Les naufragés du Jonathan

Part 21

Chapter 213,582 wordsPublic domain

Cinq jours plus tard, le Kaw-djer était obéi. Quand, le 20 novembre, Karroly revint avec la _Wel-Kiej_, il trouva le bazar Rhodes en plein fonctionnement.

Karroly revenait seul, après avoir débarqué M. Rhodes à Punta-Arenas; il ne put répondre autre chose aux questions anxieuses de Mme Rhodes, qui demanda tout aussi vainement des explications au Kaw-djer. Celui-ci se contenta de l’assurer qu’elle ne devait concevoir aucune inquiétude, mais simplement s’armer de patience, l’absence de M. Rhodes devant se prolonger assez longtemps encore.

Quant à Karroly, il était émerveillé de ce qu’il voyait. Quel changement en moins d’un mois! Libéria n’était plus reconnaissable. A peine si quelques rares maisons étaient encore à leurs anciennes places. La plupart étaient maintenant groupées autour de celle qu’on désignait sous le nom de Gouvernement. Les plus voisines abritaient les quarante ménages, dont les chefs, armés aux dépens de la réserve de fusils, constituaient la police de la colonie. Les huit fusils sans emploi avaient été déposés dans le poste situé entre le logis du Kaw-djer et celui d’Hartlepool, et que plusieurs hommes gardaient jour et nuit. Quant à la provision de poudre, on l’avait mise à l’abri dans l’entrepôt ménagé au centre de l’immeuble et sans aucune issue à l’extérieur.

Un peu plus loin, s’ouvrait le bazar Rhodes. Ce bazar surtout émerveillait Karroly. Aucun des magasins de Punta-Arenas, seule ville que l’Indien eût jamais vue, n’en égalait à ses yeux la splendeur.

Au delà, vers l’Est et vers l’Ouest, le travail se poursuivait. On aplanissait le sol destiné à recevoir les dernières maisons démontables et, plus loin, de tous les côtés, on travaillait également. Déjà d’autres maisons, celles-ci en bois, celles-là en maçonnerie, commençaient à s’élever hors de terre.

Entre les maisons disposées selon un plan rigoureux qui ne laissait aucune place aux fantaisies individuelles, de véritables rues se croisaient à angles droits, suffisamment larges pour permettre le passage simultané de quatre véhicules. A vrai dire, ces rues étaient bien encore quelque peu boueuses et ravinées, mais le piétinement des colons en durcissait le sol de jour en jour.

La route commencée dans la direction du Bourg-Neuf avait traversé la plaine marécageuse et rejoignait déjà obliquement la rivière. Sur les berges s’amoncelaient une multitude de pierres, en vue de la construction d’un pont plus solide que le ponceau existant.

Le Bourg-Neuf était à peu près déserté. A l’exception de quatre marins du _Jonathan_ et de trois autres colons résolus à gagner leur vie en pêchant, ses anciens habitants l’avaient quitté pour Libéria, où les appelaient leurs occupations. Du Bourg-Neuf devenu ainsi exclusivement un port de pêche, les embarcations partaient chaque matin pour y rentrer aux approches du soir, chargées de poissons qui trouvaient aisément preneurs.

Toutefois, malgré la diminution de sa population, aucune des maisons du faubourg n’avait été abattue. Ainsi l’avait décidé le Kaw-djer. Celle de Karroly était donc toujours debout, et l’Indien eut la joie d’y trouver Halg presque entièrement guéri.

Ce lui fut, par contre, un grand chagrin d’y rentrer sans le Kaw-djer, dont la nouvelle existence le séparait à jamais. Finie, cette vie commune de tant d’années!... Comme il était changé!... En revoyant son fidèle Indien, à peine avait-il esquissé un sourire, à peine avait-il consenti à interrompre quelques minutes sa dévorante activité.

Ce jour-là, comme tous les autres jours, le Kaw-djer, après une matinée consacrée aux divers travaux en cours, examina la situation de la colonie, tant au point de vue financier qu’au point de vue de l’état du stock des vivres, puis il retourna sur le chantier de la route.

C’était l’heure du repos. Pics et pioches abandonnés, la plupart des terrassiers sommeillaient sur les bas côtés, en offrant au soleil leurs poitrines velues; d’autres mâchaient lentement leur ration en échangeant des mots vides et rares. A mesure que le Kaw-djer passait, les gens étendus se redressaient, les causeurs s’interrompaient, et tous soulevaient leurs casquettes, en accompagnant le geste d’une parole de bon accueil.

«Salut, Gouverneur!» disaient l’un après l’autre ces hommes rudes.

Sans s’arrêter, le Kaw-djer répondait de la main.

Il avait déjà parcouru la moitié du chemin, quand il aperçut, non loin de la rivière, un groupe d’une centaine d’émigrants, parmi lesquels on distinguait quelques femmes. Il pressa le pas. Bientôt, partis de ce groupe, les sons d’un violon vinrent frapper son oreille.

Un violon?... C’était la première fois qu’un violon chantait sur l’île Hoste depuis la mort de Fritz Gross.

Il se mêla à l’attroupement, dont les rangs s’ouvrirent devant lui. Au centre, il y avait deux enfants. C’était l’un d’eux qui jouait, assez gauchement d’ailleurs. L’autre, pendant ce temps, disposait sur le sol des corbeilles de joncs tressés et des bouquets de fleurs des champs: seneçons, bruyères et branches de houx.

Dick et Sand... Le Kaw-djer, dans cette tourmente qui avait bouleversé sa vie, les avait oubliés. Au reste, pourquoi eût-il songé à ceux-ci plutôt qu’aux autres enfants de la colonie? Eux aussi, ils avaient une famille, dans la personne du brave et honnête Hartlepool. En vérité, le petit Sand n’avait pas perdu son temps. Moins de trois mois s’étaient écoulés depuis qu’il avait hérité du violon de Fritz Gross, et il fallait qu’il eût de bien rares dispositions musicales pour être arrivé si vite, sans maître, sans conseils, à un pareil résultat. Certes il n’était pas un virtuose, et même il n’y avait pas lieu de croire qu’il le devint jamais, car la technique élémentaire lui ferait toujours défaut, mais il jouait avec justesse et trouvait, sans paraître les chercher, des mélodies naïves, ingénieuses et charmantes, qu’il engrenait les unes aux autres par des modulations d’une audace heureuse.

Le violon se tut, Dick, ayant terminé son éventaire, prit la parole.

«Honorables Hosteliens! dit-il avec une comique emphase, en redressant de son mieux sa petite taille, mon associé plus spécialement chargé du rayon artistique et musical de la maison Dick and Co, l’illustre maestro Sand, violoniste ordinaire de Sa Majesté le Roi du cap Horn et autres lieux, remercie vos Honneurs de l’attention qu’on a bien voulu lui accorder...

Dick poussa un ouf! sonore, reprit sa respiration, et repartit de plus belle.

--Le concert, honorables Hosteliens, est gratuit, mais il n’en est pas de même de nos autres marchandises, lesquelles sont, j’ose le dire, plus merveilleuses encore et surtout plus solides. La Maison Dick and Co met aujourd’hui en vente des bouquets et des paniers. Ceux-ci seront de la plus grande commodité pour aller au marché... quand il y en aura un à l’île Hoste! Un _cent_[4], le bouquet!... Un _cent_, le panier!... Allons! honorables Hosteliens! la main à la poche, je vous prie!...

[4] Environ cinq centimes.

Ce disant, Dick faisait le tour du cercle, en présentant des échantillons de sa marchandise, tandis que, pour chauffer l’enthousiasme, le violon se mettait à chanter de plus belle.

Quant aux spectateurs, ils riaient, et, d’après leurs propos, le Kaw-djer comprenait qu’ils n’assistaient pas pour la première fois à une scène de ce genre. Dick et Sand avaient sans doute l’habitude de parcourir les chantiers aux heures de repos et de faire ce singulier commerce. C’était miracle qu’il ne les eût pas encore aperçus!

Cependant, Dick eut en un clin d’œil vendu bouquets et corbeilles.

--Il ne reste plus qu’un panier, Mesdames et Messieurs, annonça-t-il. C’est le plus beau! A deux _cents_, le dernier et le plus beau panier!

Une ménagère versa les deux _cents_.

--Merci bien, Messieurs et Dames! Huit _cents_!... C’est la fortune s’écria Dick en esquissant un pas de gigue.

La gigue fut arrêtée net. Le Kaw-djer avait saisi le danseur par l’oreille.

--Que veut dire ceci? interrogea-t-il sévèrement.

D’un coup d’œil sournois, l’enfant s’efforça de deviner l’humeur réelle du Kaw-djer, puis, rassuré sans doute, il répondit avec le plus grand sérieux:

--Nous travaillons, Gouverneur.

--C’est ça que tu appelles travailler! s’écria le Kaw-djer qui lâcha son prisonnier.

Celui-ci en profita pour se retourner complètement, et, regardant le Kaw-djer bien en face:

--Nous nous sommes établis, dit-il en se rengorgeant. Sand joue du violon, et moi je suis marchand de fleurs et de vannerie... Quelquefois, nous faisons des commissions... ou nous vendons des coquillages... Je sais aussi la danse... et des tours... C’est des professions, ça, peut-être, Gouverneur!

Le Kaw-djer sourit malgré lui,

--En effet!... reconnut-il. Mais qu’avez-vous besoin d’argent?

--C’est pour votre subrécargue[5], pour M. John Rame, Gouverneur.

[5] Comptable qui existe parfois à bord des navires.

--Comment!... s’écria le Kaw-djer, John Rame vous prend votre argent!...

--Il ne nous le prend pas, Gouverneur, répliqua Dick, vu que c’est nous qui le donnons pour les rations.

Cette fois, le Kaw-djer fut tout à fait abasourdi. Il répéta:

--Pour les rations?... Vous payez votre nourriture!... N’habitez-vous donc plus avec M. Hartlepool?

--Si, Gouverneur, mais ça ne fait rien...

Dick gonfla ses joues, puis, imitant le Kaw-djer lui-même à s’y méprendre malgré la réduction de l’échelle, il dit avec une impayable gravité:

--Le travail est la loi!

Sourire ou se fâcher?... Le Kaw-djer prit le parti de sourire. Aucune hésitation n’était possible, en effet. Dick n’avait évidemment nulle intention de railler. Dès lors, pourquoi blâmer ces deux enfants si ardents à se «débrouiller», alors que tant de leurs aînés avaient une telle propension à s’en reposer sur autrui.

Il demanda:

--Votre «travail» vous rapporte-t-il au moins de quoi vivre?

--Je crois bien! affirma Dick avec importance. Des douze _cents_, par jour, quelquefois quinze, voilà ce qu’il nous rapporte, notre travail, Gouverneur!... Avec ça, un homme peut vivre, ajouta-t-il le plus sérieusement du monde.

Un homme!... Les auditeurs partirent d’un éclat de rire. Dick, offensé, regarda les rieurs.

--Qu’est-ce qu’ils ont, ces idiots-là?... murmura-t-il entre ses dents d’un air vexé.

Le Kaw-djer le ramena à la question.

--Quinze _cents_, ce n’est pas mal, en effet, reconnut-il. Vous gagneriez davantage cependant, si vous aidiez les maçons ou les terrassiers.

--Impossible, Gouverneur, répliqua Dick vivement.

--Pourquoi impossible? insista le Kaw-djer.

--Sand est trop petit. Il n’aurait pas la force, expliqua Dick, dont la voix exprima une véritable tendresse qui ne laissait pas d’être nuancée d’un soupçon de dédain.

--Et toi?

--Oh!... moi!...

Il fallait entendre ce ton!... Lui, il aurait la force, assurément. C’eût été lui faire injure que d’en douter.

--Alors?...

--Je ne sais pas... balbutia Dick tout songeur. Ça ne me dit rien...

Puis, dans une explosion:

--Moi, Gouverneur, j’aime la liberté!

Le Kaw-djer considérait avec intérêt le petit bonhomme, qui, tête nue, les cheveux emmêlés par la brise, se tenait droit devant lui, sans baisser ses yeux brillants. Il se reconnaissait dans cette nature généreuse mais excessive. Lui aussi avait par-dessus tout aimé la liberté, lui aussi s’était montré impatient de toute entrave, et la contrainte lui avait paru si haïssable qu’il avait prêté à l’humanité entière ses répugnances. L’expérience lui avait démontré son erreur, en lui donnant la preuve que les hommes, loin d’avoir l’insatiable besoin de liberté qu’il leur supposait, peuvent aimer, au contraire, un joug qui les fait vivre, et qu’il est bon parfois que les enfants grands et petits aient un maître.

Il répliqua:

--La liberté, il faut d’abord la gagner, mon garçon, en se rendant utile aux autres et à soi-même, et, pour cela, il est nécessaire de commencer par obéir. Vous irez trouver Hartlepool de ma part, et vous lui direz qu’il vous emploie selon vos forces. Je veillerai, d’ailleurs, à ce que Sand puisse continuer à travailler sa musique. Allez, mes enfants!»

Cette rencontre attira l’attention du Kaw-djer sur un problème qu’il importait de résoudre. Les enfants pullulaient dans la colonie. Désœuvrés, loin de la surveillance des parents, ils vagabondaient du matin au soir. Pour fonder un peuple, il fallait préparer les générations futures à recueillir la succession de leurs devanciers. La création d’une école s’imposait à bref délai.

Mais on ne saurait tout faire à la fois. Quelle que fût l’importance de cette question, il en remit l’examen à son retour d’une tournée qu’il désirait accomplir dans l’intérieur de l’île. Depuis qu’il avait assumé la charge du pouvoir, il projetait ce voyage d’inspection, que de plus pressants soucis l’avaient forcé à remettre de jour en jour. Maintenant, il pouvait s’éloigner sans imprudence. La machine avait reçu une impulsion suffisante pour fonctionner toute seule pendant quelque temps.

Deux jours après l’arrivée de Karroly, il allait enfin partir, quand un incident l’obligea à un nouveau retard. Un matin, son attention fut attirée par le bruit d’une altercation violente. S’étant dirigé du côté d’où venait le vacarme, il aperçut une centaine de femmes discutant avec animation devant une clôture de forts madriers qui leur barrait la route. Le Kaw-djer ne comprit pas tout d’abord. Cette clôture, c’était celle qui limitait l’enclos de Patterson, mais elle ne lui avait pas semblé, les jours précédents, s’avancer aussi loin.

Il fut bientôt renseigné.

Patterson, qui, dès le printemps précédent, s’était adonné à la culture maraîchère, avait vu, cette année, ses efforts couronnés de succès. Travailleur infatigable, il avait obtenu une abondante récolte, et, depuis le renversement de Beauval, les autres habitants de Libéria s’approvisionnaient couramment chez lui de légumes frais.

Son succès était dû, pour une grande part, à l’emplacement qu’il avait choisi. Au bord même de la rivière, il y trouvait de l’eau en abondance. C’est précisément cette situation privilégiée qui était cause du conflit actuel.

Les cultures de Patterson, étendues sur un espace de deux ou trois cents mètres, commandaient le seul point où la rivière fût accessible, dans le voisinage immédiat de Libéria. En aval, elle était bordée, sur la rive droite, par une plaine marécageuse qui en interdisait l’approche jusqu’au ponceau établi près de l’embouchure, c’est-à-dire à plus de quinze cents mètres dans l’Ouest. En amont, la berge brusquement relevée tombait, pendant plus d’un mille, à pic dans le courant.

Les ménagères de Libéria étaient donc dans l’obligation de traverser l’enclos de Patterson pour aller puiser l’eau nécessaire aux besoins de leurs ménages, et c’est pourquoi, jusqu’alors, le propriétaire de cet enclos avait ménagé un hiatus dans la barrière qui le délimitait. Mais, à la fin, il s’était avisé que ce passage incessant à travers sa propriété était attentatoire à ses droits et causait de multiples dommages. La nuit précédente, il avait donc, avec l’aide de Long, barré solidement l’ouverture, d’où grave déception et grande colère des ménagères venues de bon matin chercher de l’eau.

Le calme se rétablit quand on aperçut le Kaw-djer, et l’on s’en rapporta à sa justice. Patiemment, il écouta les arguments pour et contre, puis il rendit sa sentence. A la surprise générale, elle fut favorable à Patterson. A la vérité, le Kaw-djer décida que la clôture devait être abattue sur-le-champ et qu’une voie de vingt mètres de large devait être rendue à la circulation publique, mais il reconnut les droits de l’occupant à une indemnité pour la parcelle de terrain cultivé dont il était privé dans l’intérêt public. Quant à l’importance de cette indemnité, elle serait fixée dans les formes régulières. Il y avait des juges à l’île Hoste. Patterson était invité à s’adresser à eux.

La cause fut plaidée le jour même. Ce fut la première que Beauval eut à juger. Après débat contradictoire, il condamna l’État hostelien à payer une indemnité de cinquante dollars. Cette somme fut aussitôt versée à l’Irlandais qui ne chercha pas à dissimuler sa satisfaction.

L’incident fut diversement commenté, mais, en général, on goûta fort la manière dont il avait été réglé. On eut le sentiment que nul ne pourrait désormais être dépouillé de ce qu’il possédait, et la confiance publique en fut énormément accrue. C’est ce résultat qu’avait voulu le Kaw-djer.

Cette affaire terminée, celui-ci se mit en route. Pendant trois semaines, il sillonna l’île en tous sens, jusqu’à son extrémité Nord-Ouest, jusqu’aux pointes orientales des presqu’îles Dumas et Pasteur. L’une après l’autre, il visita toutes les exploitations, sans en omettre une seule, tant celles qui avaient été volontairement délaissées au cours du précédent hiver que celles dont les tenanciers avaient été chassés au moment des troubles.

De son enquête, il résulta finalement que cent soixante et un colons, formant quarante-deux familles, séjournaient encore dans l’intérieur. Ces quarante-deux familles pouvaient toutes être considérées comme ayant réussi dans leur exploitation, mais à des degrés très inégaux. Les unes devaient borner leur espoir à assurer leur propre subsistance, tandis que d’autres, les mieux pourvues en garçons robustes, auraient pu agrandir considérablement leurs cultures.

De vingt-huit familles, comptant cent dix-sept autres colons, contraintes, au moment des troubles, de se réfugier à Libéria, les exploitations, aujourd’hui très compromises, semblaient également avoir été prospères au moment où on avait dû les abandonner.

Enfin, cent quatre-vingt-dix-sept tentatives d’exploitation n’avaient abouti qu’à un échec. De leurs propriétaires, une quarantaine étaient morts, et le surplus, au nombre de plus de sept-cent quatre-vingts, avait successivement cherché refuge à la côte au cours de l’hiver.

Les renseignements ne manquaient pas au Kaw-djer. Les colons se mettaient avec empressement à sa disposition. L’enthousiasme était unanime, quand on apprenait la nouvelle organisation de la colonie, et cet enthousiasme croissait encore à mesure qu’il faisait part de ses projets. Lui parti, on reprenait le travail avec une ardeur décuplée par l’espoir.

De tout ce qu’il observait, de tout ce qu’il entendait, le Kaw-djer prit soigneusement note. En même temps, il relevait un plan grossier des diverses exploitations et de leurs situations respectives.

Ces documents, il les utilisa dès son retour. En quelques jours il dressa une carte de l’île, carte approximative au point de vue géographique, mais d’une exactitude plus que suffisante au point de vue des exploitations agricoles qui se limitaient les unes les autres, puis il répartit la moitié de l’île entre cent soixante-cinq familles qu’il choisit sans appel, et auxquelles il délivra des concessions régulières.

Donner à la propriété cette base solide, c’était accomplir une véritable révolution. Au régime du bon plaisir, il substituait la légalité, à la possession de fait, un titre inattaquable par celui-là même qui l’avait délivré. Aussi ces simples feuilles de papier furent-elles reçues par leurs bénéficiaires avec autant de joie peut-être que les champs qu’elles représentaient. Jusqu’alors ils avaient vécu instables, dans l’incertitude du lendemain. Ces feuilles de papier changeaient tout. Cette terre était à eux. Ils pourraient la léguer à leurs enfants. Ils se fixaient, prenaient racine, et devenaient vraiment, de colons, des Hosteliens.

Le Kaw-djer commença par consolider les droits des quarante-deux familles qui étaient demeurées attachées à la glèbe et par rétablir dans les leurs les vingt-huit exploitants qui ne l’avaient quittée que sous la menace des émeutiers. Cela fait, il sélectionna entre toutes quatre-vingt-quinze autres familles, qui lui parurent dignes d’en appeler de leur échec. Il ne s’occupa aucunement des autres.

C’était de l’arbitraire. Ce ne fut pas le seul. Si l’égalité n’eut rien à voir dans la répartition des concessions, elle ne fut pas mieux respectée au point de vue de leur importance. A ceux-ci le Kaw-djer laissa juste le terrain sur lequel ils s’étaient d’abord établis, tandis qu’il diminuait la surface attribuée à ceux-là. En même temps, il augmentait considérablement certaines exploitations. Dans toutes ses décisions, il n’obéit qu’à une unique loi, l’intérêt supérieur de la colonie. A ceux qui avaient montré le plus d’intelligence, de force et de vaillance, les concessions les plus vastes. Rien au contraire à ceux dont il avait pu constater l’incapacité, et qu’il condamnait sans appel à rester des prolétaires et des salariés jusqu’à la mort.

Le salariat, en effet, allait nécessairement faire son apparition sur l’île Hoste. Quelques exploitations, celles par exemple des quatre familles dont les Rivière formaient le centre, étaient d’une telle étendue et d’une telle prospérité, qu’elles eussent suffi à occuper plusieurs centaines d’ouvriers. L’ouvrage ne manquerait donc pas à ceux qui préféreraient le travail des champs à celui de la ville.

Pour la deuxième fois, Libéria se dépeupla. Son titre de concession à peine en poche, chaque titulaire partait avec les siens, bien pourvu de vivres, dont la provision pourrait,--d’ailleurs, le Kaw-djer l’affirmait--être ultérieurement renouvelée. Quelques-uns de ceux qui n’avaient pas été favorisés les imitèrent, et allèrent louer leurs bras dans la campagne.

Le 10 janvier, la population fut réduite à quatre cents habitants environ, dont deux cent cinquante hommes en âge de travailler. Les autres, soit un peu moins de six cents, y compris les femmes et les enfants, étaient maintenant disséminés dans l’intérieur. Ainsi que le Kaw-djer avait pu s’en assurer au cours de son voyage, la population totale n’atteignait plus en effet le millier. Le surplus était mort, dont près de deux cents dans le seul hiver qui venait de finir. Encore quelques hécatombes de ce genre, et l’île Hoste redeviendrait un désert.

L’avancement du travail se ressentit de la diminution du nombre des travailleurs. Le Kaw-djer ne parut pas s’en soucier. On comprit bientôt sa tranquillité. Quelques jours plus tard, le 17 janvier, un vapeur mouillait en face du Bourg-Neuf. C’était un grand navire de deux mille tonneaux. Dès le lendemain son déchargement commençait, et les Libériens émerveillés virent défiler d’incalculables richesses. Ce fut d’abord du bétail, des moutons, des chevaux et jusqu’à deux chiens de berger. Puis, ce fut du matériel agricole: charrues, herses, batteuses, faneuses; des semences de toute nature; des vivres en quantité considérable, des voitures et des chariots; des métaux: plomb, fer, acier, zinc, étain, etc.; du petit outillage: marteaux, scies, burins, limes, et cent autres; des machines-outils: forge, perceuse, fraiseuse, tours à bois et à métaux, et beaucoup d’autres choses encore.

En outre, le steamer ne contenait pas que ces objets matériels. Deux cents hommes, composés par moitié de terrassiers et d’ouvriers de bâtiment avaient été amenés par lui. Quand le déchargement du navire fut terminé, ils se joignirent aux colons, et les travaux menés par quatre cent cinquante bras robustes recommencèrent à avancer rapidement.

En quelques jours la route du Bourg-Neuf fut terminée. Pendant que les maçons s’occupaient, les uns, de la construction du pont, les autres, de celle des maisons, on amorça vers l’intérieur une seconde route qui, divisée en nombreuses branches, serpenterait plus tard entre les exploitations, et porterait la vie à travers l’île, artères et veines de ce grand corps jusque-là inerte.