Les Nuits chaudes du Cap français
Part 4
--Ma chère, me dit vivement Mme de Létang, je vous l'affirme, Mme Du Plantier est une catin... le mal qu'elle essaie de vous faire est incalculable. Elle vous a longtemps calomnié auprès de M. le gouverneur. Mais M. le gouverneur était un homme de trop bon goût pour souffrir une vieille fée de sa tournure.
--N'est-il plus son amant? fis-je d'un ton de surprise qui n'était que joué, car je savais fort bien que le gouverneur avait remplacé cette ancienne maîtresse par Mme de Létang.
--Vous comprenez, répliqua-t-elle, qu'une personne de son âge, aussi mal conservée et aussi ridicule, n'a point les amants qu'elle voudrait. Par bonheur pour elle on la dit fort riche; sans doute fait-elle part à ses amis de ses richesses. Il y a des gens qui ne demandent à une femme que de telles complaisances... Ainsi cet odieux Montouroy.
--Je croyais qu'il vous faisait la cour...
--Un moment je l'ai eu à mes pieds, mais je lui ai donné de tels camouflets qu'il est allé porter ailleurs ses hommages. Tout l'argent qu'il gaspille au Cap avec des créatures lui vient de la Du Plantier. Mais elle est bien forcée de s'avouer plus d'une fois l'impuissance de ses charmes, or savez-vous le moyen qu'elle emploie pour retenir dans ses jupons un homme qu'elle dégoûte? Elle essaie d'attirer des jeunes filles et des plus jolies à ses collations. D'abord j'ai cru que ces réunions étaient convenables, j'y ai envoyé Agathe; on s'est permis de tels retroussis, de tels examens, et pour parler net de telles indécences, que ma pauvre enfant m'est revenue deux heures après être partie, toute rouge et en larmes. La dame qui me l'a reconduite m'a dit qu'elle avait pris sur elle de l'emmener, tant elle s'était sentie indignée des manières de Mme Du Plantier et de Montouroy.
--Elle avait invité aussi Antoinette, dis-je, fort satisfaite d'avoir prévu l'aventure; mais j'ai trouvé qu'il sied à une jeune fille de ne point trop se montrer avant son mariage. Dans ces sortes de réunions il se noue plus d'intrigues qu'il ne s'ébauche de fiançailles.
--Vous avez mille fois raison, mais soyez sûre que Mme Du Plantier vous en veut à mort, surtout après l'espèce d'injure que vous avez faite à Montouroy.
--Quelle injure?
--Vous l'avez mis à la porte.
--Nullement. J'ai trouvé qu'il faisait des visites trop fréquentes aux Ingas et qu'il paraissait désirer mon absence pour être seul avec Antoinette; j'ai prétexté quelquefois des sorties, voulant modérer son zèle qui me semblait excessif et compromettant, mais si j'avais su quel homme il était, je n'aurais pas manqué, je vous le confesse, de lui dire moi-même de ne plus revenir chez moi.
--Il est pire encore que vous ne pouviez vous l'imaginer. C'est un homme capable de tous les crimes!
Et Mme de Létang poussa un long soupir.
--Vous avez eu à vous plaindre de lui, ma chère amie?
--Certes! fit-elle d'une voix furieuse, puis changeant de ton: Il a répandu sur moi les calomnies les plus atroces. Peut-être, hélas! va-t-il se révéler à vous dans toute sa méchanceté. C'est lui, n'en doutez pas, qui a inspiré la visite du capucin.
--Comme je vous remercie, ma chère bonne, lui dis-je en lui prenant les mains, comme je vous remercie de m'avertir ainsi. Ah! j'ai toujours mis en vous ma plus vive affection, et je vois aujourd'hui comme elle était bien placée!
--Et croyez que je vous aime bien aussi, pauvre chère, répartit-elle en portant ma main à ses lèvres avec une effusion qui me toucha, je ferai tout pour vous rendre service!
--Vous avez un bon ami dans le gouverneur?
--Il me chérit comme son enfant,... c'est un père pour moi. Il m'a connue si jeune! Mais une telle affection, qui a la caducité de l'âge, ne peut satisfaire un coeur tel que le mien... Allez, pauvre chère, j'ai bien aimé, mais j'ai eu des déceptions cruelles.
Et elle éclata en sanglots.
--Notre infortune est la même, lui dis-je en l'embrassant, depuis la mort de mon pauvre mari, rien n'a égayé mon existence.
Elle me serra frénétiquement dans ses bras, et ses lèvres vinrent se coller aux miennes; elle me prenait à pleines mains comme si elle eût voulu s'unir à moi, et qu'elle trouvât dans cette étreinte charnelle une consolation.
J'étais étonnée d'un attendrissement si subit. Je songeai cependant qu'elle pouvait m'être d'un grand secours auprès du gouverneur pour lequel,--ce n'est pas un secret,--elle a les extrêmes complaisances que réclament des vieillards usés et libertins; j'avoue que moi-même j'étais grisée par le parfum intense qui montait de son jupon soulevé et de son corsage libre; tout à coup sa main m'a surprise sous les robes, par une curiosité plus qu'indiscrète; je ne sais si ses yeux, sa bouche souriaient alors de volupté, de raillerie ou de tendresse; mais il m'a paru convenable de ne pas me choquer de familiarités qui, sans être ordinaires, n'avaient d'abord rien de répréhensible, et d'y répondre sans contrainte: puis j'ai voulu savoir si elle était aussi bien faite que l'assurait Madame de Mauduit; la nudité mignonne de ses petites chairs, qui sous le tulle, la gaze, et l'ampleur des robes, se tendait, se serrait ou bâillait à mes caresses, a tenté et retenu quelques instants ma main paresseuse comme à un jeu énigmatique et insolite. Elle était si émue qu'elle tremblait et soupirait contre mon épaule, je me demande si c'était toujours de douleur. J'étais, je l'avoue, heureuse de son émotion, qui me gagnait peu à peu, bien que ses gestes plaisants d'abord, fussent devenus d'une brutalité trop égoïste. Tout à coup, elle eut un tressaillement, se détacha de mes bras, mit entre nous l'espace d'une personne, rabattit sa robe dérangée d'un geste modeste, et passa doucement la main sur son front.
--Je rêve, dit-elle.
Une lumière rouge qui venait de la galerie, éclairait devant nous les plantes bizarres et leur donnait une apparence humaine; les cierges des sables, les aloès, les agas, les figuiers d'Inde, apparaissaient comme des virilités menaçantes.
A ce moment le balcon de bois qui entoure la galerie eut un craquement. Craignant d'être épiée, je détournai la tête. Oh! la désagréable surprise. Zinga, appuyée sur la balustrade, se penchait vers nous et souriait. Dès qu'elle se vit découverte, elle fit une brusque volte-face et rentra dans la maison.
--Je me suis confiée à vous, ma chère, dit Mme de Létang, j'espère que vous ne tromperez pas ma bonne foi.
Je ne remarquai point aussitôt l'impertinence de ces paroles prononcées d'une voix toute nouvelle pour moi. Je répliquai sur un ton de tendre prière:
--Mon amie, défendez-moi auprès du gouverneur, je vous en aurai une obligation éternelle.
J'ajoutai, comme si vraiment j'étais obligée de lui faire cet aveu:
--Vous ne savez pas combien j'ai besoin de votre aide!
Elle me considéra avec étonnement, sourit, et prit une allure dégagée qui ne lui était pas ordinaire.
--Il faut appeler Agathe, dit-elle, car il est grand temps de retourner au Cap. Je me suis bien attardée chez vous, chère madame.
Ces mots «chère madame» semblaient effacer tout ce qui s'était passé entre nous. Agathe arriva en sueur, et la robe un peu salie; elle avait dû s'asseoir par terre.
--Oh! que je vous gronde, dit Mme de Létang, se met-on dans des états pareils quand on est en visite!
Nous brusquâmes les adieux qui furent cérémonieux, et je les fis accompagner par des lanterniers jusqu'au Cap, car la nuit était fort sombre. A leur départ je restai quelque temps seule dans la galerie, étendue sur un sofa, gênée, amusée, troublée par le souvenir de Mme de Létang dont l'image la plus intime me poursuivait avec insistance.
Quand j'allai me coucher, Antoinette était dans sa chambre occupée à écrire. Aussitôt qu'elle m'a vu entrer, elle a mis brusquement la main sur son papier et a essayé de le faire disparaître sous un livre.
--Voyons, mon enfant, lui ai-je dit, pourquoi ces cachotteries? montrez-moi ce que vous écriviez.
Après de longues hésitations et toute rougissante, elle m'a tendu une lettre singulière qui commençait par ces mots: «Mon ami bien aimé.»
--C'est Agathe, madame, a-t-elle expliqué, qui a inventé ce jeu. Je suis la fiancée, elle est le prétendu, et nous nous écrivons l'un à l'autre, pour rire!
--Voilà un jeu, dis-je, tout à fait contraire aux bienséances, et je vous prie, ma chère enfant, de le laisser à l'avenir à votre amie. Qu'elle s'écrive et se réponde elle-même, autant qu'il lui plaira. Pour vous, je vous défends un pareil amusement.
J'étais fort contrariée, et il me venait des soupçons qu'il m'était difficile d'écarter. Au risque d'instruire la jeune imagination d'Antoinette, je ne pus me défendre de lui demander l'emploi de sa journée.
--Qu'avez-vous fait avec Agathe?
--Oh! madame, figurez-vous qu'elle a absolument changé d'idée; l'autre jour elle ne pouvait pas sentir M. de Montouroy, et maintenant elle lui embrasserait ses chaussures. Elle me dit que je devrais l'épouser.
--Et naturellement vous avez écouté votre amie, comme toujours, fis-je vivement pour l'éprouver.
--Oh! madame, vous savez combien je déteste cet homme-là. Je n'ai pas changé de sentiment. J'ai dit à Agathe qu'elle pouvait le garder pour elle, s'il lui plaisait tant; mais elle ne cessait de me vanter ses qualités comme si elle eût répété une leçon de sa maman.
--Voilà qui est extraordinaire! m'écriai-je, puis la prenant dans mes bras et l'embrassant de toute ma force: Mon enfant, ma chère enfant, lui disais-je, je vous prie, ne me cachez rien et aimez-moi un peu. Si vous saviez comme je vous aime moi-même et quel malheur ce serait pour moi de vous quitter. Je n'ai que vous au monde.
Elle avait, tandis que je l'étreignais, des yeux étonnés, puis indifférents; elle est si neuve, si ignorante de la vie, me disais-je d'abord, elle ne peut deviner toutes les exigences de l'amitié! et pourtant cette froideur me devint infiniment douloureuse. Tout à coup j'eus honte de moi-même, je m'en voulus d'étreindre ce petit corps frais et intact, avec ces mains encore souillées d'attouchements bêtes et inutiles. Et je la quittai en pleurant, blessée de la trouver si insensible.
Je souffrais à cause d'elle et elle ne le savait même pas! A un amant impitoyable, j'aurais du moins l'ivresse d'avouer mon sacrifice. Elle ne pouvait me comprendre.
Zinga me rejoignit au moment où j'allais m'étendre sur mon lit.
--_Maîtress, pa veni, pimigno Létang._ (Maîtresse, c'est inutile que je vienne, puisque tu aimes mieux la Létang.)
Je ne lui ai pas répondu, mais je crains d'irriter sa jalousie. Je tenais cette misérable par les caresses. Ah! comme j'ai été dupe aujourd'hui, et dans quel piège grossier suis-je tombée!
Oui je le vois à bien à présent: malgré ce que Mme de Létang m'a conté sur Montouroy, elle l'aime toujours; persuadée qu'Antoinette est riche, elle espère me détacher de mon enfant et la décider à se réfugier chez elle, pour la marier à cet homme qui, d'après ce qu'elle m'a laissé entendre, ne cherche que l'argent. Elle pense que ce mariage lui donnera un nouvel ascendant sur Montouroy et lui rendra son amour. Quant à Antoinette, elle la sacrifie sans remords, avec sa fortune.
Dire que j'ai pu me fier à cette femme et que j'avais songé un instant, à unir Antoinette à ce gredin!
Ah! que cette journée est affligeante. Il me semble que j'ai perdu considération, honneur, et que ma chère Antoinette n'est plus à moi. Elle paraissait, l'autre soir, m'être si attachée! Agathe lui a-t-elle dit du mal de moi? Je tremble que Zinga ne lui raconte la mort de Mme Lafon.
Canaille! si tu en avais l'audace, je te tuerais!
Mais non, Antoinette n'a que l'indifférence de son âge. Je dois la surveiller davantage, l'amuser, lui donner mille plaisirs. Il faudra bien qu'elle m'aime.
Surtout j'aurai l'oeil sur mes ennemis.
* * * * *
Par une soirée étouffante, nous étions tous réunis dans le salon des jalaps: Mme de Létang, Agathe auprès d'Antoinette, Mme Du Plantier, le docteur Chiron, l'abbé de La Pouyade et moi. De la galerie vitrée dont les volets viennent d'être retirés, nous pouvons découvrir la mer que le ciel, couvert de lourds nuages, a subitement assombrie et qui nous étreint de la menace infinie et obscure de ses vagues. Elles sont confondues en une montagne mouvante qui s'avance lentement vers nous, qui brille ici de l'éclat dur d'un métal en fusion, et là-bas, jusqu'à l'horizon, se creuse, plonge en une profonde vallée de ténèbres. Au large, dans l'immensité, un lac glauque, lumineux et tranquille semble dormir.
--Regardez donc, ma chère amie, dit Mme Du Plantier, cette admirable clarté d'émeraudes. Cela me rappelle la jupe que je portais au bal du gouverneur. Vous la voyez, ma chère, cette toilette qui m'avait été envoyée de Paris?... le bas de la robe en crêpe blanc, la jupe vert d'eau, couverte de crêpe rayé en paillon d'argent. La couturière de la reine l'avait faite pour la comtesse de Chimay qui l'avait trouvée trop chère, et comme j'ai absolument sa taille, c'est à peine s'il y avait eu besoin de quelques retouches.
Mme Du Plantier parle en se rengorgeant avec un jeu bien amusant de mentons, dont les uns ont l'air de crever, tandis que d'autres en dessus ou en dessous naissent et grandissent.
--Ma toute belle, lui dis-je, au prochain bal du gouverneur, vous devriez vous déguiser en paon. Cela vous irait à ravir.
--Vous croyez? a-t-elle répondu, sans comprendre.
Antoinette regardait à une fenêtre; elle avait le haut du corps un peu penché, et ses hanches s'arrondissaient gracieusement dans l'embrasure; cette petite sèche, maigriotte d'Agathe s'est approchée, lui a claqué puis pincé la fesse, tandis qu'Antoinette se retournait vers elle, souriant, se défendant, rougissant.
--Oh! maman, viens donc voir, Antoinette qui n'a rien sous ses jupes. Moi aussi, je ne mettrai plus de chemise. Ce sera plus frais.
Mais Mme de Létang s'abandonnait toute à une contemplation qui semblait être pour elle des plus agréables, à en juger par le mouvement de ses narines, son sourire enivré, le vague de son regard. Elle considérait les cacaoyers du jardin, dont les fleurs fines et abondantes formaient sur le lisse feuillage comme une neige légère; puis, se tournant de l'autre côté de la galerie, elle respirait les odeurs de jasmin qui montaient des plantations. Je la contemplais: plus mince encore que sa fille, avec des yeux énormes aux paupières en deuil, elle semble ruinée par la passion. Son confident ordinaire, l'abbé de la Pouyade, jeune et vieilli, tout en aspirant par une paille sa raisinade, ramène à chaque instant sur sa culotte les longues basques de son habit, comme pour cacher les merveilleuses jarretières en or ciselé, ornées de rubis qu'on lui voit porter depuis quelques jours, et qu'on prétend être un cadeau d'une pénitente. Derrière nous, à l'oreille de l'abbé qui ne l'écoute pas, le docteur Chiron parle sans trêve, chassant, de pli en pli, dans son gilet aux broderies ternies et à la soie tachée, le tabac qu'il laisse fuir entre ses doigts, en se chargeant le nez.
Nous avions les nerfs un peu irrités par l'approche de l'orage et l'odeur entêtante qui montait du jardin; Mme de Létang caressait les cheveux de sa fille qui, serrée contre Antoinette, se livrait à des jeux de mains si inconvenants que je me disposais à intervenir et à rappeler une mère à cette vigilance qui est le premier de ses devoirs. Soudain, derrière l'habitation, un cri s'éleva, perçant, exhalant quelque extrême douleur, et nous fit tous tressaillir.
Ce cri, suivi de beaucoup d'autres, nous annonçait qu'on châtiait quelque jeune esclave. La voix qui le poussait et qui était évidemment une voix de petite fille, lançait une sorte de bêlement si bizarre qu'Agathe de Létang, qui n'a pas l'âme bien pitoyable, surprise et amusée, éclata de rire. Pour une fois et sans raison, ainsi qu'il arrive toujours, Mme de Létang, abandonnant tout à coup cette indulgence maternelle, dangereuse d'ordinaire, mais ici bien excusable, souffleta par deux fois Agathe, et comme la pauvre enfant, les yeux en larmes et rouge de honte, se levait pour quitter le salon et pleurer à son aise:
--Prenez exemple sur votre jeune amie, lui dit sa mère, je suis sûre qu'elle a horreur de votre cruauté.
--Oh! répliqua Antoinette, j'admets qu'on frappe les vieux esclaves, mais cela me révolte qu'on maltraite les tout petits.
--Je croyais, ma chère amie, me dit Mme Du Plantier, que, chez vous, on ne châtiait plus les esclaves?
--Ma toute, belle, fis-je à cette remarque obligeante, je ne vais pas soigner vos victimes, permettez-moi donc d'être seule à m'occuper des miennes; je suffis sans effort à cette tâche, d'autant mieux que je ne les aime pas assez pour me donner la peine, comme vous, de les envoyer en paradis.
Mme Du Plantier avait eu dernièrement des ennuis pour avoir tué, ou du moins contribué par un supplice horrible à faire mourir l'un de ses nègres: tout le monde s'accorde à dire que, sans sa liaison avec le gouverneur, elle aurait subi une condamnation. Cependant, c'est à peine si ma répartie la blessa: elle est grasse, elle aime son repos, et laisse passer les impertinences sans y répondre. Elle se contenta de hausser légèrement les épaules, de baisser les yeux d'une façon innocente, et de battre l'air plus vivement de son éventail.
--Ces cris sont insupportables! fit à demi-voix l'abbé de la Pouyade.
--Croyez bien, monsieur l'abbé, lui dis-je, que je ne suis point la cause de cette barbarie; j'ai rarement ordonné un châtiment, cela me répugne; j'abandonne d'ailleurs tout le soin de ma propriété à mon commandeur.
--Un mulâtre, n'est-ce pas? demanda le docteur Chiron.
--Oui, c'est un homme instruit, fort honnête. On dit même que son père était un riche négociant.
--Le père d'Obalukun?
--Qu'est cela, Obalukun?
--Mais votre commandeur!
--Il s'appelle Joseph Figeroux-Larougerie.
--Pour vous, madame, mais les noirs l'appellent Obalukun. Figeroux a pris le nom de son ancien maître, un négociant de Bordeaux. Son père a été domestique en France.
--Vous le connaissez donc bien?
--Trop, madame... Oui! Et puisque l'occasion s'en présente, permettez à votre vieux docteur d'être sincère: vous avez, dans cette plantation, des êtres que je tiens à vous signaler comme les plus dangereux, non seulement pour vous, mais pour la colonie.
--Il est bien certain que Mme Gourgueil est trop bonne, dit Mme Du Plantier d'un ton aigre.
--Trop confiante, ajouta Mme de Létang. Cependant je crois volontiers que le docteur exagère.
--Et en quoi donc, madame, je vous le demande? La plantation des Ingas est éloignée de la ville. Quelle défense auriez-vous contre vos esclaves, s'il leur prenait fantaisie de se révolter?
--Pourquoi se révolteraient-ils, mon Dieu! observa l'abbé. Ne sont-ils pas heureux ici?
--Heureux, dit le docteur en souriant, permettez-moi d'en douter; la petite voix que nous entendons encore maintenant, et qui a fait rire Mlle Agathe tout à l'heure, ne chanterait pas sur ce ton-là, si elle éprouvait réellement de la félicité.
--Mais il faut bien battre les noirs de temps à autre, pour leur décrasser la peau! D'ailleurs, je voudrais savoir qui ne les bat pas à Saint-Domingue!
--C'est que justement ils sont peut-être fatigués d'être battus.
--Voilà le docteur parti sur sa corvette favorite, l'expédition n'est pas près d'être terminée!
--Ah! plût au Ciel!...
--Le docteur invoque le Ciel auquel il ne croit pas, observa l'abbé.
--Il faut bien parler votre langue, monsieur. Tout ce que je voulais dire, c'est que je désire vivement que mes soucis soient vains et mes paroles insensées.
--Alors vous pensez, dit Mme de Létang, qu'une révolte au Cap serait possible?
--Non seulement je la crois possible, mais inévitable.
--Vous avez trop lu Diodore, mon cher docteur, dit l'abbé qui cessa enfin de siroter sa raisinade. Seulement nous ne sommes pas à Syracuse, mais au Cap, colonie française. Nous ne sommes pas païens, mais chrétiens. Ne confondons pas des époques qui n'ont aucun trait commun. Vous ne pouvez comparer en effet aux infortunés esclaves du paganisme--plus malheureux, plus maltraités que des bêtes domestiques,--des êtres qui reçoivent le baptême et les autres sacrements, qui peuvent participer aux joies et obtenir les consolations de tous les chrétiens et qui, s'ils font le bien, jouiront avec nous du bonheur éternel. Ce sont nos égaux après tout. Que nous leur enseignions parfois la vertu et la civilisation avec quelque rudesse, je ne le nie point: nous ne sommes pas parfaits, ni eux non plus. Nous sommes des hommes.
--Puisque vous n'êtes que des hommes, il fallait agir en hommes. Vous pouviez être bons avec les noirs si vous en aviez le désir, mais vous deviez vous garder de leur attribuer des droits que vous étiez décidés à ne jamais reconnaître.
L'abbé eut un mouvement d'indignation.
--Comment, à ne jamais reconnaître? Est-ce que Mme de Létang n'a pas un hospice pour ses femmes malades? je l'ai visité, moi qui vous parle, j'en ai admiré la propreté, l'excellente disposition; j'ai loué la prévoyance délicate qui avait si bien secondé l'architecte. D'autres hospices vont se construire.
--Ah! fit Mme de Létang avec ennui, car elle tient à garder le monopole de son originalité.
--Oui, une jeune Anglaise mariée à un Français a le dessein de vous imiter... Oh! je sens que la religion fait de grands progrès. C'est incontestable. Ainsi on ne voit plus à Saint-Domingue les atroces exécutions dont j'ai été témoin dans mon enfance; les moeurs s'adoucissent.
--Dites que les nerfs s'affaiblissent, ce sera plus vrai. On est aussi cruel, on l'est même plus qu'autrefois. Seulement on tient à proclamer son bon coeur, sa charité, son humanité. De la sorte on peut tout se permettre. Vos âmes vous paraissent si belles, mesdames, quand vous les regardez, que vous n'avez plus souvenir de ce qu'ont fait vos mains, ces inconscientes!
--Docteur, je vous prie, m'écriai-je, cessez cet entretien; vous blessez ces dames.
--De grâce, ma bonne, laissez-le divaguer à son aise, il nous divertirait.
Le docteur s'était levé, la face légèrement congestionnée; il s'approcha de la fenêtre pour respirer un peu d'air, mais l'atmosphère était toujours étouffante; alors il s'éventa, et ses cheveux blancs, qu'il porte arrangés en perruque, s'agitèrent autour de son front et lui firent comme une auréole burlesque. Après s'être promené quelques minutes silencieusement, les mains croisées sur son ventre qui formait, sous l'habit serré, de larges bourrelets de chair, il demanda, à brûle-pourpoint:
--Enfin, madame Du Plantier, avez-vous envie de recevoir des coups de fouet?
--Seigneur mon Dieu!
--Et vous, mademoiselle Antoinette, vous plairait-il d'éventer une négresse, accroupie à ses côtés?
--En vérité, dit Mme du Plantier, je crois que le docteur est devenu fou.
--Non, mesdames, je ne suis pas devenu fou. Je dis des choses très sensées au contraire. Vous avez eu les beaux rôles assez longtemps. Puisque vous avez proclamé l'égalité de tous les hommes, il est logique que vos noirs jugent bon à présent de prendre votre place et de vous donner la leur.
A ces paroles, les dames et l'abbé se regardèrent en riant et en secouant la tête.
--Je ne vois pas, fis-je, quel rapport tout cela peut avoir avec mon commandeur.
--Je vous parlerai de cet homme plus tard, répliqua le docteur: quand nous serons seuls.
--Docteur, vous manquez de respect à M. l'abbé, à ces dames et à moi-même. Nous sommes ici entre amis.
--Raison de plus pour ne rien dire!
--Antoinette va sortir, si vous l'exigez.
--C'est inutile. Plus tard vous saurez quel est l'homme et aussi quelle est la femme en qui vous avez mis votre confiance.
--Cette pauvre Zinga! s'écria Antoinette.
--Justement, mademoiselle, cette pauvre Zinga.
--Vous allez encore l'accuser, vous! je ne vous aimerai plus.
--Tant pis. On n'est pas toujours récompensé du bien que l'on peut faire. On se résigne.
--Enfin, docteur, on n'accuse pas sans raison. Vous ne pouvez plus vous taire!