Les Nuits chaudes du Cap français

Part 12

Chapter 123,821 wordsPublic domain

--Ces chères femmes, également délaissées de Montouroy, se sont imaginées qu'en mettant en commun leur fortune, et en s'unissant pour le marier à une grosse dot, elles l'arracheraient sans peine à une jeune fille novice, sans expérience du plaisir, incapable de retenir près d'elle un amant si fourbu, et pourraient ensuite se partager ses précieuses nuits.

--Mais qu'a donc Montouroy de si séduisant pour elles?

--Le miracle tente les femmes, dit le docteur. Elles espèrent donner de l'esprit aux sots, de l'élégance aux rustres, s'asservir les volages et convertir les coquins. Elles aiment à défaire, à bouleverser et, si elles s'avisent de s'éprendre d'un homme intelligent, c'est pour lui faire commettre quelque bêtise: cela leur procure un petit frisson et une jolie jouissance.

Les paroles du docteur ne m'avaient pas rassurée, un mot que je reçus le lendemain, de Dodue-Fleurie, augmenta encore mes angoisses.

«Je sais que Létang et Du Plantier, écrivait la négresse, veulent porter plainte contre vous, et vous enlever Antoinette; mais je les en empêcherai bien: pour retenir Létang, j'ai sa fille; quant à Du Plantier, je connais certaine histoire de succession où l'on aide à mourir une veille tante avec beaucoup d'empressement; histoire qu'elle n'aimerait guère voir divulguée, et dont je l'effraierai pour la forcer à se taire.

«Si pourtant mes menaces ne suffisaient pas, je vous engagerais à quitter le Cap.»

Quitter le Cap, c'est perdre une partie de ma fortune, car comment diriger cette plantation si je suis loin des Ingas, et, d'un autre côté, comment la vendre sans perte? Enfin, pour garder avec moi Antoinette et sauver ma liberté, je dois me résigner à tout. Je vais me préparer au départ--et, au premier bruit d'une dénonciation, je me dérobe à vos calomnies et à vos vengeances, misérables! qui me punissez d'avoir eu pour vous trop d'amitié!

* * * * *

Ce sont des heures que je n'oublierai pas: avoir fait un tel rêve de bonheur, avoir cru à l'innocence, à l'affection, à la gratitude de quelqu'un et être ainsi soudainement détrompée: c'est trop horrible. Ah! mon Dieu, si criminelle que je sois, deviez-vous me châtier ainsi!

Je souffrais depuis quelque temps, après mes repas, de cruelles douleurs d'entrailles; comme j'ai toujours eu un estomac assez délicat et que ma gourmandise me fait rechercher plutôt les aliments agréables au goût, qu'une saine et facile nourriture, je ne m'inquiétais pas de la cause de ces souffrances et je tâchais de les supporter le plus patiemment possible.

Une après-souper, mon mal, à la suite d'élans violents et inattendus, semblait s'être calmé. Devant la véranda je jouissais avec délices des derniers rayons du soleil. La fraîcheur était venue; les machines de la sucrerie étaient arrêtées; les chants des noirs emplissaient la plantation. Je me sentais rassurée, confiante. Non, me disais-je, les craintes que j'ai eues le soir de ma visite à Dodue-Fleurie sont vaines. Nos esclaves nous sont soumis. Et, au Cap, on n'ose rien entreprendre contre moi. A mes côtés, Antoinette, fatiguée de la journée qui avait été fort chaude, s'était étendue; elle dormait doucement, la tête appuyée sur les genoux de Zinga qui, elle aussi, s'était assoupie. Zinga se montrait depuis quelque temps si attentive à nous servir, Antoinette et moi, que je lui avais pardonné une passion, à mes yeux, inoffensive. Loin de suivre les conseils de Dodue-Fleurie, je ne l'avais point envoyée aux travaux de la plantation, je la gardais auprès de moi. Pourtant j'avais accepté une esclave que m'avait envoyée la courtisane pour veiller sur Antoinette; lorsque Zinga s'en allait au Cap elle ne devait pas quitter ma fille un instant. Figeroux seul était de ma part l'objet d'une étroite surveillance, et j'attendais pour le renvoyer d'avoir trouvé son remplaçant.

Zinga, près d'Antoinette, me paraissait plus jolie; elle l'enlaçait, et ses mains, un peu lourdes, venaient se croiser sur son épaule, tandis que le long de ses genoux se déroulaient les beaux cheveux d'Antoinette dénoués, libres du réseau. Tout le corps de mon enfant était immobile, sauf la jeune poitrine, tendrement fleurie, que les soupirs du sommeil soulevaient lentement et laissaient entrevoir sous la chemise entr'ouverte.

Devant ces grâces adorables, de nouveau je ressentis ce désir terrible qui m'avait une fois jetée, ivre de joie, contre son corps; j'oublie que Zinga est là, je lève ses robes, j'écarte avec précaution ses jambes, et sans craindre qu'elle ne se réveille, je m'accroupis devant la chère enfant, je me perds, je m'oublie au plus secret et au plus profond de son être; je goûte à cette chair plus tendre que le jasmin, et qui accuse la saveur piquante d'une plante marine. Oh! comme j'eusse voulu qu'elle m'étouffât entre ses jambes déjà fortes! Que j'eusse souhaité mourir ainsi en aspirant sa sève et son plaisir! Mais un effroi me saisit tout à coup. Dans l'ombre duveteuse où j'égarais mes lèvres, il me semblait que les frais pétales s'étaient desserrés, que plus large la fleur s'offrait au baiser. Alors folle de curiosité impudique, et au risque d'être surprise dans mon examen, je dévêts, comme si elle avait été une courtisane ou une esclave, ses jambes délicates. Je pousse un cri! Ah! mon Dieu! Mon Antoinette, l'enfant que j'avais gardée jalousement, que j'avais tenue loin des hommes, qui n'avait jamais eu pour amie qu'Agathe de Létang, mon Antoinette si bien surveillée, si jalousement défendue, n'était plus vierge! Ah! la barbare déchirure! j'avais l'idée à présent qu'Antoinette était laide, impure, qu'elle puait! J'avais hâte de laver mes lèvres, mes doigts. Je respirais sur son corps et sur moi l'odeur infecte de l'homme. Et pourtant j'espérais encore, je me disais: c'est peut-être un accident.

Comme elle faisait un mouvement, je rabats sa jupe, je me relève, mais à ce moment un papier plié s'échappe de son sein. Je le ramasse, et je m'éloigne un peu pour le lire.

Il n'y avait que quelques mots, mais, hélas! ils étaient significatifs.

«Achève les derniers préparatifs. Je viendrai ce soir. Fais attention. La Gourgueil veille. Je couvre de baisers ton corps adorable.

«Pierre.»

J'étais si émue que mes jambes tremblaient, ma gorge était desséchée, je pensais qu'avec l'amour de cet enfant toute la joie de l'existence m'abandonnait. Cependant je me ressaisis, une grande colère m'agitait. Qu'allais-je faire? les épier, les surprendre! ou bien attendant qu'il fût parti, traiter Antoinette comme une enfant, châtier cette chair qu'elle avait prostituée, la déchirer puisqu'elle l'avait salie. Elle me haïrait davantage! Oui, mais j'aurais le plaisir de me venger, de l'empêcher d'être à cet homme, à ce Pierre. Elle ne lui appartiendra pas, me disais-je, quand je devrais l'enfermer dans une cave. Mais cet homme parle de préparatifs dans son billet; est-ce qu'elle voudrait s'enfuir? Je l'en empêcherai bien!

Je cherchai Zozo et Troussot; ils étaient à se promener dans la plantation; enfin je les rejoignis.

--Veillez bien sur Mademoiselle, leur dis-je, et soyez prêts au besoin à la défendre.

Je leur recommandai aussi de prendre leurs armes.

J'errais dans le jardin comme une insensée. La conduite de cette enfant que je m'imaginais si innocente et si affectueuse m'anéantissait. J'avais comme l'impression que le monde n'existait plus, tout me paraissait transformé, tout me devenait ennemi. Dans cette plantation, au milieu de mes esclaves, riche, gorgée de luxe et de bien-être, je me sentais plus solitaire, plus dénuée de tout qu'une pauvresse qui mendie son pain.

Je me décidai à interroger Antoinette et je revins à l'endroit où je l'avais laissée avec Zinga; elles n'y étaient plus. Je me dirigeai alors vers une allée de raisiniers où elle se promenait quelquefois avant le coucher du soleil et qui regarde l'habitation. Les fenêtres de sa chambre étaient ouvertes et, d'où je me trouvais, je l'entendis, sans distinguer ses paroles, causer avec animation; Zinga l'interrompait d'une voix forte:

--Non, ne le ferai pas, ne suis plus avec toi, plus avec toi, parce que tu m'as trompée.

J'allais rentrer à la maison quand tout à coup Zinga vient à moi; elle a le visage bouleversé; elle me dit d'une voix haletante, sans préambule:

--Maîtresse, on veut t'empoisonner, moi viens t'avertir.

--M'empoisonner! Qui donc oserait m'empoisonner?

J'affectais une assurance et un orgueil que j'étais loin d'avoir. En ce moment même mes horribles douleurs m'avaient reprise; et ma voix étranglée et le tremblement de mon corps, tout trahissait bien ma terreur. Pourtant, les lèvres sèches, je répétais:

--Qui oserait!

--Qui? répliqua Zinga. La demoiselle!

--Antoinette! m'écriai-je, et, à l'idée d'un crime si monstrueux, il me sembla que la lumière se retirait du ciel et que la vie s'enfuyait de mon être.

--Oui, Antoinette, reprit Zinga d'une voix assurée, la physionomie aussi calme, aussi tranquille que celle d'une statue.

--Misérable! misérable! m'écriai-je en la saisissant à la gorge, oses-tu insulter mon Antoinette? Ah! tu ne mentiras plus, va! je vais te tuer.

Elle râlait et se débattait dans mon étreinte; seule la rapidité de l'attaque avait pu me rendre un instant victorieuse; elle avait le corps trop robuste, et Figeroux et les autres esclaves l'avaient trop bien habituée à des luttes de ce genre pour qu'elle ne pût reprendre l'avantage.

Elle se dégagea donc très vite et, me repoussant violemment, elle se mit à courir dans la direction du Cap. Courant aussi, je la poursuivais.

A ce moment, j'aperçus Antoinette qui venait à sa rencontre, suivie de Zozo et de Troussot.

--Arrêtez-la! criai-je aux noirs.

Tous trois se jetèrent sur Zinga qui, vainement, voulut les éviter; ils lui saisirent les mains et la poussèrent devant eux, malgré les ruades, les crachats et les injures dont elle les accablait.

--Madame, dit Antoinette, cette noire est une criminelle; vous avez mis en elle votre confiance, et elle veut vous assassiner.

Je ne répondis rien; j'étais si surprise, si troublée que je ne savais quelle décision prendre. Mes regards allaient de Zinga, qui rugissait, la bouche écumante, les yeux féroces,--au visage d'Antoinette, pâle, décomposé, les yeux cernés comme si elle avait été malade, sa jolie robe neuve rayée de rose, toute froissée, avec une grande déchirure sur le côté, ses cheveux épars sur ses épaules, et montrant dans toute sa personne une angoisse que je ne lui avais jamais vue. Craignant que Zinga ne me parlât, Antoinette fit signe aux noirs de lui plaquer la main sur la bouche, mais comme Zinga avait été la plus forte avec moi, elle le fut cette fois encore. Elle se délivra vite des mains qui la retenaient; seulement au lieu de fuir, elle marcha sur Antoinette, le visage résolu, le poing menaçant.

--Menteuse! dit-elle, veux me dénoncer, mais moi, vas t'accuser, et de façon que tu ne pourras rien répondre!

Puis, se tournant de mon côté:

--Maîtresse, voilà ton assassin!

Antoinette frémissait d'émotion, je voyais ses lèvres remuer comme si elle eût parlé très rapidement, mais pas un mot ne me parvenait à l'oreille.

--Oui, disait Zinga, raconterai tout ce que t'as fait, tes salauderies, ton putanisme, car as beau baisser les yeux, as beau zouer les modestes, les innocentes, t'es la plus sale de toutes les saletés!

Antoinette se cachait le visage dans ses mains, puis elle recula de quelques pas, comme si elle avait l'intention de s'éloigner, pour moi, au lieu d'arrêter Zinga, au lieu de la battre comme je l'aurais fait il n'y avait qu'un moment, je dis à Antoinette:

--Restez ici.

A Zinga:

--Parle!

Et aux deux noirs:

--Ne la touchez pas! Qu'elle parle librement.

Alors, après avoir repris haleine, Zinga dit:

--Maîtresse, moi te l'affirme: cette fille est une traîtresse!

--Infâme calomniatrice!

--Infâme calomniatrice! s'écria Antoinette, qui leva la main pour la frapper.

--Taisez-vous! lui dis-je, vous vous défendrez quand Zinga aura achevé ses aveux.

--Maîtresse, Antoinette veut empoisonner toi pour ensuite te voler et se sauver avec celui qu'est son joli coeur, celui qui l'a épousée avant mariage.

--Malheureuse! m'écriai-je, éperdue de douleur, tandis qu'Antoinette se protégeait le visage de son coude tendu comme une enfant qui craint d'être souffletée.

--Son joli coeur, si voulez savoir, maîtresse, continuait Zinga, se nomme Moussiu Dubousquens, négociant à Bordeaux, une peau blanche qu'a du sang pour le bourreau. Oui, des hommes comme ça, voudrais les voir au bout d'une corde!

--Elle ment, madame! interrompit Antoinette. Ecoutez-moi, je vous en prie! Elle me hait. Elle invente tout; il n'y a pas un mot de vrai dans ce qu'elle vous dit. C'est elle qui mettait chaque jour du poison dans votre vin.

--Et comment ne me l'avez-vous pas dit plus tôt! lui répliquai-je, moins effrayée du crime de Zinga que de l'astuce et de la scélératesse qu'avait montrée Antoinette.

--N'allait pas dire, disait Zinga, puisqu'elle commandait à moi.

--Et tu lui obéissais, abominable créature!

--Oui, lui obéissais. Croyais partir avec elle et Dubousquens pour France. Moi, l'aime, Dubousquens!

--Oh! grand Dieu! s'écria Antoinette en haussant les épaules.

--Oui, l'aime, et m'a aimée aussi... Mais regrette, car il est un porc... Etait aujourd'hui départ. Au port Charlot. Et puis ai vu que voulaient pas m'emmener. Alors quand Antoinette m'a commandé de te mettre ce soir, dans ta raisinade, de la mancenille, au lieu d'arsenic, suis venue tout t'apprendre, maîtresse.

--Elle ment, répétait Antoinette, tout cela est faux!

--Et cela, est-ce faux? dis-je en lui montrant la lettre que j'avais trouvée sur elle.

Elle eut un cri de rage, ses yeux étincelèrent; elle me saisit les mains en m'enfonçant les ongles dans la peau.

--Rendez-moi cela, fit-elle.

Mais avant qu'elle ait pu l'atteindre, j'avais déchiré la lettre et j'en avais soufflé au vent les morceaux.

Alors elle devint comme un animal affolé, elle me frappa au visage au point de m'arracher des cris. Je crois bien qu'elle m'aurait toute meurtrie si Troussot et Zozo ne s'étaient jetés sur elle et ne lui avaient saisi les mains.

--Est-ce ainsi, dis-je, enfant dénaturée, que vous reconnaissez tout le bien que j'ai fait pour vous.

--Le bien! le bien! ah! vous voulez rire! répondit-elle découvrant tout à coup sa haine. Assassiner ma pauvre mère, voler ma fortune, voilà ce que vous appelez me faire du bien. Ah! monstre, le mal que je t'ai fait pour me défendre, pour me sauver de toi, n'est rien en comparaison de ton crime et de mes souffrances.

A chaque insulte il me semblait descendre d'un degré l'échelle infernale des tortures. Je m'imaginais que mon supplice était achevé, et je le voyais renaître de minute en minute comme un incendie qui ne s'endort un instant que pour éclater ensuite avec une ardeur plus dévorante.

--Que lui as-tu dit, misérable menteuse? fis-je en me tournant vers Zinga.

--Tout! Antoinette sait tout.

Et l'odieuse négresse se mit à ricaner.

--C'est ma vengeance à moi! ajouta-t-elle en sifflotant d'une lèvre narquoise.

--Ah! c'est ta vengeance, m'écriai-je, eh bien! tu vas voir la mienne. Zozo, dis-je, Troussot, laissez Antoinette, je me charge d'elle, mais saisissez-vous de Zinga; et conduisez-la dans la cour noire.

Elle eut un tressaillement et perdit son sourire.

--Maîtresse, suis libre!

--Je m'en moque pas mal que tu sois libre ou esclave!

--Toi peux pas me châtier. N'en as pas le droit!

--Eh bien, tu vas voir si je n'en ai pas le droit, canaille! Tu vas mourir! Je suis la maîtresse ici.

Elle poussa un rugissement de bête qui, répété d'écho en écho, se prolongea dans la vallée comme un sanglot immense. Mais l'excès de sa terreur soulageait ma peine et je repris:

--Tu vas mourir, mais pas avant d'avoir souffert, d'avoir expié tes attentats, tes trahisons. Oh! la mort serait trop douce pour toi. Oh oui! tu vas souffrir.

Je la vis frissonner, mais bientôt, rassemblant ses forces, elle poussa un suprême appel:

--Figeroux! à moi! à moi, Figeroux!

--Amenez Figeroux ici, dis-je à Zozo, elle l'appelle à son secours; il est donc son complice. Il va mourir avec elle. Allons, courez le chercher. Et s'il ne veut pas venir, que Justin et Firmin l'amènent de force.

--Maîtresse, dit Zozo, Figeroux n'est pas là!

--Comment! m'écriai-je, c'est ainsi que vous le gardiez.

--Maîtresse, Figeroux disparu depuis deux jours.

Je songeai à la recommandation de Dodue.

--Dieu! me dis-je, nous sommes au 10 août.

Mais éloignant ces craintes, ne songeant plus qu'à ma vengeance:

--Tu vas payer pour la fuite de Figeroux, dis-je à Zinga, et, en attendant qu'il rentre ici, avec un bâillon et enchaîné, sous les coups des noirs, entraînez-la. Vous l'attacherez solidement par les pieds et par les mains; et vous préparerez, ce soir, des fouets pour la déchirer. Elle restera toute la nuit nue, exposée au vent froid; demain le soleil brûlera ses blessures; nous les rouvrirons encore, et cette fois on enduira ses plaies de miel, et l'on versera dans toutes les ouvertures de sa chair des cornets de sucre pour que les fourmis et les maringouins viennent aviver et multiplier son supplice. Ah! oui, tu vas souffrir, Zinga!

A ces promesses de torture, la misérable voulut tenter un dernier effort et s'arracher à ses gardiens, mais inutilement. La lutte se termina par de cruelles lamentations qui ne cessèrent presque pas de la soirée; interrompues une minute par des cris de douleur, elles reprirent de nouveau et proclamèrent que Zinga, vaincue, s'abandonnait corps et âme à ses bourreaux; que son orgueil était brisé, qu'elle n'était plus qu'une chair sensible au mal, et sans énergie pour le braver.

Dès ce moment d'ailleurs, je ne m'occupai plus d'elle. Ma colère, dont elle éprouvait la violence, était comme ces fleuves débordés qui répandent au hasard la destruction. Malgré ses crimes, et le terrible châtiment auquel je venais de la condamner, je n'avais point de ressentiment contre elle. Elle avait disparu pour ainsi dire de mon existence, le souvenir même des voluptés et du meurtre qui nous avaient liées n'existait plus. Je ne pensais qu'à Antoinette, et c'était parce que j'hésitais encore à frapper cette enfant, que je passais ma haine, ma rage, sur la négresse.

Cependant j'avais pris Antoinette par le bras et, malgré sa résistance, je l'entraînais dans sa chambre.

--Ignoble fille, lui dis-je, puisque vous n'avez pas voulu de mes bontés, vous apprendrez à vos dépens que je sais aussi punir.

--On me délivrera, dit-elle.

Je la souffletai.

--Personne n'entrera ici, entendez-vous: Personne! Vous êtes à moi, et vous resterez à moi.

Elle se mit à sangloter en arrivant chez elle; pour moi, je ne me souciais pas de ses larmes; je m'assurai seulement que les volets des fenêtres étaient bien fermés. Tandis que j'étais aux croisées, elle tenta de se glisser hors de la chambre, mais je l'attrapai par sa jupe et, la ramenant jusqu'au lit, je dénudais son corps pour le mieux meurtrir. Alors, avec une rougeur et une confusion qui n'étaient plus d'une enfant, elle retenait sa jupe sur ses reins et luttait désespérément pour se sauver de mes coups.

--Corps d'impudique, disais-je en la battant, sentine de vices, réceptacle de crimes, tu n'as pas voulu être ma fille, tu seras mon esclave, va! et plus fouettée, plus maltraitée que les pires négresses!

En vain serrait-elle les jambes, et se collait-elle contre son lit, il fallut bien, sous mes coups, qu'elle écartât les membres, qu'elle offrit à mes mains impitoyables la place impure, la chair souillée et déchirée par l'homme, pour que je la déchirasse à mon tour.

Je la laissai enfin brisée de douleur, abîmée de honte; et, l'enfermant à clef, je me retirai dans ma chambre. Mais à peine étais-je seule que l'espèce d'ivresse que l'on ressent à satisfaire ses haines m'abandonna; après toutes ces exécutions je me sentis plus malheureuse, et seule dans le monde comme dans un désert. Le plaisir et l'amour n'existent plus pour moi, me dis-je. Toutes les souffrances que j'infligerai à Antoinette ne me rendront pas son affection, et pourtant c'est à cela seul que je tiens: le reste m'est indifférent.

Et j'avais envie d'aller lui demander pardon, de m'humilier devant elle, de lui dire de prendre toute ma fortune, d'épouser qui il lui plaisait, d'être heureuse. Son bonheur aurait fait le mien: dans l'ombre, à côté d'elle, témoin de sa joie, j'étouffais toute jalousie, j'aimais qui l'aimait, je m'oubliais moi-même.

Puis mon égoïsme renaissait. Oh! m'écriais-je, si elle pouvait me revenir! A son âge l'amour est un caprice qui ne dure point. Peut-être la douceur, la tendresse, après un peu de sévérité, me la rendront. Il faut seulement éloigner son ami, et, durant son absence, je ferai en sorte qu'il lui paraisse ridicule et odieux. Ce ne sera sans doute pas difficile. Les séductions de ce Dubousquens sont si misérables!

A la nuit venue, je me décidai à rentrer dans sa chambre. Je n'entendais plus ses sanglots. Il me sembla qu'elle s'était endormie. Alors j'ouvris avec mille précautions et j'entrai sur la pointe du pied, retenant mon souffle. Avec quelle amoureuse compassion j'eusse collé mes lèvres à sa chair meurtrie, baisé ses pieds et ses mains. J'avais la confiance du véritable amour: rien ne me semblait impossible.

Je ne pensais plus que la confidence de Zinga l'avait remplie pour moi de haine et d'horreur; qu'à ses yeux, j'étais l'assassin de sa mère, et qu'elle était trop ingénue pour comprendre; qu'un attachement plus fort que le plus violent amour d'un homme, me dévouait désormais à sa vie.

Je m'approchai de son lit dans les ténèbres, espérant avoir la joie délicieuse de caresser sa chair chaude et ferme d'enfant, mais le lit était vide, et je la cherchais, je l'appelais vainement par la chambre, faisant alterner les câlineries et les menaces:

--Antoinette! Antoinette! ma chérie! Viens que je te pardonne, que je t'embrasse... Ah! immonde créature, je te châtierai, tu vas souffrir dans ton corps vicieux, dans ta chair prostituée!... Antoinette, voulez-vous venir à la fin!

La colère et l'angoisse égaraient ma raison. Enfin je m'aperçus que les volets fermés à clef avaient été ouverts puis poussés du dehors. Je descendis dans le jardin. Peut-être n'était-elle pas encore sortie de la plantation. Je me mis à courir de tous côtés. Troussot me rencontra.

--Maîtresse, dit-il, faut venir avec toi?

--Non, fis-je, reste ici. Cherchez Antoinette. Elle vient de s'enfuir de la maison.

Puis, me rappelant la lettre trouvée sur elle et le plaisir que prenait Troussot à causer avec les marins.

--Sais-tu, lui demandai-je, s'il y a un navire qui part pour la France, aujourd'hui?

--Oui, dit-il, le _Duquesne_.

Un frisson agita tout mon corps.

--Et où est-il?

--Au port Charlot.

--Donne-moi une lanterne et un manteau. Vite, je m'en vais au Cap.

--Toute seule, maîtresse?

--Oui, toute seule.

Dès que Troussot m'eut rapporté ce que je lui avais demandé, je partis. Je ne craignais ni les attaques des nègres marrons, ni les difficultés du chemin. Je courais à tout moment au risque de tomber dans un précipice, me maudissant moi-même lorsque, faute de souffle, j'étais forcée de ralentir mes pas. La lune pleine et magnifique, éclairait la route, et devant ces monts noirs, ou enveloppés de vapeurs brillantes, je songeais par instant à des nuits aussi belles et plus douces, où j'aurais pu être heureuse, et qui étaient perdues pour l'amour.

Enfin j'arrive au Cap et, un moment après, je suis au port Charlot. Je demande à un marinier:

--Le _Duquesne_?

--Madame, il a quitté le port; il est dans la rade.

Je sentis une mort froide me monter au coeur.

--Parti?

--Non, madame. Mais il appareille demain matin au petit jour.

--Alors trouve-moi une barque, et allons-y de suite.

J'activais le marinier qui ne mettait nulle hâte à démarrer.

--Si vous étiez deux, dis-je, aux avirons, nous irions plus vite.

Il me regarda étonné.