Les Nuits chaudes du Cap français

Part 11

Chapter 113,832 wordsPublic domain

--Dites votre commerce, fit le docteur.

--Je suis un sincère ami des noirs, continua Léveillé, et c'est pourquoi je verrais sans déplaisir une révolte contre leurs oppresseurs.

--Vous seriez enchanté, j'en suis sûr, que quelques incendies de champs de canne et de plantations vous permissent de réaliser un joli gain sur les sucres à Londres et à Amsterdam.

--Vous insultez mon coeur, monsieur, dit Léveillé.

--C'est que j'apprécie votre caisse, continua Chiron.

Léveillé se rengorgea.

--Je n'ai jamais attendu, de mes sacrifices à la race opprimée, que sa reconnaissance. Les larmes des noirs doivent être pour les âmes sensibles un prix bien plus doux que tous les lauriers des conquérants.

--Je crois en effet que les lauriers vous sont assez indifférents, dit Chiron: cela se flétrit trop vite. Quant aux larmes, vous ne pourriez, je crois, les apprécier que si elles se solidifiaient en perles ou en diamants, et qu'elles fissent l'objet d'un nouveau trafic. Alors il est probable que votre amour pour les larmes des nègres vous pousserait à battre leurs producteurs toute la journée, afin de les faire pleurer davantage. Pour moi qui ne possède de sucre ni en cannes, ni en magasin, mais qui tiens tant soit peu à ma vieille guenille, je n'attendrai pas, pour quitter l'île, les larmes de reconnaissance des nègres, ni les larmes de bienfaisance des blancs.

--Vous partez vraiment, docteur?

--Avant un mois. J'éprouve des craintes sérieuses quand je vois l'humanité s'attendrir.

--Vous avez été élevé à l'école de Buffon, mon cher docteur, dit alors l'abbé de la Pouyade. C'est un déiste, et comme tout déiste, un esprit rétrograde. Je suis heureux de voir que nos esprits les plus audacieux reconnaissent aujourd'hui la vérité du christianisme, de ce christianisme qui doit un jour reconstituer l'humanité. Buffon, lui, n'a pas compris le noir, il n'a pas vu quels grands principes politiques font la base de nos institutions. L'idée de l'égalité lui échappe. Il a surtout déshonoré son nom par le titre de comte et son extrême sensibilité pour les hommages des femmes. Il avait d'ailleurs cette aristocratie du talent, qui en est le poison...

--Mais il me semble, monsieur l'abbé, que vous aussi n'êtes pas insensible _aux hommages_ des femmes, puisque vous venez chez Madame Dodue-Fleurie.

--C'est pour une oeuvre de charité, mon cher docteur, et croyez-bien que, malgré que ce soit une excellente créature, cela me coûte beaucoup. La société est si mêlée ici! A part vous, moi, deux ou trois autres personnes...

--Vous êtes bien difficile, monsieur l'abbé.

--Je ne recule jamais devant le devoir, mais permettez à mon goût de se blesser...

--Que Monsieur votre goût se blesse, qu'il se blesse, je n'y vois pas d'inconvénient si cela vous amuse. Mais parlons sérieusement: avez-vous vendu vos hypothèques sur les nègres?

--Pas encore, et je venais justement ici avec l'espoir de trouver des acquéreurs.

--C'est là votre oeuvre de charité!

--Certes, puisque je destine une partie de cet argent aux malheureux.

--Je plains vos malheureux, alors; car les hypothèques sur les nègres ne s'achètent plus!

--Comment cela! les miennes portent sur d'excellentes plantations, riches, en pleine prospérité.

--Je suis bien fâché, mais ces hypothèques ne s'achètent plus. Du moins les blancs n'en veulent pas; ils craignent trop la révolution prochaine. On m'a dit pourtant que les affranchis en prenaient encore quelques-unes. Ils espèrent montrer par là qu'ils feront cause commune avec nous, en cas de révolution et obtenir ainsi que le conseil colonial leur accorde les droits des autres citoyens.

--Alors les affranchis ne sont pas pour la révolution? demanda Léveillé. On devrait les expulser de la colonie.

--Attendez, dit l'abbé, qu'ils aient acheté mes hypothèques.

--Le sentiment de la fraternité leur fait absolument défaut, continua Léveillé. Ils sont indignes de siéger au conseil colonial.

--Voilà comment vous aimez les noirs! dit le docteur.

--Les affranchis sont de faux nègres, réplique Léveillé. Ils devaient partager les souffrances de leurs frères en attendant l'affranchissement commun. Au lieu de cela, ils ont voulu devenir des blancs, prendre nos manières, notre esprit; ils n'ont pris que nos vices. Tenez! il y a un affranchi qui fait ce joli trafic. Vous savez qu'on récolte de moins en moins de sucre depuis deux ans, c'est un fait. Mon affranchi se procure du sucre inférieur, il le raffine lui-même, il le garde en magasin, et, à l'aide de je ne sais quelle préparation, il lui donne un brillant qui n'ajoute rien à ses qualités, mais qui fait illusion. Au moment de la vente de la récolte, il ouvre ses magasins, en laissant croire que le marché est encombré. Tous les propriétaires sont forcés de lui vendre à bas prix. Telles sont les façons d'agir de nos affranchis! Ce sont, je vous le répète, des hommes abominables.

--A dire vrai, observa le docteur, si j'avais une plantation, je préférerais vendre ma récolte à bas prix que de la voir incendiée. Et, coquins pour coquins, j'aime mieux ceux qui font croire à l'abondance d'un produit que ceux qui le suppriment complètement. Qu'en pensez-vous, jeune poète?

--Je ne connais pas les affaires, dit le chantre des tourterelles, et je n'ai pas encore l'expérience des hommes; du moins suis-je plein de zèle et d'ardeur pour servir la société.

--Ne vous empressez pas trop à servir ses caprices, mon jeune ami, dit le docteur, car elle en change sans cesse, et le lendemain elle a horreur de ceux de la veille.

--Et vous, Montouroy, dit Léveillé, vous ne prenez parti ni pour les noirs ni pour les blancs, ni pour les affranchis?

--Je prends parti pour les honnêtes gens, répliqua Montouroy. Je suis évidemment pour l'affranchissement des noirs, mais aussi pour que les noirs respectent les intérêts et la fortune de leurs bienfaiteurs.

--Fourbe et sot! s'écria Dodue-Fleurie à demi-voix. Restez ici encore un instant, madame, me dit-elle, et vous allez voir comme je le traite.

Elle sortit alors de la logette et apparut à la porte du salon.

--Toutou, appela-t-elle en tournant à demi le derrière aux saluts de l'assistance. Allons, venez vite. J'ai besoin de vous!

Montouroy, les yeux inquiets, les gestes empressés, se hâta de sortir du salon et de rentrer dans la chambre de la négresse. Dodue se coucha d'abord sur le dos, puis sur le ventre; elle avait découvert son corps vaste, elle semblait le présenter à l'adoration de Montouroy, qui s'agenouilla devant lui.

--Lèche-moi, Toutou! dit-elle. Lave-moi. Décrasse-moi avec ta langue. Les esclaves ne savent pas, et moi je suis trop paresseuse. Vois, je suis pleine d'ordure et de poussière.

Montouroy prit d'abord les pieds, et sa langue habile et souple en fouillait les doigts, en caressait les ongles, provoquait chez Dodue des tressaillements, de petits cris, des rires; puis la langue vipérine monta le long des jambes fortes et vint s'attarder aux courbes, aux larges ombres, aux replis énormes de la chair comme si la nuit de ce corps attirait Montouroy et qu'il prît plaisir à s'y enfoncer de plus en plus, à y oublier jusqu'à son sexe, à devenir une bête inconsciente et joyeuse de son asservissement. Et, durant ce nettoyage bizarre, Dodue était aussi libre avec lui que si je n'eusse pas été près d'elle et qu'il n'eût été qu'un chien. Elle laissait s'accomplir sans honte, peut-être même provoquait-elle par une grossière malice, les mouvements de ses organes. On eût dit que, dans son étrange orgueil, les impuretés même de son corps lui devenaient un moyen d'humiliation et lui procuraient un triomphe.

Le dégoût me soulevait le coeur; j'étais tellement indignée contre Dodue et Montouroy que j'allais sortir de ma cachette, quand tout à coup elle se releva vivement.

--Immonde brute, dit-elle, est-ce que je t'ai appelé pour que tu baises mon visage, de ta bouche encore toute souillée! Non, non, mon visage est à mon amant, et tu sais bien que tu ne l'es pas! Est-ce que tu es capable d'ailleurs d'être un amant? Vois toi-même, un eunuque paraîtrait plus un homme, et aurait des exigences moins insupportables! Va-t'en! Va-t'en, te dis-je! Veux-tu partir, ou je prends le fouet!...

Et comme vaincu, humilié par cette colère, il se retirait, elle le rappela un instant.

--Et je te défends d'entrer chez Gatte, fit-elle. Cette fille est à moi, entends-tu! Au surplus, je vais te mettre à la porte, car je ne suis pas sûre de toi.

Elle sortit un instant, appela des noirs, et j'entendis le bruit d'une dispute puis d'une porte qu'on fermait violemment.

--Eh bien, dit-elle en revenant vers moi, ne suis-je pas bien sa maîtresse! Et croyez, chère madame, que je pourrais traiter comme Montouroy tous les hommes que vous venez de voir dans mon salon, qui m'attendent depuis une heure et ne se lassent pas de mon retard. Or ce sont les notables du Cap et de Saint-Domingue. Quant aux femmes, je sais bien qu'elles ne me reçoivent pas, mais si je le veux, si je l'exige de leurs maris et de leurs amants, elles m'ouvriront toutes grandes les portes de leurs maisons. Et d'ailleurs à part vous, moi, la Létang peut-être, est-ce que les femmes comptent à Saint-Domingue?

Me prenant alors par le bras elle m'entraîna au dehors. Je la suivais, je lui obéissais, sentant en elle comme une force supérieure.

--Je veux vous montrer, me dit-elle, que je n'ai pas conquis ceux de votre race pour devenir le jouet des noirs...

Elle me conduisit à quelques pas jusqu'à un terrain vague qui s'étend de l'extrémité de la ville jusqu'au Morne des Capucins. Là grouillait, bruissait, dans une fête qui ressemblait à une bataille, la foule des noirs où j'avais failli disparaître tout à l'heure, à mon arrivée.

A la lueur tremblotante des lanternes, les coiffures énormes et légères, les bonnets de tulle et de mousseline, les jupes de serge claire, les cercles dorés des oreilles et les colliers de rassade, au-dessus et parmi cette armée immense de têtes crépues et de corps bronzés, flottaient comme des papillons de nuit, des insectes brillants, des libellules et des fleurs d'eau sur un sombre marécage. La fange humaine augmentait toujours; derrière elle, les hautes montagnes semblaient la vomir avec sérénité; elle exhalait une odeur lourde et laineuse, de fourrure chaude, de linge humide, de peau en sueur et d'haleines corrompues, elle répandait une rumeur confuse, sorte de lamentation courte, de refrain sans cesse repris, que brisaient parfois un zézaiement de créole ou des cris gutturaux d'Africains. Tout à coup, la lune se dégagea des nuages, enveloppa cette tourbe de sa vapeur lumineuse, fit jaillir des ténèbres milles faces soûles et féroces, révéla des centaines de couples en folie, accouplements horribles où les dents, les ongles s'enfoncent dans la chair, où l'étreinte et le baiser ressemblent à des égorgements.

--N'ayez pas peur, me dit Dodue, comme je me serrais contre elle.

Non loin de nous, il y avait une troupe de nègres, moins bruyants, troupe d'affranchis ou d'employés à demi-libres, qui affectaient de ne point se mêler aux autres noirs et même les repoussaient brutalement; vêtus à l'européenne, ridicules sous la perruque, et l'habit à la française, pareils à des voleurs couverts des dépouilles de leurs victimes, ils me rappelaient ces monstres étranges qui, dans les estampes du siècle dernier, viennent assaillir un saint en oraison.

Le saint était là en effet, monté sur un escabeau, droit, le bras étendu, et sa tête sèche au long nez recourbé, au menton proéminent, se détachait en rouge entre son chapeau plat à larges bords et le collet de son manteau noir.

--Mais, fis-je, c'est Samuel Goring!

Dodue-Fleurie me regarda en souriant.

Goring n'avait plus sa mimique froide et son attitude figée. Il menaçait de son poing l'auditoire.

«Fils de prostituées, criait-il de toute sa voix, vous êtes indignes de la liberté! Vous ne méritez que le joug dont un tyran chargera vos épaules!»

Des huées et des injures lui répondirent.

--Voici les suites de son amour malheureux pour Zinga, dis-je.

--Oui, fit Dodue, et c'est moi qui lui ai rendu Zinga infidèle, car elle avait autrefois des complaisances pour lui. Je craignais qu'il ne devint par trop négrophile.

«Que feriez-vous si vous étiez libres, continuait Goring en élevant les mains, vous ne sauriez que vous abandonner à l'ivresse et à la luxure!»

Une clameur immense couvrit ces paroles, des noirs se jetèrent sur Goring, le saisirent, l'accablèrent de coups; il s'engouffra dans la foule qui s'ouvrit devant lui. J'entendis des voix le menacer, puis des cris et des supplications. Enfin comme un pantin disloqué, aux loques boueuses, vint tomber agenouillé devant nous. C'était l'infortuné quaker. Figeroux, derrière lui, le poussait et le rouait de coups de pied.

--Ah! canaille! criait-il, tu nous as trahis.

--Je veux que vous lui fassiez grâce, dit Dodue d'une voix forte en s'interposant entre Figeroux et la victime.

A la vue de la négresse, mon commandeur et ses compagnons s'arrêtèrent, haletants, frémissants devant leur proie; ils haussaient les épaules, crachaient de dégoût et de fureur, mais ils ne touchèrent plus au révérend qui, avec une faible lamentation, se ramassa et se traîna lentement vers la rue des Capucins.

--Il va compromettre la révolution, gronda Figeroux.

--Et croyez-vous qu'elle serait un heureux événement pour nous? fit un autre mulâtre. Nous n'avons rien à gagner à la liberté de ces sales Bozales qui dansent là-bas. Mieux vaut qu'ils restent esclaves!

--Ces nègres ont confiance en nous. Nous les dirigerons. Nous pouvons avec leur aide nous emparer du gouvernement de l'île.

--Et comment ces brutes nous comprendraient-elles? fit l'interlocuteur de Figeroux.

Cependant le petit groupe des affranchis raisonneurs pour lesquels devait parler le quaker se dissipait. Toute la partie houleuse et bruyante de l'assemblée semblait les repousser.

Un vieil homme, les épaules sanglantes, les yeux chassieux et voilés, apparut tout à coup sur l'escabeau où nous avions vu Goring. Il avait autour de lui un grand châle dont il tirait de petits sachets en peau huilée. Aussitôt le silence se fit dans la foule qui s'empressa autour du vieillard.

--Macandals! Macandals! criait-on.

--On leur donne des amulettes, m'expliqua Dodue, pour les protéger. Ils préparent quelque grande entreprise, cela est sûr.

Puis, tout à coup, se penchant vers moi, elle me dit à voix basse:

--Ne craignez-vous pas Zinga?

--Moins que Figeroux.

--Voyez, chère madame, elle est ici!

En effet, Zinga était là, avec Dubousquens. Ils étaient assis à l'écart, à une petite table, devant des verres pleins auxquels ils ne touchaient pas; ils parlaient sans s'occuper de la foule, sans prendre garde au bruit. Quelques paroles que je surpris renouvelèrent mes inquiétudes.

--Si te maries, disait Zinga, m'abandonneras?

--Tu sais bien, répondait Dubousquens, que je n'épouse cette jeune fille qu'à cause de sa fortune, et que tu viendras avec nous en France.

--Et même si elle devient ta femme n'aimeras que moi!

--Je n'aimerai que toi.

Et ils se baisèrent.

De quel mariage, de quelle jeune fille, Dubousquens voulait-il parler?

Figeroux, à ce moment, s'approcha, frappa violemment sur l'épaule de Zinga.

--Ah! truie, fit-il. Tu nous as trahis!

Zinga ne lui répondit que par un rire sarcastique.

Puis se retournant vers lui:

--As peur? demanda-t-elle. _Es mô mem pa la ké to pou mô défand to lapo._ (Est-ce que je ne suis pas là avec toi, pour défendre ta pelure!)

--Saleté, cria-t-il en la menaçant, tu m'avais dit que tu viendrais...

--Bien, suis là!

--Que tu viendrais, reprit-il, pour encourager Goring.

--Etais là, suffit! Pour embrasser li, peux pas. Li sent trop la maladie.

Des cris s'élevèrent. Deux ou trois mots que je ne compris pas furent plusieurs fois répétés.

--Les porcs! dit Figeroux, après avoir prêté l'oreille; ils fixent la date de l'insurrection; ils la feront sans nous.

Ces paroles m'effrayèrent et j'allais interroger Dodue lorsqu'une longue file de noirs, de négresses et de négrittes se tenant par la main et courant, les uns derrière les autres, nous heurtèrent et nous séparèrent brusquement de Zinga, de Dubousquens et de Figeroux. Deux vieillards, élevant à bout de bras des serpents, suivaient ces coureurs. A un claquement de mains des vieillards la bande forma autour d'eux une ronde de trois rangs et se mit à danser, les hommes tournant le dos aux femmes et se heurtant violemment de la croupe tous les trois pas.

--Ils nous empestent! fit Dodue, allons-nous-en.

--Vous avez, dis-je, plus peur de ces bozales, que des visiteurs de votre salon.

--Nullement! répliqua-t-elle en affectant une expression d'indifférence.

--Néanmoins vous ne les gouvernez pas si aisément!

Elle haussa les épaules.

--Bah! fit-elle, une main énergique et un fouet, il n'en faut pas plus pour les tenir dans le devoir; quant aux blancs, ce sont des lâches!

A peine nous étions-nous éloignées que nous entendîmes une fusillade. Dodue me conta qu'après leurs danses les nègres s'amusaient souvent à tirer des coups de feu, mais il arrivait plus d'une fois qu'ils se faisaient partir le fusil dans les jambes ou contre le ventre, car ils étaient déjà ivres, de cette ivresse frénétique que leur donne le tafia, mélangé, selon les rites des sorciers, à de la poudre.

--Vous voyez, me dit-elle, que j'ai dans la main l'âme de la résistance et celle de la révolte. C'est moi qui ai conseillé à Figeroux de réunir ses amis, tout en sachant fort bien que Goring allait les exaspérer, et que les noirs esclaves chasseraient les affranchis. Ceux-là seuls sont à craindre parce que vous leur avez appris à penser... Je m'en garde le plus possible et si j'ai l'air de protéger Figeroux, croyez-le, ce n'est qu'en apparence... Ah! si vous vouliez, comme il serait facile de le faire disparaître, aux Ingas, dans la montagne. Mais je vois que cela ne vous sourit pas... Du moins veillez sur Antoinette, chère madame, et sur votre plantation. Et, si vous épargnez Figeroux, surveillez-le, tenez-le sous clef; le 10 août est une date dont vous devez vous méfier.

--Pourquoi?

--Parce que les esclaves préparent une révolte pour ce jour-là. Il y aura sûrement des maisons pillées et des plantations incendiées.

--Etes-vous donc avec les révoltés, demandai-je, que vous connaissez si bien leurs secrets?

--Oh! moi, dit-elle avec un gros rire et en se plaquant les deux mains sur la croupe, je suis seulement pour Dodue-Fleurie! Je suis pour le parti qui triomphera, car c'est lui que je devrai dominer. Cependant je ne désire point que les esclaves réussissent. Qu'ai-je à gagner avec ces fous furieux?

Là-dessus elle me dit adieu, et, ayant trouvé Troussot et Zozo dans l'antichambre, je repris la route des Ingas. Tous les noirs s'étaient rassemblés du côté du Morne des Capucins, et je n'eus aucune peine à sortir du Cap. J'arrivai aux Ingas comme l'aube blanchissait le ciel. Je me précipitai vers le lit d'Antoinette. Dieu merci! elle reposait doucement, la bouche entr'ouverte et souriant de ce joli sourire qu'elle a lorsqu'elle dort. Je l'embrassai sans l'éveiller et, me couchant près d'elle, je me laissai aller au sommeil, lasse de tant d'émotions.

* * * * *

J'ai reconnu aujourd'hui que Dodue-Fleurie ne m'avait pas trompée, et que les périls contre lesquels elle cherche à me prémunir n'étaient point imaginaires.

Mme de Létang qui, lors de l'enlèvement d'Agathe, a cherché querelle à Mme Du Plantier, l'a insultée dans la rue et même, prétend-on, l'a fait battre dans sa maison par deux noirs, s'est réconciliée subitement avec elle; elles sont venues chez moi cet après-midi en compagnie du révérend Goring, dont elles se moquaient si bien naguère.

--Ma chère amie, m'a dit Mme de Létang en se composant un visage sévère, j'ai une pénible requête à vous adresser, mais j'espère que vous comprendrez quels sentiments désintéressés me l'inspirent. L'amitié même que je vous porte me l'a rendue nécessaire, et je dois ajouter, la pitié que nous devons avoir pour nos semblables malheureux et persécutés.

Satisfaite de ce préambule, elle eut un coup d'oeil rapide vers Mme Du Plantier et Samuel Goring qui, d'un signe de tête, marquèrent leur approbation et l'engagèrent à continuer.

--Il court de fâcheux bruits sur vous, madame..., oui, de très fâcheux, et nous avons pensé qu'il était de notre devoir, étant de vos amies, de vous en avertir. Nous voudrions prévenir, si c'est possible, une accusation au Conseil colonial, accusation qui est imminente, et qui pourrait avoir pour vous les conséquences les plus déplorables.

J'étais fort troublée, mais je déguisai assez bien l'émotion que j'éprouvais, et ce fut de l'air le plus étonné que j'accueillis l'«avertissement».

--Pour aller de suite au fait, dit Mme de Létang avec vivacité, je vous dirai qu'on vous accuse de séquestrer une jeune fille et de confisquer sa fortune.

--Séquestrer Antoinette, fis-je en partant d'un éclat de rire, mais n'est-ce pas absurde? Vous l'avez tous vue aller et venir ici; elle fait ce qui lui plaît!

--Vous lui avez caché qu'elle possédait une fortune, et vous la retenez chez vous comme une esclave, exigeant d'elle une affection qui ne vous est nullement due, qu'elle aimerait mieux porter à un autre, et qu'il ne serait peut-être pas fort décent de définir.

--Madame! m'écriai-je indignée, êtes-vous venue chez moi pour m'insulter?

--Nous ne voulons point vous blesser, dit à son tour Mme Du Plantier, et cependant, si les intérêts de cette malheureuse enfant l'exigent, croyez bien que nous n'hésiterons pas à vous montrer: qu'on se met en posture fâcheuse quand on prétend mépriser les lois de la nature et de toute société.

--Antoinette, reprit Mme de Létang, sans me laisser répondre à cette insolence, est en âge de se choisir un époux et de diriger elle-même sa fortune; nous reconnaissons que vous avez pu veiller sur son enfance avec beaucoup de dévouement, mais ce n'est plus une fillette; elle est libre de ses actes. Vous devez remettre sa fortune au Conseil colonial qui vous dédommagera d'ailleurs de vos sacrifices.

--Je ne réclame point de dédommagement, répondis-je avec dédain, mais Antoinette est ma fille adoptive et je la garderai avec moi, comme d'ailleurs elle me l'a demandé. Quant à sa fortune, je n'aurai pas à la lui rendre, puisqu'elle n'en a point, et qu'elle n'a vécu jusqu'ici que grâce à ma générosité.

--Nous savons très bien ce qu'il en est, dit sentencieusement Samuel Goring.

--Par une calomnie de quelque négresse, sans doute!

--Nullement, répliqua Mme Du Plantier, et vous regretterez bientôt, madame, d'avoir rendu notre démarche si inutile. Quelle que soit notre amitié pour vous, nous devons considérer que le bonheur d'une jeune fille est chose trop précieuse pour que nous vous le sacrifiions. Nous allons déposer dès ce jour notre plainte.

--Et je déposerai aussi la mienne, dis-je, pour vos façons inquisitoriales et révoltantes.

--Vous verrez ce qu'il en coûte de subir une enquête, dit Mme Du Plantier.

--Surtout lorsqu'on a plus d'un reproche à s'adresser, ajouta Mme de Létang, en me saluant de son plus ironique sourire.

Je me souvins alors de ses confidences et de ses caresses perfides.

--Sortez d'ici, madame, fis-je avec colère, sortez, et vous aussi, parpaillot!

Goring se retourna vers moi, très calme en apparence.

--Une femme a changé la nature, prononça-t-il les yeux fermés, et le bruit de son iniquité est monté jusqu'au Juge pour la dénoncer et la perdre.

La Létang m'a calomniée même auprès de lui. Ils ne savent rien encore de Mme Lafon, mais une enquête peut leur révéler l'assassinat. Et d'ailleurs, n'ai-je pas tout à craindre de leurs soupçons avilissants s'ils prétendent incriminer mon amour pour Antoinette? Hélas, aux yeux de certains êtres, c'est un crime d'aimer quand ce n'est pas eux qu'on aime.

Le docteur qui est venu me voir, m'a appris leur complot.