Les Nuits chaudes du Cap français
Part 13
--Il n'y a pas un marin sur le quai, fit-il. C'est par hasard que j'étais là. Tout le monde est à la fête aujourd'hui.
La traversée ne dura pas une demi-heure, durant laquelle je souffris toutes les angoisses.
Est-elle là, me disais-je. Vais-je la trouver?
Je ne songeais même pas à Dubousquens aux bras duquel pourtant il faudrait l'arracher.
Enfin j'aperçois le _Duquesne_, nous touchons à sa coque énorme et sombre parmi les lumières des flots, on me jette une échelle de corde que tient le marinier et d'où je manque de tomber dans la mer. Cependant on me hisse tant bien que mal. Le capitaine descend du pont, vient au devant de moi.
--Monsieur, lui dis-je, je tiens absolument à voir M. Dubousquens avant son départ. N'est-il pas ici?
--Il n'est pas encore ici, madame, me répond-il, mais il doit s'embarquer cette nuit avec sa jeune femme.
Il appuya sur les derniers mots comme s'il se doutait, à mon air égaré, quel intérêt me faisait tenir à les rencontrer.
--Je les attends, dis-je.
Vainement voulut-il me détourner de mon projet. Il alléguait que seuls les passagers pouvaient rester sur le navire. C'était une règle qu'il devait observer, surtout à la veille d'un départ.
--Eh bien! dis-je, inscrivez-moi parmi vos passagers. Je pars avec vous.
Et je payai le marinier qui m'avait conduite et qui retourna au port. Il eût fallu me jeter à la mer pour me faire quitter le _Duquesne_.
Dans la crainte de manquer leur arrivée, au lieu de me retirer dans ma cabine, je restais sur le pont, attendant toujours Dubousquens et Antoinette, en proie à une atroce inquiétude.
Comme les lumières du Cap s'éteignaient et que la ville semblait s'endormir, j'aperçus du côté des Ingas et au-dessus du faubourg des Milices une lueur vive grandir sur le ciel.
Des passagers, autour de moi, prétendaient qu'une révolte venait d'éclater au Cap.
--Bah! disait quelqu'un, les milices auront vite calmé les révoltés.
--Détrompez-vous, fit un autre, les milices sont avec les noirs.
--Ce sont les affranchis qui ont soulevé les esclaves pour faire peur aux blancs et leur arracher l'égalité des droits, mais il se pourrait que la révolte fût plus sérieuse qu'ils ne pensent et qu'elle tourne contre ses organisateurs.
--Ah! ah! s'écria une voix que je connaissais, décidément je n'étais pas mauvais prophète et je n'ai pas agi en niais en prenant mes précautions.
Je me retournai, et je reconnus le docteur Chiron; nous fûmes tous deux assez surpris de nous rencontrer; il me fit mille questions, selon son habitude, mais je lui répondais à peine, trop brisée d'angoisse et l'esprit trop occupé pour prendre garde à ses paroles. Je l'entendis seulement qui disait:
--Il commence à faire bon rentrer en France. Voyez, les scélérats ont tenu parole: ils ont commencé à incendier le Cap.
En effet, sur trois points on voyait des colonnes d'étincelles monter vers le ciel et se fondre dans un nuage énorme de fumée et de flammes qui s'avançait sur le _Duquesne_.
Des débris en feu tombaient devant nous dans la mer; quelques-uns même tombèrent à mes pieds.
Je m'étais jetée à genoux et les yeux levés au ciel:
--Mon Dieu! Mon Dieu! disais-je, sauvez mon Antoinette.
--Vous partez aussi, madame, dit le docteur Chiron. Je vous approuve. Votre sagesse, pour être tardive, n'en est pas moins utile. Si on n'a plus que le bout du nez à sauver, c'est toujours cela!
Une petite barque à ce moment sortit du port et s'approcha du _Duquesne_ à force de rames. Mais déjà le capitaine, effrayé de l'ardeur de l'incendie que l'on ressentait jusque sur la mer, et des flammèches innombrables que le vent chassait du rivage, redoutait pour son navire, chargé de tonnes de tafia et de toutes sortes de combustibles. Bien que l'on ne dût d'abord partir que le lendemain, il ordonna de lever l'ancre et de mettre à la voile.
Cependant la petite barque vint, au risque de chavirer, se heurter contre nous. Deux hommes conduisaient l'embarcation. On leur jeta une corde et ils montèrent jusqu'à nous. Quelle fut mon émotion quand je reconnus Zozo et Troussot. Je me précipitai vers eux et leur prenant la main, j'attendais avec angoisse leurs premières paroles.
--Ah! maîtresse, dit Zozo, quel malheur! Figeroux arrivé avec le cancre (il voulait dire le quaker); tout brûlé, tout massacré aux Ingas. Nous avons pu sauver ceci.
Il me remit un lourd coffret et s'affaissa.
--Mais Antoinette, dis-je sans me soucier de sa défaillance, parlez donc, voyons! Antoinette, où est-elle? Que m'importe l'argent que vous m'apportez si je n'ai pas Antoinette!
Troussot qui avait le front couvert de sang, soupira d'une voix grave:
--Antoinette morte. On a tué bonne petite maîtresse!
Il me fut impossible d'en entendre davantage. On m'a dit que je suis tombée sur le pont sans connaissance, et que, durant une partie de la traversée, ma vie a été en péril.
* * * * *
Aux premiers moments où la douleur sembla me faire grâce, où, après avoir tant souffert, je me réveillais de mon mal, je reprenais les habitudes de la vie comme afin d'avoir plus de force pour souffrir encore, Zozo me raconta le crime atroce qui m'avait ravi toutes mes jouissances.
Quelque temps après mon départ, Zozo avait découvert Antoinette alors qu'elle allait sortir de la plantation pour se diriger sur le Cap; et il l'avait ramenée dans sa chambre bien qu'Antoinette, se défendant avec toute l'énergie du désespoir, n'eut cessé de le mordre et de le frapper.
Après l'avoir enfermée, il m'avait attendue, en compagnie de Troussot, devant la chambre de la pauvre enfant.
Ils étaient encore à leur poste lorsque quatre nègres à la taille de géants se jettent sur eux avant qu'ils aient le temps de se servir de leurs armes, leur lient pieds et mains, les bâillonnent, puis, d'une poussée ils enfoncent la porte. Montouroy les suivait. Il se précipite sur mon enfant qui pousse des cris, se débat, lui échappe et veut sauter par la fenêtre; il la rejoint, la renverse sur le lit, lui ouvre brutalement les jambes. Il a un mot abominable:
--Ma jolie perruche, il faut d'abord que je te mette ma marque, que tu sois mienne pour la vie. Après tu m'aimeras, si tu veux.
Cependant Antoinette ne cédait pas, mais luttait avec fureur, lui mordait le visage et le battait de ses pieds.
--Venez donc me la tenir, brutes! cria Montouroy aux nègres.
Ils ne pouvaient guère lui obéir. Ils étaient en train de jouer du couteau avec de nouveaux arrivants. En effet, Dodue-Fleurie, apprenant par ses espions les projets de Montouroy, avait réuni tous ses esclaves et était partie avec eux pour les Ingas; elle entra derrière Montouroy. Elle était elle-même dans le couloir avec ses gens, un poignard à la main; elle essayait de forcer le passage, avide de retrouver son amant, de le surprendre, de le frapper peut-être.
Au bruit de la lutte, Montouroy avait lâché Antoinette, il s'était élancé au milieu des combattants et, atteignant Dodue-Fleurie, il essaya de lui enlever le poignard qu'elle levait sur lui en lui criant les plus abominables injures.
Antoinette, se voyant seule, se hâta de fuir; et déjà, elle enjambait la fenêtre, lorsque Zinga survint. Du poteau où la négresse était attachée, elle avait entendu le tumulte et les cris des nègres. Elle s'imagina que c'était Dubousquens qui arrivait avec une escorte pour enlever Antoinette. Zozo prétend qu'il a vu Samuel Goring la détacher; Troussot soutient au contraire que la rage que la négresse avait conçue pour ma malheureuse enfant lui prêta une force extraordinaire et qu'elle parvint à briser ses liens. En une minute elle fut devant la maison; elle aperçut à la fenêtre la fugitive qui lui tournait le dos, les pieds en l'air, prête à sauter. Elle la saisit brusquement par les jambes. Antoinette poussa un cri, lâcha prise, tomba. Zinga se rua sur elle et plusieurs fois lui frappa la tête contre la muraille. Des nègres de la plantation aperçurent cette misérable s'acharnant contre mon enfant. Comme c'était une blanche, ils ne se soucièrent point de venir à son secours et restèrent paisibles spectateurs de cet assassinat. Antoinette ne se défendait pas, mais de toutes ses forces elle appelait:
--A moi, Pierre! Pierre! à moi.
Les appels bientôt furent indistincts; Zinga l'avait saisie à la gorge; on n'entendit plus que des cris rauques, puis un râle horrible qui annonça la fin de cet égorgement. Zinga grisée de haine, n'abandonna point sa victime, mais ne cessait de lui piétiner le corps.
--Pourriture de fillasse! criait-elle, m'as fait torturer, m'as volé mon amour, crève donc, chienne, crève donc, catin, que ton corps pourrisse sous la pluie, et que la chaleur en fasse une infection!
Et après ces outrages affreux, comme si rien ne pouvait apaiser sa rage, dans le sol détrempé elle roulait mon Antoinette. Elle put savourer tranquillement sa vengeance. Personne ne vint troubler son infâme plaisir. Zozo et Troussot, quand on les eut délivrés, retrouvèrent le corps tout sanglant et couvert de boue. Les membres adorables avaient laissé dans la terre leur empreinte.
Zinga, quand elle se fut repue à souhait de cette mort, disparut.
Sans respect pour le corps de ma chère enfant, Dodue-Fleurie et Montouroy se réconcilièrent devant lui dans une étreinte immonde.
Ils parvinrent à calmer leurs esclaves et à les ramener avec eux.
Mon Dieu, ne pouviez-vous aussi me prendre, si vous teniez à ravir cet ange au ciel!
* * * * *
Zinga, Dubousquens se trouvent sur le _Duquesne_; ils se sont embarqués en pleine mer, le soir de l'incendie. Ils vivent ici en secret, dans leur cabine, loin du capitaine, des passagers et de l'équipage, mais comme l'animal découvre son ennemi à l'odeur, j'ai bien deviné leur présence; et dès que j'ai pu me lever de mon lit, je les ai vus, je les ai épiés, je les ai surpris, l'homme vautré sur la femme, qui le baisait, qui l'embrassait, qui le caressait comme un enfant.
--Antoinette était sotte, était bête, disait Zinga: moi, je sais toutes les caresses, les consolantes! les endormeuses! et celles qui font vivre en une minute des existences. Oh! tu l'oublieras auprès de moi, je serai ta petite amie, je me ferai française pour te plaire. Vois, déjà je sais ta langue, je saurai bientôt toutes les façons des femmes de ton pays. Et tu ne te rappelleras plus même _son_ nom.
--Tais-toi, sacrilège, tais-toi, disait-il. Oh! ce charme, cette grâce de l'innocence, où les retrouver jamais?
--Innocente, répliquait-elle, drôle d'innocence que celle d'une empoisonneuse!
--C'est toi, infâme! c'est toi qui lui as conseillé cet attentat, et c'est toi qui es son assassin.
--Tant pis, disait-elle, tu l'aimeras encore cet assassin, il fera ton plaisir!
Elle avait alors mille jeux de hanches, de doigts, d'yeux et de lèvres; son visage se transformait, éclatait en rires inattendus, sa croupe s'enfuyait comme un animal capricieux, ou s'étalait majestueuse comme un dieu lourd et despotique. Dubousquens, à ces gestes luxurieux, perdait sa tristesse, il poursuivait la négresse dans les couloirs, oubliant cette fois qu'il n'était pas seul sur le _Duquesne_ et qu'on pouvait surprendre leurs caresses impudiques.
A de pareils spectacles, je puis à peine contenir mon indignation. Il pleurerait Antoinette comme je la pleure moi-même que peut-être lui pardonnerais-je de l'avoir enlevée à mon amour, mais profaner ainsi son souvenir auprès d'une négresse criminelle, me semble une effroyable impiété qui réclame son châtiment.
Et chaque jour ma haine s'augmente pour cet homme qui a eu l'affection de mon enfant--pour cette noire qui, en la dénonçant, a causé sa mort.
--Ah! chère Antoinette, me dis-je, va, je te vengerai, je frapperai tes meurtriers.
Je me demande comment je pourrai châtier leur forfait. Oh! je trouverai une torture digne du crime. Il le faut pour apaiser la chère morte. Il me semble que son ombre, ensuite, me regarderait avec moins d'horreur qu'elle ne m'adresserait plus les reproches, qu'elle me fait en songe. Par miracle, une nuit elle est venue douce et souriante comme avant la dénonciation de Zinga. Je l'ai serrée dans mes bras et elle m'a laissé au matin son odeur délicieuse. Puisse Dieu permettre, en sa miséricorde, que je me console le soir de mes douloureuses journées, et que j'étreigne encore dans mes rêves cette grâce que je ne veux pas voir coupable; cette grâce qui à mes yeux est toujours ingénue, toujours innocente!
FIN
Cet ouvrage a été achevé d'imprimer LE VENDREDI 13 JUIN 1902 par F. DEVERDUN, à Buzançais (Indre) pour LA PLUME.
ÉDITIONS GEORGES CRÈS & Cie
COLLECTION "VARIA" A 3 FRANCS
HERMANN BANG: _Au Bord de la Route_, roman traduit du danois. VALÈRE BERNARD: _Bagatouni_, roman traduit du provençal. HENRI BOUTET: _L'Ame de Paris de 1914_. HENRI BOUTET: _Le Coeur de Paris en 1915_. CHARLES BOUTIN: _Le Silence du Sinaï_. JEANNE BROUSSAN-GAUBERT: _Reviendra-t-il?_, roman. G.-K. CHESTERTON: _Les Crimes de l'Angleterre_. ANDRÉ DELACOUR: _Le Trait d'union_. LOUISE DELÉTANG: _L'alcool meurtrier_, roman. LOUIS DELLUC: _Le Train sans yeux_, roman. EDOUARD DRUMONT: _Sur le Chemin de la Vie_. GILBERT DE VOISINS: _Les Moments perdus de John Shag_, roman. TRISTAN LEGAY: _Les Amours de Victor Hugo_. TRISTAN LEGAY: _Victor Hugo jugé par son siècle_. CH. LE GOFFIC: _Le Crucifié de Keraliès_, roman. CH. LE GOFFIC: _Bourguignottes et Pompons rouges_. ARTHUR MACHEN: _Le Grand Dieu Pan_, roman traduit de l'anglais. HELEN MATHERS: _Le Mort vivant_, suivi de _La Justice aveugle_, roman traduit de l'anglais. MARGUERITE MORENO: _Une Française en Argentine_. HUGUES REBELL: _Les Nuits chaudes du Cap Français_, roman. P. RIOUX DE MAILLOU: _Souvenirs des Autres_.
OEUVRES CHOISIES DE VICTOR HUGO
chaque volume: =1= fr. =50=
Poèmes
_L'Amour_ 1 vol. _Chansons d'Amour_ 1 vol. _Chansons héroïques_ 1 vol. _Famille_ 1 vol. _Nature_ 1 vol.
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_Légendes_ 1 vol. _Nouvelles légendes_ 1 vol. _Contes et Récits_ 1 vol. _Nouveaux Contes et Récits_ 1 vol.
Théâtres
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Histoire et Voyages
_En voyage_ 1 vol. _La Peine de Mort_ 1 vol. _Souvenirs d'enfance_ 1 vol. _Souvenirs politiques_ 2 vol.
Grou-Radenez Paris.--8-20
Note de transcription:
Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
Les mots indiqués =comme ceci= sont en gras dans le texte d'origine.
End of Project Gutenberg's Les Nuits chaudes du Cap français, by Hugues Rebell