Part 30
Mais où était Patterson? On le découvrit enfin, sous un tas de corps amoncelés, bâillonné, ligotté, évanoui. N’était-il donc qu’une victime? Le Kaw-djer se reprochait déjà de l’avoir jugé injustement, quand, au moment où on relevait l’Irlandais, des pièces d’or coulèrent de sa ceinture et tombèrent sur le sol.
Le Kaw-djer, écœuré, détourna les yeux.
A la surprise générale, Patterson fut transporté à la prison, où le médecin de Libéria dut aller lui donner des soins. Celui-ci ne tarda pas à venir rendre compte de sa mission au Gouverneur. L’Irlandais n’était pas en danger et serait complètement remis à bref délai.
Le Kaw-djer fut peu satisfait de la nouvelle. Il eût préféré de beaucoup que cette lamentable affaire fût réglée par la mort du coupable. Celui-ci vivant, au contraire, elle allait avoir nécessairement des suites. Il ne pouvait être question de la résoudre, en effet, par une mesure de clémence, comme celle dont avait bénéficié Kennedy. Cette fois, la population entière était intéressée, et personne n’eût compris l’indulgence à l’égard du misérable qui avait froidement sacrifié un si grand nombre d’hommes à son insatiable cupidité. Il faudrait donc procéder à un jugement et punir, faire acte de juge et de maître. Or, malgré l’évolution de ses idées, c’étaient là besognes qui répugnaient fort au Kaw-djer.
La nuit s’écoula sans autre incident. Néanmoins, il est superflu de le dire, on dormit peu cette nuit-là à Libéria. On s’entretenait fébrilement dans les maisons et dans les rues des graves événements qui venaient de se dérouler, en s’applaudissant de la manière dont ils avaient tourné. On en faisait remonter l’honneur au Kaw-djer qui avait si exactement deviné le plan des ennemis.
On touchait au solstice d’été. A peine si la nuit franche durait quatre heures. Dès deux heures du matin, le ciel fut éclairé par les premières lueurs de l’aube. D’un même élan, les Hosteliens se portèrent alors sur l’épaulement du Sud, d’où on apercevait la longue ligne du camp ennemi.
Une heure plus tard, des hourras sortaient de toutes les poitrines. Il n’y avait pas à en douter, les Patagons faisaient leurs préparatifs de départ. On n’en était pas surpris, la tuerie de la nuit précédente ayant dû leur prouver qu’il n’y avait rien à faire pour eux à l’île Hoste. Avec une joie orgueilleuse, on dressait à satiété le bilan de leurs pertes. Plus de quatre cent vingt chevaux, dont trois cents pris et les autres tués pendant l’invasion ou lors de l’escarmouche du Bourg-Neuf. A peine, s’il en restait trois cents à ces intrépides cavaliers. Plus de deux cents hommes, soit une centaine prisonniers à la ferme Rivière, et un plus grand nombre tués ou blessés dans les rencontres successives et notamment dans l’hécatombe dont l’enclos de Patterson avait été le théâtre. Réduits de près d’un tiers de leur effectif, près de la moitié des survivants transformés en fantassins, il était naturel que les Indiens ne fussent pas désireux de s’éterniser dans une contrée lointaine où ils avaient reçu un si rude accueil.
Vers huit heures, un grand mouvement parcourut la horde, et la brise apporta jusqu’à Libéria d’effroyables vociférations. Tous les guerriers se pressaient au même point, comme s’ils eussent voulu assister à un spectacle que les Hosteliens ne pouvaient voir. La distance ne permettait pas, en effet, de distinguer les détails. On apercevait seulement le grouillement général de la horde, et tous ses cris individuels se fondaient en une immense clameur.
Que faisaient-ils? Dans quelle discussion violente étaient-ils engagés?
Cela dura longtemps. Une heure au moins. Puis la colonne parut s’organiser. Elle se divisa en trois groupes, les guerriers démontés au centre, précédés et suivis par un escadron de cavaliers. Un des cavaliers d’avant-garde portait haut par-dessus les têtes quelque chose dont on ne pouvait reconnaître la nature. C’était une chose ronde... On eût dit une boule fichée sur un bâton...
La horde s’ébranla vers dix heures. Se réglant sur la vitesse de ses piétons, elle défila lentement sous les yeux des Libériens. Le silence était profond, maintenant, de part et d’autre. Plus de vociférations du côté des vaincus, plus de hourras parmi les vainqueurs.
Au moment où l’arrière-garde des Patagons se mettait en marche, un ordre courut parmi les Hosteliens. Le Kaw-djer demandait à tous les colons sachant monter à cheval de se faire immédiatement connaître. Qui eût jamais cru que Libéria possédât un si grand nombre d’habiles écuyers? Chacun brûlant de jouer un rôle dans le dernier acte du drame, presque tout le monde se présentait. Il fallut procéder à une sélection. En moins d’une heure, une petite armée de trois cents hommes fut réunie. Elle comprenait cent piétons et deux cents cavaliers. Le Kaw-djer en tête, les trois cents hommes s’ébranlèrent, gagnèrent le chemin, disparurent, en route pour le Nord, à la suite de la horde en retraite. Sur des brancards, ils transportaient les quelques blessés recueillis dans l’enclos de Patterson, et dont la plupart n’atteindraient pas vivants le littoral américain.
Ils firent une première halte à la ferme des Rivière. Trois quarts d’heure plus tôt, les Patagons étaient passés le long de la palissade, sans essayer, cette fois, de la franchir. Abritée derrière les pieux de la clôture, la garnison les avait regardés défiler, et, bien qu’elle ne fût pas au courant des événements de la nuit précédente, personne de ceux qui la composaient n’avait eu la pensée d’envoyer un coup de fusil aux Indiens. Ils avançaient, l’air si déprimé et si las qu’on ne douta pas de leur défaite. Ils n’avaient plus rien de redoutable. Ce n’étaient plus des ennemis, mais seulement des hommes malheureux qui n’inspiraient que la pitié.
Un des cavaliers de tête portait toujours au bout d’une pique cette chose ronde que l’on avait aperçue de l’épaulement. Mais, pas plus que les Libériens au moment du départ, la garnison de la ferme Rivière n’avait pu reconnaître la nature de cet objet singulier.
Sur l’ordre du Kaw-djer, on débarrassa les prisonniers patagons de leurs entraves, et, devant eux, les portes furent ouvertes toutes grandes. Les Indiens ne bougèrent pas. Évidemment, ils ne croyaient pas à la liberté, et, jugeant les autres d’après eux-mêmes, ils redoutaient de tomber dans un piège.
Le Kaw-djer s’approcha de cet Athlinata, avec lequel il avait déjà échangé quelques mots.
«Qu’attendez-vous? demanda-t-il.
--De connaître le sort qu’on nous réserve, répondit Athlinata.
--Vous n’avez rien à craindre, affirma le Kaw-djer. Vous êtes libres.
--Libres!... répéta l’Indien surpris.
--Oui, les guerriers patagons ont perdu la bataille et retournent dans leur pays. Partez avec eux: vous êtes libres. Vous direz à vos frères que les hommes blancs n’ont pas d’esclaves et qu’ils savent pardonner. Puisse cet exemple les rendre plus humains!»
Le Patagon regarda le Kaw-djer d’un air indécis, puis, suivi de ses compagnons, il se mit en marche à pas lents. La troupe désarmée passa entre la double haie de la garnison silencieuse, sortit de l’enceinte, et prit à droite, vers le Nord. A cent mètres en arrière, le Kaw-djer et ses trois cents hommes l’escortaient, barrant la route du Sud.
Aux approches du soir, on aperçut le gros des envahisseurs campé pour la nuit. Personne ne les avait inquiétés pendant leur retraite, pas un coup de fusil n’avait été tiré. Mais cette preuve de la miséricorde de leurs adversaires ne les avait pas rassurés, et ils manifestèrent une vive inquiétude, en voyant approcher une masse si importante de cavaliers et de fantassins. Afin de leur donner confiance, les Hosteliens firent halte à deux kilomètres, tandis que les prisonniers libérés, emmenant avec eux les blessés, continuaient leur marche et allaient se réunir à leurs compatriotes.
Quelles durent être les pensées de ces Indiens sauvages, lorsque revinrent librement ceux qu’ils pensaient réduits en esclavage? Athlinata fut-il un fidèle mandataire, et connurent-ils les paroles qu’il avait mission de leur redire? Ses frères comparèrent-ils, ainsi que l’espérait son libérateur, leur conduite habituelle avec celle de ces blancs qu’ils avaient voulu détruire et qui les traitaient avec tant de clémence?
Le Kaw-djer l’ignorerait toujours, mais, dût sa générosité être inutile, il n’était pas homme à la regretter. C’est à force de répandre le bon grain qu’une semence finit par tomber dans un sillon fertile.
Pendant trois jours encore, la marche vers le Nord se continua sans incident. Sur les pentes, des colons apparaissaient parfois et, tant qu’elles étaient visibles, suivaient des yeux la horde et la troupe attachée à ses pas. Le soir du quatrième jour, on arriva enfin au point même où les Patagons avaient débarqué. Le lendemain, dès l’aube, ils poussèrent à l’eau les pirogues qu’ils avaient cachées dans les rochers du littoral. Les unes, chargées seulement d’hommes, mirent le cap à l’Ouest afin de contourner la Terre de Feu, les autres, franchissant le canal du Beagle, allèrent directement aborder la grande île que les cavaliers traverseraient. Mais, derrière eux, ils laissaient quelque chose. Au bout d’une longue perche plantée dans le sable du rivage, ils abandonnaient cette chose ronde qu’ils avaient portée depuis Libéria avec une si étrange obstination.
Lorsque la dernière pirogue fut hors de portée, les Hosteliens s’approchèrent du bord de la mer et virent alors avec horreur que la chose ronde était une tête humaine. Quelques pas de plus, et ils reconnurent la tête de Sirdey.
Cette découverte les remplit d’étonnement. On ne s’expliquait pas comment Sirdey, disparu depuis de longs mois, pouvait se trouver avec les Patagons. Seul, le Kaw-djer ne fut pas surpris. Il connaissait, en partie tout au moins, le rôle joué par l’ancien cuisinier du _Jonathan_, et le drame était clair pour lui. Sirdey, c’était l’homme blanc, en qui les Indiens avaient eu tant de confiance. Ils s’étaient vengés de leur déception.
Le lendemain matin, le Kaw-djer se mit en route pour Libéria. Il y entrait le soir du 30 décembre avec son escorte exténuée.
L’île Hoste avait connu la guerre. Grâce à lui, elle sortait indemne de l’épreuve, les envahisseurs chassés jusqu’au dernier de son territoire. Mais le point final de la terrible aventure n’était pas apposé. Un devoir cruel restait à remplir.
Dans la prison où il était détenu, Patterson avait éprouvé une succession de sentiments divers. Le premier de tous fut l’étonnement de se voir sous les verrous. Que lui était-il donc arrivé? Puis, la mémoire lui revenant peu à peu, il se rappela Sirdey, les Patagons et leur abominable trahison.
Ensuite, que s’était-il passé? Si les Patagons avaient été vainqueurs, ils eussent sans doute achevé ce qu’ils avaient commencé, et il serait mort à l’heure actuelle. Puisqu’il se réveillait en prison, il en devait conclure qu’ils avaient été repoussés.
S’il en était effectivement ainsi, puisqu’on l’avait incarcéré, c’est donc que sa trahison était connue? Dans ce cas, que n’avait-il pas à craindre? Patterson alors trembla.
Toutefois, à la réflexion, il se rassura. Que l’on eût des soupçons, soit! mais non pas une certitude. Personne ne l’avait vu, personne ne l’avait pris sur le fait, cela était sûr. Il sortirait donc indemne d’une aventure qui ne laisserait pas de se solder par un sérieux profit.
Patterson chercha son or et ne le trouva pas. Il n’avait pas rêvé pourtant! Cet or, il l’avait reçu. Combien? Il ne le savait pas exactement. Pas les douze cents piastres stipulées, à la vérité, puisque ces gredins l’avaient volé, mais neuf cents au moins, ou même mille. Qui lui avait enlevé son or? Les Patagons? Peut-être. Mais plus vraisemblablement ceux qui l’avaient emprisonné.
Le cœur de Patterson fut alors gonflé de colère et de haine. Indiens et colons, rouges et blancs, tous pareillement voleurs et lâches, il les détesta avec une égale fureur.
Dès lors, il ne connut plus le repos. Angoissé, ne vivant que pour haïr, hésitant entre cent hypothèses, il attendit dans une impatience fébrile que la vérité lui fût révélée. Mais ceux qui le tenaient ne se souciaient guère de sa rage impuissante. Les jours s’ajoutèrent aux jours, sans que sa situation fût modifiée. On semblait l’avoir oublié.
Ce fut seulement le 31 décembre, plus d’une semaine après son incarcération, que, sous la garde de quatre hommes armés, il sortit enfin de la prison. Il allait donc savoir!... En arrivant sur la place du Gouvernement, Patterson s’arrêta, interdit.
Le spectacle était imposant, en effet, le Kaw-djer ayant voulu entourer de solennité le jugement qu’on allait rendre contre le traître. Les circonstances venaient de lui démontrer quelle force donne à une collectivité la communauté des sentiments et des intérêts. Les Patagons auraient-ils été repoussés avec cette facilité, si chacun, au lieu de se plier à des lois générales, avait tiré de son côté et n’en avait fait qu’à sa tête? Il cherchait à donner une impulsion nouvelle à ce sentiment naissant de solidarité, en flétrissant avec apparat un crime commis contre tous. On avait adossé au Gouvernement une estrade élevée sur laquelle prirent place, outre le Kaw-djer, les trois membres du Conseil et le juge titulaire Ferdinand Beauval. Au pied du tribunal, une place était réservée pour l’accusé. En arrière, contenue par des barrières, se pressait la population entière de Libéria.
Lorsque Patterson apparut, un immense cri de réprobation jaillit de ces centaines de poitrines. Un geste du Kaw-djer imposa le silence. L’interrogatoire de l’accusé commença.
L’Irlandais eut beau nier systématiquement. Il était trop facile de le convaincre de mensonge. Les unes après les autres, le Kaw-djer énuméra les charges qui pesaient sur lui. D’abord, la présence de Sirdey parmi les Patagons. Sirdey avait été aperçu, en effet, et d’ailleurs sa présence n’était pas douteuse, puisque les Indiens, furieux de leur échec, avaient arboré sa tête comme un trophée de vengeance.
A la nouvelle de la mort de son complice, Patterson tressaillit. Cette mort, c’était pour lui un funèbre présage.
Le Kaw-djer continua son réquisitoire.
Non seulement Sirdey était parmi les Patagons, mais il s’était abouché avec Patterson, et c’est à la suite d’un accord conclu entre eux que celui-ci avait repris possession de son terrain, qu’il en avait relevé la clôture, et qu’il avait demandé enfin à y être exclusivement de garde. La preuve de cette criminelle entente, les Patagons eux-mêmes l’avaient donnée en abordant dans l’enclos, et l’or saisi sur Patterson en donnait une autre preuve plus forte encore. Pouvait-il indiquer, lui qui, de son propre aveu, avait, un an auparavant, perdu tout ce qu’il possédait, la provenance de cet or trouvé en sa possession?
Patterson baissa la tête. Il se sentait perdu.
L’interrogatoire terminé, le Tribunal délibéra, puis le Kaw-djer prononça la sentence. Les biens du coupable étaient confisqués. Son terrain, de même que la somme dont on avait payé son crime, faisaient retour à l’État. En outre, Patterson était condamné au bannissement perpétuel, et le territoire de l’île Hoste lui était à jamais interdit.
La sentence reçut une exécution immédiate. L’Irlandais fut conduit en rade à bord d’un navire en partance. Jusqu’au moment du départ, il y resterait prisonnier, les pieds bridés par des fers qui ne lui seraient enlevés que hors des eaux hosteliennes.
Pendant que la foule s’écoulait, le Kaw-djer se retira dans le Gouvernement. Il avait besoin d’être seul pour apaiser son âme troublée. Qui eût dit, autrefois, qu’il en arriverait, lui, le farouche égalitaire, à s’ériger en juge des autres hommes, lui, l’amant passionné de la liberté, à morceler d’une division de plus la terre, cette propriété commune de l’humanité, à se décréter le maître d’une fraction du vaste monde, à s’arroger le droit d’en interdire l’accès à un de ses semblables? Il avait fait tout cela, cependant, et, s’il en était ému, il n’éprouvait pas de regret. Cela était bon, il en était sûr. La condamnation du traître achevait le miracle commencé par la lutte contre les Patagons. L’aventure coûtait le Bourg-Neuf réduit en cendres, mais c’était payer bon marché la transformation accomplie. Le danger que tous avaient couru, les efforts accomplis en commun avaient créé un lien entre les émigrants, dont eux-mêmes ne soupçonnaient pas la force. Avant cette succession d’événements, l’île Hoste n’était qu’une colonie où se trouvaient fortuitement réunis des hommes de vingt nationalités différentes. Maintenant, les colons avaient fait place aux Hosteliens. L’île Hoste, désormais, c’était la patrie.
X
CINQ ANS APRÈS.
Cinq ans après les événements qui viennent d’être racontés, la navigation dans les parages de l’île Hoste ne présentait plus les difficultés ni les dangers d’autrefois. A l’extrémité de la presqu’île Hardy, un feu lançait au large ses multiples éclats, non pas un feu de Pêcherais tel que ceux des campements de la terre fuégienne, mais un vrai phare éclairant les passes et permettant d’éviter les écueils pendant les sombres nuits de l’hiver.
Par contre, celui que le Kaw-djer projetait d’élever au cap Horn n’avait reçu aucun commencement d’exécution. Depuis six ans, il poursuivait en vain la solution de cette affaire avec une inlassable persévérance, sans arriver à la faire aboutir. D’après les notes échangées entre les deux gouvernements, il semblait que le Chili ne pût se résigner à l’abandon de l’îlot du cap Horn et que cette condition essentielle posée par le Kaw-djer fût un obstacle invincible.
Celui-ci s’étonnait fort que la République Chilienne attachât tant d’importance à un rocher stérile dénué de la moindre valeur. Il aurait eu plus de surprise encore s’il avait connu la vérité, s’il avait su que la longueur démesurée des négociations était due, non à des considérations patriotiques, défendables en somme, fussent-elles erronées, mais simplement à la légendaire nonchalance des bureaux.
Les bureaux chiliens se comportaient dans cette circonstance comme tous les bureaux du monde. La diplomatie a pour coutume séculaire de faire traîner les choses, d’abord parce que l’homme s’inquiète assez mollement, d’ordinaire, des affaires qui ne sont pas les siennes propres, et ensuite parce qu’il a une tendance naturelle à grossir de son mieux la fonction dont il est investi. Or, de quoi dépendrait l’ampleur d’une décision, si ce n’est de la durée des pourparlers qui l’ont précédée, de la masse de paperasses noircies à son sujet, de la _sueur d’encre_ qu’elle a fait couler? Le Kaw-djer, qui formait à lui seul le Gouvernement hostelien, et qui, par conséquent, n’avait pas de _bureaux_, ne pouvait évidemment attribuer un pareil motif, le vrai cependant, à cette interminable discussion.
Toutefois, le phare de la presqu’île Hardy n’était pas l’unique feu qui éclairât ces mers. Au Bourg-Neuf, relevé de ses ruines et triplé d’importance, un feu de port s’allumait chaque soir et guidait les navires vers le musoir de la jetée.
Cette jetée, entièrement terminée, avait transformé la crique en un port vaste et sûr. A son abri, les bâtiments pouvaient charger ou décharger en eau tranquille leurs cargaisons sur le quai également achevé. Aussi le Bourg-Neuf était-il maintenant des plus fréquentés. Peu à peu, des relations commerciales s’étaient établies avec le Chili, l’Argentine, et jusqu’avec l’Ancien Continent. Un service mensuel régulier avait même été créé, reliant l’île Hoste à Valparaiso et à Buenos-Ayres.
Sur la rive droite du cours d’eau, Libéria s’était énormément développée. Elle était en passe de devenir une ville de réelle importance dans un avenir peu éloigné. Ses rues symétriques, se coupant à angle droit suivant la mode américaine, étaient bordées de nombreuses maisons en pierre ou en bois, avec cour par devant et jardinets en arrière. Quelques places étaient ombragées de beaux arbres, pour la plupart des hêtres antarctiques à feuilles persistantes. Libéria avait deux imprimeries et comptait même un petit nombre de monuments véritables. Entre autres, elle possédait une poste, une église, deux écoles et un tribunal moins modeste que la salle décorée de ce nom dont Lewis Dorick avait tenté jadis de provoquer la destruction. Mais, de tous ces monuments, le plus beau était le Gouvernement. La maison improvisée qu’on désignait autrefois sous ce nom avait été abattue et remplacée par un édifice considérable, où continuait à résider le Kaw-djer et dans lequel tous les services publics étaient centralisés.
Non loin du Gouvernement s’élevait une caserne, où plus de mille fusils et trois pièces de canon étaient entreposés. Là, tous les citoyens majeurs venaient à tour de rôle passer un mois, de temps à autre. La leçon des Patagons n’avait pas été perdue. Une armée, qui eût compté tous les Hosteliens dans ses rangs, se tenait prête à défendre la patrie.
Libéria avait même un théâtre, fort rudimentaire, il est vrai, mais de proportions assez vastes, et, qui plus est, éclairé à l’électricité.
Le rêve du Kaw-djer était réalisé. D’une usine hydro-électrique, installée à trois kilomètres en amont, arrivaient à la ville la force et la lumière à profusion.
La salle du théâtre rendait de grands services, surtout pendant les longs jours de l’hiver. Elle servait aux réunions, et le Kaw-djer ou Ferdinand Beauval, bien assagi maintenant et devenu un personnage, y faisaient parfois des conférences. On y donnait aussi des concerts sous la direction d’un chef comme il ne s’en rencontre pas souvent.
Ce chef, vieille connaissance du lecteur, n’était autre que Sand, en effet. A force de persévérance et de ténacité, il avait réussi à recruter parmi les Hosteliens les éléments d’un orchestre symphonique qu’il conduisait d’un bâton magistral. Les jours de concert, on le transportait à son pupitre, et, quand il dominait le bataillon des musiciens, son visage se transfigurait, et l’ivresse sacrée de l’art faisait de lui le plus heureux des hommes. Les œuvres anciennes et modernes alimentaient ces concerts, où figuraient de temps à autre des œuvres de Sand lui-même, qui n’étaient ni les moins remarquables, ni les moins applaudies.
Sand était alors âgé de dix-huit ans. Depuis le drame terrible qui lui avait coûté l’usage de ses jambes, tout bonheur autre que celui de l’art lui étant à jamais interdit, il s’était jeté dans la musique à plein cœur. Par l’étude attentive des maîtres, il avait appris la technique de cet art difficile, et, appuyés sur cette base solide, ses dons naturels commençaient à mériter le nom de génie. Il ne devait pas en rester là. Un jour prochain devait venir, où les chants de cet infirme inspiré, perdu aux confins du monde, ces chants aujourd’hui célèbres bien que nul ne puisse en désigner l’auteur, seraient sur toutes les lèvres et feraient la conquête de la terre.
Il y avait un peu plus de neuf ans que le _Jonathan_ s’était perdu sur les récifs de la presqu’île Hardy. Tel était le résultat obtenu en ces quelques années, grâce à l’énergie, à l’intelligence, à l’esprit pratique de l’homme qui avait pris en charge la destinée des Hosteliens, alors que l’anarchie menait l’île à sa ruine. De cet homme, on continuait à ne rien savoir, mais personne ne songeait à lui demander compte de son passé. La curiosité publique, si tant est qu’elle eût jamais existé, s’était émoussée par l’habitude, et l’on se disait avec raison que, pour ne pas ignorer ce qu’il était essentiel de connaître, il suffisait de se souvenir des innombrables services rendus.