Les Nuits chaudes du Cap français
Part 10
Samuel Goring tomba à genoux, joignit les mains. Mais cette timidité de geste et d'attitude ne fit que provoquer chez Zinga des sarcasmes et des fusées de rire.
--_Gadé li!_ disait-elle, _li ka fé so benjoli. So dé wey ton pasé trou krab._ (Regardez-le, regardez-le! Le voilà qui fait le joli coeur avec ses yeux pareils à des trous de crabes.)
--Au nom du Ciel! implora Goring.
--Toi pas nommer Ciel, porte malheur, répliqua-t-elle songeuse.
--Zinga, écoute-moi, tu m'avais promis...
Elle s'écria furieuse:
--Moi zamais ai promis, tu mens, coçon!
Goring tendit les mains, l'enlaça et l'étreignit avec violence.
--Toi, lacer moi, et tout de suite, veux-tu! veux-tu! Moi vais cracer sur toi, moi vais péter sur toi, moi vais battre, tiens! tiens!
Et elle essayait de se dégager, le heurtait de sa croupe, lui envoyait des ruades et des coups de poing; Goring recevait les coups et les injures, mais la tenait toujours; Dubousquens dut s'interposer:
--Allons, viens, Zinga, laisse ce malheureux!
Hors d'haleine, la voix entrecoupée:
--Veux pas trouver sa sale figure touzou su route à moi, répétait-elle, veux pas! moi hais lui!
--Puisqu'elle ne veut pas de vous, laissez-la donc s'en aller, dit à son tour Figeroux.
Samuel Goring avait enfin lâché sa rétive maîtresse; il se releva, la regarda s'éloigner avec Dubousquens, et ses sanglots recommencèrent. Figeroux restait devant lui et le contemplait en haussant les épaules.
--Vous n'êtes pas un homme! dit-il. Vous ne pourrez pas prononcer votre sermon ce soir.
--Oh! ayez pitié! soupira Goring.
--Il faut que vous parliez ce soir à l'Assemblée, dit Figeroux. Je le veux!
--J'essaierai, dit Goring.
Les deux hommes partirent ensemble, Figeroux toujours criant et gesticulant, Goring la tête basse et les lèvres scellées.
Je pris l'Allée des Lataniers et n'eus pas de peine à trouver la demeure du sieur Pichon. Mais une fois rendu là, on n'est pas encore chez Nanette. La maison Pichon en effet forme un vaste îlot de cases africaines et de constructions européennes entourées de jardins. Quand on a franchi la grande grille et traversé ce long couloir qui part de la rue pour aboutir aux jardins, on se trouve devant un entrecroisement infini d'allées et de sentes étroites, bordées de clôtures. De grands arbres cachent les maisons et achèvent de dérouter les visiteurs inaccoutumés. Nous heurtâmes à plusieurs portes, mais toutes restèrent obstinément closes. Enfin nous avisâmes un passage obscur, au fond duquel nous aperçûmes, dans une cour ombragée, des lumières aux fenêtres. Ce devait être l'habitation de Nanette. Au hasard nous suivîmes un corridor tortueux où brillait, dans un enfoncement de muraille, la lueur tremblotante d'une petite lampe.
Comme nous passions devant cette lampe, une forme humaine traversa le couloir. A sa candale de coton blanc et à sa taille un peu courte, il me sembla que c'était une jeune esclave et je lui demandai mon chemin:
--La maison de Nanette Berthier?
On poussa un cri, une porte fut ouverte précipitamment et un flot de lumière se répandit aussitôt dans le corridor. Je tressaillis: la personne que j'avais prise pour une esclave venait, avant de disparaître, de laisser voir son visage, et en vain me disais-je que mes yeux me trompaient, j'avais bien reconnu Agathe de Létang!
Avant que je fusse revenue de ma surprise, le petit nègre qui m'avait porté la lettre de Nanette aux Ingas, tout habillé de soie rose brochée d'argent, vint au-devant de moi:
--Maîtresse attend Mame Gourgueil, fit-il.
Alors je quittai le corridor sombre et mal tenu pour entrer dans un appartement vraiment extraordinaire de luxe et d'incurie, où l'on était d'abord ébloui par une profusion de meubles en bois de rose et d'ébène, ornés d'incrustations en or et en argent massif, où les lumières, le cristal des lustres et les hautes glaces mettaient partout un jeu magique de clartés, qu'adoucissaient à peine çà et là des tentures de l'Inde aux tissus transparents. Ce rayonnement et la violence des parfums âcres et capiteux que l'on respirait dès le seuil me suffoquèrent presque. Mais le petit domestique m'entraînait déjà vers la chambre de sa maîtresse, parmi des couloirs encombrés de toilettes autrefois somptueuses, à présent défraîchies, déformées, passées de couleurs, odorant l'étoffe ancienne et la négresse malpropre, jetées pêle-mêle en travers du passage, dans un abandon et un désordre qui en disaient long sur la paresse, l'insouciance et la saleté de la riche affranchie.
Dodue-Fleurie était vautrée parmi des mousselines brodées et des soies étincelantes, sur un petit canapé qu'elle écrasait de son corps large et robuste. Elle semblait jouer à frôler et à froisser ces étoffes fines, veloutées ou rudes; elle s'amusait de tous ces tissus que l'ingéniosité des hommes avait inventés pour elle et ses pareilles. Elle s'abîmait pour ainsi dire dans sa chair, elle rentrait dans sa bestialité jouisseuse et triomphante.
La chambre où elle était, pareille à un bazar, ne contenait guère que des étoffes déroulées, en pièces ou formant des toilettes pompeuses qui, disposées aux quatre angles, et rigides sur les mannequins, semblaient les autels de cette étrange église. Les lumières, éblouissantes dans le vestibule, étaient ici à demi-voilées. Des tulles couvraient les lampes et laissaient la chambre dans une pénombre où Dodue-Fleurie se laissait deviner plutôt que voir. On distinguait seulement les lèvres épaisses dans la large face, un regard sournois et plein de méchanceté, où semblaient briller mille mauvais désirs; puis quelquefois, à un mouvement capricieux ou plutôt voulu, comme un animal secret, majestueux et mutin apparaissait à demi, dans le relèvement des jupes et l'encadrement des dentelles: la raie d'ombre, attirante et mystérieuse, les joues énormes, happantes ou serrées, de la Croupe. Une odeur de fin de souper, de vin répandu et d'amour emplissait la chambre. Dodue-Fleurie en parut incommodée, et, au moment où j'entrais, sans paraître me voir, elle dit au petit domestique qui m'avait précédée:
--Dis à Gatte de se dépêcher à venir.
Gatte apparut brusquement, comme si elle avait entendu l'ordre de sa maîtresse.
Hélas! quelle fut mon émotion en reconnaissant Agathe de Létang, à peine vêtue et qui tremblait sous le regard de la négresse. Surprise et honteuse de me voir, elle rougit tout à coup et détourna la tête.
--Vas-tu finir d'emporter la collation, limaçonne! cria Dodue-Fleurie.
J'aperçus alors, à terre, un très large plateau, tout chargé de plats, de verres, de bouteilles, et que la pauvre Agathe, à grand'peine, et en prenant mille précautions, essayait de transporter dans l'antichambre; mais comme elle passait la porte, deux bouteilles se renversèrent.
--Attends, je vais t'apprendre à briser ma vaisselle, fit Dodue-Fleurie en envoyant sa pantoufle à la tête d'Agathe, puis d'un bond elle se précipita sur elle.
--Madame, dis-je en m'interposant, je connais mademoiselle de Létang et je ne pense pas que ce soit pour me faire assister à des scènes si inconvenantes que vous avez réclamé ma visite.
--Je suis confuse, confuse et charmée en même temps, madame, fit Dodue en balbutiant, d'une voix zézayante et minaudière. Ah! ce n'est pas ici le luxe des Ingas. Je ne suis qu'une pauvre négresse, madame, mais prenez place près de moi. Ce que j'ai à vous dire doit vous intéresser. Oh! je regrette bien de vous recevoir dans cette misère.
Et elle eut un rire éclatant et forcé qu'on pouvait prendre aussi bien pour une marque d'affabilité que pour une affectation d'insolence.
--Vous êtes étonnée, continua-t-elle, que j'aie chez moi la petite Létang, et que je ne la traite pas en princesse. Que voulez-vous? Je regrette qu'elle soit de vos amies, mais enfin si on me disait: Dodue, pour Madame Gourgueil, tu vas te dépouiller et recevoir cent coups de pieds dans le derrière, je vous aime bien, ma bonne et chère madame, (elle reprenait sa voix mielleuse, zézayante, et me baisait les mains), je vous aime bien et tout de même je ne le ferais pas. Eh bien, avec Létang c'est la même chose. Si je la laissais se trotter ce serait pour moi une maladie. D'ailleurs, l'aimez-vous tant que ça! Elle ne vous aime guère, elle, et sa mère donc! Comme elle riait, avec toutes ces dames, de La Gourgueil. Je les ai bien entendues lorsque j'étais dans leur maison!
--Et que disaient-elles donc de moi?
--Oh! je ne me souviens pas. Je sais seulement qu'on vous arrangeait de jolie manière, et comme on dit, que vous auriez pu ensuite vous montrer à la foire. Ah! ah! pauvre madame Gourgueil, bonne chère âme!
--Enfin pourquoi Agathe est-elle chez vous? Elle a été enlevée en même temps qu'Antoinette, dans ma plantation; et, malgré vos démonstrations d'amitié, j'ai lieu d'être inquiète d'un dévouement que les événements semblent si fort démentir.
--C'est pour vous expliquer ce qui s'est passé et vous demander votre aide pour plus tard que je vous ai demandée. Vous allez voir combien la destinée nous a unies et comme nous aurions tort d'être des adversaires.
Et, après m'avoir offert de la liqueur de Barbade, et en avoir bu elle-même un verre, elle commença ce récit que le ton sérieux, avec lequel elle me l'a conté, me fait croire véridique:
--Je ne vous apprendrai rien, madame, en vous disant que je n'ai pas toujours été révérée et servie comme je le suis à présent. A quatorze ans j'étais esclave chez Mme de Létang, je travaillais aux sucreries. Dur emploi pour une fille qui était alors d'une santé fort délicate. On ne me ménageait point; le commandeur, qui prétendait jouir de mon corps, avec sa face abominable, marquée de petite vérole et son corps pourri, dans sa rage de me voir toujours lui résister, me maltraitait plus que mes compagnes. Il ne se passait guère de jour qu'on ne m'attachât aux trois piquets et qu'on ne me déchirât de cordes ou de lianes. Ce fut après avoir été ainsi châtiée, alors qu'on me détachait toute sanglante, et si brisée de coups que je pouvais à peine me tenir sur mes jambes, que M. de Montouroy me prit à mes bourreaux; mais ne croyez pas que la pitié lui inspira ce mouvement. Sans sortir de la sucrerie, au milieu du travail des esclaves, avec une impudeur de blanc qui se croit tout permis, il se jeta sur moi et, m'ayant possédée brutalement, il me laissa évanouie. On me fit reprendre connaissance à coups de fouet; car l'honneur d'avoir été distinguée par un maître ne me fut pas compté. Depuis, M. de Montouroy ne cessa de me laisser voir que mon corps ne lui était pas indifférent, mais il ne me savait aucun gré des plaisirs que je lui donnais,--il est vrai, bien malgré moi. La nuit, il venait me chercher dans ma case, et je restais jusqu'au matin auprès de lui. Alors, lasse de ces caresses que je n'acceptais qu'avec dégoût, il me fallait retourner au travail, et comme parfois je tombais de fatigue, les coups pleuvaient sur mes épaules. M. de Montouroy assista quelquefois à ces exécutions; il ne disait rien, quand il eût pu facilement les arrêter. Peut-être se plaisait-il à me voir ainsi torturée! Cependant la sensualité grossière qui l'attachait à mes jupes ne l'empêchait pas de s'intéresser à des liaisons plus élégantes. Il était lié avec Mme de Létang et un jour je les surpris ensemble. Il se soucia peu de ma découverte, car il ne craignait pas,--et il avait raison,--ma jalousie, mais il avait la sottise de ne point voir que j'étais une fille rusée et que je mettrais à profit ce que le hasard m'avait révélé.
«En effet, une nuit que je le savais avec sa maîtresse, j'entre dans sa maison dont un esclave ami m'avait ouvert la porte; j'avais caché dans mon bonnet un couteau, et passé un pistolet dans ma jupe. J'arrive au moment où ils étaient tous deux au lit et se tenaient embrassés: «Létang;» dis-je à ma maîtresse, «je n'ignore point que ton mari est un jaloux, je l'ai vu te battre sur le plus léger soupçon, et je suis sûr que, s'il vient à apprendre que tu le trompes, il n'hésitera pas à te tuer, or je vais sur le champ le lui dire...--Je te tuerai avant, vipère!» s'écria Montouroy qui voulut s'élancer sur moi. Mais, sortant mon pistolet, je l'ajuste et le menace de faire feu s'il s'avance. «Je n'ai point l'intention de rien dire,» repris-je, «si ta femme veut bien signer mon affranchissement.» Et je lui présente la feuille qui, d'après la loi, doit faire de moi une citoyenne. Mais Létang, qui s'est concertée du regard avec Montouroy, se jette sur moi en même temps que son amant, et, par la rapidité de leur agression, sans pouvoir m'arracher mes armes, ils me mettent dans l'impossibilité de m'en servir. «Nous allons t'apprendre à nous épier et à nous dénoncer,» disent-ils. «Tu feras de beaux discours, je te promets, quand nous t'aurons tuée!--Tuez-moi,» dis-je, «mais il y a des esclaves qui me vengeront.» Et je pousse un cri d'appel. C'était une ruse. Je n'avais personne avec moi. Mais le hasard me servit. Il y eut à ce moment un grand bruit dans la maison: sans doute un esclave qui rentrait furtivement de la ville s'était heurté contre un meuble, un siège quelconque, et l'avait renversé; mais ce bruit, survenant après ma menace, la leur rendit terrifiante. Ils crurent qu'il y avait réellement des noirs cachés dans la maison. «Eh bien, dit Montouroy, Mme de Létang va t'affranchir, mais décampe.--Oh! répliquai-je, pas avant d'avoir l'acte.» Ils eurent un moment d'hésitation. «Signe, ma chère amie» fait enfin Montouroy, «notre existence vaut plus que la liberté de cette misérable; d'ailleurs libre ou esclave, nous la retrouverons bien un jour.» La Létang, pâle et tremblante, signa donc mon affranchissement, et je les laissai à leurs amours, que mon interruption avait peut-être refroidies.
«J'étais libre, mais la liberté, quand on est pauvre, ce n'est guère que le droit de mourir de faim. Une jeune négresse qui, bien qu'esclave de fait, vivait avec tous les droits et toutes les richesses d'une blanche, me prit avec elle et m'enseigna l'art d'être belle et de charmer. Montouroy, qui avait eu pour moi un caprice charnel quand j'étais esclave, me revint amoureux passionné. Il me prend chez lui, m'installe place Montarcher dans un pavillon qu'il vient de faire bâtir, me couvre d'or et de joyaux. Dès que je sentis mon pouvoir sur lui, je pris à coeur d'être réellement sa maîtresse et de le traiter à mon tour comme il m'avait traitée jadis. Quelle joie j'eus à l'humilier, à le mettre en fureur, à le jeter à la porte de chez moi, à me jouer de lui devant ses amis, mes femmes, les esclaves! Il devait me servir: à table, à la toilette, à la garde-robe; et je m'amusais à le châtier comme un nègre. Il souffrait tout; il semblait même heureux de souffrir. Avec moi il était si soumis que je lui aurais commandé de se tuer, il l'aurait fait. Mais, quand je n'étais plus devant ses yeux, il parlait de moi avec haine et colère. Je compris que son amour n'était pas sûr, et que, si je voulais le garder à cause de ses hautes relations et de son pouvoir dans la colonie, je devais me l'attacher autrement que par des baisers ou des servitudes sensuelles. L'or, en un mot, me parut nécessaire pour le dominer, et, sans me soucier de ses plaintes, de ses menaces, de ses colères, j'attirai chez moi tous ceux qui voulaient se ruiner et m'enrichir.
«J'acquis une fortune en très peu de temps; lorsqu'une femme a quelque empire sur les hommes et veut vraiment parvenir à la toute puissance, ce n'est pour elle qu'un jeu. Mais pour avoir cet homme à moi, bien à moi, il ne me suffisait pas qu'il fût ruiné et que moi, j'eusse des richesses. Il fallait le compromettre, et, avec lui, tous ceux dont j'attendais protection et honneur. Alors la destinée de ces gens dépendrait de ma volonté.
«Voici ce que j'ai fait: j'avais eu à me plaindre, au cours de mes relations amoureuses avec les jeunes gens de l'île, d'un certain Mettereau qui habitait seul une plantation isolée et assez éloignée du Cap; je savais qu'il était détesté de ses esclaves et surtout de son commandeur, (le vôtre, madame,) ce Figeroux auquel vous avez donné toute votre confiance. Vous pourrez voir tout à l'heure si elle était bien placée. Je savais aussi, par cet homme, que Mettereau, très avare et peu confiant dans les banques et les affaires, avait chez lui des monceaux d'or. Après m'être assuré la complicité du gouverneur je décidai une esclave qui m'est dévouée, à s'en aller trouver Montouroy et à lui conseiller ce meurtre. Il en chargea Figeroux.
A cet aveu tranquille, je regardai Dodue-Fleurie qui semblait aussi calme que si elle eût parlé de la pluie et du beau temps. Une pareille sérénité dans le crime m'effraya.
--Vous êtes surprise, madame, fit-elle, mais dans ce pays-ci, et surtout entre noirs et blancs, n'est-ce pas toujours la guerre? De vous-même ne dit-on pas...
--Que dit-on? m'écriai-je, affectant un ton de colère pour cacher mon émotion.
--Rien, fit Dodue avec un sourire, mais souvenez-vous que nous sommes, que nous devons être des alliées, et vous me pardonnerez ces violences, ces crimes s'il vous plaît de les appeler ainsi. Violences ou crimes, de tels actes ne doivent pas répugner à quiconque est obligé de faire la guerre, car ils sont indispensables.
Hélas! j'avais besoin de bonnes ou de mauvaises raisons pour calmer ma conscience, et je fus plutôt reconnaissante à Dodue-Fleurie de composer une justification qui me convenait si bien.
--Mettereau fut donc assassiné, reprit-elle, et comme vous le savez, les meurtriers ne furent pas recherchés. J'avais dès lors le gouverneur et Montouroy à ma merci, car je pouvais les accuser et eux, au contraire, n'avaient aucune preuve contre moi. Le gouverneur et Montouroy avaient trouvé dans la demeure de leur victime de quoi rétablir leur fortune, mais vous pensez bien que j'avais gardé la meilleure part.
--Mais, fis-je tout à coup, je suis surprise que vous me fassiez de telles confidences. Vous ne me connaissez nullement. Ne craignez-vous pas que je vous trahisse?
--Je n'ai aucune crainte, répondit Dodue-Fleurie. Une dénonciation vous vaudrait une vengeance de ma part et ne m'inquiéterait en rien. On ne peut pas m'arrêter. Et d'ailleurs, je vous le répète, votre intérêt vous commande de vous taire et de rester mon alliée.
--Ah! m'écriai-je, je n'aurais jamais soupçonné que M. de Montouroy fût un tel criminel.
Dodue, sans répondre, me sourit de ses grosses lèvres et de ses dents féroces que l'on imagine toujours mordant de la chair humaine.
--M. de Montouroy est en effet un malhonnête homme, dit-elle, parce qu'il ne tient pas ses engagements. Il n'avait pas plutôt l'argent que je lui avais procuré, qu'il songeait à un mariage qui devait l'enrichir, l'éloigner de moi et du Cap. Or c'est un mariage qui, m'a-t-on dit, ne vous agrée point.
--Certes! fis-je. Mais M. de Montouroy sait très bien que je n'accorderai jamais mon consentement à un mariage qui répugne à ma protégée. Et d'ailleurs, ajoutai-je, ce mariage ne pourrait l'enrichir, puisqu'Antoinette n'aura rien.
--Rien! s'écria Dodue-Fleurie surprise, et elle eut encore son insolent sourire.
--Rien que ce que je lui donnerai, répondis-je d'un ton que je m'efforçais de rendre assuré.
--Il compte peut-être vous voler l'or avec la fille. N'a-t-il pas déjà essayé de vous enlever Antoinette.
--Grand Dieu! c'était lui!
--Oui, lui et Figeroux.
--Le docteur m'avait bien dit que ce Figeroux était un misérable.
--Il fallait que vous n'eussiez pas d'yeux pour ne pas vous en apercevoir.
--La canaille! je le ferai surveiller.
--Surveiller, c'est peu; il faudrait le faire disparaître, et doucement; car le gouverneur ne souffrira pas qu'on l'accuse, mais il serait heureux qu'il n'existât plus.
J'étais comme suffoquée d'une telle audace.
--Mais enfin, madame, lui dis-je, qui m'assure que vous êtes réellement avec moi? Que peut vous faire le mariage de M. de Montouroy? Vous ne pouvez l'aimer, après ce que vous m'avez dit; vous n'attendez pas la richesse, puisque vous l'avez; et vous n'espérez pas non plus l'accroître, puisque Montouroy a peu ou point d'argent. Je ne vois pas quel intérêt vous lie à ma fortune et vous oppose à la sienne.
--Vous allez le savoir, fit-elle. Tant que Montouroy demeurera au Cap, je resterai sa maîtresse; or Montouroy, s'il est sans fortune, a, comme je vous l'ai déjà dit, une influence et des relations. Je prépare son mariage avec la fille du gouverneur: la fille et le père sont favorables à cette union. Une fois que Montouroy sera marié, je gouvernerai réellement Saint-Domingue derrière eux, et croyez que je saurai en tirer tout l'or et exercer toute l'autorité dont je suis ambitieuse.
Cette négresse me remplissait d'effroi et d'admiration. Je me demandais si j'étais en présence d'une folle ou d'une sorte de génie monstrueux et pervers.
--Il n'y a que deux obstacles à mon projet, continua-t-elle. Le premier, c'est la Létang. La Létang est la maîtresse du gouverneur, elle aime Montouroy, mais elle l'aime en despote, et ne veut pas d'un mariage qui nuirait à sa puissance. Le gouverneur ne fera rien contre moi, mais il ne désobéira point non plus à sa maîtresse.
«Quant à Agathe de Létang, voici comment elle est ici.
«Montouroy, ne pouvant obtenir votre consentement ni celui d'Antoinette, décida de s'en passer. Deux nègres devaient enlever votre pupille en votre absence. Mais les nègres trouvèrent Antoinette avec Agathe. Soit méprise, soit crainte que la restante ne les dénonçât, ils les enlevèrent toutes deux: seulement l'un des nègres, poursuivi et serré de près par vos esclaves, abandonna Antoinette; l'autre revint avec Agathe à un pavillon que possède M. de Montouroy à l'entrée du Cap. J'y étais venue par hasard, je fus ainsi avertie de l'enlèvement avant Montouroy, et je me réjouis que l'entreprise eût eu ce résultat. Je fis conduire aussitôt Agathe chez moi liée et bâillonnée, dans un palanquin fermé et entouré de mes esclaves. C'était un otage. Depuis elle n'a pas quitté cette maison. Un nègre à la porte, et un autre dans la cour l'empêchent, non seulement de sortir, mais encore de se montrer aux fenêtres. Je la garderai ainsi jusqu'à ce que la mère se décide enfin à laisser le gouverneur donner sa fille à Montouroy.
--Et quel est le second obstacle à vos projets? lui demandai-je.
--Le second, c'est vous, en ne mariant pas Antoinette.
--Jamais, dis-je, jamais Antoinette ne se mariera: elle n'aura qu'un amour, le mien!
Le sang me montait à la face.
--C'est parfait, répliqua-t-elle, mais alors faites bonne garde. Un mari pourtant la protégerait mieux que vous.
--Mais c'est contre les maris, quels qu'ils soient, dis-je, que je veux la protéger. Au surplus quel pouvoir vous flattez-vous donc d'avoir, madame, pour oser donner des ordres à des gens qui vous sont inconnus?
--Entrez ici, madame, dit à voix basse Dodue, qui entr'ouvrit une porte et souleva des tentures, ne soufflez mot, regardez et écoutez.
Elle m'avait poussée dans une sorte de petite loge obscure mais fermée par une glace, qui vous permettait de voir ce qui ce passait dans la chambre voisine, sans laisser soupçonner votre présence; par une fente assez large pratiquée dans la tapisserie, et que dissimulait un mince rideau, je pouvais aussi entendre tout ce qui se disait à côté.
Je fus bien surprise de reconnaître la voix du docteur Chiron, de Montouroy, de M. Léveillé, un des plus grands négociants de Saint-Domingue, de M. de La Marzelle, le chef de la milice. Un jeune homme disait des vers:
_Sur les rameaux voisins, entends ces tourterelles Former leur doux roucoulement; De quel air d'amitié s'entrelacent leurs ailes! Vois, vois comme leurs becs sont unis tendrement; Ah! que ces jeux, Eglé, nous servent de modèles._
Tout près de nous le négociant Léveillé, replet, sanguin, la voix haute et autoritaire, vint causer avec le docteur Chiron.
--Le meilleur moyen, disait-il, de servir les hommes, n'est pas de s'abandonner aux réflexions philosophiques, mais de chercher à concilier les intérêts de l'humanité et ceux du commerce.