Les Nuits chaudes du Cap français
Part 5
--Ce que j'ai à vous dire ne regarde que vous. Je puis cependant vous citer un trait de vos fidèles serviteurs. Connaissez-vous Samuel Goring?
--Oui, dit l'abbé, et bien qu'il ne pratique pas notre religion, c'est un excellent homme.
--C'est un quaker, dit dédaigneusement Mme Du Plantier, tandis qu'Antoinette et Agathe, qui avait essuyé ses larmes, répétaient en riant: «Couacre! Couacre!»
--Attendez un peu avant de le juger, continua le docteur. Samuel Goring, sous prétexte de soigner les noirs malades, d'instruire les enfants, d'annoncer à tous l'Evangile, leur prêche la révolte contre leurs maîtres.
Ce fut un cri d'indignation.
--Mais c'est un maître lui aussi! Qu'aurait-il à gagner à une révolte?
--Peut-être, continua le docteur, son orgueil se flatte-t-il de l'apaiser et de la dominer. Peut-être n'écoute-t-il que sa haine de pauvre contre votre luxe, son animosité hautaine contre vos plaisirs!
--Et que peut avoir de commun Samuel Goring avec Joseph Figeroux?
--Ce sont deux amis, et ce qui suffirait à les rendre suspects, deux amis secrets. Ma profession exige que je sorte souvent la nuit. Samuel Goring a une chambre dans une maison qui se trouve tout près de la mienne. Combien de fois Figeroux s'est attardé à causer devant la porte du prédicateur évangélique!... Sitôt qu'ils m'entendaient sortir, ils rentraient dans l'habitation, mais j'avais eu le temps de les voir.
--Figeroux, dis-je, est pourtant d'une sévérité cruelle; souvent j'ai dû intervenir pour l'empêcher d'appliquer avec tant de rigueur les châtiments. Il me répondait que je n'avais pas assez l'habitude de commander à des noirs pour connaître les moyens de les dompter et de les forcer au travail: «Si je ne puis à mon gré diriger la plantation, ajoutait-il, je préfère qu'un autre que moi en prenne le soin.» Sont-ce les paroles d'un homme qui prépare une révolution?
--Le misérable est adroit et cache bien son jeu. Mais croyez que s'il est cruel pour les noirs, ce qui n'aurait rien d'étonnant, il ne le laisse point paraître. Toutes les punitions, tous les supplices plutôt qu'ils peuvent subir, sont commandés par vous!
--Grand Dieu!
--Il le dit et on le croit. C'est votre Zinga qui est chargée de porter vos prétendus ordres de torture. Il lui a bien fait la leçon.
--Comment ose-t-elle après toutes ses démonstrations d'amitié!...
--Ah! vous comprenez que pour elle, Figeroux passe avant Mme Gourgueil.
--Serait-elle donc?...
--Ce qu'elle est, je ne saurais vous le dire. Les uns prétendent qu'elle est sa fille, et les autres sa maîtresse. Les uns et les autres ont peut-être raison.
--Docteur, s'écria Mme Du Plantier, il y a des jeunes filles ici!
--Si elles ne pèchent jamais que par les oreilles, madame, il n'y aura pas grand mal.
--Cet homme est d'une inconvenance! fit à demi-voix Mme Du Plantier à Mme de Létang dont les yeux erraient toujours sur le jardin, et qui semblait ne pas se soucier de la conversation. Pour moi les révélations du docteur m'avaient causé un trouble que je ne parvenais pas à cacher à mon entourage. J'éprouvais surtout un désir violent de voir Zinga, comme si le visage de cette fille pouvait m'apprendre sa trahison ou son innocence. J'aurais voulu ne pas croire le docteur.
Afin d'avoir un prétexte pour la faire venir:
--Zinga, appelai-je, en entr'ouvrant le salon, apportez des raisinades.
Je pensais qu'elle était assise devant la porte. Mais je n'eus pas de réponse. J'allais voir où elle se trouvait, lorsqu'un nouveau visiteur entra, et que nous n'attendions point, certes! le révérend Samuel Goring.
C'est un petit homme bossu, avec une énorme tête à jaunisse dont le menton semble être toujours tiré, allongé par des mains invisibles. Ses yeux vairons sont inquiets, troubles, de la couleur d'une eau saumâtre; défiants, tournés de côté, en yeux de lapin, comme s'ils craignaient que quelque chose ne vînt déranger la bosse de leur propriétaire; ou bien enfoncés sous les poils roux épars qui lui tiennent lieu de sourcils, comme s'ils ne voulaient voir le monde que de loin, en contempteurs. Les jeunes filles aiment entendre prêcher le révérend, car, à la fin de ses sermons, il a une manière de poser à l'extase, en levant le front vers le ciel et en laissant la bouche toute grande ouverte à la manne divine, qui est impayable. En ces moments-là, le manteau dont il est enveloppé même par les plus grandes chaleurs, glisse le long de son dos contrefait et emporte son chapeau à larges bords. Aussitôt Agathe, Antoinette, toutes, nous nous précipitons pour le lui ramasser. Quand c'est une jeune fille qui arrive la première, il lui donne une tape sur la joue, et pousse au fond de lui-même un grognement sourd, mais où l'on devine de la reconnaissance; quand c'est une de ces dames ou moi, du bout des dents et avec une rage contenue, il se contente de dire: «Je n'avais pas besoin de vous». Et il continue à prêcher d'une voix tour à tour grinçante et geignarde.
Vraiment il faut avoir, comme le docteur Chiron, cette manie de découvrir partout des choses extraordinaires, et de ne rien juger comme le commun des mortels, pour voir dans ce pantin un homme dangereux.
Loin d'avoir peur de lui, et d'ajouter foi aux médisances, nous avons tous pris un air de fête à son apparition. Mme Du Plantier s'est épanouie davantage; Agathe a oublié les soufflets de sa mère; l'abbé, qui somnolait un peu, s'est complètement réveillé, et Mme de Létang qui rêvait, a bien voulu abaisser sur Goring son regard voluptueux. Jusqu'à la petite négresse qu'on battait au loin, qui a cessé ses cris subitement, comme si elle en avait senti tout à coup l'inconvenance.
--Bonjour, mon révérend, bonjour, faisait-on à Goring qui ne desserrait pas les lèvres et n'eut même pas pour ces dames une inclination de tête.
L'abbé s'avança au-devant de Goring avec une politesse souriante:
--Mon cher rival en Jésus-Christ, commença-t-il...
Mais, voyant que le prédicateur semblait médiocrement touché de ses avances:
--Nous travaillons l'un et l'autre pour le ciel, ajouta-t-il, dans deux voies parallèles: je cherche à purifier les blancs...
--Et le révérend voudrait bien faire blanchir les noirs, ajouta le docteur en haussant les épaules, et en se dirigeant vers la porte. J'essayai vainement de le retenir.
--Je vois, dit-il, qu'il faut unir le temple à la sacristie. Si cela vous amuse d'être la passerelle, madame, grand bien vous fasse!
--Allons, docteur, m'écriai-je, sans prendre garde à ses paroles, vous ne partez pas... Enfin, quand vous reverra-t-on?
--Quand vous serez malade, madame, bien malade!
Et il descendit l'escalier de la galerie avec le bruit et la rapidité d'une avalanche.
Samuel Goring détourna vers lui son regard inquiet, craignant que son départ ne fût qu'une fausse sortie; puis, les yeux baissés, d'une voix criarde qui avait le son d'une clef rouillée dans une vieille serrure:
--Je vous apporte, mes soeurs, une nouvelle bien réjouissante. La société des Amis des Noirs vient d'achever sa grande oeuvre. L'Assemblée nationale s'est rendue aux conseils de la raison et de la vertu. Elle est, m'écrit-on de France, sur le point de promulguer ce décret attendu depuis si longtemps, qui doit assurer à nos frères de couleur la liberté et les droits politiques. Enfin la nature fait entendre sa voix!
--M. Goring, dit avec malice Mme de Létang, défend les noirs avec tant d'éloquence que je le soupçonne fort d'avoir donné son coeur à l'une de ces belles dames d'ébène, dont les lèvres ont des baisers, m'a-t-on dit, paradisiaques.
--Il ne s'agit point de voluptés criminelles, s'écria Goring, mais des vertus de nos frères. Eux seuls sont animés de ces grands principes de justice que la nature inspire. Et je vous le déclare: je serais plus fier d'avoir pour épouse une chaste mulâtresse, que l'une de ces femmes blanches dont les paroles ne sont que des mensonges, et les moindres gestes un hommage au vice et à l'impudeur.
--Bravo! s'écria Mme Du Plantier.
--Le révérend, vous le savez, ajouta Mme de Létang, ne nous gâte point de confitures. Mais j'aime cette sévérité, moi! Ça m'aiguillonne.
--Je ne parle pas pour faire plaisir, mais pour enseigner la vérité.
--Cette fois pourtant, observa l'abbé, j'ai peur que vous ne vous abusiez. J'ai entendu parler aussi, moi, du décret prochain de l'Assemblée nationale, ce ne sera sans doute pas celui que vous attendez. On a l'intention, paraît-il, de laisser aux colons de couleur qui sont libres, les droits de citoyens actifs, mais sous la réserve que les assemblées particulières des colonies fixeront elles-mêmes les conditions d'éligibilité. Or...
--Or, comme ces assemblées sont composées d'aristocrates...
--De blancs!...
--Vous espérez que jamais elles n'accorderont les droits demandés?
--J'en ai peur.
--Alors nous nous passerons des assemblées coloniales. Il nous suffira que la nation se soit prononcée pour nous.
--Mais les assemblées coloniales sont aussi la nation!
--Non, elles n'en représentent que la pourriture! Mais en vain s'opposent-elles aux revendications sacrées d'un peuple malheureux. J'irai, dans chaque plantation, dans chaque case, s'il le faut, dire à tous les esclaves, aux vieillards vénérables comme aux enfants innocents, que la nation désire leur liberté.
--Faites-le, si cela vous amuse, mon révérend, répliqua Mme du Plantier. Seulement attendez que les travaux des plantations soient finis. Nos esclaves sont trop occupés à présent. Une telle nouvelle leur causerait une émotion violente, les détournerait de leur labeur et pourrait nuire à la colonie.
--Ce qui nuit à la colonie, c'est l'ignorance et le servage dans lesquels on force à vivre des êtres sensibles, faits à l'image de Dieu. On a trop tardé à leur apprendre ce qu'ils étaient!
--Et s'ils allaient ne plus vouloir nous servir? dit Mme de Létang.
--Ma bonne, répliquai-je, il faudrait nous soumettre et les laisser partir. N'usons jamais de la contrainte. Elle ne produit que des fruits sans saveur. Pour ma part je suis toute prête à me servir moi-même, à user de mes mains, à faire la cuisine et le ménage, si cela est nécessaire. Ma mère, qui était une fervente de Rousseau, m'a enseigné tous les métiers. Si vous goûtiez de mes soufflés à la maréchale, vous deviendriez gourmande.
A ce moment j'entendis comme un écroulement dans l'escalier qui conduisait à l'office. Je sortis vivement. Le couloir était plein d'assiettes et de verres brisés. L'auteur de ce bel exploit devait être Cochonnette, la fille de cuisine: elle avait glissé, selon son habitude, et laissé toute la vaisselle s'échapper de ses mains.
--Vilaine mazette! m'écriai-je, je vais te frotter le cul d'une pimentade qui t'apprendra bien, à l'avenir, à être solide sur tes jambes!
Et saisissant un balai de lianes, je courus après elle; mais l'avisée, qui avait sans doute entendu mes menaces, s'était si bien cachée que je ne parvins pas à la découvrir. Alors je songeai à Zinga dont l'absence inexplicable pouvait causer dans le domestique plus d'un désordre, car elle sait se faire craindre et obéir, et je me mis à la chercher dans la maison.
Comme j'errais partout, fort en colère de ne point la rencontrer, un bruit s'éleva de la chambre d'Antoinette. J'y entre aussitôt et ma surprise n'est pas légère de voir un homme qui enjambe la fenêtre. Je m'approche. Il courait à toutes jambes à travers la plantation. Bientôt il disparut derrière les bananiers du jardin. C'était un blanc, habillé à la mode française, et qui m'a semblé fort bien fait et élégant.
Pourquoi s'introduire ici? Dans quelle malhonnête intention?
Je m'adressais cette demande lorsque, tournant la tête, j'ai aperçu Zinga qui, sur la pointe du pied, tout doucement, essayait de se couler le long du lit et de se glisser hors de la chambre sans se laisser voir. Sa mise, d'ordinaire très simple, parfois même malpropre, était cette fois d'un soin et d'un apprêté extrêmes; elle avait une chemise de soie à rubans, une jupe de mousseline sur une candale rayée, et elle portait aux mains des bracelets de rassade. A mon entrée dans la chambre, elle devait être couchée; comme mon regard s'était tourné d'abord du côté opposé au lit, elle espérait peut-être se dérober.
Lorsqu'elle se vit découverte, elle s'adossa au lit et, d'un air honteux, se protégea la figure de ses mains, mais entre ses doigts je la voyais rire. Sa gaîté insultante me donna l'idée de la frapper.
--Pourquoi es-tu ici? que faisait cet homme? m'écriai-je en écartant ses mains et en la souffletant.
Tout de suite son air narquois disparut; et ses yeux se remplirent de larmes.
--_Maîtress!_ fit-elle d'une voix étouffée, avec un gémissement.
--Tu te moques de moi! lui dis-je, mais je vais te vendre, et sans tarder.
Elle se redressa fièrement et, me regardant en face, d'une voix assurée:
--_Maîtress, mô libre!_
--Et que m'importe, lui criai-je, que tu sois libre! Tu serais la femme du gouverneur, espèce de racoleuse d'hommes, traînée de boue, que je te fouetterais comme une bozale[2].
[2] Négresse nouvellement débarquée d'Afrique et, par suite, inexperte et sauvage.
Et du balai de lianes que j'avais emporté pour châtier Cochonnette, je lui cinglai les jambes. Elle poussa un rugissement terrible, plus honteuse que blessée; puis, au milieu de sanglots, elle criait:
--_Parler, mô, di tout ké fi, mame Lafon ki fi mouri!_ (Je parlerai moi, je dirai tout ce que tu as fait, oui, que tu as fait mourir Mme Lafon.)
La gueuse! elle a prononcé le nom de Mme Lafon! elle m'a accusée; et elle hurlait si fort que du salon des jalaps, mes hôtes pouvaient l'entendre!
Je courus après elle, je la ramenai dans la chambre.
--Tais-toi, fis-je. Je te pardonne! mais je veux que tu te taises, entends-tu!
Elle me regarda au milieu de ses larmes, avec un mauvais rire qui me fit croire que tout ce chagrin n'était qu'une comédie, puis elle partit sans prononcer un mot. Au même instant, j'aperçus Antoinette, qui, me voyant chez elle, parut très surprise et devint toute rouge.
--Qu'avez-vous, mon enfant? lui dis-je et en la serrant contre moi, je sentais son coeur battre très vivement.
Elle eut un coup d'oeil vers le lit défait et vers le jardin, et elle arrêta sur moi un regard plein d'anxiété.
--Enfin, que se passe-t-il ici? repris-je. Que signifie cet air étonné? Pourquoi avez-vous quitté le salon? Quel est ce mystère? Voulez-vous me parler, Antoinette?
Comme elle demeurait la tête basse, sans ouvrir la bouche:
--Je remplace votre mère, Antoinette, rappelez-vous ce que vous me devez. Je vous ordonne de me répondre, et tout de suite.
Mais elle ne m'obéit pas davantage. Elle était moins troublée que moi-même; je ne le lui laissai pas voir; je fermai les volets de la fenêtre avec une clef, comme lorsque nous allions en promenade, puis je la laissai dans sa chambre, après avoir poussé le verrou extérieur de la porte.
--Si vous vous décidez à parler, mademoiselle, vous m'appellerez, lui criai-je du vestibule. En attendant, bonne soirée! On vous apportera votre souper ici.
Je l'entendis sangloter, et pourtant j'eus le courage de m'arracher à cette porte derrière laquelle ma chérie se lamentait; alors, il est vrai, je sentais je ne sais quelle haine contre elle. Il m'avait même fallu me retenir pour ne pas la battre comme j'aurais battu une enfant; et j'étais presque heureuse d'avoir pu, sans la frapper, lui faire mal. Ce secret qu'elle garde pour elle seule m'irrite comme un affront. Hélas! à peine commençais-je à sentir les joies d'une affection réelle, et déjà elle échappe à mon désir! Mon Dieu! quand je songe que c'est près de cette enfant que j'espérais trouver le pardon et l'oubli du passé. Pourquoi ne l'avez-vous pas voulu, Seigneur!
Au milieu de ma rage, et par une sorte d'instinct irréfléchi, je me suis dirigée vers le salon des jalaps, comme si mes hôtes, dans une inquiétude si cruelle, ne devaient pas m'être indifférents!
L'orage, menaçant tout à l'heure, venait d'éclater. Les coups de tonnerre se succédaient, sourds, lointains, ou, par des explosions soudaines, répétées par mille échos, harcelaient l'oreille et terrifiaient comme un fléau imminent, prêt à vous anéantir. Derrière la maison, les montagnes semblaient se rompre et s'écrouler dans des craquements, tandis que des fenêtres de la galerie, nous voyions la mer s'avancer en colonnes noires, hautes et profondes, pareilles à quelque cordillère mouvante, où les lueurs brusques des éclairs révélaient des mondes infinis. Elle crevait en torrents d'écume, qui, tels que des trombes, s'élevaient du rivage et nous semblaient aussi élevés que les pics les plus inaccessibles. Nous nous croyions perdus et ensevelis quand déjà elle se retirait vaincue, hurlante et tonnante de colère, pour accroître encore son effort et renouveler son immense menace.
--Comme à Moïse sur le Sinaï, disait Samuel Goring, les yeux fixés sur les nuages sombres, c'est aux clartés de la foudre que se révèle à nous la loi du Seigneur.
Mais personne ne l'écoutait plus. Mme Du Plantier, tournée contre la muraille, poussait de petits gémissements: Mme de Létang, assise sur le canapé, se cachait la face de ses mains, tandis qu'Agathe, agenouillée, appuyait la tête contre les genoux de sa mère comme si elle devait y trouver abri et sécurité. Seul, l'abbé, les mains croisées derrière le dos, regardait froidement les palpitations flamboyantes de l'orage, les déchirures de feu du ciel, les incendies subits qui éclairent l'horizon et s'éteignent dans un tremblement.
--Mes soeurs, continuait Samuel Goring, écoutez la voix de Dieu!
--Tartuffe! m'écriai-je en haussant les épaules.
Je me souvenais des paroles du docteur et la colère, dont j'étais pleine, s'étendait à tous. Cependant Zinga passait au dehors, et malgré la pluie qui s'était mise à tomber par torrents, je courus à elle, je l'arrêtai; puis, sans me soucier du désespoir qu'elle montrait en voyant l'eau gâter toute sa fraîche toilette, sans m'occuper moi-même de l'inondation qui me suffoquait:
--Zinga, dis-je, parle-moi franchement: pourquoi cette homme était-il dans la chambre d'Antoinette?
--_Pou Figeroux pa wé mo!_ (Pour que Figeroux ne me vît pas!) a-t-elle répondu simplement. La chambre d'Antoinette se trouve en effet à l'aile droite de la maison, tandis que celle du mulâtre est tout à fait à gauche.
--Alors cet homme venait pour toi?
--_Wi! pou mo!_ (Oui, pour moi!)
--C'est bien vrai? Jure-le sur ton talisman.
Mais sans s'occuper de ma demande:
--_Maîtress, moy ye tou di lo!_ (Maîtresse, je t'ai tout dit!)
Elle se secoua comme une perruche trempée sous l'averse qui redoublait, et rentra dans la maison en courant.
A quoi bon l'interroger encore, puisque je ne puis avoir foi à ses paroles, malgré toute mon envie de les croire véridiques.
J'ai laissé mes hôtes s'effrayer et se rassurer à la parole du quaker; j'ai regagné ma chambre, je me suis jetée sur mon lit, et j'ai pleuré. Zinga n'est pas venue cette nuit; elle savait bien que je l'aurais chassée. Mais Dieu a eu pitié de moi; il m'a envoyé un rêve de délices: j'ai vu près de moi la chérie; elle était douce et elle m'aimait.
Seigneur! je vous en supplie, faites qu'elle ne me quitte pas, qu'elle ne s'éprenne pas d'un homme.--C'est pour son bien! elle serait si malheureuse!
* * * * *
Je m'étais éveillée avec tant de plaisir! Ah! je n'aurais pas prévu la fin horrible de cette journée!
Quand je me levai, le soleil étincelait sur la mer, et une brise fraîche m'apportait les odeurs mielleuses et acides du jardin. C'est à peine si l'orage a laissé de traces autour de la maison tandis qu'à une demi-lieue, la plantation de M. de Mauduit a beaucoup souffert.
Mes angoisses de la veille s'étaient dissipées à la clarté limpide du ciel; à peine hors du lit, je courus à la chambre d'Antoinette. Je voulais lui dire que je lui pardonnais ou, du moins, lui souffler une excuse qui pût motiver mon pardon. La chère enfant! j'éprouve tant de peine à lui causer le moindre chagrin! mais je ne puis vaincre l'égoïsme cruel de mon affection. Ah! si j'étais sûre qu'elle m'aimât, j'aurais de moins dures exigences.
Par bonheur, Antoinette n'a pas eu trop à pâtir de ma méchanceté. Ces dames, qui connaissent l'inconstance de mon humeur, excusèrent ma brusque disparition, l'attribuant aux nerfs ou à l'orage. Profitant d'une courte accalmie, elles firent demander leurs palanquins et partirent pour le Cap en même temps que l'abbé. Seule, Agathe de Létang que le tonnerre épouvante, ne voulut pas s'en aller avec sa mère. Zinga eut alors l'inspiration, peut-être indiscrète, mais dont je lui sais gré, d'offrir à la jeune fille le lit d'Antoinette. Agathe accepta. Elles ne s'attendaient ni l'une ni l'autre à trouver fermée la porte de mon enfant. Mais Zinga ne s'émut pas de si peu. Elle devina ce qui s'était passé entre nous; et sans crainte de ma fureur, elle vint, pendant que je dormais, fouiller mes jupes, en retira la clef et délivra la prisonnière. On devine si Antoinette en eut du plaisir. A trois elles ont organisé une petite fête. Agathe, à côté de son amie, n'a plus eu peur de l'orage; et c'est dans toutes sortes de jeux qu'Antoinette a fini sa pénitence. Marion, la cuisinière, m'a arrêté dans le vestibule pour tout me raconter.
Après avoir terminé ses médisances, la négresse a eu un sourire de fierté comme d'un acte méritoire. Je lui ai montré mon indignation.
--Tu attends une récompense, moucharde, lui dis-je, mais tu devrais plutôt attendre la rigoise pour tes méchantes dénonciations. Prends garde une autre fois de baver ton venin sur ta jeune maîtresse. Il en cuirait à ta peau.
Agathe et Antoinette, lasses d'avoir dansé la veille, reposaient encore. Un souffle léger, d'un mouvement égal, soulevait leur sein. Agathe avait la tête à demi-cachée par les cheveux dénoués d'Antoinette; frêle, presque maigre, elle semblait chercher protection auprès de sa grande amie dont le bras s'allongeait sur son épaule. Une ombre charmante couvrait leurs paupières, jouait autour de leurs cils et de leurs lèvres; elles devaient voir des choses merveilleuses et leur souriaient en rêve.
A mon pas elles tressaillirent toutes deux, eurent des grimaces et des attitudes plaisantes, s'étirèrent de compagnie, puis, quand elles furent éveillées et qu'elles me reconnurent, elles laissèrent voir un léger effroi. Les joues d'Antoinette s'empourprèrent; Agathe poussa même un cri.
--Ne vous effrayez pas, mes chéries, fis-je, je ne veux point vous gronder. J'en veux seulement à Antoinette comme à Agathe de ne pas me montrer plus de confiance.
C'est tout ce que j'eus le courage de leur dire. Alors, de joie et de surprise sans doute, car elles s'attendaient à une semonce, elles partirent d'un éclat de rire. Ce fut délicieux comme un égouttis de source mêlé à des trilles d'oiseau. Cette gaieté franche, trop ingénue pour être coupable, acheva de m'enlever mes inquiétudes, et voyant que je ne me fâchais pas, elles me racontèrent leur soirée, avec une vive abondance de détails inutiles et gracieux.
--Nous nous sommes bien amusées, allez! madame, Zinga nous a appris à faire du gâteau galeux... c'est un vilain nom, mais c'est follement bon. On prend une livre de farine, une demi-livre de beurre et trois oeufs, mais il faut que l'oeuf soit sans blanc, et puis vous détrempez la farine avec du lait froid, et puis vous roulez la pâte, et puis... Ah! je ne me souviens plus, tu sais, toi, Antoinette?
--Mais oui, seulement tu t'es trompée; on prend aussi du fromage fait, tu ne te rappelles rien!
--Moi, je m'en moque... de la cuisine, seulement je l'aime; si vous n'aviez pas dormi, madame, on vous en aurait donné à goûter. C'était adorable!
--Prodigieux, ajoutait Antoinette. Ah! vous avez bien manqué.
--C'est que nous avons dansé, le soir, après le goûter, et de jolies danses, celles des négresses. Si vous aviez vu les contorsions de Zinga, on crevait de rire!
--On ne peut rien voir de plus drôle que la calenda!
--Et la chica! Elles se tortillent comme cela; on dirait qu'elles ont la colique.