Part 19
Plus on frappait, plus on s’exaspérait. Le moment vint où les couteaux sortirent tout seuls de leurs gaines. Une fois de plus, le sang coula.
Après une résistance héroïque, les défenseurs de Beauval furent enfin débordés, et les assaillants, ayant tout balayé devant eux, se ruèrent en désordre dans l’intérieur du Palais. Avec des hurlements de sauvages, ils le parcoururent de haut en bas. S’ils avaient trouvé Beauval, celui-ci eût été inévitablement écharpé. Par bonheur, il fut impossible de le découvrir. Beauval avait disparu. En voyant de quelle manière tournaient les choses, il avait déguerpi à temps, et, en ce moment, il fuyait à toutes jambes dans la direction du Bourg-Neuf.
L’inutilité de leurs recherches porta au paroxysme la rage des vainqueurs. Il est de l’essence même de la foule de perdre toute mesure dans le bien comme dans le mal. A défaut d’autre victime, on s’en prit aux choses. La demeure de Beauval fut pillée de fond en comble. Son misérable mobilier, ses papiers, ses objets personnels, tout fut jeté pêle-mêle par les fenêtres, et amoncelé en un tas auquel on mit le feu. Quelques instants plus tard,--fut-ce par inadvertance? fut-ce par la volonté de l’un des émeutiers?--le Palais lui-même flambait à son tour.
Chassés par la fumée, les envahisseurs se précipitèrent au dehors. Alors, ils n’étaient plus des hommes. Ivres de cris, de saccage et de meurtre, ils n’avaient plus de pensée ni de but. Rien qu’un irrésistible besoin de frapper, d’assommer, de détruire et de tuer.
Sur le terre-plein stationnait, comme au spectacle, la foule des enfants, des femmes et des indifférents, éternels badauds à qui on ne cesse de rendre les coups qu’ils n’ont pas donnés. Ils formaient, en somme, le gros de la population, mais, en dépit de leur nombre, ils étaient trop pacifiques pour être redoutables. La bande de Lewis Dorick, maintenant grossie de ses anciens adversaires qui jugeaient opportun de se ranger du côté du plus fort, se rua sur cette multitude inoffensive, cognant des pieds et des poings.
Ce fut une fuite éperdue. Hommes, femmes et enfants se répandirent dans la plaine, poursuivis par ces énergumènes qui eussent été bien embarrassés de donner la raison de leur sauvage fureur.
Du haut de la berge qu’il venait de gravir avec Harry Rhodes, le Kaw-djer, en regardant du côté du campement, n’aperçut qu’un nuage de fumée, dont les lourdes volutes allaient rouler jusqu’à la mer. Les maisons disparaissaient dans ce nuage, d’où s’élevaient des cris confus: appels, jurons, exclamations de douleur et d’angoisse. Un seul être vivant, un homme, se montrait dans la plaine, au delà de la rivière. Il courait de toutes ses forces, bien que personne ne fût à sa poursuite. Sans ralentir son allure, cet homme atteignit le ponceau, le franchit, et vint tomber, hors d’haleine, en arrière de la petite troupe armée. On reconnut alors Ferdinand Beauval.
Voilà ce que vit d’abord le Kaw-djer. Dans sa simplicité, le tableau était éloquent, et il en comprit sur-le-champ la signification: Beauval honteusement chassé, contraint à la fuite, et l’émeute semant dans Libéria l’incendie et la mort.
Quel sens avait tout cela? Qu’on se fût débarrassé de Beauval, rien de mieux. Mais pourquoi cette dévastation, dont les auteurs seraient les premières victimes? Pourquoi cette tuerie, dont les cris lointains disaient la sauvage fureur?
Ainsi donc, les hommes pouvaient en arriver là! Non seulement le plus médiocre intérêt les rendait capables du mal, mais ils l’étaient encore, le cas échéant, de détruire pour détruire, de frapper pour frapper, de tuer pour le plaisir de tuer! Il n’y avait pas que les besoins, les passions et l’orgueil pour lancer les hommes les uns contre les autres; il y avait aussi la folie, cette folie qui existe en puissance dans toutes les foules, et qui fait qu’ayant une fois goûté de la violence, elles ne s’arrêtent que saoules de destruction et de carnage.
C’est par une telle folie--héroïsme ou brigandage, selon l’occurrence--que le bandit abat sans raison le passant inoffensif, c’est par elle que les révolutions font des innocents et des coupables une indistincte hécatombe, comme c’est elle aussi qui enflamme les armées et gagne les batailles.
Que devenaient, devant de pareils faits, les rêves du Kaw-djer? Si la liberté intégrale était le bien naturel des hommes, n’était-ce pas à la condition qu’ils restassent des hommes et qu’ils ne fussent pas susceptibles de se transformer en bêtes fauves, comme ceux dont il contemplait les exploits?
Le Kaw-djer n’avait rien répondu à Harry Rhodes. Droit et ferme au point culminant de la berge, il regarda pendant quelques minutes en silence. Ses réflexions douloureuses, son visage impassible ne les trahissait pas.
Et pourtant, quel débat cruel dont son âme était déchirée! Fermer les yeux à l’évidence et s’entêter égoïstement dans une religion menteuse, tandis que ces malheureux insensés se massacraient les uns les autres, ou bien reconnaître l’évidence, obéir à la raison, intervenir dans ce désordre et les sauver malgré eux, poignant dilemme! Ce que commandait le bon sens, c’était, hélas! la négation de toute sa vie. Voir brisée à ses pieds l’idole élevée dans son cœur, reconnaître qu’on a été dupe d’un mirage, se dire qu’on a bâti sur un mensonge, que rien n’est vrai de ce qu’on a pensé, et qu’on s’est sacrifié stupidement à une chimère, quelle faillite!
Tout à coup, hors de la fumée qui recouvrait Libéria, jaillit un fuyard, puis un autre, puis dix autres, puis cent autres, dont beaucoup de femmes et d’enfants. Quelques-uns cherchaient à se réfugier dans les hauteurs de l’Est, mais le plus grand nombre, serrés de près par leurs adversaires, couraient éperdument dans la direction du Bourg-Neuf. La dernière de ceux-ci était une femme. Un peu forte, elle ne pouvait aller vite. Un homme la rejoignit en quelques enjambées, la saisit par les cheveux, la renversa sur le sol, leva le poing...
Le Kaw-djer se retourna vers Harry Rhodes et dit d’une voix grave:
--J’accepte.»
FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.
TROISIÈME PARTIE.
I
PREMIÈRES MESURES.
Le Kaw-djer, à la tête des quinze volontaires, traversa la plaine au pas de course. Il lui suffit de quelques minutes pour atteindre Libéria.
On se battait encore sur le terre-plein, mais avec moins d’ardeur, et uniquement par suite de la vitesse acquise, car, déjà, on ne savait plus très bien pourquoi.
L’arrivée de la petite troupe armée frappa de stupeur les belligérants. C’était une éventualité qu’ils n’avaient pas prévue. A aucun moment, les émeutiers n’avaient admis qu’ils pussent avoir à lutter contre une force supérieure, de taille à mettre le holà à leurs fantaisies meurtrières. Les combats singuliers en furent subitement arrêtés. Ceux qui recevaient les coups prirent du champ, ceux qui les donnaient s’immobilisèrent aux endroits où ils se trouvaient, les uns tout ahuris de leur inexplicable aventure, les autres l’air un peu égaré, la respiration haletante, en hommes qui, dans un moment d’aberration, auraient accompli quelque travail pénible dont ils ne comprendraient plus la raison. Sans transition, la surexcitation faisait place à la détente.
Le Kaw-djer s’occupa en premier lieu de combattre l’incendie que les flammes, rabattues par une légère brise du Sud, risquaient de communiquer au campement tout entier. L’ancien «palais» de Beauval était alors plus qu’aux trois quarts consumé. Quelques coups de crosse suffirent à jeter bas cette construction légère, dont il ne subsista bientôt plus qu’un tas de débris calcinés d’où s’élevait une fumée âcre.
Cela fait, laissant cinq de ses hommes de garde près de la foule assagie, il partit avec les dix autres à travers la plaine, afin de rallier le surplus des émigrants. Il y réussit sans peine. De tous côtés on revenait vers Libéria, les assaillants, dont la fatigue avait apaisé la fureur insensée, formant l’avant-garde, et, derrière eux, les badauds étrillés, qui, encore mal remis de leur terreur, se rapprochaient craintivement en conservant un prudent intervalle. Quand ceux-ci aperçurent le Kaw-djer, ils reprirent confiance et pressèrent le pas, si bien que les uns et les autres arrivèrent confondus à Libéria.
En moins d’une heure, toute la population fut rassemblée sur le terre-plein. A voir ses rangs serrés, sa masse homogène, il eût été impossible de soupçonner que des partis adverses l’eussent jamais divisée. Sans les nombreuses victimes qui jonchaient le sol, il ne serait resté aucune trace des troubles qui venaient de finir.
La foule ne montrait pas d’impatience. De la curiosité simplement. Tout étonnée de l’incompréhensible rafale qui l’avait secouée et meurtrie, elle regardait placidement le groupe compact des quinze hommes armés qui lui faisait face, et attendait ce qui allait s’ensuivre.
Le Kaw-djer s’avança au milieu du terre-plein, et, s’adressant aux colons dont les regards convergeaient vers lui, il dit d’une voix forte:
«Désormais, c’est moi qui serai votre chef.»
Quel chemin il lui avait fallu parcourir pour en arriver à prononcer ces quelques mots! Ainsi donc, non seulement il acceptait enfin le principe d’autorité, non seulement il consentait, en dépit de ses répugnances, à en être le dépositaire, mais encore, allant d’un extrême à l’autre, il dépassait les plus absolus autocrates. Il ne se contentait pas de renoncer à son idéal de liberté, il le foulait aux pieds. Il ne demandait même pas l’assentiment de ceux dont il se décrétait le chef. Ce n’était pas une révolution. C’était un coup d’État.
Un coup d’État d’une étonnante facilité. Quelques secondes de silence avaient suivi la brève déclaration du Kaw-djer, puis un grand cri s’éleva de la foule. Applaudissements, vivats, hurras partirent à la fois en ouragan. On se serrait les mains, on se congratulait, les mères embrassaient leurs enfants. Ce fut un enthousiasme frénétique.
Ces pauvres gens passaient du découragement à l’espoir. Du moment que le Kaw-djer prenait leurs affaires en mains, ils étaient sauvés. Il saurait bien les tirer de leur misère. Comment?... Par quel moyen?... Personne n’en avait aucune idée, mais là n’était pas la question. Puisqu’il se chargeait de tout, il n’y avait pas à chercher plus loin.
Quelques-uns, cependant, étaient sombres. Toutefois, si les partisans, dispersés, noyés dans la foule, de Beauval et de Lewis Dorick ne poussaient pas de vivats, ils ne se risquaient pas à manifester autrement que par leur silence. Qu’eussent-ils pu faire de plus? Leur minorité infime devait compter avec la majorité, depuis que celle-ci avait un chef. Ce grand corps possédait une tête désormais, et le cerveau rendait redoutable ces innombrables bras jusqu’ici dédaignés.
Le Kaw-djer étendit la main. Le silence s’établit comme par enchantement.
«Hosteliens, dit-il, le nécessaire sera fait pour améliorer la situation, mais j’exige l’obéissance de tous et je compte que personne ne m’obligera à employer la force. Que chacun de vous rentre chez soi et attende les instructions qui ne tarderont pas à être données.»
L’énergique laconisme de ce discours eut les plus heureux effets. On comprit qu’on allait être dirigé, et qu’il suffirait dorénavant de se laisser conduire. Rien ne pouvait mieux réconforter des malheureux qui venaient de faire de la liberté une si déplorable expérience et qui l’eussent volontiers aliénée contre la certitude d’un morceau de pain. La liberté est un bien immense, mais qu’on ne peut goûter qu’à la condition de vivre. Et vivre, à cela se réduisaient pour l’instant les aspirations de ce peuple en détresse.
On obéit avec célérité, sans faire entendre le plus léger murmure. La place se vida, et tous, jusqu’à Lewis Dorick, se conformant aux ordres reçus, s’enfermèrent dans les maisons ou sous les tentes.
Le Kaw-djer suivit des yeux la foule qui s’écoulait, et ses lèvres eurent un imperceptible pli d’amertume. S’il lui était resté des illusions, elles se fussent envolées. L’homme, décidément, ne haïssait pas la contrainte autant qu’il se l’était imaginé. Tant de veulerie--de lâcheté presque!--ne s’accordait pas avec l’exercice d’une liberté sans limite.
Une centaine de colons n’avaient pas suivi les autres. Le Kaw-djer se tourna en fronçant les sourcils vers ce groupe indocile. Aussitôt, un de ceux qui le composaient s’avança en avant de ses compagnons et prit la parole en leur nom. S’ils n’allaient pas, eux aussi, s’enfermer dans leurs demeures, c’est qu’ils n’en avaient pas. Chassés de leurs fermes envahies par une horde de pillards, ils venaient d’arriver à la côte, ceux-là depuis quelques jours, ceux-ci de la veille, et ils ne possédaient plus d’autre abri que le ciel.
Le Kaw-djer, les ayant assurés qu’il serait promptement statué sur leur sort, les invita à dresser les tentes qui existaient encore en réserve, puis, tandis qu’ils se mettaient en devoir d’obéir, il s’occupa sans plus tarder des victimes de l’émeute.
Il y en avait sur le terre-plein même et dans la campagne environnante. On partit à la recherche de ces dernières, et bientôt toutes furent ramenées au campement. Vérification faite, les troubles coûtaient la vie à douze colons, en y comprenant les trois pillards qui avaient trouvé la mort dans l’assaut de la ferme des Rivière. En général, il n’y avait pas lieu de beaucoup regretter les défunts. Un d’entre eux seulement, un des émigrants revenus de l’intérieur au cours de l’hiver, devait être compté dans la portion saine du peuple hostelien. Quant aux autres, ils appartenaient aux clans de Beauval et de Dorick, et le parti du travail et de l’ordre ne pouvait qu’être fortifié par leur disparition.
Les dommages les plus sérieux avaient été soufferts, en effet, par les émeutiers eux-mêmes, acharnés dans l’attaque comme dans la défense. Parmi les curieux inoffensifs qu’ils avaient assaillis avec tant de sauvagerie après l’incendie du «palais», tout se réduisait, hormis le colon assassiné, à des blessures: contusions, fractures, voire quelques coups de couteau, qui fort heureusement ne mettaient en danger la vie de personne.
C’était de la besogne pour le Kaw-djer. Il n’en fut pas effrayé. Ce n’est pas en aveugle qu’il avait pris en charge l’existence d’un millier d’êtres humains, et, quelle que fût la grandeur de la tâche, elle ne serait pas au-dessus de son courage.
Les blessés examinés, pansés quand il y avait lieu, et enfin dirigés sur leurs demeures habituelles, le terre-plein fut complètement vide. Y laissant cinq hommes en surveillance, le Kaw-djer reprit, avec les dix autres, le chemin du Bourg-Neuf. Là-bas, un autre devoir l’appelait; là-bas, il y avait Halg, mourant, mort peut-être...
Halg était dans le même état, et les soins intelligents ne lui manquaient pas. Graziella et sa mère étaient accourues rejoindre Karroly au chevet du blessé, et l’on pouvait compter sur le dévouement de telles gardes-malades. Élevée à une rude école, la jeune fille y avait appris à commander à sa douleur. Elle montra au Kaw-djer un visage tranquille et répondit avec calme à ses questions. Halg, ainsi qu’elle le lui dit, n’avait que peu de fièvre, mais il ne sortait de sa continuelle somnolence que pour pousser de temps à autre quelques faibles gémissements. Une mousse sanguinolente coulait toujours entre ses lèvres pâlies. Toutefois, elle était moins abondante et sa coloration moins prononcée. Il y avait là un symptôme favorable.
Pendant ce temps, les dix hommes qui avaient accompagné le Kaw-djer s’étaient chargés de vivres prélevés sur la réserve du Bourg-Neuf. Sans s’accorder un instant de repos, on repartit pour Libéria, où on alla de porte en porte donner à chacun sa ration. La répartition terminée, le Kaw-djer distribua la garde pour la nuit, puis, s’enroulant dans une couverture, il s’étendit sur le sol et chercha le sommeil.
Il ne put le trouver. En dépit de sa lassitude physique, son cerveau s’obstinait à élaborer la pensée.
A quelques pas, les deux hommes de veille gardaient une immobilité de statue. Rien ne troublait le silence. Les yeux ouverts dans l’ombre, le Kaw-djer rêva.
Que faisait-il là?... Pourquoi avait-il permis que sa conscience fût violentée par les faits et qu’une telle souffrance lui fut imposée?... S’il vivait auparavant dans l’erreur, du moins y vivait-il heureux... Heureux! qui l’empêchait de l’être encore? il lui suffirait de vouloir. Que fallait-il pour cela? Moins que rien. Se lever, fuir, demander l’oubli de cette cruelle aventure à l’ivresse des courses vagabondes qui, si longtemps, lui avaient donné le bonheur...
Hélas! maintenant, lui rendraient-elles ses illusions détruites? Et quelle serait sa vie, avec le remords de tant de vies immolées à la gloire d’un faux dieu?... Non, cette foule qu’il avait prise en charge, il en était comptable vis-à-vis de lui-même. Il ne serait quitte envers elle que lorsque, d’étape en étape, il l’aurait conduite jusqu’au port.
Soit! Mais quelle route choisir?... N’était-il pas trop tard?... Avait-il le pouvoir, un homme quel qu’il fût avait-il le pouvoir de faire remonter la pente à ce peuple, que ses tares, ses vices, son infériorité intellectuelle et morale semblaient vouer d’avance à un inévitable anéantissement?
Froidement, le Kaw-djer évalua le poids du fardeau qu’il entreprenait de porter. Il fit le tour de son devoir et chercha les meilleurs moyens de l’accomplir. Empêcher ces pauvres gens de mourir de faim?... Oui, cela d’abord. Mais c’était peu de chose en regard de l’ensemble de l’œuvre. Vivre, ce n’est pas seulement satisfaire aux besoins matériels des organes, c’est aussi, plus encore peut-être, être conscient de la dignité humaine; c’est ne compter que sur soi et se donner aux autres; c’est être fort; c’est être bon. Après avoir sauvé de la mort ces vivants, il resterait à faire, de ces vivants, des hommes.
Étaient-ils capables, ces dégénérés, de s’élever à un tel idéal? Tous, non assurément, mais quelques-uns peut-être, si on leur montrait l’étoile qu’ils n’avaient pas su voir dans le ciel, si on les conduisait au but en les tenant par la main.
Ainsi, dans la nuit, songeait le Kaw-djer. Ainsi, l’une après l’autre, ses dernières résistances furent renversées, ses dernières révoltes vaincues, et peu à peu s’élabora dans son esprit le plan directeur auquel il allait désormais conformer tous ses actes.
L’aube le trouva debout et revenant déjà du Bourg-Neuf, où il avait eu la joie de constater que l’état de Halg avait une légère tendance à s’améliorer. Aussitôt de retour à Libéria, il entra dans son rôle de chef.
Son premier acte fut de nature à étonner ceux-là mêmes qui le touchaient de plus près. Il commença par battre le rappel des vingt ou vingt-cinq ouvriers maçons et des menuisiers faisant partie du personnel de la colonie, puis, leur ayant adjoint une vingtaine de colons choisis parmi ceux auxquels était familier le maniement de la pelle et de la pioche, il distribua à chacun sa besogne. En un point qu’il indiqua, des tranchées devaient être ouvertes, en vue de recevoir les murailles de l’une des maisons démontables qui serait édifiée à cet endroit. La maison une fois en place, les maçons en consolideraient les parois au moyen de contre-murs et la diviseraient par des cloisons selon un plan qui fut séance tenante tracé sur le sol. Ces instructions données, tandis qu’on se mettait à l’œuvre sous la direction du charpentier Hobard promu aux fonctions de contremaître, le Kaw-djer s’éloigna avec dix hommes d’escorte.
A quelques pas s’élevait la plus vaste des maisons démontables. Là demeuraient cinq personnes. En compagnie des frères Moore, de Sirdey et de Kennedy, Lewis Dorick y avait élu domicile. C’est là que le Kaw-djer se rendit en droite ligne.
Au moment où il entra, les cinq hommes étaient engagés dans une discussion véhémente. En l’apercevant, ils se levèrent brusquement.
«Que venez-vous faire ici? demanda Lewis Dorick d’un ton rude.
Du seuil, le Kaw-djer répondit froidement:
--La colonie hostelienne a besoin de cette maison.
--Besoin de cette maison!... répéta Lewis Dorick qui n’en pouvait croire, comme on dit, ses oreilles. Pourquoi faire?
--Pour y loger ses services. Je vous invite à la quitter sur-le-champ.
--Comment donc!... approuva ironiquement Dorick. Où irons-nous?
--Où il vous plaira. Il ne vous est pas interdit de vous en bâtir une autre.
--Vraiment!... Et en attendant?
--Des tentes seront mises à votre disposition.
--Et moi, je mets la porte à la vôtre, s’écria Dorick rouge de colère.
Le Kaw-djer s’effaça, démasquant son escorte armée qui était restée au dehors.
--Dans ce cas, dit-il posément, je serai dans la nécessité d’employer la force.
Lewis Dorick comprit d’un coup d’œil que toute résistance était impossible. Il battit en retraite.
--C’est bon, grommela-t-il. On s’en va... Le temps seulement de réunir ce qui nous appartient, car on nous permettra bien, je suppose, d’emporter...
--Rien, interrompit le Kaw-djer. Ce qui vous est personnel vous sera remis par mes soins. Le reste est la propriété de la colonie.
C’en était trop. Dans sa rage, Dorick en oublia la prudence.
--C’est ce que nous verrons!» s’écria-t-il en portant la main à sa ceinture.
Le couteau n’était pas hors de sa gaine qu’il lui était arraché. Les frères Moore s’élancèrent à la rescousse. Saisi à la gorge par le Kaw-djer, le plus grand fut renversé sur le sol. Au même instant, les gardes du nouveau chef faisaient irruption dans la pièce. Ils n’eurent pas à intervenir. Les cinq émigrants, tenus en respect, renonçaient à la lutte. Ils sortirent sans opposer une plus longue résistance.
Le bruit de l’altercation avait attiré un certain nombre de curieux. On se pressait devant la porte. Les vaincus durent se frayer un passage dans ce populaire, dont ils étaient jadis si redoutés. Le vent avait tourné. On les accabla de huées.
Le Kaw-djer, aidé de ses compagnons, procéda rapidement à une visite minutieuse de la maison dont il venait de prendre possession. Ainsi qu’il l’avait promis, tout ce qui pouvait être considéré comme la propriété personnelle des précédents occupants fut mis de côté pour être ultérieurement rendu aux ayants-droit. Mais, en dehors de cette catégorie d’objets, il fit d’intéressantes trouvailles. L’une des pièces, la plus reculée, avait été transformée en véritable garde-manger. Là s’amoncelait une importante réserve de vivres. Conserves, légumes secs, corned-beef, thé et café, les provisions étaient aussi abondantes qu’intelligemment choisies. Par quel moyen Lewis Dorick et ses acolytes se les étaient-ils procurées? Quel que fût ce moyen, ils n’avaient jamais eu à souffrir de la disette générale, ce qui ne les avait pas empêchés, d’ailleurs, de crier plus fort que les autres et d’être les fauteurs des troubles dans lesquels avait sombré le pouvoir de Beauval.
Le Kaw-djer fit transporter ces vivres sur le terre-plein, où ils furent déposés sous la protection des fusils, puis des ouvriers réquisitionnés à cet effet, et auxquels le serrurier Lawson fut adjoint à titre de contremaître, commencèrent le démontage de la maison.
Pendant que ce travail se poursuivait, le Kaw-djer, accompagné de quelques hommes d’escorte, entreprit, par tout le campement, une série de visites domiciliaires qui fut continuée sans interruption jusqu’à son complet achèvement. Maisons et tentes furent fouillées de fond en comble. Le produit de ces investigations, qui occupèrent la majeure partie de la journée, fut d’une richesse inespérée. Chez tous les émigrants se rattachant plus ou moins étroitement à Lewis Dorick ou à Ferdinand Beauval, et aussi chez quelques autres qui avaient réussi à se constituer une réserve en se privant aux jours d’abondance relative, on découvrit des cachettes analogues à celle qu’on avait déjà trouvée.