Les naufragés du Jonathan

Part 28

Chapter 283,744 wordsPublic domain

Désormais, il ne pouvait plus être question pour le Kaw-djer de se porter en avant des envahisseurs. Outre que la nature du pays ne se prêtait plus à la manœuvre qui lui avait si bien réussi jusque-là, trop grande était la distance qui le séparait d’eux. Sur son ordre, on ne s’entêta pas dans une poursuite inutile, et l’on prit, couchés sur la terre nue, à la lueur des étoiles, quelques heures d’un repos que rendaient nécessaire les fatigues supportées pendant trois nuits consécutives.

Le Kaw-djer n’avait pas lieu d’être mécontent du résultat de sa tactique. Au cours de cette dernière journée, les ennemis avaient perdu au moins cinquante chevaux et une quinzaine d’hommes. C’est donc diminuée d’une centaine de cavaliers et moralement ébranlée que leur troupe arriverait devant Libéria. Contrairement à son attente sans doute, elle n’y entrerait pas sans peine.

Le lendemain matin, on fit rallier les chevaux, mais on ne put les avoir avant le milieu du jour. Il était près de midi quand les tirailleurs redevenus cavaliers, et réduits par conséquent au nombre de trente-deux, purent à leur tour commencer la descente.

Rien ne s’opposait à ce qu’on avançât rapidement. La prudence n’était plus nécessaire. On était renseigné par ceux des colons qui, en embuscade sur les bords de la route, avaient salué l’ennemi au passage. On savait que les Patagons avaient continué leur marche en avant et qu’on ne courait pas le risque de se heurter tout à coup à la queue de leur colonne.

Vers trois heures, on atteignit l’endroit où la horde avait campé. Nombreuses étaient ses traces, et on ne pouvait s’y méprendre. Mais, depuis les premières heures du matin, elle s’était remise en mouvement, et, selon toute probabilité, elle devait être maintenant sous Libéria.

Deux heures plus tard, on commençait à longer la palissade limitant l’enclos des Rivière, quand on aperçut, sur la route, un fort parti d’hommes à pied. Leur nombre dépassait certainement la centaine. Lorsqu’on en fut plus près, on vit qu’il s’agissait des Patagons démontés au cours des rencontres précédentes.

Soudain, des coups de feu furent tirés de l’enclos. Une dizaine de Patagons tombèrent. Des survivants, les uns ripostèrent et envoyèrent contre la palissade des balles inoffensives, les autres esquissèrent un mouvement de fuite. Ils découvrirent alors les trente-deux cavaliers qui leur interdisaient la retraite et dont les rifles se mirent à leur tour à parler.

Au bruit de ces détonations, plus de deux cents hommes armés de fourches, de haches et de faux firent irruption hors de l’enclos, barrant la route vers Libéria. Cernés de toutes parts, à droite par des rocs infranchissables, en avant par les paysans que leur nombre rendait redoutables, à gauche par les fusils dont les canons luisaient au-dessus de la palissade, en arrière enfin par le Kaw-djer et ses cavaliers, les Patagons perdirent courage et jetèrent leurs armes sur le sol. On les captura sans autre effusion de sang. Pieds et mains entravés, ils furent enfermés dans une grange à la porte de laquelle on plaça des factionnaires.

C’était une opération merveilleuse. Non seulement les envahisseurs avaient perdu une centaine de cavaliers, mais aussi une centaine de fusils, et ces fusils, de médiocre valeur assurément, allaient au contraire accroître la force des Hosteliens. Ceux-ci pourraient disposer de trois cent cinquante armes à feu, contre six cents environ qui leur étaient opposées. La partie devenait presque égale.

La garnison réunie à l’enclos des Rivière put renseigner le Kaw-djer sur la marche des Patagons. En passant devant la palissade au cours de la matinée, ils n’avaient fait que de timides tentatives pour la franchir. Dès les premiers coups de fusils, ils y avaient renoncé et s’étaient contentés d’envoyer quelques balles sans se livrer à une attaque plus sérieuse. Décidément, ces sauvages étaient peut-être des guerriers, mais sûrement ils n’étaient pas des hommes de guerre. Leur objectif étant Libéria, ils y allaient tout droit, sans s’inquiéter des ennemis qu’ils laissaient derrière eux.

Puisqu’on avait la chance d’avoir fait d’aussi nombreux prisonniers, le Kaw-djer ne voulut pas s’éloigner sans essayer de les interroger. Il se rendit donc au milieu d’eux.

Dans la grange où on les avait enfermés régnait un silence profond. Accroupis le long des murailles, cette centaine d’hommes attendaient, dans une immobilité farouche, que l’on décidât de leur sort. Vainqueurs, ils eussent des vaincus fait des esclaves. Vaincus, ils estimaient naturel qu’un pareil traitement leur fût infligé. Pas un seul d’entre eux ne daigna remarquer la présence du Kaw-djer.

«Quelqu’un de vous comprend-il l’espagnol? demanda celui-ci à voix haute.

--Moi, dit un des prisonniers en relevant la tête.

--Ton nom?

--Athlinata.

--Qu’es-tu venu faire dans ce pays?

L’Indien, sans un geste, répondit:

--La guerre.

--Pourquoi nous faire la guerre? objecta le Kaw-djer. Nous ne sommes pas tes ennemis.

Le Patagon garda le silence.

Le Kaw-djer reprit:

--Jamais tes frères ne sont venus jusqu’ici. Pourquoi sont-ils allés, cette fois, si loin de leur pays?

--Le chef a commandé, dit l’Indien avec calme. Les guerriers ont obéi.

--Mais enfin, insista le Kaw-djer, quel est votre but?

--La grande ville du Sud, répondit le prisonnier. Là, sont des richesses, et les Indiens sont pauvres.

--Mais, ces richesses, il faut les prendre, répliqua le Kaw-djer, et les habitants de cette ville se défendront.

Le Patagon sourit ironiquement.

--La preuve, c’est que toi et tes frères êtes maintenant prisonniers, ajouta le Kaw-djer sous forme d’argument _ad hominem_.

--Les guerriers patagons sont nombreux, riposta l’Indien sans se laisser troubler. Les autres retourneront dans leur patrie en traînant tes frères à la queue de leurs chevaux.

Le Kaw-djer haussa les épaules.

--Tu rêves, mon garçon, dit-il. Pas un de vous n’entrera dans Libéria.

Le Patagon sourit de nouveau d’un air incrédule.

--Tu ne me crois pas? interrogea le Kaw-djer.

--L’homme blanc a promis, répliqua l’Indien avec assurance. Il donnera la grande ville aux Patagons.

--L’homme blanc?... répéta le Kaw-djer étonné. Il y a donc un blanc parmi vous?»

Mais toutes ses questions demeurèrent vaines, L’Indien avait dit évidemment tout ce qu’il savait, et il fut impossible d’en obtenir plus de détails.

Le Kaw-djer se retira soucieux. Quel était cet homme blanc, traître à sa race, qui s’alliait contre d’autres blancs à une bande de sauvages? En tous cas, c’était une nouvelle raison de se hâter. Bien qu’Hartlepool, se conformant aux ordres reçus, eût sûrement pris les mesures les plus urgentes, il n’était pas sans intérêt d’apporter du renfort à la garnison de Libéria.

Vers huit heures du soir, on partit. La troupe commandée par le Kaw-djer comptait maintenant cent cinquante-six hommes, dont cent deux armés aux dépens des Patagons. Des fantassins la composaient exclusivement, les chevaux ayant été laissés à l’enclos des Rivière. Pour s’introduire dans Libéria et franchir la ligne des ennemis, le Kaw-djer n’avait pas l’intention, en effet, d’appliquer la méthode, assurément courageuse, mais insensée, que ceux-ci avaient mise en pratique lorsqu’il s’était agi de forcer les passages difficiles. Son plan étant d’employer la ruse plutôt que la force, les chevaux eussent été plus gênants qu’utiles.

En trois heures de marche, on arriva en vue de la ville. Dans la nuit alors complètement tombée, une ligne de feux dessinait le camp des Patagons, établi selon un vaste demi-cercle, qui à droite, s’arrêtait au commencement du marécage et s’appuyait, à gauche, sur la rivière. L’investissement était complet. Se glisser inaperçus entre les postes espacés de cent en cent mètres était impraticable.

Le Kaw-djer fit faire halte à son monde. Avant de pousser plus loin, il fallait décider quelle tactique il convenait d’adopter.

Mais les envahisseurs n’étaient pas tous sur la rive droite de la rivière. Quelques-uns au moins avaient dû traverser l’eau en amont de la ville. Tandis que le Kaw-djer réfléchissait, une vive lumière éclata tout à coup dans le Nord-Ouest. C’étaient les maisons du Bourg-Neuf qui brûlaient.

VIII

UN TRAÎTRE.

Harry Rhodes et Hartlepool, auxquels, en l’absence du Kaw-djer, revenait naturellement l’autorité, n’avaient pas perdu leur temps, pendant que celui-ci retardait de son mieux la marche des Patagons. Les quatre jours de répit qu’ils devaient à la tactique savante de leur chef leur avaient suffi pour mettre la ville en état de défense.

Deux larges et profonds fossés, en arrière desquels les terres rejetées formaient un épaulement à l’épreuve de la balle, rendaient un coup de main impossible. L’un de ces fossés, celui du Sud, long de deux mille pas environ, partait de la rivière, puis, se recourbant en demi-cercle, embrassait la ville et allait jusqu’au marécage, qui constituait à lui seul un obstacle infranchissable. L’autre, celui du Nord, long de cinq cents pas à peine, naissait pareillement à la rivière pour aller mourir au marécage, en traversant la route réunissant Libéria au Bourg-Neuf.

La ville était ainsi défendue sur toutes les faces. Au Nord et au Nord-Est, par le marais, où un cheval se fût enlisé jusqu’au ventre; au Nord-Ouest, et du Sud-Ouest à l’Est par les remparts improvisés; à l’Ouest, par le cours d’eau qui opposait sa barrière liquide aux assiégeants.

Le Bourg-Neuf avait été évacué. Les habitants s’étaient réfugiés à Libéria avec tout ce qu’ils possédaient, laissant leurs maisons condamnées à une destruction certaine.

Dès le premier soir, avant même que les travaux fussent achevés et alors que le péril n’avait rien d’imminent, on commença à monter autour de la ville une garde vigilante. Une cinquantaine d’hommes étaient constamment affectés à ce service. Espacés de trente en trente mètres au sommet des épaulements et sur la berge de la rivière, ils surveillaient les environs et devaient appeler à leur aide au premier signe de danger. Cent soixante-quinze hommes, armés du reste des fusils et massés au cœur de la ville, se tenaient en réserve, prêts à se porter du côté où l’alarme serait donnée. Le surplus de la population dormait pendant ce temps. Tous les citoyens figuraient à tour de rôle dans ces trois groupes.

La défense n’aurait pu être mieux organisée. En avant, la ligne de couverture formée par les cinquante sentinelles que relevaient à intervalles fixes les cent soixante-quinze hommes de la réserve centrale. En troisième plan, le reste des Libériens, qui ne seraient pas longs à prêter main forte à la moindre alerte. Ces derniers, il est vrai, ne possédaient guère, en fait d’armes offensives, que des haches, des barres d’anspect ou des couteaux, mais ces armes n’eussent pas été négligeables dans le cas d’un assaut amenant un combat corps à corps.

L’obligation de la garde était générale. Personne ne pouvait s’y soustraire. Patterson y était donc astreint comme les autres. D’ailleurs, quels que fussent ses sentiments, il avait paru se résigner de bonne grâce à cette corvée, et, en vérité, ses pensées intimes étaient si contradictoires qu’il eût été incapable de dire s’il en était fâché ou satisfait.

Pendant ses heures de faction, il réfléchissait à ce problème, et, pour la première fois de sa vie, il faisait de l’analyse.

L’animosité qu’il avait conçue contre ses concitoyens, contre la ville de Libéria, contre l’île Hoste tout entière, était toujours aussi vivante au fond de son cœur, et il lui semblait dur, par conséquent, de contribuer dans une mesure quelconque au salut de gens qu’il exécrait. Considérée à ce point de vue, sa faction l’exaspérait.

Mais la haine ne venait qu’en troisième ligne chez Patterson. Pour la haine franche, comme pour l’amour véritable, il faut des cœurs ardents et vastes, et l’âme étriquée d’un avare ne saurait loger d’aussi amples passions. Après la cupidité, le sentiment dominant chez lui, c’était la peur.

Or, son sort étant lié à celui de ses concitoyens, et tous les Libériens étant solidaires, la peur lui conseillait d’étouffer sa haine. S’il lui eût été agréable de voir flamber une ville qu’il abhorrait, c’était à la condition qu’il en fût sorti au préalable, et il n’y avait aucune possibilité de la quitter. Dans l’île, erraient des bandes de Patagons dont la férocité était légendaire et qui seraient bientôt en vue de Libéria. En la défendant, Patterson, après tout, se défendait lui-même.

Tout compte fait, il préférait donc, en somme, monter la garde, bien qu’elle fût pour lui la source des plus pénibles sensations. Il n’éprouvait aucun plaisir, en effet, à rester seul, parfois la nuit, au premier rang, au risque d’être surpris par un ennemi. Aussi, la peur faisait-elle de lui une excellente sentinelle. Avec quelle énergie il ouvrait les yeux dans l’ombre! Avec quelle conscience il fouillait les ténèbres, le fusil à l’épaule et le doigt sur la gâchette au moindre bruit suspect!

Les quatre premiers jours se passèrent sans incident, mais il n’en fut pas de même du cinquième. Vers midi, ce jour-là, on avait vu les Patagons apparaître et installer leur camp au sud de la ville. La faction devenait tout à fait sérieuse. Désormais, l’ennemi était là, sans cesse menaçant.

Le soir de ce jour, Patterson venait de prendre la garde sur l’épaulement du Nord, entre la rivière et la route du Bourg-Neuf, quand une lueur intense brilla dans la direction du port. Il n’y avait pas à se faire d’illusion, les Patagons commençaient la danse. Peut-être allaient-ils donner l’assaut sans plus attendre, et vraisemblablement en face de lui, puisque sa mauvaise étoile l’avait placé tout près de la route du Bourg-Neuf.

Quelle ne fut pas sa terreur lorsque, précisément sur cette route, un vacarme éclata tout à coup. Une troupe qui paraissait nombreuse courait sur la chaussée et approchait rapidement. Certes, et Patterson le savait, la route était coupée par un fossé qu’une dérivation de la rivière avait rempli d’eau. Mais combien cette défense, qui lui inspirait tant de confiance pendant le jour, lui parut faible au moment du danger! Il vit le fossé traversé, l’épaulement escaladé, la ville envahie...

Cependant les assaillants présumés avaient fait halte au bord du fossé. Patterson, placé trop loin pour entendre les mots, comprit qu’on parlementait. Puis il y eut un remue-ménage. On apportait des planches, des madriers, des perches, afin d’établir un passage de fortune. Quelques instants plus tard, Patterson rassuré vit de loin défiler les nouveaux venus. Ils étaient nombreux, en effet, et leurs fusils jetaient de faibles éclairs sous la lumière de la lune qui allait entrer dans son dernier quartier. A leur tête marchait un homme de haute taille autour duquel on se pressait. Son nom courait de bouche en bouche. C’était le Kaw-djer.

Patterson en conçut à la fois de la joie et de la colère. De la colère, parce que c’était le Kaw-djer qu’il détestait par-dessus tous les autres. De la joie aussi, parce qu’il était rassuré par l’appoint de si importants renforts.

Si le Kaw-djer arrivait de ce côté, c’est qu’il venait effectivement du Bourg-Neuf. En apercevant dans la nuit la lumière de l’incendie qui dévorait le faubourg, il avait improvisé un plan d’action. Passant, à l’exemple des Patagons, la rivière à trois kilomètres en amont avec sa petite armée, il s’était dirigé, à travers la campagne, vers la flamme qui le guidait comme un phare.

D’après le nombre des feux de bivouac qui brillaient au sud de la ville, il supposait justement que le gros des envahisseurs y était campé. Dans ce cas, on n’en rencontrerait, dans la direction du Bourg-Neuf, qu’un faible parti qu’il serait aisé de disperser. Cela fait, on entrerait dans Libéria tout bonnement par la route.

Les événements s’étaient déroulés conformément à ses prévisions. On surprit les incendiaires du port, alors que, dans leur rage de n’y avoir rien découvert qui valût la peine d’être pillé, ils étaient encore fort occupés à en activer la destruction. Arrivés sans rencontrer la plus légère résistance jusqu’à cette agglomération de maisons et l’ayant trouvée complètement déserte, ils étaient si tranquilles qu’ils n’avaient même pas jugé utile de se garder.

Le Kaw-djer tomba sur eux comme la foudre. Autour d’eux, la fusillade crépita soudain de tous côtés. Les Patagons éperdus prirent la fuite, en laissant entre les mains du vainqueur quinze nouveaux fusils et cinq prisonniers. On n’essaya pas de les poursuivre. Les coups de feu avaient pu être entendus de l’autre côté de la rivière, et un retour offensif était à redouter. Sans s’attarder, les Hosteliens se replièrent sur Libéria. La bataille n’avait pas duré dix minutes.

Le retour inopiné du Kaw-djer ne fut pas la seule émotion que le sort ménageait à Patterson. Trois jours plus tard, il en éprouva une seconde beaucoup plus intense et dont les conséquences devaient être autrement graves.

Son tour de garde le plaçait, cette fois, de six heures du soir à deux heures du matin, sur la berge de la rivière, à une centaine de mètres du point où l’épaulement du Nord venait s’appuyer. Entre cet épaulement et lui, trois autres sentinelles s’échelonnaient. Cette place n’était pas mauvaise. On s’y trouvait gardé soi-même de tous côtés.

Quand Patterson arriva à son poste, il faisait jour encore, et la situation lui parut des plus rassurantes. Mais, peu à peu, la nuit tomba, et il fut repris alors de ses habituelles terreurs. De nouveau, il prêta l’oreille au moindre bruit et jeta des coups d’œil rapides dans toutes les directions, en s’efforçant de voir si un mouvement suspect ne se dessinait pas quelque part.

Il regardait bien loin, alors que le danger était tout près. Quelle ne fut pas son épouvante, quand il s’entendit tout à coup appelé à mi-voix!

«Patterson!... murmurait-on à deux pas de lui.

Il étouffa un cri prêt à jaillir de ses lèvres, car déjà, sur un ton menaçant, on commandait sourdement:

--Silence!

La voix demanda:

--Me reconnais-tu?

Et comme l’Irlandais, incapable d’articuler un mot, ne répondait pas.

--Sirdey, dit-on dans la nuit.

Patterson reprit sa respiration. Celui qui parlait était un camarade. Le dernier, par exemple, qu’il se fût attendu à trouver là.

--Sirdey?... répéta-t-il d’un ton interrogateur on se mettant au diapason.

--Oui... Sois prudent... Parle bas... Es-tu seul?... N’y a-t-il personne autour de toi?

Patterson fouilla la nuit des yeux.

--Personne, dit-il.

--Ne bouge pas... recommanda Sirdey. Reste debout... Qu’on te voie... Je vais m’approcher, mais ne te retourne pas de mon côté.

Il y eut un glissement dans l’herbe de la berge.

--M’y voici, dit Sirdey, qui resta étendu sur le sol.

Malgré la défense faite, Patterson risqua un coup d’œil du côté de son visiteur inattendu, et constata que celui-ci était trempé des pieds à la tête.

--D’où viens-tu? demanda-t-il en reprenant son attitude précédente.

--De la rivière... Je suis avec les Patagons.

--Avec les Patagons!... s’exclama sourdement Patterson.

--Oui!... Il y a dix-huit mois, quand j’ai quitté l’île Hoste, des Indiens m’ont fait passer le canal du Beagle. Je voulais aller à Punta-Arenas et, de là, en Argentine ou ailleurs. Mais les Patagons m’ont cueilli en route.

--Qu’ont-ils fait de toi?

--Un esclave.

--Un esclave!... répéta Patterson. Tu es libre, cependant, il me semble.

--Regarde, répondit simplement Sirdey.

Patterson, obéissant à l’invitation, distingua une corde que son interlocuteur lui montrait et qui paraissait fixée à sa ceinture. Mais celui-ci ayant agité cette prétendue corde, il reconnut que c’était une mince chaîne de fer.

--Voilà comme je suis libre, reprit Sirdey. Sans compter que j’ai là, à dix pas, deux Patagons qui me guettent, cachés dans l’eau jusqu’au cou. Quand même j’arriverais à briser cette chaîne dont ils tiennent l’autre bout, ils sauraient bien me rattraper avant que je sois loin.

Patterson trembla d’une manière si évidente que Sirdey s’en aperçut.

--Qu’as-tu? demanda-t-il.

--Des Patagons!... bégaya Patterson épouvanté.

--N’aie pas peur, dit Sirdey. Ils ne te feront rien. Ils ont besoin de nous. Je leur ai dit que je pouvais compter sur toi, et c’est pourquoi ils m’ont envoyé ici en ambassadeur.

--Qu’est-ce qu’ils veulent? balbutia Patterson.

Il y eut un instant de silence avant que Sirdey se décidât à répondre:

--Que tu les fasses entrer dans la ville.

--Moi!... protesta Patterson.

--Oui, toi. Il le faut... Écoute!... C’est pour moi une question de vie ou de mort. Quand je suis tombé entre leurs mains, je suis devenu leur esclave, je te l’ai dit. Ils m’ont torturé de cent façons. Un jour, ils ont appris, par quelques mots qui m’ont échappé, que j’arrivais de Libéria. Ils ont eu l’idée de se servir de moi pour piller la ville qu’ils connaissaient déjà de réputation, et ils m’ont offert la liberté si je pouvais les y aider. Moi, tu comprends...

--Chut! interrompit Patterson.

Une des sentinelles voisines, lassée de son immobilité, s’avançait de leur côté. Mais, à une quinzaine de mètres des causeurs, elle s’arrêta, parvenue à la limite du secteur dont la surveillance lui était attribuée.

«Un peu frisquet, ce soir, dit l’Hostelien avant de retourner sur ses pas.

--Oui, répondit Patterson d’une voix étranglée.

--Bonsoir, camarade!

--Bonsoir!»

La sentinelle fit volte-face, s’éloigna et disparut dans l’ombre. Sirdey reprit aussitôt:

--Moi, tu comprends, j’ai promis... Alors ils ont organisé cette expédition, et ils m’ont traîné avec eux en me surveillant nuit et jour. Maintenant, ils me somment de tenir ma promesse. Au lieu de trouver un passage facile, ils ont perdu beaucoup de monde, et on leur a fait plus de cent prisonniers. Ils sont furieux... Ce soir, je leur ai dit que j’avais des intelligences dans la place, un camarade qui ne me refuserait pas un coup de main... Je t’avais reconnu de loin... S’ils découvrent que je les ai trompés, mon affaire est claire!

Pendant que Sirdey le mettait au courant de son histoire, Patterson réfléchissait. Certes il aurait eu plaisir à voir cette ville détruite, et tous ses habitants, y compris spécialement leur chef, massacrés ou dispersés. Mais que de risques à courir dans une pareille aventure! Tous comptes faits, Patterson opta pour la sécurité.

--Que puis-je à cela? demanda-t-il froidement.

--Nous aider à passer, répondit Sirdey.

--Vous n’avez pas besoin de moi, objecta Patterson. La preuve, c’est que tu es là.

--Un homme seul passe sans être vu, répliqua Sirdey. Cinq cents hommes, c’est autre chose.

--Cinq cents!...

--Parbleu!... T’imagines-tu que c’est dans le but de faire une promenade dans la ville que je m’adresse à toi? Pour moi, Libéria est aussi malsaine que la compagnie des Patagons... A propos...

--Silence! commanda brusquement Patterson.

On entendait un bruit de pas qui s’approchait. Bientôt, trois hommes sortirent de l’ombre. L’un d’eux aborda Patterson, et, démasquant une lanterne qu’il tenait cachée sous son manteau, en projeta un instant la lumière sur le visage de la sentinelle.

«Rien de neuf? demanda le nouveau venu qui n’était autre qu’Hartlepool.

--Rien.

--Tout est tranquille?

--Oui.

La ronde continua son chemin.

--Tu disais?... interrogea Patterson, quand elle fut suffisamment éloignée.

--Je disais: à propos, que sont devenus les autres?

--Quels autres?

--Dorick?

--Mort.

--Fred Moore?

--Mort.

--William Moore?

--Mort.

--Bigre!... Et Kennedy?

--Il se porte comme toi et moi.

--Pas possible!... Il a donc réussi a s’en tirer?

--Probable.

--Sans être même soupçonné?

--C’est à croire, car il n’a jamais cessé de circuler librement.

--Où est-il maintenant?

--Il monte la garde quelque part, d’un côté ou de l’autre... Je ne sais où.

--Tu ne pourrais pas t’en informer?

--Impossible. Il m’est interdit de quitter mon poste. D’ailleurs, que lui veux-tu, à Kennedy?