Part 20
Pour échapper aux soupçons sans doute, leurs possesseurs ne s’étaient pas montrés les derniers à se plaindre, lorsque la famine était venue. Le Kaw-djer en reconnut plus d’un, parmi eux, qui avaient imploré son aide et qui avaient accepté sans scrupule sa part des vivres prélevés sur ceux du Bourg-Neuf. Se voyant dépistés, ils étaient fort embarrassés maintenant, bien que le Kaw-djer ne manifestât par aucun signe les sentiments que leur ruse pouvait lui faire éprouver.
Elle était cependant de nature à lui ouvrir de profondes perspectives sur les lois inflexibles qui gouvernent le monde. En fermant l’oreille aux cris de détresse que la faim arrachait à leurs compagnons de misère, en y mêlant hypocritement les leurs afin d’éviter le partage de ce qu’ils réservaient pour eux-mêmes, ces hommes avaient démontré une fois de plus l’instinct de féroce égoïsme qui tend uniquement à la conservation de l’individu. En vérité, leur conduite eût été la même s’ils eussent été, non des créatures raisonnables et sensibles, mais de simples agrégats de substance matérielle contraints d’obéir aveuglément aux fatalités physiologiques de la cellule initiale dont ils étaient sortis.
Mais le Kaw-djer n’avait plus besoin, pour être convaincu, de cette démonstration supplémentaire et qui ne serait malheureusement pas la dernière. Si son rêve en s’écroulant n’avait laissé qu’un vide affreux dans son cœur, il ne songeait pas à le réédifier. L’éloquente brutalité des choses lui avait prouvé son erreur. Il comprenait qu’en imaginant des systèmes il avait fait œuvre de philosophe, non de savant, et qu’il avait ainsi péché contre l’esprit scientifique qui, s’interdisant les spéculations hasardeuses, s’attache à l’expérience et à l’examen purement objectif des faits. Or, les vertus et les vices de l’humanité, ses grandeurs et ses faiblesses, sa diversité prodigieuse, sont des faits qu’il faut savoir reconnaître et avec lesquels il faut compter.
Et, d’ailleurs, quelle faute de raisonnement n’avait-il pas commise en condamnant en bloc tous les chefs, sous prétexte qu’ils ne sont pas impeccables et que la perfection originelle des hommes les rend inutiles! Ces puissants, envers lesquels il s’était montré si sévère, ne sont-ils pas des hommes comme les autres? Pourquoi auraient-ils le privilège d’être imparfaits? De leur imperfection, n’aurait-il pas dû, au contraire, logiquement conclure à celle de tous, et n’aurait-il pas dû reconnaître, par suite, la nécessité des lois et de ceux qui ont mission de les appliquer?
Sa formule fameuse s’effritait, tombait en poussière. «Ni Dieu, ni maître», avait-il proclamé, et il avait dû confesser la nécessité d’un maître. De la deuxième partie de la proposition il ne subsistait rien, et sa destruction ébranlait la solidité de la première. Certes, il n’en était pas à remplacer sa négation par une affirmation. Mais, du moins, il connaissait la noble hésitation du savant qui, devant les problèmes dont la solution est actuellement impossible, s’arrête au seuil de l’inconnaissable et juge contraire à l’essence même de la science de décréter sans preuves qu’il n’y a dans l’univers rien d’autre que de la matière et que tout est soumis à ses lois. Il comprenait qu’en de telles questions une prudente expectative est de mise, et que, si chacun est libre de jeter son explication personnelle du mystère universel dans la bataille des hypothèses, toute affirmation catégorique ne peut être que présomption ou sottise.
De toutes les trouvailles, la plus remarquable fut faite dans la bicoque que l’Irlandais Patterson occupait avec Long, seul survivant de ses deux compagnons. On y était entré par acquit de conscience. Elle était si petite qu’il semblait difficile qu’une cachette de quelque importance pût y être ménagée. Mais Patterson avait remédié par son industrie à l’exiguïté du local, en y creusant une manière de cave que dissimulait un plancher grossier.
Prodigieuse fut la quantité de vivres qu’on y trouva. Il y avait là de quoi nourrir la colonie entière pendant huit jours. Cet incroyable amas de provisions de toute nature prenait une signification tragique, quand on évoquait le souvenir du malheureux Blaker, mort de faim au milieu de ces richesses, et le Kaw-djer ressentit comme un sentiment d’effroi, en songeant à ce que devait être, pour avoir laissé le drame s’accomplir, l’âme ténébreuse de Patterson.
L’Irlandais, d’ailleurs, n’avait aucunement figure de coupable. Il se montra arrogant, au contraire, et protesta avec énergie contre la spoliation dont il était victime. Le Kaw-djer, faisant en vain preuve de longanimité, eut beau lui expliquer la nécessité où chacun était de contribuer au salut commun, Patterson ne voulut rien entendre. La menace d’employer la force n’eut pas un meilleur succès. On ne réussit pas à l’intimider comme Lewis Dorick. Que lui importait l’escorte du nouveau chef? L’avare eût défendu son bien contre une armée. Or, elles étaient à lui, elles étaient son bien, ces provisions accumulées au prix de privations sans nombre. Ce n’est pas dans l’intérêt général, mais dans le sien propre, qu’il se les était imposées. S’il était inévitable qu’il fût dépouillé, encore fallait-il lui verser en argent l’équivalent de ce qu’on lui prenait.
Une pareille argumentation eût fait rire autrefois le Kaw-djer. Elle le faisait réfléchir aujourd’hui. Après tout, Patterson avait raison. Si l’on voulait rendre confiance aux Hosteliens désemparés, il convenait de remettre en honneur les règles qu’ils avaient coutume de voir universellement respectées. Or, la première de toutes ces règles consacrées par le consentement unanime des peuples de la terre, c’est le droit de propriété.
C’est pourquoi le Kaw-djer écouta avec patience le plaidoyer de Patterson, et c’est pourquoi il l’assura qu’il ne s’agissait nullement de spoliation, tout ce qui était réquisitionné dans l’intérêt général devant être payé à son juste prix par la communauté. L’avare aussitôt cessa de protester, mais ce fut pour se mettre à gémir. Toutes les marchandises étaient si rares et, partant, si chères à l’île Hoste!... La moindre des choses y acquérait une incroyable valeur!... Avant d’avoir la paix, le Kaw-djer dut longuement discuter l’importance de la somme à payer. Par exemple, quand on fut d’accord, Patterson aida lui-même au déménagement.
Vers six heures du soir, toutes les provisions retrouvées étaient enfin déposées sur le terre-plein. Elles y formaient un amoncellement respectable. Les ayant évaluées d’un coup d’œil, et leur ajoutant par la pensée les réserves du Bourg-Neuf, le Kaw-djer estima qu’un rationnement sévère les ferait durer près de deux mois.
On procéda immédiatement à la première distribution. Les émigrants défilèrent, et chacun d’eux reçut pour lui-même et pour sa famille la part qui lui était attribuée. Ils ouvraient de grands yeux en découvrant une telle accumulation de richesses, alors qu’ils se croyaient à la veille de mourir de faim. Cela tenait du miracle, un miracle dont le Kaw-djer eût été l’auteur.
La distribution terminée, celui-ci retourna au Bourg-Neuf en compagnie d’Harry Rhodes, et tous deux se rendirent auprès de Halg. Ainsi qu’ils eurent la joie de le constater, l’amélioration persistait dans l’état du blessé, que continuaient à veiller Tullia et Graziella.
Tranquillisé de ce côté, le Kaw-djer reprit avec une froide obstination l’exécution du plan qu’il s’était tracé pendant sa longue insomnie de la nuit précédente. Il se tourna vers Harry Rhodes et dit d’une voix grave:
«L’heure est venue de parler, monsieur Rhodes. Suivez-moi, je vous prie.»
L’expression sévère, douloureuse même, de son visage frappa Harry Rhodes qui obéit en silence. Tous deux disparurent dans la chambre du Kaw-djer, dont la porte fut soigneusement verrouillée.
La porte se rouvrit une heure plus tard, sans que rien eût transpiré de ce qui s’était dit au cours de cette entrevue. Le Kaw-djer avait son air habituel, plus glacé encore peut-être, mais Harry Rhodes semblait transfiguré par la joie. Devant son hôte, qui l’avait reconduit jusqu’au seuil de la maison, il s’inclina avec une sorte de déférence, avant de serrer chaleureusement la main que celui-ci lui tendait, puis, au moment de le quitter:
«Comptez sur moi, dit-il.
--J’y compte,» répondit le Kaw-djer qui suivit des yeux son ami s’éloignant dans la nuit.
Quand Harry Rhodes eut disparu, ce fut au tour de Karroly.
Il le prit à l’écart et lui donna ses instructions que l’Indien écouta avec son respect habituel; puis, infatigable, il traversa une dernière fois la plaine et alla, comme la veille, chercher le sommeil sur le terre-plein de Libéria.
Ce fut lui qui, dès l’aube, donna le signal du réveil. Bientôt, tous les colons convoqués par lui étaient réunis sur la place.
«Hosteliens, dit-il au milieu d’un profond silence, il va vous être fait, pour la dernière fois, une distribution de vivres. Dorénavant les vivres seront vendus, à des prix que j’établirai, au profit de l’État. L’argent ne manquant à personne, nul ne risque de mourir de faim. D’ailleurs, la colonie a besoin de bras. Tous ceux d’entre vous qui se présenteront seront employés et payés. A partir de ce moment, le travail est la loi.»
On ne saurait contenter tout le monde, et il n’est pas douteux que ce bref discours déplût cruellement à quelques-uns; mais il galvanisa littéralement par contre la majorité des auditeurs. Leurs fronts se relevèrent, leurs torses se redressèrent, comme si une force nouvelle leur eût été infusée. Ils sortaient donc enfin de leur inaction! On avait besoin d’eux. Ils allaient servir à quelque chose. Ils n’étaient plus inutiles. Ils acquéraient à la fois la certitude du travail et de la vie.
Un immense «hourra!» sortit de leurs poitrines, et, vers le Kaw-djer, les bras se tendirent, muscles durcis, prêts à l’action.
Au même instant, comme une réponse à la foule, un faible cri d’appel retentit dans le lointain.
Le Kaw-djer se retourna et, sur la mer, il aperçut la _Wel-Kiej_ dont Karroly tenait la barre; Harry Rhodes, debout à l’avant, agitait la main en geste d’adieu, tandis que la chaloupe, toutes voiles dehors, s’éloignait dans le soleil.
II
LA CITÉ NAISSANTE.
Immédiatement, le Kaw-djer organisa le travail. De tous ceux qui les offrirent, et ce fut, il faut le dire, l’immense majorité des colons, les bras furent acceptés. Divisés par équipes sous l’autorité de contremaîtres, les uns amorcèrent une route charretière qui réunirait Libéria au Bourg-Neuf, les autres furent affectés au transfert des maisons démontables jusqu’ici édifiées au hasard et qu’il s’agissait de disposer d’une manière plus logique. Le Kaw-djer indiqua les nouveaux emplacements, ceux-là parallèlement, ceux-ci à l’opposé de l’ancienne demeure de Dorick, laquelle commençait déjà à s’élever à peu près à l’endroit occupé antérieurement par le «palais» de Beauval.
Une difficulté se révéla tout de suite. Pour ces divers travaux, on manquait d’outils. Les émigrants qui, pour une cause ou une autre, avaient dû abandonner leurs exploitations de l’intérieur, ne s’étaient pas mis en peine de rapporter ceux qu’ils y avaient emportés. Force leur fut d’aller les rechercher, si bien que le premier travail de la majeure partie des travailleurs fut précisément de se procurer des outils de travail.
Il leur fallut refaire une fois de plus le chemin si péniblement parcouru lorsqu’ils étaient venus se réfugier à Libéria. Mais les circonstances n’étaient plus les mêmes, et il leur parut infiniment moins pénible. Le printemps avait remplacé l’hiver, ils ne manquaient plus de vivres, et la certitude de gagner leur vie au retour leur faisait un cœur joyeux. En une dizaine de jours, les derniers étaient rentrés. Les chantiers battirent alors leur plein. La route s’allongea à vue d’œil. Les maisons se groupèrent peu à peu harmonieusement, entourées de vastes espaces qui seraient dans l’avenir des jardins, et séparées par de larges rues, qui donnaient à Libéria des airs de ville au lieu de son aspect de campement provisoire. En même temps, on procédait à l’enlèvement des détritus et des immondices que l’incurie des habitants avait laissés s’amonceler.
Commencée la première, l’ancienne maison de Dorick fut également la première à être à peu près habitable. Il n’avait pas fallu beaucoup de temps pour démonter cette construction légère et pour la réédifier à son nouvel emplacement, bien qu’on l’eût notablement agrandie. Certes elle n’était pas terminée, mais ses parois, encastrées dans le sol, étaient debout et le toit était en place, de même que les cloisons séparatives de l’intérieur. Pour s’installer dans la maison, il n’était pas nécessaire d’attendre l’achèvement des contre-murs extérieurs.
Ce fut le 7 novembre que le Kaw-djer en prit possession. Le plan en était des plus simples. Au centre, un entrepôt dans lequel fut déposé le stock de provisions, et, autour de cet entrepôt, une série de pièces communiquant entre elles. Ces pièces s’ouvraient sur les façades Nord, Est et Ouest; une seule, au Sud, sans issue à l’extérieur, était commandée par les autres.
Des inscriptions, tracées en lettres peintes sur des panneaux de bois, indiquaient la destination de ces diverses salles. _Gouvernement_, _Tribunal_, _Police_, disaient respectivement les inscriptions du Nord, de l’Ouest et de l’Est. Quant au dernier de ces locaux rien n’en révélait l’usage, mais le bruit courut bientôt que là se trouverait la _Prison_.
Ainsi donc, le Kaw-djer ne s’en reposait plus uniquement sur la sagesse de ses semblables, et, pour que l’Autorité fût solidement assise, il la fondait sur ce trépied: la Justice, au sens social du mot, la Force et le Châtiment. Sa longue et stérile révolte n’aboutissait qu’à appliquer, jusque dans ce qu’elles ont de plus absolu, les règles hors desquelles l’imperfection humaine depuis l’origine des temps, rendu toute civilisation et tout progrès impossibles.
Mais des locaux, des inscriptions précisant l’usage qu’on en devait faire, tout cela n’était en somme qu’un squelette d’administration. Il fallait des fonctionnaires pour exercer les fonctions. Le Kaw-djer les désigna sans tarder. Hartlepool fut placé à la tête de la police portée à quarante hommes choisis, après une sélection rigoureuse, exclusivement parmi les gens mariés. Quant au Tribunal, le Kaw-djer, tout en s’en réservant personnellement la présidence, en confia le service courant à Ferdinand Beauval.
Assurément, la seconde de ces désignations avait de quoi étonner. Pourtant, ce n’était pas la première de ce genre. Quelques jours auparavant, le Kaw-djer en avait fait une autre au moins aussi surprenante.
Le paiement des salaires et la vente des rations représentaient maintenant une besogne absorbante. L’échange du travail et des vivres, bien que l’opération fût simplifiée par l’intermédiaire de l’argent, exigeait une véritable comptabilité, et cette comptabilité un comptable. Le Kaw-djer nomma en cette qualité ce John Rame, à qui une existence de plaisirs avait coûté à la fois santé et fortune. Quel but avait poursuivi ce dégénéré en participant à une entreprise de colonisation? Sans doute, il ne le savait pas lui-même, et il avait obéi à des rêves imprécis de vie facile dans un pays vague et chimérique. La réalité, infiniment plus rude, lui avait donné les hivers de l’île Hoste, et c’était miracle que cet être débile y eût résisté. Poussé par la nécessité, il avait vainement essayé, depuis l’établissement du nouveau régime, de se mêler aux terrassiers occupés à la construction de la route. Dès le soir du premier jour, il avait dû y renoncer, surmené, brisé de fatigue, ses blanches mains déchirées par les quartiers de roc. Il fut trop heureux d’accepter l’emploi que le Kaw-djer lui attribuait et par lequel son insignifiante personnalité fut rapidement absorbée. Il se rétrécit encore, s’identifia à ses colonnes de chiffres, disparut dans sa fonction comme dans un tombeau. On ne devait plus entendre parler de lui.
Savoir utiliser pour la grandeur de l’État jusqu’à la plus infime des forces sociales dont il dispose est peut-être la qualité maîtresse d’un conducteur d’hommes. Devant l’impossibilité de tout faire par soi-même, il lui faut nécessairement s’entourer de collaborateurs, et c’est dans leur choix que se manifeste avec le plus d’évidence le génie du chef.
Pour singuliers qu’ils fussent, ceux du Kaw-djer étaient les meilleurs qu’il pût faire dans la situation où le sort le plaçait. Il n’avait qu’un but: obtenir de chacun le maximum de rendement au profit de la collectivité. Or, Beauval, malgré son incapacité à d’autres égards, n’en restait pas moins un avocat de valeur. Il était donc, plus que tout autre, qualifié pour assurer le cours de la justice, la surveillance du maître devant au besoin tenir en bride ses fantaisies.
Quant à John Rame, c’était le plus inutile des colons. Il y avait lieu d’admirer qu’on eût réussi à tirer quelque chose de ce chiffon sans énergie ni vouloir, qui n’était bon à rien.
Pendant que l’administration de l’État hostelien s’organisait de cette manière, le Kaw-djer déployait une activité prodigieuse.
Il avait définitivement quitté le Bourg-Neuf. Ses instruments, livres, médicaments transportés au «Gouvernement»,--ainsi qu’on désignait déjà l’ancienne maison de Lewis Dorick--il y prenait chaque jour quelques heures de sommeil. Le reste du temps, il était partout à la fois. Il encourageait les travailleurs, résolvait les difficultés au fur et à mesure qu’elles se présentaient, maintenait avec calme et fermeté le bon ordre et la concorde. Nul ne se fût avisé d’élever une contestation, d’entamer une dispute en sa présence. Il n’avait qu’à paraître pour que le travail s’activât, pour que les muscles rendissent leur maximum de force.
Certes, dans ce peuple misérable qu’il avait entrepris de conduire vers de meilleures destinées, la plupart ignoraient de quel drame sa conscience avait été le théâtre, et, l’eussent-ils connu, ils n’étaient pas assez psychologues et manquaient par trop d’idéalité pour soupçonner seulement quels ravages y avait fait un conflit de pures abstractions si différent de leurs soucis matériels. Du moins, il leur suffirait de regarder leur chef pour comprendre qu’une douleur secrète le dévorait. Si le Kaw-djer n’avait jamais été un homme expansif, il semblait maintenant de marbre. Son visage impassible ne souriait plus, ses lèvres ne s’entr’ouvraient que pour dire l’indispensable avec le minimum de mots. Autant peut-être à cause de son aspect qu’en raison de sa vigueur herculéenne et de la force armée dont il disposait, il apparaissait redoutable. Mais, si on le craignait, on admirait en même temps son intelligence et son énergie, et on l’aimait pour la bonté qu’on sentait vivante sous son attitude glaciale, pour tous les services qu’on avait reçus de lui et qu’on en recevait encore.
La multiplicité de ses occupations n’épuisait pas, en effet, l’activité du Kaw-djer, et le chef n’avait pas fait tort au médecin. Pas un jour il ne manquait d’aller voir les malades et les blessés de l’émeute. Il avait, d’ailleurs, de moins en moins à faire. Sous la triple influence de la saison plus clémente, de la paix morale et du travail, la santé publique s’améliorait rapidement.
De tous les malades et blessés, Halg était, bien entendu, le plus cher à son cœur. Quelque temps qu’il fît, quelle que fût sa fatigue, il passait matin et soir au chevet du jeune Indien, d’où Graziella et sa mère ne s’éloignaient pas. Il avait le bonheur de constater un mieux progressif. On fut bientôt certain que la blessure du poumon commençait à se fermer. Le 15 novembre, Halg put enfin quitter le lit sur lequel il gisait depuis près d’un mois.
Ce jour-là, le Kaw-djer se rendit à la maison habitée par la famille Rhodes.
«Bonjour, madame Rhodes!... Bonjour, les enfants! dit-il en entrant.
--Bonjour, Kaw-djer! lui répondit-on à l’unisson.
Dans cette atmosphère si cordiale, il perdait toujours un peu de sa froideur. Edward et Clary se pressèrent contre lui. Paternellement il embrassa la jeune fille et caressa la joue du jeune garçon.
--Enfin, vous voici, Kaw-djer!... s’écria Mme Rhodes. Je vous croyais mort.
--J’ai eu beaucoup à faire, madame Rhodes.
--Je le sais, Kaw-djer. Je le sais, approuva Mme Rhodes. C’est égal, je suis contente de vous voir... J’espère que vous allez me donner des nouvelles de mon mari.
--Votre mari est parti, madame Rhodes. Voilà tout ce que je peux vous dire.
--Grand merci du renseignement!... Reste à savoir quand il doit revenir.
--Pas de si tôt, madame Rhodes. Votre veuvage est loin d’être fini.
Mme Rhodes soupira tristement.
--Il ne faut pas être triste, madame Rhodes, reprit le Kaw-djer. Tout s’arrangera avec un peu de patience... D’ailleurs, je vous apporte de l’occupation, c’est-à-dire de la distraction. Vous allez déménager, madame Rhodes.
--Déménager!...
--Oui... Pour aller vous fixer à Libéria.
--A Libéria.!... Qu’irais-je y faire, Seigneur?
--Du commerce, madame Rhodes. Vous serez tout simplement la plus notable commerçante du pays, d’abord--et c’est une raison!--parce qu’il n’y en pas d’autres, et aussi, je l’espère bien, parce que vos affaires vont étonnamment prospérer.
--Commerçante!... Mes affaires?... répéta Mme Rhodes étonnée. Quelles affaires, Kaw-djer?
--Celles du bazar Harry Rhodes. Vous n’avez pas oublié, je suppose, que vous possédez une pacotille magnifique? Le moment est venu de l’utiliser.
--Comment!., objecta Mme Rhodes, vous voulez que, toute seule... sans mon mari...
--Vos enfants vous aideront, interrompit le Kaw-djer. Ils sont en âge de travailler, et tout le monde travaille ici. Je ne veux pas d’oisifs sur l’île Hoste.
La voix du Kaw-djer s’était faite plus sérieuse. Sous l’ami qui conseillait perçait le chef qui allait ordonner.
--Tullia Ceroni et sa fille, reprit-il, vous donneront aussi un coup de main, quand Halg sera complètement guéri... D’autre part, vous n’avez pas le droit de laisser plus longtemps inutilisés des objets susceptibles d’accroître le bien-être de tous.
--Mais ces objets représentent presque toute notre fortune, objecta Mme Rhodes qui paraissait fort émue. Que dira mon mari, quand il apprendra que je les ai risqués dans un pays si troublé, où la sécurité...
--Est parfaite, madame Rhodes, termina le Kaw-djer, parfaite, vous pouvez m’en croire. Il n’y a pas de pays plus sûr.
--Mais enfin, que voulez-vous que j’en fasse, de toutes ces marchandises? demanda Mme Rhodes,
--Vous les vendrez.
--A qui?
--Aux acheteurs.
--Il y en a donc, et ils ont donc de l’argent?
--En doutez-vous? Vous savez bien que tout le monde en avait au départ. Maintenant on en gagne.
--On gagne de l’argent à l’île Hoste!...
--Parfaitement. En travaillant pour la colonie qui emploie et qui paye.
--La colonie a donc de l’argent, elle aussi?... Voilà du nouveau, par exemple!
--La colonie n’a pas d’argent, expliqua le Kaw-djer, mais elle s’en procure en vendant les vivres qu’elle est seule à posséder. Vous devez en savoir quelque chose, puisqu’il vous faut payer les vôtres.
--C’est vrai, reconnut Mme Rhodes. Mais s’il ne s’agit que d’un échange, si les colons sont obligés de rendre pour se nourrir ce qu’ils ont gagné par leur travail, je ne vois pas très bien comment ils deviendront mes clients.
--Soyez tranquille, madame Rhodes. Les prix ont été établis par moi, et ils sont tels que les colons peuvent faire de petites économies.
--Alors, qui donne la différence?
--C’est moi, madame Rhodes.
--Vous êtes donc bien riche, Kaw-djer?
--Il paraît.
Mme Rhodes regarda son interlocuteur d’un air ébahi. Celui-ci ne sembla pas s’en apercevoir.
--Je considère comme très important, madame Rhodes, reprit-il avec fermeté, que votre magasin soit ouvert à bref délai.
--Comme il vous plaira, Kaw-djer,» accorda Mme Rhodes sans enthousiasme.