien qui m'unit à cet ange est saint à mes yeux, et je ne pouvais assez me reprocher d'en avoir terni la céleste pureté.
L'enlèvement d'Agathe, l'état dans lequel se trouvait mon enfant, tout me conseillait de ne point me fier à des soins mercenaires, mais de veiller moi-même sur ce bien sacré. C'est pourquoi j'avais fait transporter dans ma chambre le lit d'Antoinette, mais la chère enfant était trop loin encore! Le soir, je la pris tout endormie dans mes bras et la portai dans mon lit. Oh! quelle joie lorsque je sentis son corps contre le mien; que sa douce respiration approcha son jeune sein de ma poitrine et l'effleura d'une caresse délicieuse! Je ne sais pourquoi à ce moment, comme si le ciel se fût montré jaloux de mon plaisir, je me rappelai les paroles du docteur, et un soupçon affreux traversa mon esprit. Les brigands qui avaient attaqué la pauvre mère, avaient-ils osé porter leurs mains sacrilèges sur l'enfant? Le doute me suppliciait. Je voulus avoir une certitude,--dût-elle être douloureuse,--et profiter de ce sommeil. Repoussant tout ce qui voilait le corps de mon Antoinette, écartant ces jambes grassouillettes qui, chastement réunies, semblaient vouloir dérober leur trésor, j'approchai une petite lampe, et penchée vers elle, comme une mère vigilante ou un mari fervent, je découvris le secret adorable. Dieu soit béni! les barbares n'avaient point flétri mon enfant; la fleur chaste, à peine rosée, mince et délicate encore, dissimulait ses annelets dans les profondeurs de la chair, parmi les frisures d'une mousse capricieuse et dorée.
O ma chérie! m'écriai-je, se peut-il qu'un jour un mâle brutal déchire des grâces si parfaites et arrache à ton sein tranquille un cri de douleur! Va, je te défendrai contre leurs désirs. Je te garderai pour moi seule, car, seule, mon affection ne blesse pas et ne sait pas tromper.
Alors, prise d'une étrange fureur amoureuse, je pressais toute cette jeunesse; au risque de la flétrir moi-même, j'imprégnais mes doigts de son odeur, et mes lèvres allaient, au plus intime de son être, goûter la saveur pénétrante, les effluves piquants et sauvages de ses organes. J'aurais voulu m'abîmer en elle.
Cependant je la sentis soudain tressaillir; elle eut une exclamation de lassitude ou de jouissance; je crus qu'elle appelait sa mère; à demi éveillée, à demi somnolente, elle retourna au-dessus de ma face, comme une narquoise figure, les charnures jumelles et l'arc tendu de son mignon derrière, puis, de la main, légèrement et sans y prendre garde, elle me toucha les cheveux. J'eus grand'peur qu'elle ne m'aperçût. Vite, doucement aussi, je me redressai, soufflai la lampe; une honte froide, puis ardente m'envahit: mon ivresse impie s'était dissipée. Il me sembla que je venais d'insulter à ma religion; je pleurai, et plus d'une de mes larmes vint tomber sur ce front que ma bouche, comme si elle en était indigne, se refusait maintenant à baiser. Toute la nuit, auprès d'Antoinette, je souffris d'une solitude désespérée. En découvrant en elle des joies si coupables, j'avais senti comme un nouvel être qui, par ses séductions même, semblait outrager le premier.
Avec quelle émotion, quelle voix tremblante ai-je fait ces aveux!
Dans la crainte de me rendre odieuse à mon confesseur, j'essayais, sans lui rien cacher, de voiler ma faute le plus possible. Enfin les mots que j'avais tant de honte à prononcer, tombèrent de mes lèvres. Jamais, je pense, repentir plus vif n'avait courbé une femme devant un prêtre, et toutefois une étrange ivresse se mêlait à mes remords. L'image de mon enfant me poursuivait: nue, impudiquement offerte, elle tendait à mes lèvres les roses naissantes de sa chair, et les délices maudites, jusque sous le crucifix de la pénitence, précipitaient les mouvements de mon coeur. Mais un sentiment tout autre vint m'agiter quand, jetant les yeux sur M. de la Pouyade, je le vis sourire et jouer négligemment avec une chaînette d'or qui soutenait son carnet.
Etait-ce donc là l'effet que produisait sur lui ma confession! Moi qui eusse rêvé l'éclat d'une sainte colère, une de ces pénitences sanglantes qu'imposait la primitive Eglise, à tout le moins de sincères reproches! Cette indifférence de la part d'un prêtre me révoltait. Je fus encore plus choquée lorsque, pour me donner l'absolution, M. de la Pouyade leva une main où je vis, à l'annulaire, briller une améthyste, entourée de topazes. Je ne crois point qu'il ait le titre d'évêque, et l'eût-il, de semblables parures conviennent-elles à un ministre de Jésus-Christ?
Je me relevai tout irritée.
--Enfin, mon père, lui dis-je, que dois-je faire pour prévenir de pareils retours?
Il était parvenu à ne plus sourire et à se composer un grave visage.
--Que sais-je? vous séparer d'elle, la marier...
--La marier! m'écriai-je avec une sorte d'indignation.
--Assurément, reprit-il, cela vaudrait mieux. Vous vous épargneriez des tentations inutiles. Mais vous êtes assez vertueuse, madame, pour y résister et je ne veux point vous donner de conseil à ce sujet. Le parti que vous choisirez sera le meilleur, j'en suis convaincu.