Les Nuits chaudes du Cap français
Part 7
Je ne répondais rien. La pensée de ce mulâtre que m'avait recommandé Zinga, qu'elle m'avait presque forcée de prendre chez moi, me remplissait d'inquiétude. Connaissait-il «mon crime», ma destinée dépendait-elle de ces deux assassins; Figeroux allait-il, un beau soir, devant mes esclaves insensibles, et avec l'aide de Zinga, me tuer aussi, comme ils avaient tué Mme Lafon? Certes, les conjectures du docteur n'avaient rien de chimérique. Et pourtant, au milieu de tant de craintes, une image, plus puissante que les autres, s'imposait à mon esprit. Je songeais à ma chère Antoinette. Je ne parvenais pas à éloigner de moi une scène d'horreur, d'une obscénité révoltante. Je voyais la délicieuse enfant se débattre au milieu de noirs fous de luxure; je voyais sa peau délicate comme les fleurs, meurtrie, ensanglantée par ces mains de barbares. J'entendais ses cris de douleur et de honte. Etait-il possible, comme le docteur le prétendait, qu'on se fût attaqué à tant de grâces, qu'un sauvage eût osé souiller une si charmante jeunesse?
--Docteur, dis-je, qui vous fait croire qu'on a violenté ces malheureuses femmes? Jamais Antoinette, aux rares fois où j'ai fait allusion à la mort de sa mère, n'a paru troublée comme aurait dû l'être une enfant, à la fois si franche et si timide, en se voyant contrainte de cacher une telle injure. Elle m'a toujours parlé de cette nuit horrible avec des larmes, mais sans honte ni embarras.
--Ah! madame, dit le docteur, les jeunes filles les plus franches savent à merveille dissimuler les aventures qui les importunent. Je suis sûr que vous-même autrefois... Allons, passons. Dans l'attitude de Mlle Antoinette, je m'imagine qu'il y a beaucoup d'inconscience. Vous m'avez raconté que vous l'aviez trouvée évanouie. Elle n'a donc rien senti pendant l'opération, heureuse enfant! A moins, au contraire, qu'elle n'ait éprouvé beaucoup de plaisir. D'où sa réserve. La coquine tient à garder ses sensations pour elle. Voulez-vous que je vous donne un bon conseil, madame: il ne manque pas de beaux partis au Cap, mariez la demoiselle; elle est en âge. Vous ferez une excellente action. Mais d'abord, n'est-ce pas, renvoyez Figeroux.
--Pourquoi parlez-vous de Figeroux au sujet d'Antoinette? m'écriai-je toute en fureur.
En vérité cet homme a des paroles si grossières que j'avais envie de le gifler et de le mettre à la porte, lui et ses bons conseils. Mais pour son bonheur et pour ma plus grande angoisse, est survenu un incident qui m'a fait oublier tant de cynisme et de rusticité.
Tout à coup, comme il considérait la plantation, il s'est levé brusquement et, m'attirant derrière le vantail de la fenêtre ouverte, protégée de rideaux légers de manière à laisser voir au dehors et à vous dérober aux passants:
--Regardez Zinga! m'a-t-il chuchoté à l'oreille.
La négresse était encore mieux vêtue, plus élégante et plus parée qu'au soir où je l'avais surprise dans la chambre d'Antoinette. Sa chemisette fine au col de dentelles, bouffait sur une candale courte à raies roses, dont les fentes, resserrées par des noeuds de ruban écarlate, laissaient voir la jupe de dessous, de toile blanche. Elle avait son collier d'agate et ses bracelets. Ainsi faite elle s'en allait la tête haute, les paupières légèrement retombées, les yeux à peine entr'ouverts sous les longs cils, les dents offertes dans un sourire, les narines palpitantes à la brise de mer. Elle avait oublié ses airs railleurs et méchants; elle semblait presque jolie dans son bonheur.
Elle passa devant la fenêtre; en même temps, à quelque distance apparut Samuel Goring. Oubliant tout à fait que des yeux indiscrets pouvaient le voir, le quaker courait derrière elle; il la rejoignit enfin; et, tout essoufflé, d'une voix haletante:
--Zinga, dit-il, je vous ai attendue.
--M'enfû! répliqua-t-elle en haussant les épaules, sans le regarder et elle voulut continuer sa marche.
Alors il l'étreignit, mais, elle, des deux mains, se dégagea, avec une brusquerie si vive et si violente que le révérend trébucha et s'en fut heurter la muraille de notre pavillon.
--_Ou pati, Kouraj! aguié!_ (Partez, bonne chance, adieu!) cria-t-elle en le saluant de la main.
Mais, ivre de douleur, de rage aussi, Goring se mit à la suivre. Il ne la suivit pas longtemps. Voyant qu'il la serrait de près, elle se détourna à demi et, la jambe allongée, d'un coup expert de boxeuse, elle lui envoya le pied en plein visage; puis, comme il perdait l'équilibre, elle le poussa de sa croupe tendue et reprit sa marche en chantant la chanson créole:
_E si nou kontré ké roch, M'a kasé-yé ké mo do._
(Et si nous rencontrons quelque caillou, je le casserai avec mon dos.)
Le révérend se releva, la regarda, secoua la tête et prononça plusieurs paroles d'une voix entrecoupée. On eût dit que les mots se collaient à ses lèvres.
--Ils la suivent, disait-il, comme les boeufs qu'on va immoler... Que mon esprit ne se laisse point entraîner dans les sentiers de cette femme: elle a fait perdre la vie aux plus forts.
Et, lui tournant le dos, il s'essuya les yeux.
--Il a beau citer la Bible, observa le docteur, cela ne l'empêche pas de pleurer.
Puis se tournant vers moi:
--J'ai envie d'aller voir où court cette fille.
--Et moi de même, dis-je. Mais si elle s'aperçoit que nous la suivons?
--Nous verrons bien ce qu'elle fera. En tout cas, nous ne nous laisserons pas envoyer des coups de pied au visage comme ce pauvre Goring. Nous lui en donnerons plutôt. D'ailleurs, voyez, elle a dans la cervelle des papillons blancs; elle suit ses fantaisies, elle ne regarde rien, elle ne nous verra pas.
Nous partîmes sans nous montrer à Goring, ce qui nous fut aisé, car le révérend était trop absorbé par sa douleur amoureuse pour prendre garde à ce qui se passait autour de lui.
Zinga sortit de la plantation et prit la route du Cap. Nous la suivîmes à quelque distance. Elle s'avançait d'un pas rapide et dégagé, en fredonnant toujours sa romance créole. Le ciel, la mer étincelaient; au loin les monts avaient encore de grandes écharpes d'ombre, mais la route, presque partout découverte, brûlait; un vent chaud, de temps à autre, soulevait des tourbillons.
Sur ce chemin morne les aspics étaient nos seules rencontres. Nous les apercevions, qui dormaient repliés au soleil. A notre approche ils s'allongeaient, et disparaissaient brusquement dans une palpitation de lumière.
Je regrettais déjà cette promenade d'espionnage; le docteur s'essuyait le front; mais Zinga, alerte, marchait du même pas et chantait toujours.
_Lontan, lontan tout moun té nwê San pa oun blang lasou la té Tan-là sa pa té kou jodi;_
_Souvan Bonguié koutmé vini Pou palé ké sa moun ki bon, Yé pa pé li okin' fason,_
_Tout sa moun li téki palé Li té, guen kichoz pou bay-yé._
(Longtemps, longtemps tout le monde fut noir, sans un blanc dessus la terre. Temps-là n'était pas temps-ci.
Souvent Bon Dieu venait pour parler au monde qui était bon, et on n'avait peur de lui en aucune façon.
A tous les gens à qui il parlait, il avait quelque chose à donner.)
Après deux grandes heures de marche, des ombrages de plantations apparurent, des indigotiers, agités un instant par la brise de mer, nous éventèrent par dessus les palissades, et des feuilles légères, détachées de l'arbuste, vinrent courir sous nos pieds. Nous goûtâmes l'ombre et l'odorante fraîcheur. Un parfum de vanille remplissait l'air tandis qu'une neige blanche, s'échappant des massifs, volait devant nos yeux. On ne voyait personne, comme si tout le monde, maîtres et esclaves, eussent été endormis. Cependant, au milieu des champs de cannes, s'entendaient les ciseaux d'élagage, et, sur l'écorce des cacaoyers, le claquement sec de la rigoise qui tue les insectes rongeurs.
Zinga, apercevant les maisons du Cap, s'arrêta devant des sterculias qui étendaient jusque sur la route leurs grandes feuilles contournées; s'étant troussé la candale et la jupe, elle s'accroupit et pissa, puis nous la vîmes attirer un flacon de son sein et s'oindre la croupe, le ventre et les jambes. L'odeur était si forte qu'à cinquante pas nous en étions comme grisés. Ayant vidé sur son corps le flacon, elle le lança derrière elle, et reprit sa marche.
--C'est sa toilette d'amour, dis-je au docteur.
--Elle est, ma foi, bien faite, pour une négresse, fit-il pensif.
--Allez-vous donc, répliquai-je en riant, vous convertir à la négrophilie, comme le révérend Samuel Goring!
Mais il releva la tête et étendant la main, d'un geste solennel:
--Ça, jamais, s'écria-t-il, et il ajouta à demi-voix, comme honteux: D'ailleurs la science l'a voulu, je suis un chaste!
Derrière Zinga, nous arrivâmes au Cap, et, nous engageant dans une petite ruelle bordée de sucreries, pleine du bruit saccadé des roues d'écrasage, et exhalant l'odeur écoeurante des mélasses, nous suivîmes la négresse jusqu'à une maisonnette riante et modeste, à demi-dissimulée derrière de grands cocolobas qui formaient au-devant d'elle une petite avenue ténébreuse et fraîche en plein soleil. Des fenêtres ouvertes s'envolaient les sons caressants, les tendres accords d'un clavecin. Zinga prit l'avenue, disparut vite au milieu des feuillages. Des portes s'ouvrirent, le clavecin se tut, et j'entendis un bruit de baisers. Je ne sais pourquoi, je me sentis irritée comme si j'avais reçu un soufflet. J'eus envie de m'en aller, puis une curiosité insurmontable m'attacha devant ces fenêtres; je voulus même entrer dans l'avenue.
--Où allez-vous? me dit le docteur. C'est la maison de M. Dubousquens.
--Qu'est cela, Dubousquens?
--Un négociant fort riche de Bordeaux, et le propriétaire de ces sucreries.
--Tant pis! Il n'a pas le droit de me prendre mes esclaves. Et je le lui dirai bien, à ce monsieur!
--Arrêtez! reprit le docteur, vous allez faire une sottise. Châtiez Zinga, enfermez-la, dénoncez-la au Conseil colonial, mais n'allez pas ainsi compromettre votre dignité chez un étranger! Ne vous suffit-il pas de savoir où elle est. Je craignais qu'elle n'eût une liaison moins inoffensive.
--Inoffensive! me récriai-je, qu'en savez-vous? Cet homme-là est peut-être aussi, lui, un ennemi des colons. Et puis, croyez-vous que je permettrai jamais à une esclave de s'échapper de la plantation quand il lui en prend fantaisie? Ne lui ai-je pas confié la surveillance des autres esclaves, la garde et le service d'Antoinette? En vérité, c'est inouï, un tel dédain de mes ordres, un pareil oubli de ses devoirs... Et quelle audace a cet homme de me la prendre! La religion, les moeurs, ma réputation, il dédaigne tout cela, ce monsieur. C'est un esprit fort, sans doute. Vous lui ressemblez, d'ailleurs. Ah! il vous sied bien de parler de précaution et de défense. Ce sont des gens de votre sorte, tenez, qui perdront l'île!
--Calmez-vous, madame, on va vous entendre.
--Et qu'importe qu'on m'entende. Je le voudrais, être entendue! Ce serait une occasion de lui dire, à ce goujat, ce que je pense de sa conduite. Ecoutez! ils s'embrassent encore... Oh! c'est trop fort; elle prononce mon nom; elle parle de moi. Il faut que je sache ce qu'ils disent. Approchons-nous. N'ayez pas peur, voyons, docteur! Derrière cette haie de lianes on ne nous verra pas.
Je ne pouvais plus me contenir. L'effronterie de cette horrible fille soulevait mon indignation et ma colère. Dire que c'était les lèvres salies par les baisers d'un Dubousquens qu'elle venait à moi. Ah! l'ignoble coureuse. J'avais envie de me précipiter sur elle, de la frapper, de la déchirer de mes ongles; puis, un instant après, j'aurais voulu m'éloigner, ne plus la voir, et ainsi oublier ma rage. Mais la curiosité fut plus forte que mon dégoût et ma fureur. Il me fallut rester là, devant ces fenêtres, qu'ils n'avaient même pas la pudeur de fermer. Derrière la haie de lianes nous nous glissâmes, le docteur et moi; de grandes feuilles retombantes de raisinier nous cachaient suffisamment pour nous permettre de nous approcher et de tout entendre.
Je fus très étonnée que Zinga, au lieu de parler son patois, s'exprimât à peu près comme une blanche qui n'aurait pas été à l'école. S'était-elle donc, ainsi qu'elle en avait devant moi témoigné le désir, «acheté une langue»? ou bien m'avait-elle trompé en feignant de ne savoir que le créole?
Je rapporte ici la conversation qu'elle eut avec Dubousquens. Je néglige seulement l'accent, la concision fatigante des nègres qui veulent parler français, quelques expressions grossières ou bizarres dont le sens m'échappe ou que j'ai oubliées.
--Je vois bien que tu ne m'aimes pas, disait-elle. Pourquoi n'es-tu pas heureux avec moi? Est-ce que je ne sais pas t'embrasser, te donner du plaisir? Pourquoi m'as-tu prise si tu ne m'aimes pas!
--Ne joue pas à la passion, ma fille, lui répliquait Dubousquens. Ce serait peine perdue. Je ne suis pas un de ces serins que peut engluer la première venue. A Paris et ailleurs, j'ai déjà entendu maintes fois un ramage pareil au tien. Cela ne m'a pas encore tourné la tête.
--Ah! sot, sot, criait-elle, sot qui ne sais pas comprendre!
--Qu'est-ce donc que je ne sais pas comprendre?... que tu ressembles à toutes les filles de ta sorte, que seul l'or peut te faire battre le coeur? En vérité, cela n'est pas difficile à voir... Il faut être raisonnable, Zinga: tu es belle, tu peux t'en vanter; dans ta race, on n'en compte point des centaines comme toi, c'est sûr; mais vas-tu, pour cela, exiger de l'amour de tous ceux qui t'ont payé tes baisers? Je ne suppose pas que tu aies l'âme si despotique... ni si niaise.
Là-dessus, Dubousquens apparut à la fenêtre, haussa les épaules et eut un coup d'oeil vague vers l'avenue. J'eus le temps de voir et d'étudier son visage. C'était un homme d'une trentaine d'années, et, bien qu'assez gros, de belle prestance dans son gilet brodé et sa chemise de dentelle; il avait le regard intelligent, avec quelque chose de ce dédain un peu fat, ordinaire aux gens d'esprit rapide et superficiel. Son oeil n'observait pas; à demi-clos, peut-être ne se faisait-il voir que pour laisser luire sur tous son éclair méprisant. La graisse, qui déjà alourdissait sa face, ne lui permettait pas de montrer cette vivacité des physionomies tout en traits, que transforment les moindres impressions; elle était comme un déguisement de sa pensée et une défense contre son entourage; en revanche elle accusait ses instincts avides et violents: la luxure, peut-être la cruauté. Sa bouche, aux lèvres charnues et saillantes, ressortait entre ses joues grasses; les paroles, injures ou cajoleries, devaient en tomber sans âme, sans force, inexpressives et inutiles, comme les feuilles sèches tombent de l'arbre. On eût dit que rien chez lui ne pouvait l'émouvoir, en dehors de l'orgueil et du plaisir, mais cette bouche appelait plus que le plaisir égoïste, elle commandait la passion.
Nous autres femmes, les indifférents nous prennent avec tant d'aisance, lorsque seulement nous leur soupçonnons quelque goût pour le plaisir: nous nous piquons à leur conquête, et c'est nous, hélas! qui sommes conquises!
Dubousquens s'était mis à siffloter à la fenêtre; cependant Zinga, qui avait laissé passer les injures sans les interrompre, s'approcha tout à coup, et d'une voix sourde, haletante de fureur:
--Et à qui donc me suis-je donnée pour que tu me traites ainsi! Dis-le donc, pour voir!
Il se retourna vers elle, étonné; il n'avait point prévu que ses paroles dédaigneuses provoqueraient chez une esclave une telle colère:
--A qui tu t'es donnée? s'écria-t-il; en vérité la demande est plaisante. A qui! mais une colonne de mon grand registre ne suffirait pas à inscrire le nom de tous tes amants.
Il n'achevait pas qu'une gifle, puis deux, puis trois éclataient sur sa face. Cette dispute, dont je ne voulais rien perdre, me fit abandonner toute prudence. Au risque d'être vue, et malgré les conseils du docteur, j'approchai un banc et montai dessus; de la sorte, le visage encadré de deux feuilles de raisinier, je pouvais découvrir tout ce qui se passait dans la chambre. Mais Dubousquens, vaincu avant de combattre, avait déjà fait sa soumission.
Il essayait d'enlacer Zinga qui détournait de lui le visage:
--Pardon, disait-il, je ne voulais pas t'offenser. Allons, Zinga, pardonne-moi!
--Jamais, répliqua-t-elle.
Elle parvint à desserrer les mains qui la tenaient et gagna la porte. Dubousquens courut après en criant:
--Où va-t-elle? Elle est folle, cette fille!
--Non, répondit Zinga, je ne suis pas folle. Je pars. Tu ne me verras plus.
Il eut un sourire railleur, plein de dédain:
--Et quand viendras-tu me demander de l'argent?
Zinga lui jeta un coup d'oeil féroce; je crus qu'elle allait se précipiter sur lui. Elle dénoua seulement l'extrémité de son mouchoir de soie, y prit des pièces d'or et les lança violemment contre la muraille; puis, comme écrasée par l'émotion, elle alla tomber sur un canapé en sanglotant. Dubousquens parut très embarrassé de ce chagrin. Il s'employa pourtant le mieux qu'il put à la consoler.
--Non, répétait-elle à toutes ses protestations, je n'ai pas besoin de tes belles paroles, ni de tes pièces d'or: tu m'as méprisée...
--Oh! grand Dieu! s'écriait Dubousquens.
--Si! tu as cru que j'étais une de ces putains que le premier venu peut avoir. Imbécile que tu es! Tu penses que c'est ton argent qui m'attire. Eh bien, veux-tu que je te le dise: il me brûle, ton argent, il me torture! Quand tu me le mets dans la main, j'ai mal là, tiens! Je m'imagine que plus tu me donnes, plus tu me mets au-dessous de toi... Ah! ton argent, c'est le paiement de ma liberté, de mon amour. Sans cet argent, je ne pourrais venir ici. C'est pour ça que je l'accepte. ...N'as-tu pas vu cette sale gueule de mulâtre qui m'épie, chaque fois que je sors de chez toi?... Il n'est pas là encore, mais il va venir tout à l'heure... C'est mon tourment, cette face-là. Si je ne lui rapportais rien, s'il pouvait penser que j'ai plaisir à te voir, que je viens pour toi...
--Il te tuerait peut-être?
--Oui, il me battrait à la mort!
--Et pourquoi ne le quittes-tu pas? Pourquoi ne viens-tu pas demeurer ici comme je te l'ai demandé?
--Oh! il est mon mari.
Dubousquens se mit à rire.
--Tu le trompes pourtant avec un bel entrain!
--Il le permet, mais il ne veut pas que je le quitte.
--On se passerait de sa volonté.
--Il peut me lancer une piaye[3]. C'est un sorcier.
[3] Un sortilège.
--Je te défendrai contre lui.
--Et la maîtresse, la Madame Gourgueil. Je ne peux pas l'abandonner.
--J'irai lui demander de t'affranchir.
--Et quand même!... Il y a des serpents entre nous.
--Raison de plus pour t'éloigner d'elle.
--Tu ne comprends pas: il y a quelque chose d'inconnu qui nous lie.
Je tressaillis.
Allait-elle me dénoncer? Le docteur qui était tout oreilles à cet entretien, semblait surpris. Cependant elle détourna la conversation.
--...et puis je ne veux pas que tu me parles d'elle; je ne veux pas que tu viennes comme hier...
--N'as-tu pas été heureuse?
--J'ai été heureuse de ton baiser, et ensuite, quand j'ai pensé à toi, j'ai eu très mal.
--Très mal, pourquoi?
--Parce que j'ai pensé que tu n'étais pas venu pour moi.
--Et pour qui donc serais-je venu?
--Pour la demoiselle... Rappelle-toi: quand tu m'as demandé avant-hier: «Seras-tu à la villa demain à midi, Zinga?--Mais non,» t'ai-je répondu, «tu sais bien, j'accompagne la Mme Gourgueil à la promenade. «--Alors,» as-tu dit, «elle laisse sa maison toute seule?--Non, il y a la demoiselle et Figeroux pour la garder.--Ah!» as-tu fait. Pourquoi es-tu venu si ce n'est pour elle? Sans l'orage tu ne me trouvais pas.
--Je venais voir où tu demeurais, Zinga. Cela m'intéressait de connaître la maison de mon amie et de visiter une plantation. Tout m'est encore inconnu ici; il y a si peu de temps que je suis dans l'île!
--Ne fais pas le fourbe, pourquoi es-tu entré dans la chambre de la demoiselle?
--Je t'avais vue à une fenêtre. J'ai essayé de trouver la chambre où était cette fenêtre. J'ai réussi par hasard. Comment aurais-je pu savoir où était la chambre de Mlle Antoinette!
--Tu mens, vois-tu! Je sais bien que tu mens! L'autre jour, comme tu dormais près de moi, tu as parlé d'elle; oui, tu as prononcé son nom, et tu as parlé aussi de l'enlever. C'est sûr! Ah! ami, ami blanc, moi qui t'aime, comme c'est mal ce que tu m'as fait!
--Tu ne sais pas ce que tu dis.
--Oh! si. Et encore tout à l'heure, tu as parlé de Mme Gourgueil. Tu voulais la connaître?
--Et qu'importe, bon Dieu! Je puis désirer connaître une dame de mon pays. Je puis prendre plaisir à causer avec elle!
--Moi, je ne cause pas bien, n'est-ce pas? Tu ne me comprends pas toujours?
--Mais si, ma petite Zinga, tu causes bien.
--Non, je ne sais pas le français, mais je vais l'apprendre, et plus tard je saurai parler comme toi, tu verras. Alors, tu ne connaîtras plus que moi. Tu m'aimeras seule. Est-ce qu'il y a des femmes au Cap, dans l'île, dans ton pays de Bordeaux, qui sont plus belles que moi? Je suis noire, c'est vrai, mais tu te souviens de la chanson: «Il y a longtemps, longtemps, tout le monde était noir.» Je suis d'une meilleure race que tes faces à la crême. Vois donc si les blanches ont des nênets comme ceux-ci!
Elle ouvrait sa chemise et montrait ses seins, larges et rigides, puis, comme il avançait les lèvres, elle évita son baiser en riant. Elle n'avait plus envie de partir. Vite elle laissa couler candale et jupe; vite la toile fine dont elle était enveloppée se roula, se froissa autour de ses épaules et de ses hanches, tomba à ses pieds, et elle apparut comme une idole de bronze. Un instant elle jouit de l'admiration de Dubousquens qui devant cette superbe nudité avait abandonné ses airs d'orgueil et d'insouciance, et l'attirait, la bouche avide, les yeux brillants; mais bientôt l'idole s'anima; le corps s'échappait, se lançait en des jeux sveltes et gracieux. Dubousquens tendait les mains, ou les fermait sur le vide, il ne pouvait la saisir; Zinga courait par la chambre, se glissait derrière les meubles, les jetait au-devant de lui avec des rires gutturaux pareils au cancannage des jeunes aras. Et ses bonds, ses détours, ses glissades, semblaient n'être qu'une malice voluptueuse pour projeter, faire saillir davantage les magnificences du sexe, que la gracilité de son buste rendait plus apparentes: cette croupe vaste qui se tendait menaçante et narquoise, ces seins énormes qui semblaient écraser la poitrine. Enfin il l'étreignit, mais comme pour assurer sa défaite. Il l'avait prise à bras le corps sur le canapé, et elle semblait lutter avec lui, le fouler sous son ventre en rut, dans l'effort et sous la saccade de ses fesses majestueuses.
--Quelle impudicité révoltante! dis-je au docteur.
--Ah! c'est une belle fille, s'écria-t-il sans m'écouter, puis comme s'il venait de deviner mon observation: Que voulez-vous, elle va à l'amour comme l'abeille va aux fleurs!
--Qu'elle aille où elle voudra, répliquai-je, elle devrait se souvenir de l'instruction que je lui ai donnée. C'était bien la peine de lui enseigner la morale!
Les baisers de Zinga ne montraient pas seulement l'obscénité abjecte de ses penchants; ils accusaient encore un oubli plus coupable de ses devoirs envers moi. N'est-elle pas ma servante et ne me trahit-elle point en se livrant ainsi à un homme? En vain se croit-elle jolie,--et certes je l'ai trouvée mieux que je ne l'avais jamais vue--sa beauté ne serait point une excuse, au contraire! elle la doit à sa maîtresse, à la maison qui la nourrit et l'a faite ce qu'elle est.
Je voudrais la châtier pour lui bien montrer toute l'ignominie de sa conduite, et je n'en ai pas l'audace. Si elle parlait! certes on ne la croirait pas, mais on pourrait me soupçonner. Je suis condamnée à supporter ses répugnantes débauches; maîtresse, il faut me soumettre à l'esclave. Que va dire de moi le docteur, lui qui sait maintenant à quel point Zinga méprise mes ordres et son service? Ne va-t-il pas suspecter mon indulgence, deviner le pacte criminel qui asservit ma volonté, et me rend le pantin de cette gueuse?