Les naufragés du Jonathan

Part 29

Chapter 293,664 wordsPublic domain

--M’adresser à lui, puisque ma proposition ne semble pas te plaire.

--Et tu crois que je t’y aiderai? protesta Patterson. Tu crois que j’aiderai les Patagons à venir nous massacrer tous?

--Pas de danger, affirma Sirdey. Les camarades n’auront rien à craindre. Au contraire, ils auront leur part du pillage. C’est convenu.

--Hum!... fit Patterson qui ne semblait pas convaincu.

Il était ébranlé cependant. Se venger des Hosteliens et s’enrichir en même temps de leurs dépouilles, c’était tentant... Mais se fier à la parole de ces sauvages!... Une fois de plus, la prudence l’emporta.

--Tout ça, c’est des mots en l’air, dit-il d’un ton décidé. Quand même on le voudrait, ni Kennedy ni moi ne pourrions faire entrer cinq cents hommes incognito.

--Pas besoin qu’ils entrent tous à la fois, objecta Sirdey. Une cinquantaine, trente même, ce serait suffisant. Pendant que les premiers tiendraient le coup, les autres passeraient.

--Cinquante, trente, vingt, dix, c’est encore trop.

--C’est ton dernier mot?

--Le premier et le dernier.

--C’est non?

--C’est non.

--N’en parlons plus, conclut Sirdey qui commença à ramper dans la direction de la rivière.

Mais presque aussitôt il s’arrêta, et, relevant les yeux vers Patterson:

--Les Patagons payeraient, tu sais.

--Combien?

Le mot jaillit tout seul des lèvres de Patterson. Sirdey se rapprocha.

--Mille piastres, dit-il.

Mille piastres!... Cinq mille francs!... Malgré l’importance de la somme, Patterson autrefois n’en eût pas été ébloui. La rivière lui avait pris bien davantage. Mais, maintenant, il ne possédait plus rien. A peine si, depuis un an, au prix d’un travail acharné, il avait réussi à économiser vingt-cinq piastres. Ces vingt-cinq misérables piastres constituaient à cette heure toute sa fortune. Sans doute elle croîtrait désormais plus vite. Les occasions de l’augmenter ne manqueraient pas. Le plus dur, il le savait par expérience, c’est la première mise. Mais mille piastres!... Gagner en un instant quarante fois le produit de dix-huit mois d’efforts!... Sans compter qu’il était peut-être possible d’obtenir mieux encore, car, dans tout marché, il est classique de marchander.

--Ce n’est pas lourd, dit-il d’un air dégoûté. Pour une affaire où on risque sa peau, il faudrait aller jusqu’à deux mille...

--Dans ce cas, bonsoir, répliqua Sirdey en esquissant un nouveau mouvement de retraite.

--Ou au moins jusqu’à quinze cents, poursuivit Patterson sans se laisser intimider par cette menace de rupture.

Il était maintenant sur son terrain: le terrain du négoce. Il avait l’expérience de ces transactions. Que l’objet en jeu fût une marchandise ou une conscience, c’était toujours d’un achat et d’une vente qu’il s’agissait. Or, les achats et les ventes sont soumis à des règles immuables qu’il connaissait dans leurs détails. Il est d’usage, tout le monde le sait bien, que le vendeur demande trop, et que l’acheteur n’offre pas assez. La discussion établit l’équilibre. A marchander, il y a toujours quelque chose à gagner et jamais rien à perdre. Le temps pressant, Patterson s’était exceptionnellement résigné à doubler les étapes, et c’est pourquoi il était descendu d’un seul coup de deux mille piastres à quinze cents.

--Non, dit Sirdey d’un ton ferme.

--Si c’était au moins quatorze cents, soupira Patterson, on pourrait voir!... Mais mille piastres!...

--C’est mille et pas une de plus, affirma Sirdey en continuant son mouvement de recul.

Patterson eut, comme on dit, de l’estomac.

--Alors, ça ne va pas, déclara-t-il tranquillement.

Ce fut au tour de Sirdey d’être inquiet. Une affaire si bien emmanchée!... Allait-il la faire échouer pour quelques centaines de piastres?... Il se rapprocha.

--Coupons la poire en deux, proposa-t-il. On arrivera à douze cents.

Patterson s’empressa d’accepter.

--C’est uniquement pour te faire plaisir, acquiesça-t-il enfin. Va pour douze cents piastres!

--Convenu?... demanda Sirdey.

--Convenu, affirma Patterson.

Il restait, cependant, à régler les détails.

--Qui me payera? reprit Patterson. Les Patagons sont donc riches pour semer comme ça des douze cents piastres?

--Très pauvres au contraire, répliqua Sirdey, mais ils sont nombreux. Ils se saigneront aux quatre veines pour réunir la somme. S’ils le font, c’est qu’ils n’ignorent pas que le sac de Libéria leur en donnera cent fois plus.

--Je ne dis pas non, accorda Patterson. Ça ne me regarde pas. Mon affaire, c’est d’être payé. Comment me payera-t-on? Avant ou après?

--Moitié avant, moitié après.

--Non, déclara Patterson. Voici mes conditions, dès demain soir, huit cents piastres...

--Où? interrompit Sirdey.

--Où je serai de garde. Cherche-moi... Pour le reste, au jour convenu, dix hommes passeront d’abord, et l’un d’eux me versera la somme. Si on ne paie pas, j’appelle. Si on paie, bouche cousue, et je file d’un autre côté.

--Entendu, accorda Sirdey. Pour quand, le passage?

--La cinquième nuit après celle-ci. La lune sera nouvelle.

--Où?

--Chez moi... Dans mon enclos.

--Au fait!... dit Sirdey, je n’ai plus aperçu ta maison.

--La rivière l’a emportée, il y a un an, expliqua Patterson, Mais nous n’avons pas besoin de maison. La palissade suffira.

--Elle est aux trois quarts démolie.

--Je la réparerai.

--Parfait! approuva Sirdey. A demain!

--A demain,» répondit Patterson.

Il entendit un glissement dans l’herbe, puis un faible glouglou lui fit comprendre que Sirdey entrait prudemment dans la rivière, et rien ne troubla plus le silence de la nuit.

Le lendemain, on fut très étonné de voir Patterson commencer à réparer la palissade à demi renversée qui limitait son ancien enclos.

La circonstance parut, en général, singulièrement choisie pour se livrer à un semblable travail. Mais le terrain lui appartenait, après tout. Il en avait en poche les titres de propriété, dont un duplicata lui avait été délivré, sur sa demande, après l’inondation. C’était, par conséquent, son droit de l’utiliser à sa convenance.

Toute la journée, il s’activa à ce travail. Du matin au soir, il releva les pieux, les réunit à l’aide de solides traverses, obtura les fentes par des couvre-joints, indifférent aux réflexions que sa conduite pouvait susciter.

Le soir, le hasard du roulement voulut qu’il fût placé en sentinelle sur l’épaulement Sud, face aux montagnes qui s’élevaient de ce côté. Il prit la garde sans mot dire, et attendit patiemment les événements.

Son tour étant venu plus tôt que la veille, il était de bonne heure et il faisait encore grand jour au début de sa faction. Mais celle-ci ne s’achèverait pas avant que la nuit fût complète, et Sirdey aurait, par conséquent, toutes facilités pour s’approcher de l’épaulement. A moins...

A moins que la proposition de l’ancien maître coq du _Jonathan_ ne fût pas sérieuse. Était-il impossible, en effet, qu’ont eût tendu un piège à Patterson, et qu’il s’y fût stupidement laissé prendre? L’Irlandais fut bientôt rassuré à ce sujet. Sirdey était là, en face de lui, tapi entre les herbes, invisible pour tous, mais visible pour un regard prévenu.

Peu à peu, la nuit tomba. La lune, dans son dernier quartier, n’élèverait qu’à l’aube son mince croissant au-dessus de l’horizon. Dès que l’obscurité fut profonde, Sirdey rampa jusqu’à son complice, puis repartit sans éveiller l’attention.

Tout s’était passé conformément aux conventions. Les deux parties étaient d’accord.

«La quatrième nuit après celle-ci, avait murmuré Patterson dans un souffle.

--Entendu, avait répondu Sirdey.

--Qu’on n’oublie pas les piastres!... Sans ça, rien de fait!

--Sois tranquille.»

Ce court dialogue échangé, Sirdey s’était éloigné. Mais, auparavant, il avait déposé aux pieds du traître un sac qui, en touchant le sol, rendit un son cristallin. C’étaient les huit cents piastres promises. C’était le salaire de Judas.

IX

LA PATRIE HOSTELIENNE.

Le lendemain, Patterson continua à réparer sa palissade. Toutefois, il n’était pas sans deviner les commentaires que son insolite occupation était de nature à provoquer. Ces commentaires, il avait, maintenant qu’il était en partie payé, grand intérêt à les éviter. C’est pourquoi il profita de la première occasion qui lui fut offerte pour donner de sa conduite une explication très simple.

Il fit même naître cette occasion, en allant trouver Hartlepool de bon matin et en lui demandant hardiment d’être placé désormais en faction exclusivement dans son enclos. Propriétaire riverain, il était plus logique qu’il fût de garde chez lui et qu’un autre ne vînt pas l’y remplacer, tandis qu’il serait envoyé ailleurs.

Hartlepool, qui n’éprouvait pas une vive sympathie pour le personnage, n’avait cependant aucun reproche précis à formuler contre lui. A certains égards même, Patterson méritait l’estime. C’était un homme paisible et un travailleur infatigable. D’ailleurs, il n’y avait pas d’inconvénient à accueillir favorablement sa requête.

«C’est un drôle de moment que vous avez choisi pour faire vos réparations, fit cependant observer Hartlepool.

L’Irlandais lui répondit tranquillement qu’il n’aurait pu en trouver de plus propice. Les travaux publics étant arrêtés, il en profitait pour s’occuper de ses intérêts personnels. Ainsi, il ne perdrait pas son temps. L’explication était des plus naturelles, et cadrait avec les habitudes laborieuses de Patterson. Hartlepool en fut satisfait.

--Pour le reste, c’est entendu,» conclut-il sans insister.

Il attachait si peu d’importance à sa décision qu’il ne jugea même pas utile d’en informer le Kaw-djer.

Fort heureusement pour l’avenir de la colonie hostelienne, un autre se chargeait au même instant de faire naître les soupçons de son Gouverneur.

La veille, au moment où Patterson arrivait à son poste de faction, il ne s’y trouvait pas seul, comme il le croyait à tort. A moins de vingt mètres, Dick était couché dans l’herbe. Ce n’était, d’ailleurs, nullement pour espionner l’Irlandais qu’il était là. Le hasard avait tout fait. Dick ne s’inquiétait guère de Patterson. Quand celui-ci vint se poster à quelques pas de lui, il n’eut à son adresse qu’un regard distrait, et, tout de suite, il se remit à son absorbante occupation, qui consistait à surveiller--oh! à titre officieux, car son âge le dispensait de la garde--les faits et gestes des Patagons, ces ennemis farouches qui faisaient énormément travailler sa jeune imagination. Si l’Irlandais eût été moins appliqué à distinguer Sirdey dans le lointain, il eût peut-être vu l’enfant, car celui-ci ne se cachait pas, et les broussailles ne le dissimulaient qu’à demi.

Par contre, Dick, ainsi qu’il a été dit, vit parfaitement Patterson, mais sans le remarquer plus qu’il n’eût remarqué une autre sentinelle hostelienne. Bientôt, du reste, il oublia sa présence, car il venait de faire une découverte extraordinaire qui absorbait toute son attention.

Qu’avait-il donc aperçu, là bas, très loin, du côté des Patagons, caché derrière un des innombrables taillis qui parsemaient les premières pentes des montagnes? Un homme?... Non, pas un homme, un visage. Pas même un visage, rien qu’un front et deux yeux ouverts dans la direction de Libéria. Appartenaient-ils, ce front et ces yeux, à un des Indiens dont on voyait au delà évoluer des groupes nombreux? Sans hésiter, Dick répondait négativement. Et non seulement il avait la certitude que ce front et ces deux yeux-là n’étaient pas ceux d’un Indien, mais encore il mettait un nom sur cette fraction de visage, un nom qui était le vrai, le nom de Sirdey.

Parbleu! il le connaissait bien, il l’eût reconnu entre mille, ce Sirdey qui était avec les autres dans la grotte, le jour où le pauvre Sand avait failli mourir. Que venait faire là cet être abominable? Instinctivement, Dick s’était aplati derrière les touffes d’herbes. Sans savoir très bien pourquoi, il ne voulait pas être vu maintenant.

Les heures passèrent; le long crépuscule des hautes latitudes devint peu à peu une nuit profonde, Dick resta obstinément tapi dans sa cachette, l’œil et l’oreille aux aguets. Mais le temps s’écoula sans qu’il aperçût aucune lueur, sans qu’il entendit aucun bruit. A un certain moment, cependant, il crut distinguer dans l’ombre une ombre mouvante qui rampait sur le sol et s’approchait de Patterson, il crut entendre des frôlements, des voix chuchotantes, un tintement métallique comme en produiraient des pièces d’or entrechoquées... Mais ce n’était là qu’une impression, une sensation vague et imprécise.

A la relève, l’Irlandais s’éloigna, Dick ne quitta pas son poste et, jusqu’à l’aube, tint les oreilles et les yeux ouverts aux surprises des ténèbres. Persévérance inutile. La nuit s’écoula tranquillement. Quand le soleil se leva, rien d’insolite n’était survenu.

Le premier soin de Dick fut alors d’aller trouver le Kaw-djer. Toutefois, ne sachant pas au juste si passer la nuit à la belle étoile était ou non une chose licite, avant de le mettre au courant, il tâta le terrain avec prudence. Il annonça tout d’abord:

«Gouverneur, j’ai quelque chose à vous dire...

Puis, après une suspension savante, il ajouta précipitamment:

--Mais vous ne me gronderez pas!...

--Ça dépend, répondit le Kaw-djer en souriant. Pourquoi ne te gronderais-je pas, si tu as fait quelque chose de mal?

A une question, Dick répondit par une question. C’était un fin politique que maître Dick.

--Passer toute la nuit sur l’épaulement du Sud, est-ce mal, Gouverneur?

--Ça dépend encore, dit le Kaw-djer. C’est selon ce que tu y faisais, sur l’épaulement du Sud.

--Je regardais les Patagons, Gouverneur.

--Toute la nuit?

--Toute la nuit, Gouverneur.

--Pourquoi faire?

--Pour les surveiller, Gouverneur.

--Et pourquoi surveillais-tu les Patagons? Il y a des hommes de garde pour cela.

--Parce que j’avais vu quelqu’un que je connais avec eux, Gouverneur.

--Quelqu’un que tu connais avec les Patagons!... s’écria le Kaw-djer au comble de la stupeur.

--Oui, Gouverneur.

--Qui donc?

--Sirdey, Gouverneur.

Sirdey!... Le Kaw-djer pensa sur-le-champ à ce que lui avait dit Athlinata. Sirdey serait-il donc l’homme blanc dans les promesses duquel l’Indien avait tant de confiance?

--Tu en es sûr? demanda-t-il vivement.

--Sûr, Gouverneur, affirma Dick. Mais le reste je n’en suis pas sûr... Je crois seulement, Gouverneur.

--Le reste? Qu’y a-t-il encore?

--Quand il a fait nuit, Gouverneur, j’ai cru voir quelqu’un s’approcher de l’épaulement...

--Sirdey?

--Je ne sais pas, Gouverneur... Quelqu’un... Après, il m’a semblé qu’on parlait et qu’on remuait quelque chose... comme qui dirait des dollars... Mais je ne suis pas sûr...

--Qui était de garde à cet endroit?

--Patterson, Gouverneur.

Ce nom-là était de ceux qui sonnaient le plus mal aux oreilles du Kaw-djer, que ces étranges nouvelles plongeaient en de profondes réflexions. Ce qu’avait vu et entendu Dick, ce qu’il avait cru voir et entendre plutôt, avait-il quelque rapport avec le travail entrepris par Patterson? Cela pouvait-il expliquer, d’autre part, l’inaction des assiégeants, inaction dont les assiégés commençaient à être grandement surpris? Les Patagons comptaient-ils donc sur d’autres moyens que la force pour se rendre maîtres de Libéria, et poursuivaient-ils dans l’ombre l’exécution de quelque plan ténébreux?

Autant de questions qui restaient encore sans réponse. En tous cas, les renseignements étaient trop vagues et trop incertains pour qu’il fût possible de prendre une résolution dans un sens quelconque. Il fallait attendre, et surtout surveiller Patterson, puisque, injustement peut-être, son attitude semblait louche et prêtait aux soupçons.

--Je n’ai pas à te gronder, dit le Kaw-djer à Dick qui attendait son arrêt. Tu as très bien fait. Mais, il me faut ta parole de ne répéter à personne ce que tu m’as raconté.

Dick étendit solennellement la main.

--Je le jure, Gouverneur.

Le Kaw-djer sourit.

--C’est bon, dit-il. Va te coucher, maintenant, pour regagner le temps perdu. Mais n’oublie pas. A personne, tu m’entends. Ni à Hartlepool, ni à M. Rhodes... J’ai dit: à personne.

--Puisque c’est juré, Gouverneur,» fit remarquer Dick avec importance.

Désireux d’obtenir quelques informations complémentaires sans rien révéler de ce qu’il avait appris, le Kaw-djer se mit à la recherche d’Hartlepool.

«Rien de neuf? lui demanda-t-il en l’abordant.

--Rien, Monsieur, répondit Hartlepool.

--La garde est faite régulièrement?... C’est le point important, vous le savez. Il faut procéder vous-même à des rondes, et vous assurer personnellement que chacun remplit son devoir.

--Je n’y manque pas, Monsieur, affirma Hartlepool. Tout va bien.

--On ne récrimine pas contre ce service fatigant?

--Non, Monsieur. Tout le monde y a trop d’intérêt.

--Même pas Kennedy?

--Lui... C’est un des meilleurs. Une vue excellente. Et une attention!... On a beau être un pas grand’chose, le matelot se retrouve toujours quand il le faut, Monsieur.

--Ni Patterson?

--Non plus. Rien à dire... Ah! à propos de Patterson, ne soyez pas étonné si vous ne l’apercevez plus. Il montera désormais la garde chez lui, puisqu’il est en bordure de la rivière.

--Pourquoi cela?

--Il vient de me le demander. Je n’ai pas cru devoir refuser.

--Vous avez bien fait, Hartlepool, approuva le Kaw-djer en s’éloignant. Continuez à veiller. Mais, si d’ici à quelques jours les Patagons font toujours les morts, c’est nous qui irons les chercher.»

Les choses se corsaient décidément. Patterson avait eu un but en présentant à Hartlepool une requête, à laquelle celui-ci, n’étant pas prévenu, ne pouvait trouver aucun caractère suspect. Pour le Kaw-djer, il en allait autrement. La réapparition de Sirdey, les conciliabules probables entre les deux hommes, la réfection de la palissade, et enfin cette demande de Patterson qui montrait son désir de ne pas quitter son enclos et d’en éloigner les autres, tous ces faits convergeaient et tendaient à prouver... Mais non, ils ne prouvaient rien, en somme. Tout cela n’était pas suffisant pour incriminer l’Irlandais. On ne pouvait que redoubler de prudence et veiller au grain plus attentivement que jamais.

Ignorant des soupçons qui pesaient sur lui, Patterson continuait tranquillement l’œuvre qu’il avait commencée. Les pieux se redressaient, s’ajoutaient les uns aux autres. Les derniers furent enfin plantés dans l’eau même de la rivière et rendirent l’enclos impénétrable aux regards.

Au jour fixé par lui, le quatrième après sa seconde entrevue avec Sirdey, ce travail était achevé. En loyal commerçant il avait tenu ses engagements à bonne date. Les acheteurs n’avaient plus qu’à prendre livraison.

Le soleil se coucha. La nuit vint. C’était une nuit sans lune pendant laquelle l’obscurité serait profonde. Derrière la palissade de son enclos, Patterson, fidèle au rendez-vous, attendit.

Mais on ne saurait penser à tout. Cette clôture si opaque qui le mettait à l’abri des regards des autres, mettait en même temps les autres à l’abri des siens. Si nul ne pouvait voir ce qui se passait chez lui, il ne pouvait pas voir davantage ce qui se passait à l’extérieur. Fort attentif à surveiller le bord opposé de la rivière, il ne s’aperçut donc pas qu’une troupe nombreuse cernait silencieusement son enclos, ni que des hommes prenaient position aux deux extrémités de la palissade.

L’achèvement des travaux de Patterson avait été, pour le Kaw-djer, le signal du danger. En admettant que l’Irlandais projetât quelque traîtrise, l’heure de l’action ne tarderait pas à sonner.

Il était près de minuit, quand dix premiers Patagons, ayant traversé la rivière à la nage, abordèrent dans l’enclos. Personne n’avait pu les voir, ils le croyaient tout au moins. Derrière eux, quarante guerriers, et, derrière ces quarante guerriers, toute la horde suivait. Peu importait qu’elle fût découverte avant d’avoir atterri tout entière, pourvu qu’assez d’hommes eussent passé à ce moment pour donner à leurs frères le temps de passer à leur tour. Dussent les premiers se faire tuer, la moisson serait pour les autres.

L’un des Indiens tendit à Patterson une poignée d’or que celui-ci trouva bien légère.

«Il n’y a pas le compte,» dit-il à tout hasard.

Le Patagon n’eut pas l’air de comprendre.

Patterson s’efforça d’expliquer par gestes qu’on n’était pas d’accord, et, à titre d’argument probant, il se mit en devoir de contrôler la somme, en faisant glisser une à une de la main droite dans la gauche les pièces qu’il suivait du regard, la tête baissée.

Un choc violent sur la nuque l’assomma tout à coup. Il tomba. Bâillonné, ligotté, il fut jeté dans un coin sans autre forme de procès. Était-il mort? Les Indiens n’en avaient cure. S’il vivait encore, c’était partie remise, voilà tout. Pour le moment, le temps de s’en assurer manquait. Plus tard, on achèverait le traître à loisir, s’il en était besoin, après quoi on dépouillerait son cadavre du prix de la trahison.

Les Patagons se rapprochèrent de la rive en rampant. Élevant leurs armes au-dessus de l’eau, d’autres fantômes abordaient les uns après les autres et remplissaient l’enclos. Leur nombre dépassa bientôt deux cents.

Soudain, venant des deux extrémités de la palissade, une violente fusillade éclata. Les Hosteliens étaient entrés dans l’eau jusqu’à mi-corps et prenaient l’ennemi à revers. Frappés de stupeur, les Indiens, d’abord, demeurèrent immobiles, puis, les balles ouvrant dans leur masse des sillons sanglants, ils coururent vers la palissade. Mais, aussitôt, sa crête fut couronnée de fusils qui vomirent la mort à leur tour. Alors, épouvantés, affolés, éperdus, ils se mirent à tourner stupidement en rond dans l’enclos, gibier qui s’offrait au plomb du chasseur. En quelques minutes, ils perdirent la moitié de leur effectif. Enfin, retrouvant un peu de sang-froid, les survivants se ruèrent vers la rivière, malgré les feux convergents qui en défendaient l’approche, et nagèrent vers l’autre bord de toute la vigueur de leurs bras.

A ces coups de fusils, d’autres détonations avaient répondu au loin, écho d’un second combat dont la route était le théâtre.

Supposant que les Patagons concentreraient tout leur effort au point où ils croyaient pénétrer sans coup férir et qu’ils ne laisseraient par conséquent que des forces insignifiantes à la garde de leur camp, le Kaw-djer avait arrêté son plan en conséquence. Tandis que le plus grand nombre des hommes dont il pouvait disposer étaient réunis sous ses ordres directs autour de l’enclos de Patterson, où il prévoyait que se déroulerait l’action principale, et guettaient les Indiens qui allaient tomber dans un piège, une autre expédition se tenait prête à franchir l’épaulement du Sud sous le commandement d’Hartlepool, pour opérer une diversion au camp des Patagons.

C’est cette deuxième troupe qui signalait maintenant sa présence. Sans doute, elle était aux prises avec les rares guerriers laissés à la garde des chevaux. Cette fusillade ne dura d’ailleurs que peu d’instants. Les deux combats avaient été aussi brefs l’un et l’autre.

Les Patagons disparus, le Kaw-djer se porta dans la direction du Sud. Il rencontra la troupe commandée par Hartlepool comme elle franchissait de nouveau l’épaulement pour rentrer dans la ville.

L’expédition avait merveilleusement réussi. Hartlepool n’avait pas perdu un seul homme. Les pertes de l’ennemi étaient d’ailleurs également nulles. Mais, résultat beaucoup plus utile, on avait capturé près de trois cents chevaux qu’on ramenait avec soi.

La leçon reçue par les Patagons était trop sévère pour qu’un retour offensif de leur part fût dans l’ordre des événements probables. La garde toutefois fut organisée comme les soirs précédents. Ce fut seulement après avoir ainsi assuré la sécurité générale que le Kaw-djer retourna dans l’enclos de Patterson.

A la pâle lueur des étoiles, le sol lui en apparut jonché de cadavres. De blessés aussi, car des plaintes s’élevaient dans la nuit. On s’occupa de les secourir.