Part 4
C'est toi, d'ailleurs, qui m'as aidée à comprendre. Te rappelles-tu cette parole sinistre, que tu m'as dite un jour, et qui me révoltait si fort? Tu prétendais que les hommes ne savent pas vivre dans la chasteté, qu'ils sont capables de se donner sans amour, et que la continence les amène à se croire épris d'une femme, alors que simplement ils ont le désir de la femme. Et tu ajoutais, avec ce joli cynisme que tu affectes pour m'étonner: «Vois-tu, ma chère, on est sûre d'être désirée, la veille; mais on n'est sûre d'être aimée que le lendemain.»
Cette phrase-là m'est revenue à la mémoire, un jour; et, depuis lors, elle m'a hantée. Elle expliquait tout! Est-ce que M. Lanjorais, après un an de veuvage, halluciné par la solitude physique, ne s'est pas leurré sur lui-même et la nature des sentiments qu'il éprouvait pour moi? Peut-être a-t-il pris pour un amour ce qui n'était qu'un besoin, et son erreur a fait notre mariage. Maintenant, dans l'existence commune, la vérité nous apparaît... A tous deux, elle apparaît, mais trop tard, et nous en souffrons, nous allons en souffrir! De plus en plus, nous en souffrirons: lui par ma présence qui le fatigue, par mon amour qui l'obsède, et moi par sa froideur, par son visible effort d'être aimable, poli!
Poli! Comprends-tu ce mot-là! La politesse d'amour! Oh, l'exécrable idée! Elle est entrée en moi, cette idée-là, comme un poison, et je la chassais, sans pouvoir m'en défaire.
Je me défendais contre moi-même, et je me disais: «Il est froid, voilà tout; sa nature est ainsi faite.»
Mais j'ai appris, un jour, que sa nature était tout au contraire, et qu'il pouvait connaître, comme moi, et qu'il avait connu, avant moi, l'exaltation, l'ardente folie, le double élan de l'âme et de la chair, l'amour total, l'amour complet, l'amour semblable au mien!
Près d'une autre, hélas!
Je te jure que je n'ai rien cherché, et que le hasard seul m'a fait trouver des lettres adressées par lui à sa première femme.
Je ne voulais pas les lire, d'abord, et j'ai résisté pendant trois jours. J'ai passé des heures devant le tiroir que j'ouvrais et que je refermais, sans pouvoir m'en aller de là. Sur la première enveloppe, je voyais mon propre nom, écrit par la main de Charles: «Madame Lanjorais...» Je palpais le lien de soie, l'épaisseur du paquet de lettres, et je me sauvais en tremblant.
A la fin, n'est-ce pas, j'ai lu...
Oh! ces lettres! Elles me brûlaient les doigts et les yeux! Il les avait écrites au cours d'un voyage, et ces pages quotidiennes, reprises dix fois chaque jour, étaient datées d'heure en heure, pour marquer mieux la perpétuelle obsession. En lisant, j'entendais sa voix; il ne parlait pas, il murmurait: «Tu es ma vie, je t'aime plus que je ne m'aime, et plus que tu ne m'aimes...--Quand on me force à t'oublier un instant, je ne vis plus; dès qu'on me laisse libre, je ressuscite: la vision de toi donne la vie...--Avant d'entrer dans ce lit d'hôtel, je ferme les yeux, et je te rêve couchée là, endormie; puis, je m'approche doucement, et je me penche vers toi, pour baiser ton front calme, tes yeux clos, tes lèvres entr'ouvertes; infiniment, je les baise: réveille-toi, ma mie, et vois que je suis là! Tu sens le thé, ma fleur de thé!...--Je me suis assis sur le bord du fossé, et j'ai cueilli des fraises sauvages; je les ai pressées, les fraises roses, bien fort entre mes lèvres, mais elles n'ont pas dit: Encore!...--Demain! demain! Il n'y a plus de mots pour crier ma joie, quand je pense à ce retour; il faudrait pleurer...»
Je les ai tant lues ces phrases, que je les sais par coeur. L'autre aussi les avait bien lues, car les feuilles sont toutes froissées: elles ont gardé les plis du corsage où cette femme les cachait, sur son coeur, et, si elles ont pu se refroidir avec le temps, c'est parce que la femme est morte!
Eh bien, non! Elle vit!
Elle vit, te dis-je! Elle est présente malgré la tombe, comme elle l'était malgré l'absence!
--Il l'aime encore!
J'en ai eu la preuve, et j'ai vu.
Ce que j'ai vu? Il l'a embrassée devant moi!
Oui, il l'a baisée sur les paupières, devant moi!
C'était un soir. Le petit allait se coucher. Mon mari, assis devant la cheminée, regardait les tisons; il se souvenait, sans doute, il pensait à elle... Tiré de sa rêverie par l'enfant qui l'appelait, il releva la tête avec cette stupeur des gens endormis qu'on réveille; il contempla son fils, et tout à coup il se mit à le serrer dans ses bras, comme s'il le retrouvait: il le serra si fort que l'enfant eut un cri.
Il lui baisa les yeux, entends-tu, les deux yeux, longuement, et lorsque l'héritier de la morte, enfin, eut dégagé sa tête et qu'il tourna vers moi ses prunelles étonnées, il avait un regard de femme: les yeux de sa mère, ressuscités, et je sentis que leur étonnement venait de me voir là!
* * * * *
Maintenant, je le déteste, leur petit!
Mon Dieu! N'était-ce pas assez des tortures que la jalousie me fait souffrir, sans y ajouter encore les aigreurs de la haine et le remords d'exécrer une créature innocente?
Car c'est épouvantable! Ma haine, que j'essayais d'abord de refréner et d'étouffer, est devenue plus forte que ma raison, et je ne sais plus ni la cacher, ni la contraindre! Ce baby que j'aimais tant, que je soignais, que j'endormais, dont je me croyais la vraie mère, et qui m'adorait, lui aussi, je ne peux plus le voir, depuis qu'il incarne la morte. Son aspect seul et son regard me bouleversent, me crispent. Il n'est point jusqu'à sa voix qui ne m'affole, car j'en suis venue à imaginer qu'il a la voix de sa mère, comme il en a les yeux, et dès qu'il parle, c'est elle que j'entends! Quand il rit, c'est pour me narguer! Quand il pleure, ses cris m'entrent dans la chair, dans tout le corps, comme des aiguilles, et croirais-tu pourtant que, malgré cette douleur physique, j'éprouve une volupté maladive à l'entendre crier ou pleurer, parce que c'est elle qui pleure, qui souffre: et je me venge!
Est-ce que tu me reconnais? Est-ce que je me ressemble encore? Comment peut-on changer ainsi?
L'enfant a bien senti que je changeais, et, lui non plus ne me reconnaissait pas. Il m'a d'abord recherchée un peu moins. Ensuite, il a pris peur de moi, vaguement, et bientôt, il m'évitait. Ces ruptures-là vont très vite, avec les enfants et les bêtes. Il s'est mis à me craindre tout à fait: maintenant, il me fuit.
Son éloignement m'a rendue plus nerveuse encore: et voilà qu'un jour je l'ai battu!
Son père était là. Il a vu. Il n'a rien dit, mais il est devenu très pâle. Il a pris son enfant, il l'a embrassé et l'a emmené. Il l'a couché lui-même, et je n'osais bouger.
J'avais peur de me retrouver en présence de mon mari. J'ai pleuré beaucoup. Quand M. Lanjorais rentra dans le salon, il me trouva dans les larmes. J'ai demandé pardon, bien sincèrement. Il a été très bon et m'a calmée avec des paroles indulgentes. Moi-même, j'ai confessé toutes mes peines, leurs causes, ma misère.
Ce fut alors entre nos âmes une espèce de rapprochement glacial, une de ces rencontres trop brusques à la suite desquelles on est plus loin l'un de l'autre, plus loin qu'auparavant. Quelque chose venait de se rompre: l'illusion, le charme? Il voyait clair en moi comme j'avais vu en lui, et nous comprenions nettement que nos deux esprits ne communiaient plus.
A cause de ce petit!
Ce n'est pas sa faute, mais comment veux-tu que je ne lui garde pas rancune? Est-ce que je suis maîtresse d'aimer, de ne pas aimer? On sent, on a du mal, on crie. Quelque chose, en moi, crie contre cet enfant qui est le spectre d'une femme, et j'ai beau me raisonner, me désoler, il a pris de jour en jour une importance plus terrible et presque fantastique: il n'est plus maintenant, à mes yeux, une simple évocation de sa mère, il est devenu elle; elle-même, entends-tu? l'Autre, celle à cause de qui on ne m'aime pas, celle qui m'empêche d'être aimée, qui m'en empêchera toujours, la morte qui me fait veuve!
Je suis folle, peut-être? Soit! Mais qu'importe, si je ne puis plus ne pas l'être? Je sens qu'il ne reste nul espoir, que tout est brisé, et voilà ce qui me révolte! Est-ce que je n'avais pas mon droit à du bonheur, comme une autre? Je ne l'ai pas cherché: on est venu me l'offrir, et l'on m'a dit: «Voilà ta part!» Alors, j'ai cru, et je me suis donnée toute, et maintenant, mon Dieu, je me trouve seule, plus seule qu'auparavant, puisque je l'ai touchée et que j'ai cru l'étreindre, la félicité qui m'échappe!
Plains-moi!
Je t'embrasse.
LOUISE.
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«Chère amie, j'ai bien tardé à te répondre.
Tu me demandes comment je vais?
Mal: la douleur m'a rendue impressionnable à tout, et nerveuse. Ajoute à cela que j'ai maintenant l'appréhension d'une grossesse qui commence. Je ne suis pas encore bien certaine du fait, et déjà pourtant cette idée me trouble et me tracasse.
D'ailleurs, c'est une chose réglée: tout est pour moi un sujet d'inquiétude, et je redoute tout ce que je prévois. Je ne pense aux choses que pour les voir en mal. Je ne dors plus: je rêve et je me réveille en sursaut. Pendant la nuit, des idées tournent dans ma tête, vite, vite; elles passent, elles changent, elles m'enfièvrent; je cherche des remèdes à mon mal, des arrangements à notre vie, des hypothèses qui ramèneraient le calme dans mon esprit, des drames où mon dévouement serait beau et me ferait aimer de celui qui dort à mon côté. J'imagine des folies, des romans, le feu, un naufrage, et je sauverais le petit, et je dirais, en le rapportant à son père: «Tu me le dois un peu, aime-moi donc aussi.»
Mais toutes ces belles choses de la nuit n'arrivent jamais en plein jour, et, lorsque je rentre au matin, dans l'existence banale, j'y arrive avec des nerfs crispés, un cerveau las qui tournoie encore: la fatigue des nuits me fait des journées dolentes, et personne ne vient à moi.
On a raison, car je suis irritable; mais, à force d'être exilée, je deviens plus acariâtre encore. Je m'en rends compte: on n'est pas bien, près de moi; je communique mon mal, et c'est tout juste qu'on me fuie; je voudrais redevenir bonne et douce: je ne peux pas! Je souffre trop, et ma tête s'en va. J'ai des colères subites qui me laissent dans le crâne une grande souffrance.
Et puis, il y a maintenant une idée qui me harcèle et qui me revient dès que je l'ai chassée. Je me dis: «Si l'enfant n'était plus là!» Alors, j'imagine une maison calme, une existence à deux, et l'amour reconquis, et la paix dans mon coeur...
--Si l'enfant n'était plus là!...
Et je voudrais qu'il disparût, ce vivant portrait de la morte! Je le voudrais tant, je le veux tant que... C'est horrible! J'ai peur de moi, et de cette idée fixe.
Au revoir. Écris-moi un peu.
Ton amie,
LOUISE.
* * * * *
«J'ai reçu tes lettres, ma chère amie. Merci, pour tes bonnes paroles, pour la bonne amitié. Je te sais gré de la peine que tu as prise de me donner des conseils: mais ils étaient inutiles, vois-tu, et bien dangereux aussi. Imagine un peu les malheurs nouveaux que tu pouvais amener dans mon ménage, si mon mari avait lu des phrases dans lesquelles tu plaides pour l'enfant de sa première femme: on dirait que tu me dissuades de le tuer, ce chérubin! Mon Dieu, quelle horreur! Se peut-il que mes pauvres lettres t'aient donné de moi une semblable idée? Brûle-les vite, alors, et qu'il n'en reste rien! N'est-ce pas, tu vas les brûler? Jette encore celle-ci au feu, et ne parlons plus de mes misères, puisque je les explique si mal...
Je t'embrasse.
LOUISE.
_P.-S._--J'en ai maintenant la certitude: je suis enceinte.
L.
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«Ma chère, ma chère, je t'avais menti, je mentais honteusement, lorsque, il y a six mois, je protestais contre un soupçon trop juste, contre des conseils trop sages. Si je t'ai demandé de brûler mes lettres, c'était déjà pour détruire des preuves, et je me reprochais d'avoir écrit, parce que je commençais à entrer dans le crime.
Je t'épouvante? Ah! quand tu sauras tout!
J'ai appelé la mort, lâchement, sournoisement, une mort traîtresse qui venait en cachette, et que j'appelais sans risques. Tu ne peux pas supposer à quel point je fus infâme dans la persévérance, et je veux le dire à présent, et je veux que tu le saches, pour me châtier devant quelqu'un, et ne plus être seule à porter le poids d'un secret qui me pèse trop. Dis-moi vite que je peux me confesser à toi! J'en ai besoin. Après la hantise du meurtre, c'est maintenant celle du remords! Ah! je suis une malheureuse femme! Maudis-moi, mais plains-moi!
LOUISE.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C'est bien. Je vais raconter tout, si je peux.
Des semaines, j'ai lutté. Je ne pensais, je ne pouvais penser à aucune autre chose. C'était une obsession de toutes les minutes. Je marchais comme dans un rêve, et tout le monde constatait mon air égaré.
Nul ne songeait à attribuer mes bizarreries à un commencement de grossesse, car on ignorait mon état.
Cependant, un jour, mon mari en eut l'idée, et il m'interrogea. Mais je niai, et même avec énergie, presque avec colère.
--Vous êtes étonnants, vous autres hommes, ma parole! Est-ce que nous n'avons pas une âme, des sentiments, aussi bien que vous? On dirait, à vous entendre, que toutes nos pensées dépendent de notre santé, et quand nous sommes tristes, ou quand nous voyons clair, vous nous croyez malades!
Il n'insista point, et fit de son mieux pour m'apaiser.
Mais aujourd'hui, lorsque je regarde en arrière, il me semble qu'en ce temps-là je n'ai pas vécu moi-même, et qu'une autre créature s'agitait à ma place, qu'une autre âme habitait mon cerveau, et commandait mes gestes. Ce temps-là, c'est une espèce de trou noir, dans ma vie: j'y vois mal, et je m'en souviens tout juste comme d'un cauchemar. Je ne sais plus qu'une chose: j'avais _besoin_ que l'enfant mourût!
Alors je me suis mise à le tuer.
Comment? Il me fallait une arme qui n'éveillât point de soupçon.
Un simple mouchoir m'a suffi, avec son poison lent, un mouchoir de tuberculeux...
J'ai caché cette chose dans le lit de l'enfant, entre la paillasse et le matelas, sous la tête; et puis, j'ai attendu.
J'ai attendu des mois. Le poison, sous la chaleur de son petit corps, fermentait. Il a fermenté pendant des mois, et je regardais, en attendant.
J'attendais sans impatience, et j'étais tranquille, comme on devient quand on est sûr.
A vrai dire, mes mains avaient tremblé, et mon coeur avait failli, au moment du coup, tandis que je cachais le poison. Je m'étais retournée brusquement.
--On me voit!
Le portrait de la mère, accroché au mur, me surveillait, d'un regard froid. Je m'étais sauvée dans ma chambre. J'avais lavé mes mains et mes bras jusqu'au coude, dans une eau sublimée, et cet émoi passé, j'étais redevenue tout à fait calme.
Depuis lors, je n'éprouvais plus qu'un grand soulagement, une sorte de bien-être, la sensation d'une délivrance. Je n'avais plus rien à faire. La nature se chargeait de la besogne. Comprends-tu? Dans mon aberration, je me disais: «Tout cela ne me regarde plus; la maladie tombe où elle veut; on est atteint, on meurt, on en réchappe. Qu'y peut-on?»
J'arrivais ainsi à me persuader que je n'étais pas coupable! Me persuader? Non. Pas même! Je me disais cela, tranquillement. Je ne me réfugiais pas derrière un sophisme, pour me rassurer, pour m'absoudre. Je me sentais innocente! Et j'attendais.
Se peut-il donc que le crime apaise et rassérène? Il est un fait constant, certain, c'est que, à dater du mouchoir, je cessai de souffrir. Mes nerfs reposés ne me faisaient plus ces horribles nuits de fièvre; ma jalousie avait disparu comme par enchantement; l'existence me paraissait meilleure, possible, arrangée; je me montrais beaucoup plus douce; même, l'enfant, peu à peu, me redevenait sympathique, et tout au moins ne m'inspirait plus de rancune; mon mari, de me voir en meilleur état, se réjouissait et se rapprochait; j'annonçai ma grossesse: ce fut une joie! Nous eûmes ensemble, à nous trois, des soirs d'intimité et de gaieté, comme aux premiers temps de mon mariage. Et j'attendais...
Dans cette sérénité monstrueuse, je me suis dit un jour: «Voilà. Si le petit en réchappe, c'est qu'il ne doit pas mourir, et que notre existence doit continuer telle qu'elle est: nous continuerons. Si au contraire il est pris par le mal, tant pis. Voilà.»
Par cette manière de raisonnement, je me dégageais encore mieux de toute responsabilité, et je la rejetais sur la nature, sur Dieu, leur offrant de choisir, les laissant maîtres de me donner tort ou raison, d'approuver ma conduite ou de la blâmer, et, s'ils me donnaient tort, de tuer le mal, au lieu de tuer l'enfant!
J'ai attendu, je te dis, pendant des mois.
Je demandais: «Comment vas-tu, mon petit, ce matin?»
Il allait bien.
Le soir, je le bordais, et j'arrangeais ses cheveux bouclés autour de son visage, pour qu'il ne fût point chatouillé par les petites mèches, et qu'il fût joli en dormant; il me souriait du fond de ce trou blanc, avec les yeux de sa mère.
Alors, je lui disais: «Dors bien, mon petit.»
Puis, je tirais sur lui les rideaux de la couchette, afin de l'enfermer avec la mort, et pour que rien ne fût perdu.
Le lendemain, au réveil, je demandais encore:
--Comment vas-tu, mon petit, ce matin?
Un jour il a toussé, en s'éveillant.
Cela m'a fait quelque chose. Je suis devenue très pâle, et une sueur m'a mouillé les tempes. Je me suis en allée. Je me suis cachée dans ma chambre. J'avais froid. Mon coeur battait fort, puis s'arrêtait. J'ai eu des frissons, un vertige. Je me suis jetée sur mon lit défait, et j'avais peur de la lumière.
Ah! ne crois pas, ma pauvre amie, que c'était le réveil de la conscience! Un simple effroi devant la mort apparue, et voilà tout. Quand cet instant-là fut passé, je suis retombée dans mon impassibilité de bête repue, et je concluais: «Dieu a opté pour la mort.»
Cependant, j'eus besoin ce matin-là d'aller à l'église et de prier. Mais j'achevais chaque prière en répétant: «La volonté de Dieu soit faite!»
Ensuite, je rentrai dans mon calme, et, de nouveau, j'attendis pour voir si véritablement le petit avait le germe du mal.
Le père, d'abord, n'appréhendait rien, qu'un rhume. Moi, je guettais. Bientôt, nous vîmes l'enfant dépérir. Il se fanait, comme une fleur dans un vase. Sa peau devint terne. Il eut un air grave et vieillot. En vieillissant ainsi, il ressemblait davantage à sa mère: ce fut tout à fait, sur l'oreiller, le visage d'une femme, avec des boucles blondes et des yeux qui brillaient trop. Mais cette ressemblance ne me torturait plus comme autrefois. J'attendais.
Le père voulut consulter un médecin, et je l'approuvai.
Je l'approuvai sincèrement. Je n'aurais pas moi-même proposé l'examen médical, parce que cette initiative, venant de moi, comportait une répugnante hypocrisie. Mais j'acceptais très volontiers. N'est-ce point bizarre, ces contradictions-là? Je tue, avec la plus lâche fourberie, et dans l'impunité. Mais jouer la comédie de réclamer un docteur, fi donc! Cela serait déshonorant.
Que le médecin vienne, s'il veut, et qu'il guérisse le malade, s'il peut. C'est leur affaire. Qu'on se débrouille! Et j'attendais.
Le médecin diagnostiqua la tuberculose, prescrivit la suralimentation, le repos, le grand air.
Alors, je devins une garde-malade indifférente, correcte, qui remplissait toutes les fonctions de son rôle. Je faisais le nécessaire, tout le nécessaire: entre la mort et la vie, je ne voulais pas prendre parti.
J'avais retiré le mouchoir, devenu inutile, et maintenant, pour rien au monde je n'eusse consenti à aider le mal: j'aurais considéré tout mauvais soin comme une action coupable, et la seule. Je faisais mon devoir d'épouse; je soignais l'enfant de mon mari, avec loyauté, sans dévouement.
On m'admirait pourtant, et l'on disait autour de moi: «Une mère ne ferait pas davantage.» Ces éloges me laissaient froide, ne me causant ni joie d'avoir trompé les gens, ni honte de mon cynisme, ni remords de mon crime. En vérité, ma folie était, je crois, de ne plus rien sentir; j'avais perdu ma conscience.
Nous avions retiré les rideaux du lit, et l'enfant dormait avec la fenêtre entr'ouverte.
Un soir, debout près de sa couchette, je le regardais dormir: sa respiration pénible soulevait le bord de sa couverture, entre-bâillait ses lèvres, et ses pommettes étaient roses. Je l'examinais, tranquillement, et, je te dis, j'étais debout; puis je me penchai pour mieux voir.
Alors, dans ce mouvement, je sentis, au fond de mes entrailles, un choc brusque, comme d'un coup de pied, qu'on m'aurait donné au dedans de moi. Je me relevai, pour appuyer ma main sur mon ventre douloureux, et je compris...
Mon enfant avait remué! J'allais être mère! Moi, mère d'un tout petit, plus frêle encore, et frère de celui-ci qui sommeillait, tout doux et tout mourant, dans sa couchette.
Alors, je vis clair, je vis tout!
Stupéfaite de ce que j'avais pu vouloir et accomplir, folle,--oui, folle de ne plus l'être,--je tombai à genoux, dans ma douleur, et je tendis les mains vers l'autre mère, en murmurant: «Pardon...»
Crois-tu qu'elle pardonnera?
Et toi, me permets-tu encore de signer
Ton amie,
LOUISE.
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«Tu ne m'as pas répondu. Je te fais horreur? Ne t'en défends pas, car je te comprends. Excuse-moi si j'ai troublé ton repos avec le récit de mes crimes. J'avais tant besoin, ma pauvre amie, d'entendre un cri d'horreur qui ne fût pas celui de ma conscience!
J'ai attendu ta réponse: elle n'est pas venue. Alors, je me suis sentie trop seule. J'avais peur de me jeter aux pieds de mon mari, d'avouer tout.
Je suis allée à confesse, et, dans l'ombre, j'ai dit au prêtre les choses qui sont.
Il m'a dit:
--Dieu vous éclaire enfin.
Il m'a prescrit, pour toute pénitence, de vouer mes jours et mes nuits à sauver ma victime.
Certes, je n'avais pas besoin d'un tel ordre! J'exècre mon aberration ancienne, et j'ai beau me dire que je n'étais pas moi, que j'ai traversé une crise de folie, que les commencements de ma grossesse, peut-être, ont déséquilibré mon cerveau, que je n'ai rien de commun avec la misérable à laquelle il fut possible de concevoir et d'exécuter ce que j'ai fait... Des mots! C'est des mots, tout cela! Un crime a été, il est, et je l'ai conçu avec mon esprit, je l'ai exécuté avec mes mains! Oh! tuer un petit, dans sa couchette, quand il dort! Une femme a pu cela, et je suis cette femme! Il me semble que j'ai souillé la terre, et, quand je rencontre mon visage dans un miroir, j'éprouve une horreur qui est presque de l'épouvante!
Mon mari, maintenant, trouve que je me fatigue trop, et que mon dévouement passe la mesure. Le docteur n'a-t-il pas eu la maladresse de déclarer que j'avais besoin de grands ménagements, que j'étais faible, et que mon système nerveux, surmené, exigeait le repos? S'il savait, cet homme! Mais il ne peut pas savoir que la fatigue, et même la mort, me seraient douces comme une expiation, et que je me plais à voir ma santé dépérir, tandis que celle du pauvre petit s'améliore à mesure.
Car il va mieux, vois-tu, beaucoup mieux; et parfois, je me demande si, par un miracle, ma vie ne sort pas de moi pour entrer en lui, et pour reconstituer la sienne. Cette pensée me fait du bien, comme un pardon qui descendrait de Dieu.
Je t'embrasse...
LOUISE.
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