Les Nuits chaudes du Cap français

Part 6

Chapter 63,749 wordsPublic domain

--Mais, mes enfants, ai-je observé, ces danses de négresses sont très inconvenantes; j'avais défendu plus d'une fois à Antoinette de danser avec nos esclaves; et votre mère, Agathe, a dû vous le défendre également. Comment avez-vous pu oublier ainsi la modestie qui sied à des jeunes filles?

--Oh! madame, s'écriait Agathe, je vous assure, ce n'était pas inconvenant; il n'y avait que des négresses. On ne nous a pas vues; nous étions les deux seules blanches.

Elles babillaient toujours lorsque le docteur Chiron qui se montre, partout où il va, plus familier que le parent le plus proche ou l'ami le plus intime, entra sans se faire annoncer, et comme les enfants, à demi nues à cause de la chaleur, semblaient fort effarées de cette visite matinale et cherchaient leurs chemises abandonnées pour se couvrir, il eut un geste dédaigneux.

--C'est inutile, mesdemoiselles, dit-il après un brusque salut. A force de voir les maux de l'humanité, je suis devenu insensible à ses grâces.

J'étais indignée de cette rusticité. J'essayai de le lui faire comprendre.

--Comment, docteur! osez-vous dire...

--C'est la vérité, répliqua-t-il en riant comme s'il ne m'avait pas entendue. Au vrai, j'exerce bien encore, quelquefois, mais c'est par habitude et par hygiène. J'ai, pour cet office un des échantillons les moins attrayants de la race esclave. De la sorte je ne crains pas les égarements de la passion.

Les enfants éclatèrent de rire presque en même temps. Le docteur leur jeta un regard de reproche.

--Oui, mesdemoiselles, reprit-il, j'ai beau avoir les cheveux blancs, sous ma vieille peau le coeur est jeune encore.

--Mais vous disiez tout de suite, observa Agathe, que vous étiez indifférent à nos grâces.

--Je le voudrais, seulement la nature, par malheur, n'a pas permis...

--Et la Faculté, reprit la malicieuse, a-t-elle permis au moins? c'est là l'important.

--Allons, taisez-vous, Agathe, m'écriai-je, et vous, docteur, trêve à ces compliments où vous me semblez à l'aise comme un chat dans une mare à canards. Dites-moi seulement comme il se fait qu'ayant juré de ne plus me voir qu'à mon lit de mort, vous vous trouviez sitôt devant moi.

--Mon serment, madame, n'avait rien de sérieux. On ne s'engage pas à faire le mal. J'étais seulement irrité de voir chez vous un coquin de l'espèce de Samuel Goring. Mais, si même nous avions été brouillés, je n'en serais pas moins venu aujourd'hui vous apprendre des événements que vous ignorez et que vous avez le plus grand intérêt à connaître.

Je le regardai. Son visage avait une expression grave qui m'émut.

--Je suis prête à vous écouter, lui dis-je, curieuse et assez alarmée.

Il me laissa voir qu'il ne tenait point à parler devant les jeunes filles. Alors nous sortîmes, et évitant les oreilles indiscrètes, nous traversâmes le jardin pour gagner un petit pavillon qui donne sur la route du Cap et sur la mer.

Autour de nous, séparés par des canaux miroitant au soleil, s'étendaient les champs de cannes aux larges ondulations vertes, où les élagueurs, cachés par les hautes tiges, coupaient les feuilles sèches et mettaient un frémissement continu. Il s'en élevait une plainte sourde, puis vibrante, pareille à l'écroulement des vagues sur le sable, mais perdue, comme le bourdonnement des murmures dans l'air silencieux, la joie et la splendeur de la lumière. Le cri d'une négritte châtiée, les roulements de la sucrerie, les bruits du travail, et les gémissements des esclaves viennent ici se briser entre les montagnes, sont étouffés par les grands arbres, les plantes et les cultures innombrables qui se pressent sur la côte et dans la vallée. Les cases disparaissent au milieu du floconnement des caféiers, sous la neige fine des cacaoyers. Et partout de grandes feuilles de velours s'étalent, ou se courbent vers nous; les oranges font plier les branches, et les grappes pendent sous le parasol des cocolobas. La voix d'un esclave chante:

_Si Bonguiè di li bon, Li divet gagnen so rèzon._

Si le bon Dieu dit que c'est bon, il doit avoir raison.

--Tu fais sagement, pensais-je, pauvre nègre, d'accepter le sort que t'envoie le bon Dieu, ici il faut être heureux ou bien mourir.

Comme devant la magnificence de cette matinée, j'oubliais tout, et le passé, et Zinga, et les appréhensions du docteur! Je me rêvais déjà un paradis de jouissance pour moi et ma chère petite Antoinette. Ah! que j'allais être promptement désabusée!

J'avais courbé vers le docteur une tige de canne, et je lui en faisais remarquer la lourdeur.

--La récolte sera belle, cette année, lui dis-je.

--Oui, répliqua-t-il, si vos noirs veulent bien la faire.

--Encore! repris-je en souriant, vous êtes donc incorrigible. On ne peut causer un instant avec vous sans que vous ne parliez de la révolte prochaine! Comme si nos plantations n'étaient pas tranquilles! Et qui la ferait donc, cette révolte!

--Mais, mon Dieu, les blancs d'abord, et vos esclaves ensuite. Il y a de riches colons, qui voudraient essayer de nouvelles cultures, remplacer la canne par le tabac; ils n'ont que faire de payer des impôts pour des esclaves qui leur sont inutiles. Il y a des négociants qui, ayant une quantité énorme de sucre à vendre, ne seraient point fâchés que l'on abandonnât et même que l'on ravageât quelques plantations. Cela renchérirait d'autant leur marchandise. D'autres enfin ont affermé des boutiques à leurs anciens esclaves et en retireraient plus de profit si les commerçants noirs n'étaient pas soumis à certaines impositions. Tous ces gens-là versent, après dîner, des larmes bien sincères sur le sort des malheureux esclaves. Ils sont de la Société des Amis des Noirs, ils vont applaudir Samuel Goring et Figeroux qui réclament pour les hommes de couleur les mêmes droits que pour les blancs. Ils disent que le roi et l'Assemblée désirent leur liberté. Les noirs ne voient pas tous du même oeil arriver cet affranchissement de nom qui leur en coûtera peut-être un autre, moins honorable mais plus réel. Les nègres commerçants, en effet, sont pour le moment affranchis d'impôts, et, en dépit des entraves apportées par la loi à leur négoce, comme ils n'ont rien à payer, ils arrivent à se faire de jolis bénéfices; les esclaves n'ayant pas légalement le droit de vendre, les maîtres qui leur prêtent un nom et une boutique, ne sont pas autorisés à rien leur réclamer, et on leur donne ce qu'on veut. D'un autre côté, les noirs des plantations, établis dans l'île depuis longtemps, ne se soucient pas d'une liberté qui va les jeter à la porte de leurs maîtres, et leur enlever l'assurance qu'ils ont encore de pouvoir chaque jour de leur existence manger leur manioc et reposer leur corps sous un toit. Chose étrange! ils se mettent avec ceux des planteurs qui tiennent encore à leurs champs de cannes, et s'imaginent avec raison que des nègres citoyens se croiront déshonorés de cultiver autre chose que la politique; ils s'unissent même aux petits blancs qui ont un commerce, et redoutent que les marchands noirs, établis par les gros négociants, ne leur fassent une concurrence ruineuse, dès qu'ils auront le droit de tenir boutique. Mais soyez assurée que cette union du bon sens ne tiendra pas contre l'intérêt de quelques grosses fortunes; l'ambition, la vanité de deux ou trois mulâtres, avides de jouer un rôle ou de venger d'anciennes injures; la folie enfin de ces nègres bozales, récemment débarqués par la traite et que vous affectez de considérer comme des êtres raisonnables. Le mot de liberté à de telles oreilles signifie incendie, pillage, viol et massacre. L'ivresse que leur versent vos beaux discours se communiquera aux autres. Tout ce troupeau qui ne craint plus le fouet, va se précipiter avec délices dans la barbarie.

--Nous l'en empêcherons bien!

--Il sera trop tard, madame. Déjà M. de Larnage n'a plus chez lui que son commandeur. Tous les noirs de sa plantation se sont enfuis.

--Et où sont-ils?

--Dans les montagnes où, paraît-il, une armée s'organise. Et j'ai d'autres exemples du même genre à vous citer. Mme Dufourcq vient d'être assassinée par ses esclaves; ce matin même, j'apprends qu'on a pillé la maison du gouverneur en l'absence du maître et sous les yeux de l'intendant, désarmé ou complice.

--Mais ce n'est pas la première fois qu'on voit de pareilles aventures. Elles sont plus ou moins fréquentes: voilà tout.

--Vous avez trop d'insouciance des événements qui ne se passent pas sous vos yeux pour pouvoir les juger. Ils ont, à mon sens, une importance extrême.

Nous étions arrivés au pavillon; après une telle causerie j'hésitais à y entrer, de crainte de la continuer encore. Je lui demandai d'un ton assez impertinent:

--Ainsi, c'est pour m'entretenir de votre «politique» que vous êtes venu me déranger?

--Non, madame, répondit-il. Je n'ai ni le goût des paroles inutiles, ni celui des actes impossibles. Je ne prétends point empêcher une révolte qui est inévitable à Saint-Domingue; je veux seulement avertir mes amis assez tôt pour qu'ils puissent se défendre. Et je venais vous répéter: veillez à vos serviteurs!

--Ah! vous voulez encore me parler de Zinga, m'écriai-je irritée. Vous avez dû voir pourtant que vos médisances n'avaient eu, hier, aucun succès.

--C'est ce qui m'engage à les recommencer aujourd'hui, répartit le docteur.

Là-dessus il entra dans le pavillon et s'assit lourdement sur un sofa, renversant la tête sur le dossier, comme pour bien marquer qu'on ne l'en déposséderait pas malgré lui. On ne peut échapper à cet homme-là!

Je n'en avais pas d'ailleurs l'intention. Un incident, en apparence négligeable, semblait en effet confirmer les paroles du docteur et éveillait mon inquiétude. Je venais de voir le révérend Samuel Goring se glisser dans la plantation; ses yeux obliques et ridicules de lapin effrayé étaient encore plus soucieux qu'à l'ordinaire, et il détournait la tête à chaque instant, comme s'il craignait d'être aperçu. Une négritte, l'ayant vu, s'inclina devant lui. Sans répondre à son salut, le révérend, un doigt sur la bouche, lui recommanda le silence puis continua sa route. Il disparut derrière les cacaoyers. Que signifiaient cette visite matinale et tout ce grand mystère?

Le docteur avait suivi mon regard et il souriait de ma découverte.

--Etes-vous disposée à m'écouter, à présent? demanda-t-il.

Il n'avait pas besoin de ma réponse; j'étais assez attentive; il commença donc son récit sans prévoir le trouble qu'il allait me causer.

«Un mois environ avant la mort de M. Mettereau, Mme Lafon, sa soeur, reçut à Bordeaux, où elle vivait, une lettre de Saint-Domingue lui demandant avec instance de venir s'établir dans l'île. Son frère, écrivait-on, avait eu de grands malheurs; l'orage avait détruit ses récoltes; il se trouvait ruiné, malade, mais un peu d'argent, en lui enlevant de grands soucis, lui rendrait la santé, lui permettrait de rétablir promptement ses affaires et, placé sur la plantation, rapporterait de larges bénéfices au prêteur. La lettre, bien que signée «Mettereau», était écrite par une main étrangère, celle, sans doute, d'un garde-malade, ou d'un intendant. Mme Lafon avait eu toujours pour son frère l'amitié la plus vive; depuis longtemps elle avait formé le projet d'aller le rejoindre. Si elle avait reculé jusque-là son voyage, c'était à cause de la santé délicate de sa fille, mais comme celle-ci était alors bien portante, et qu'il s'agissait peut-être de sauver de la mort un frère qu'elle aimait, elle se décida aussitôt à partir. Elle emmenait sa fille, et, comme pour un établissement définitif dans la colonie, elle emportait sa fortune et tout ce qu'elle avait de précieux. Après une traversée difficile, elle débarqua à Saint-Domingue où l'intendant de M. Mettereau vint la recevoir, pour la conduire à l'habitation de son maître, située assez loin du Cap, dans les terres.

«Or, l'intendant savait et était alors peut-être le seul à savoir que M. Mettereau n'existait plus; il le laissa ignorer à Mme Lafon comme à tout le monde, et c'est alors qu'eut lieu un effroyable drame. Tandis que les deux femmes suivaient le chemin des montagnes, pour arriver à la Plantation Mettereau, l'intendant et les noirs qui l'accompagnent se jettent sur les voyageuses, les maîtrisent, leur arrachent tout ce qu'elles possèdent et, non contents de les dépouiller, veulent les massacrer après les avoir souillées de leurs embrassements immondes. La mère est tuée; la jeune fille échappe, et c'est chez vous qu'elle vient chercher un refuge.

--Elle ne vint pas, fis-je vivement comme pour cacher mon émotion; des esclaves trouvèrent Antoinette évanouie à quelques pas des Ingas. Nous parvînmes à la ranimer, mais, de longtemps, elle ne reprit connaissance. Vous savez, docteur, puisque vous l'avez soignée, combien dura son délire; il était impossible de prêter un sens quelconque aux mots sans suite qu'elle prononçait durant sa fièvre. Je l'entendais seulement quelquefois appeler sa mère.

--Mais, depuis, ne vous a-t-elle rien dit?

--Ceci simplement: très fatiguée de la traversée, elle s'était endormie aux côtés de Mme Lafon dans le palanquin qui devait la conduire chez son oncle. Lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle fut éblouie par la lumière des torches qui brillaient dans la nuit; des nègres aux physionomies féroces, qui ressemblaient plus à des bêtes sauvages qu'à des hommes, avaient commencé à lui lier les mains; elle entendait autour d'elle des cris et des gémissements; elle voulut se débattre, on la maîtrisa, on lui mit un bâillon, on la frappa; elle s'est évanouie de terreur sous les coups.

--Et vous avez fait rechercher les assassins, n'est-ce pas? et, malgré tous vos efforts vous n'avez pu les découvrir?

--Non, fis-je, effrayée de cette question.

--Moi, j'ai été plus heureux, je connais le nom de l'assassin. Oui, un esclave que le misérable a voulu rendre complice et qui n'a été que témoin, m'a tout raconté.

Je sentis un frisson courir dans tout mon corps, et ce fut d'une voix tremblante que je demandai:

--Qui est-ce donc, docteur?

--Figeroux, oui, c'est Figeroux qui a machiné cet horrible guet-apens, comme c'est lui qui a assassiné le frère de Mme Lafon, Mettereau, dont il était l'intendant.

--N'accusez pas sans preuves! m'écriai-je presque soulagée.

J'avais craint un instant qu'il ne prononçât mon nom.

--Comment, lui dis-je, si tout cela est vrai, Figeroux n'est-il pas arrêté?

--Le témoignage d'un seul homme, répondit-il, surtout d'un noir, n'a pas de force contre la dénégation de tous ces esclaves que Figeroux tient sous sa main et qui sont prêts à faire son apologie. Mais, pour moi, ce témoignage suffit. Le noir qui m'a raconté le crime n'a aucun intérêt à accuser Figeroux. D'ailleurs, au moment de la mort de Mettereau, on a déjà suspecté le mulâtre; les explications qu'il a données, l'alibi qu'il a réussi à se créer n'ont point calmé tous les soupçons. Seulement, Figeroux impose, même aux blancs.

Je savais, hélas! mieux que personne, ce qu'il y avait de vrai et de faux dans ce récit. Sans le vouloir, le docteur avait renouvelé pour moi l'horrible scène; je me rappelais cette arrivée de Mme Lafon; les coups à la grille du jardin, les cris lamentables, les hurlements; puis, dans l'entrebâillement de la porte, l'apparition effrayante sous la lanterne, les cheveux sanglants, la tête sanglante et qui semble détachée du corps, et cette grande femme aux yeux élargis et sans regard, qui entre tout à coup comme un fantôme, portant ou plutôt traînant une masse informe, un paquet de jupes boueuses: sa fille, ma chère Antoinette!... râlant d'une voix éteinte, stupide: «Sauvez-la! Sauvez-nous!» Tandis que nous nous empressions, Zinga et moi, autour de l'enfant évanouie, la mère perdit elle-même connaissance. Ah! Dieu m'est témoin que je les ai couchées toutes les deux dans mon lit, que je les ai soignées comme j'aurais soigné ma mère et ma fille... Mais, pour mon malheur, Zinga était près de moi, l'immonde créature! Je la vois qui s'approche du manteau dont j'avais débarrassé la pauvre femme, qui le regarde curieusement, qui en fouille les poches, et puis tout bas, dans son jargon: «Maîtresse, regardez donc! les voleurs n'ont pas été bien adroits.» Il y avait là, dans un sac de cuir dissimulé entre les doubles pans du manteau, tout un trésor. Mme Lafon, avant son départ, avait dû réaliser en espèces une partie de sa fortune. Zinga ouvrit le sac et contemplait l'or: «Voilà» disait-elle, «pour me faire plaisir, à moi!» Elle ajoutait en me regardant: «Et à toi aussi, maîtresse.» Elle n'ignorait pas qu'à ce moment j'étais dans un embarras extrême; un jeune mulâtre, fils d'affranchi, furieux d'avoir été chassé de la maison, menaçait, si je n'achetais son silence, de raconter que je l'avais soumis, avec d'autres noirs et même des domestiques blancs, à d'abominables luxures. Il savait si bien mêler les vérités aux mensonges qu'il pouvait incriminer les plus innocents plaisirs et me déshonorer à jamais. Il fallait à tout prix fermer la bouche à cette canaille, mais j'étais alors sans argent; une mauvaise récolte, des constructions dispendieuses, de grands frais agricoles me mettaient dans une gêne momentanée, et un emprunt, la vente d'un titre ou d'un bien me répugnaient. «Cette somme-là serait bien utile,» disait Zinga.--«Portez tout de suite le manteau et le sac dans ma chambre», dis-je en affectant de la colère, mais Zinga sourit, car elle me voyait déjà vaincue. Sans s'occuper de mes ordres, sans paraître les entendre, elle continuait à regarder cet or tentateur. «C'est le bon Dieu qui nous a envoyé ces voyageuses,» faisait-elle, «et puisqu'elles sont à moitié mortes...» Un geste affreux achevait sa pensée. Et j'avais beau m'indigner de ces paroles, le désir me venait, à moi aussi, de profiter du hasard. Loin du Cap, dans cette plantation isolée où tous me sont soumis, ne suis-je pas maîtresse de mes actions!... Alors Zinga a senti combien je me défendais mollement contre son dessein; elle a compris tout l'ascendant, toute l'autorité que pourrait lui valoir sur moi un tel acte; peut-être aussi l'or l'avait-elle fascinée, peut-être la haine féroce que j'avais déjà remarquée chez elle à l'égard des femmes blanches l'enivrait-elle contre les pauvres fugitives... Et l'horrible forfait s'est accompli. Zinga, ensuite, a porté elle-même dans la montagne le corps de l'infortunée. Mon Dieu! que votre miséricorde s'étende sur moi! Vous savez que je ne fus pas la vraie coupable, que cette infâme négresse est la véritable inspiratrice, la seule exécutante du meurtre, que ma faute n'a été que de faiblir, de manquer de courage. Ne voulait-elle pas aussi frapper Antoinette sous prétexte que son existence compromettrait la mienne? Certes je devinais bien à quelle dissimulation, à quels mensonges, à quels périls continuels allait m'entraîner cette enfant, quelles fables il faudrait inventer pour elle et pour le monde afin d'expliquer sa présence auprès de moi. N'importe, je n'ai pas hésité; et vous avez béni ma charité, mon Dieu; au Cap, malgré tant de calomnies, on vante mon âme généreuse; Antoinette me garde de la reconnaissance de l'avoir recueillie, et je sais que cette bienfaisance me vaudra votre pardon...

Hélas! je me flatte, Zinga est toujours ici pour me rappeler ce qu'elle a appelé mon crime, lorsqu'elle a voulu partager l'or. Ah! l'atroce nuit où je me suis disputée, battue avec elle--une esclave!--où elle m'a menacée de m'accuser devant le gouverneur, si je ne lui donnais pas «sa part.» Ah! comme elle se sent bien maîtresse de mon existence, comme elle se moque bien de mes ordres! «Sa part», c'est ma fortune! oui, voilà ce qu'elle désire.

Et dire que pour m'épargner une calomnie ridicule, par avarice, par lâcheté, je suis sous le coup d'une dénonciation capitale!

Il est vrai que le témoignage d'un esclave est nul devant la justice. Le docteur m'a bien semblé le dire. Et pour en être plus sûre encore, je le lui ai demandé:

--N'est-ce pas, docteur, on n'admet pas les plaintes des noirs au Conseil?

Il fut surpris de ma question. Le trouble que je montrai tout d'abord au récit du crime, lui avait laissé croire qu'il m'avait convertie à sa méfiance et à sa haine extrême des noirs. Ma demande, au contraire, qui tombait inopinément au milieu de son discours, lui prouvait que depuis plusieurs minutes, je n'écoutais que d'une oreille fort distraite ses commentaires.

--Et qu'importe! s'écria-t-il, revenant toujours à son sujet. Le nègre a beau être dissimulé et hypocrite, il y a des circonstances où il ne peut mentir, où il faut le croire. La loi a souvent la vue claire, mais le regard trop rapide; elle ne distingue que les ensembles; pour se familiariser et s'assouplir aux variétés de l'existence, elle a besoin de l'armée des légistes. Mais aux colonies nous ne connaissons pas ces animaux-là!

--Fort heureusement, dis-je.

Il leva les yeux et attacha sur moi un regard fixe, presque insolent, comme pour deviner ma pensée. Mon coeur battait plus fort. Se doutait-il de ma complicité? Etait-il venu m'arracher des aveux? Mais je vis bientôt l'absurdité de mes craintes. Le bon docteur ne soupçonnait rien. Déjà il s'était remis à me parler de Figeroux.

--Tout l'accuse, reprit-il. C'est seulement le surlendemain du crime que Figeroux est venu annoncer la mort de son maître, M. Mettereau, et s'engager chez vous en qualité de commandeur. Le médecin, mon confrère Pasdeloup, a trouvé le corps en putréfaction; on avait essayé de l'embaumer. Figeroux, m'a-t-on raconté, avait voulu d'abord le faire disparaître, puis il s'était décidé à le garder sous clef jusqu'à l'arrivée de Mme Lafon à Saint-Domingue. Il s'était sans doute proposé d'accomplir le triple assassinat le même jour, mais le navire qui amenait les dames Lafon subit en route des avaries et fut obligé de faire relâche. Le voyage fut ainsi beaucoup plus long qu'il n'aurait dû l'être, ce qui déjoua les projets du misérable.

--S'il est réellement l'assassin de Mme Lafon, dis-je, c'était bien maladroit de se rapprocher d'Antoinette. Il n'ignorait pas, en effet, quand il est venu chez moi, que je l'avais recueillie. Il voulait donc se faire reconnaître?

--Oh! fit le docteur, l'assassinat a eu lieu la nuit; Figeroux avait peut-être le visage couvert, masqué; peut-être aussi a-t-il dirigé les meurtriers de loin et sans se montrer à ses victimes.

--Mais quel avantage pouvait-il avoir à entrer chez moi?

--Il paraît qu'après le crime, Figeroux n'a pas trouvé sur sa victime l'or qu'il attendait, soit que Mme Lafon eût laissé tomber l'argent, au milieu de la lutte, lorsqu'elle essaya d'échapper aux bandits, soit que les noirs qu'il conduisait l'eussent emporté à son insu. Il s'est imaginé que Mme Lafon l'avait confié à Antoinette. Il est entré chez vous pour la voler, pour vous voler aussi peut-être.

--Oh! docteur, comme cette idée est étrange!

--Mais dans cette affaire tout est étrange! Pourquoi, par exemple, Figeroux a-t-il froidement commandé qu'on violentât ces femmes. Ce ne pouvait pas être une vengeance, et d'après tout ce qu'on sait de ses moeurs, ce n'est pas un de ces tempéraments de fauve tels qu'on en rencontre parfois chez les mulâtres. Froidement cruel, il n'a point leurs passions de mâle. Il n'y a rien d'impossible à ce qu'il ait agi au nom d'un inconnu. Je vous le répète, madame, il faut vous tenir sur vos gardes. A votre place, moi je renverrais Figeroux.